Les Femmes de la Révolution/28

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

(tome 39p. 243-250).
◄  XXVII.
XXIX.  ►


XXIII

LES DAMES SAINT-AMARANTHE (JUIN 94)


Cette affaire de la Mère de Dieu se compliqua d’une autre accusation, bien moins méritée, dont Robespierre fut l’objet.

On supposa gratuitement que l’apôtre des Jacobins avait cherché des prosélytes jusque dans les maisons de jeu, des disciples parmi les dames qui recevaient des joueurs.

En réalité, on confondit malignement, calomnieusement, Robespierre aîné et Robespierre jeune, qui fréquentait ces maisons.

Robespierre jeune, avocat, parleur facile et vulgaire, homme de société, de plaisir, ne sentait pas assez combien la haute et terrible réputation de son frère demandait de ménagements. Dans ses missions, où son nom lui donnait un rôle très grand et difficile à jouer, il veillait trop peu sur lui. On le voyait mener partout, et dans les clubs même, une femme très équivoque.

Il avait vivement embrassé, par jeunesse et par bon cœur, l’espoir que son frère pourrait adoucir la Révolution. Il ne cachait point cet espoir, ne tenant pas assez compte des obstacles, des délais qui ajournaient ce moment. En Provence, il montra de l’humanité, épargna des communes girondines. À Paris, il eut le courage de sauver plusieurs personnes, entre autres le directeur de l’économat du clergé (qui plus tard fut le beau-père de Geoffroy-Saint-Hilaire).

Dans la précipitation de son zèle anti-terroriste, il lui arriva parfois de faire taire et d’humilier de violents patriotes qui s’étaient avancés sans réserve pour la Révolution. Dans le Jura, par exemple, il imposa royalement silence au représentant Bernard de Saintes. Cette scène, très saisissante, donna aux contre-révolutionnaires du Jura une confiance illimitée. Ils disaient légèrement (un des leurs, Nodier, le rapporte) « Nous avons la protection de MM. de Robespierre. »

À Paris, Robespierre jeune fréquentait une maison infiniment suspecte du Palais-Royal, en face du Perron même, au coin de la rue Vivienne, l’ancien hôtel Helvétius. Le Perron était, comme on sait, le centre des agioteurs, tripoteurs de Bourse, des marchands d’or et d’assignats, des marchands de femmes. De somptueuses maisons de jeux étaient tout autour, hantées des aristocrates. J’ai dit ailleurs comment tous les vieux partis, à mesure qu’ils se dissolvaient, venaient mourir là, entre les filles et la roulette. Là finirent les Constituants, les Talleyrand, les Chapelier. Là traînèrent les Orléanistes. Plusieurs de la Gironde y vinrent. Robespierre jeune, gâté par ses missions princières, aimait aussi à retrouver là quelques restes de l’ancienne société.

La maison où il jouait était tenue par deux dames royalistes, fort jolies, la fille de dix-sept ans, la mère n’en avait pas quarante. Celle-ci, Mme de Saint-Amaranthe, veuve, à ce qu’elle disait, d’un garde du corps qui se fit tuer au 6 octobre, avait marié sa fille dans une famille d’un nom fameux de police, au jeune Sartines, fils du ministre de la Pompadour, que Latude a immortalisé.

Mme de Saint-Amaranthe, sans trop de mystère, laissait, sous les yeux des joueurs, les portraits du roi et de la reine. Cette enseigne de royalisme ne nuisait pas à la maison. Les riches restaient royalistes. Mais ces dames avaient soin d’avoir de hauts protecteurs patriotes. La petite Saint-Amaranthe était fort aimée du jacobin Desfieux, agent du Comité de sûreté (quand ce comité était sous Chabot), ami intime de Proly et logeant dans la même chambre, ami de Junius Frey, ce fameux banquier patriote qui donna sa sœur à Chabot. Tout cela avait apparu au procès de Desfieux, noyé avec Proly dans le procès des Hébertistes.

Desfieux ayant été exécuté avec Hébert, le 24 mars, Saint-Just transmit une note contre la maison qu’il fréquentait au Comité de sûreté, qui, le 31, fit arrêter les Saint-Amaranthe et Sartines. (Archives du Comité de sûreté, registre 642,10 germinal.

Mais Robespierre jeune, aussi bien que Desfieux, était ami de cette maison ; c’est ce qui, sans doute, valut à ces dames de rester en prison assez longtemps sans jugement. Le Comité de sûreté, auquel il dut s’adresser pour leur obtenir des délais, était instruit de l’affaire. Il avait là une ressource, un glaive contre son ennemi. Admirable prise ! La chose habilement arrangée, Robespierre pouvait apparaître comme patron des maisons de jeu !

Robespierre ? lequel des deux ? on se garda de dire le jeune. La chose eût perdu tout son prix.

Il fut bientôt averti, sans doute par son frère même, qui fit sa confession. Il vit l’abîme et frémit. Alla-t-il aux Comités ? ou les comités lui envoyèrent-ils ? on ne sait. Ce qui est sûr, c’est que, le soir du 25 prairial (14 juin), deux choses terribles se firent entre lui et eux.

Il réfléchit que l’affaire était irrémédiable que l’effet en serait augmenté par sa résistance, qu’il fallait en tirer parti, obtenir des Comités, en retour de cette vaine joie de malignité, un pouvoir nouveau qui lui servirait peut-être à frapper les Comités, en tout cas à faire un pas décisif dans sa voie de dictature judiciaire.

Lors donc que le vieux Vadier lui dit d’un air observateur : « Nous faisons demain le rapport sur l’affaire Saint-Amaranthe », il fit quelques objections, mollement, et moins qu’on ne pensait.

Chacun crut Robespierre lié avec les Saint-Amaranthe, que, selon toute apparence, il ne connaissait même pas. L’invraisemblance du roman n’arrêta personne. Que cet homme sombrement austère, si cruellement agité, acharné à la poursuite de son tragique destin, s’en allât comme un Barère, un marquis de la Terreur, s’égayer en une telle maison, chez des dames ainsi notées, on trouva cela naturel !… La crédulité furieuse serrait sur ses yeux le bandeau.

Il était à craindre pourtant que l’équité et le bon sens ne retrouvassent un peu de jour, que quelques-uns ne s’avisassent de cette chose si simple : Il y a deux Robespierre.

En juin eut lieu à grand bruit, avec un appareil incroyable, le supplice solennel des prétendus assassins de Robespierre, parmi lesquels on avait placé les Saint-Amaranthe.

Le drame de l’exécution, monté avec un soin, un effet extraordinaires, offrit cinquante-quatre personnes, portant toutes le vêtement que la seule Charlotte Corday avait porté jusque-là, la sinistre chemise rouge des paricides et de ceux qui assassinaient les pères du peuple, les représentants. Le cortège mit trois heures pour aller de la Conciergerie à la place de la Révolution, et l’exécution employa une heure.

De sorte que, dans cette longue exhibition de quatre heures entières, le peuple put regarder, compter, connaître, examiner les assassins de Robespierre, savoir toute leur histoire.

Des canons suivaient les charrettes, et tout un monde de troupes. Pompeux et redoutable appareil qu’on n’avait jamais vu depuis l’exécution de Louis XVI. « Quoi tout cela, disait-on, pour venger un homme ! Et que ferait-on de plus si Robespierre était roi ? »

Il y avait cinq ou six femmes jolies, et trois toutes jeunes. C’était là surtout ce que le peuple regardait et ce qu’il ne digérait pas ; — et, autour de ces femmes charmantes, leurs familles tout entières, la Saint-Amaranthe, avec tous les siens, la Renault avec tous les siens, une tragédie complète sur chaque voiture, les pleurs et les regrets mutuels, des appels de l’un à l’autre à crever le cœur. Mme de Saint-Amaranthe, fière et résolue d’abord, défaillait à tout instant.

Une actrice des Italiens, Mlle Grandmaison, portait l’intérêt au comble. Maîtresse autrefois de Sartines, qui avait épousé la jeune Saint-Amaranthe, elle lui restait fidèle. Pour lui elle s’était perdue. Elles étaient là ensemble, assises dans la même charrette, les deux infortunées, devenues sœurs dans la mort, et mourant dans un même amour.

Un bruit circulait dans la foule horriblement calomnieux, que Saint-Just avait voulu avoir la jeune Saint-Amaranthe, et que c’était par jalousie, par rage, qu’il l’avait dénoncée.

Que Robespierre eût ainsi abandonné les Saint-Amaranthe, qu’on supposait ses disciples, ce fut le sujet d’un prodigieux étonnement.

Toutes les conditions de l’horreur et du ridicule semblaient réunies dans cette affaire. Le Comité de sûreté, qui avait arrangé la chose, dans son drame atroce, mêlé de vrai et de faux, avait dépassé à la fois la comédie, la tragédie, écrasé tous les grands maîtres. L’immuable et l’irréprochable, surpris dans le pas secret d’une si leste gymnastique, montré nu entre deux masques, ce fut un aliment si cher à la malignité qu’on crut tout, on avala tout, on n’en rabattit pas un mot. Philosopha chez le menuisier, messie des vieilles rue Saint-Jacques, au Palais-Royal souteneur de jeux ! Faire marcher de front ces trois rôles, et sous ce blême visage de censeur impitoyable !… Shakespeare était humilié, Molière vaincu ; Talma, Garrick, n’étaient plus rien à côté.

Mais quand, en même temps, on réfléchissait au lâche égoïsme qui lançait en avant les siens et qui les abandonnait ! à la prudence infinie de ce messie, de ce sauveur, qui ne sauvait que lui-même, laissant ses apôtres à Judas, avec Marie-Madeleine, pour être en croix à sa place !… oh ! la fureur du mépris débordait de toutes les âmes !

Hier, dictateur, pape et Dieu… l’infortuné Robespierre aujourd’hui roulait à l’ignominie.

Telle fut l’âcre, brûlante et rapide impression de la calomnie sur des âmes bien préparées. Il avait, toute sa vie, usé d’accusations vagues. Il semblait qu’elles lui, revinssent au dernier jour par ce noir flot de boue sanglante…

Les colporteurs, au matin, de clameurs épouvantables, hurlant la sainte guillotine, les cinquante-quatre en manteaux rouges, les assassins de Robespierre, aboyaient plus haut encore les Mystères de la Mère de Dieu. Une nuée de petits pamphlets, millions de mouches piquantes nées de l’heure d’orage, volaient sous ce titre. Ces colporteurs, maratistes, hébertistes, regrettant toujours leurs patrons, poussaient par des cris infernaux la publicité monstrueuse du rapport déjà imprimé par décret à près de cent mille.

On ne les laissait pas tranquilles. Mais rien n’y faisait. Le combat des grandes puissances se combattait sur leur dos. La Commune de Robespierre hardiment les arrêtait. Mais le Comité de sûreté à l’instant les relâchait. Ils n’en étaient que plus sauvages, plus furieux à crier. De l’Assemblée aux Jacobins et jusqu’à la maison Duplay, en face de l’Assomption, toute la rue Saint-Honoré vibrait de leurs cris : les vitres en tremblaient. La Grande colère du Père Duchesne semblait revenue triomphante dans leurs mille gueules effrénées et dans leurs bouches tordues.