Les Femmes de la Révolution/Conclusion

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

(tome 39p. 263-274).

main au meurtre, leur affilaient le couteau pour saigner la République. Nombre de Montagnards, Tallien, Bentabole, Rovère, s’étaient mariés noblement. Le boucher Legendre, longtemps aplati comme un bœuf saigné, redevint tout à coup terrible sous l’aiguillon de la Contât ; cette maligne Suzanne du Figaro de Beaumarchais jeta le lacet au taureau, et le lança, cornes basses, au travers des Jacobins.

Nous n’avons pas à raconter ces choses. Tout ceci n’est plus la Révolution. Ce sont les commencements de la longue Réaction qui dure depuis un demi-siècle.




CONCLUSION


Le défaut essentiel de ce livre, c’est de ne pas remplir son titre. Il ne donne point les Femmes de la Révolution, mais quelques héroïnes, quelques femmes plus ou moins célèbres. Il dit telles vertus éclatantes. Il tait un monde de sacrifices obscurs d’autant plus méritants que la gloire ne les soutint pas.

Ce que les femmes furent en 89, à l’immortelle aurore, ce qu’elles furent au midi de 90, à l’heure sainte des fédérations, de quel cœur elles dressèrent l’autel de l’avenir ! — au départ enfin de 92, quand il fallut se l’arracher, ce cœur, et donner tout ce qu’on aimait ! qui pourrait dire cela ? Nous avons entrepris ailleurs d’en faire entrevoir quelque chose, mais combien incomplètement.

Pendant les dix années que coûta cette œuvre historique, nous avions essayé, dans notre chaire du Collège de France, de reprendre et d’approfondir ces grands sujets de l’influence de la femme et de la famille.

En 1848 spécialement, nous indiquions l’initiative que la femme était appelée à prendre dans nos nouvelles circonstances. Nous disions à la République : Vous ne fonderez pas l’État sans une réforme morale de la famille. La famille ébranlée ne se raffermira qu’au foyer de cet autel, fondé par la Révolution.

Qu’ont servi tant d’efforts ? et que sont devenues ces paroles ? où est cet auditoire bienveillant, sympathique ?…

Dois-je dire comme le vieux Villon : Où sont les neiges de l’autre an ?

Mais les murs au moins s’en souviennent, la salle qui vibra de la puissante voix de Quinet, la voûte où je vis telle parole prophétique de Mickiewicz se graver, en lettres de feu…


Oui, je disais aux femmes : Personne plus que vous n’est intéressé dans l’État, puisque personne ne porte plus que vous le poids des malheurs publics. L’homme donne sa vie et sa sueur. Vous donnez vos enfants.

Qui paye l’impôt du sang ? la mère.

C’est elle qui met dans nos affaires la mise la plus forte, le plus terrible enjeu.

Qui plus que vous a le droit, le devoir, de s’entourer de lumières sur un tel intérêt, de s’initier complètement aux destinées de la Patrie ?


Femmes qui lisez ce livre, ne laissez pas votre attention distraite aux anecdotes variées de ces biographies. Regardez sérieusement les premières pages et les dernières.

Dans les premières, que voyez-vous ?

La sensibilité, le cœur, la sympathie pour les misères du genre humain, vous lança en 89 dans la Révolution. Vous eûtes pitié du monde, et vous vous élevâtes à ce point d’immoler la famille même.

La fin du livre, quelle est-elle ?

La sensibilité encore, la pitié et l’horreur du sang, l’amour inquiet de la famille contribuèrent plus qu’aucune autre chose à vous jeter dans la réaction.

L’horreur du sang. Et la Terreur blanche, en 95, en 1815, en versa plus par les assassinats que 93 par les échafauds.

L’amour de la famille. Pour vos fils, en effet, pour leur vie et pour leur salut, vous reniâtes la pensée de 92, la délivrance du monde. Vous cherchâtes abri sous la force. Vos fils, que devinrent-ils ? quelque enfant que je fusse alors, ma mémoire est fidèle jusqu’en 1815, n’étiez-vous pas toutes en deuil ?

Le cœur vous trompa-t-il en 89, alors qu’il embrassa le monde ? L’avenir dira non. — Mais, qu’il vous ait trompées dans la réaction de cette époque, lorsque vous immolâtes le monde à la famille pour voir ensuite décimer la famille et l’Europe semée des os de vos enfants, rien de plus sûr : le passé vous l’a dit.


Une autre chose encore doit sortir pour vous de ce livre.

Comparez, je vous prie, la vie de vos mères et la vôtre, leur vie pleine et forte, féconde d’œuvres, de nobles passions. Et regardez ensuite, si vous le pouvez, le néant et l’ennui, la langueur où coulent vos jours. Quelle a été votre part, votre rôle, dans ce misérable demi-siècle de la réaction ?

Voulez-vous que je vous dise franchement d’où vient la différence ?

Elles aimèrent les forts et les vivants. Vous, vous aimez les morts.

J’appelle les vivants ceux dont les actes et dont les couvres renouvellent le monde, ceux qui du moins en font le mouvement, le vivifient de leur activité, qui voguent avec lui, respirant du grand souffle dont se gonfle la voile du siècle, et dont le mot est : En avant !

Et les morts ? J’appelle ainsi, madame, l’homme inutile qui vous amuse à vingt ans de sa frivolité, l’homme dangereux qui vous mène à quarante dans les voies de l’intrigue pieuse, qui vous nourrit de petitesses, d’agitations sans but, d’ennui stérile.

Quoi ! pendant que le monde vivant qu’on vous laisse ignorer, pendant que le foudroyant génie moderne, dans sa fécondité terrible, multiplie ses miracles par heure et par minute, vapeur et daguerréotype, chemin de fer, télégraphe électrique (où sera tout à l’heure la conscience du globe), tous les arts mécaniques et chimiques, leurs bienfaits, leurs dons infinis, versés à votre insu sur vous (et jusqu’à la robe que vous portez, effort de vingt sciences), pendant ce prodigieux mouvement de la vie, vous enfermer dans le sépulcre !

Vous user à sauver la ruine qu’on ne sauvera pas !

Si vous aimez le Moyen-âge, écoutez ce mot prophétique que je traduis d’un de ses chants, d’une vieille prose, comique et sublime :

Le nouveau emporte le vieux,
L’ombre est chassée par la clarté,
Le jour met en fuite la nuit…
……………………
À genoux ! et dis Amen !…
Assez mangé d’herbe et de foin…
Laisse les vieilles choses… Et va !…

Filles de la longue paix qui traîne depuis 1815, connaissez bien votre situation.

Voyez-vous là-bas tous ces nuages noirs qui commencent à crever ? Et, sous vos pieds, entendez-vous ces craquements du sol, ces grondements de volcans souterrains, ces gémissements de la nature ?…

Ah ! cette lourde paix qui fut pour vous un temps de langueur et de rêves, elle fut pour des peuples entiers le cauchemar de l’écrasement. Elle finit… Je connais votre cœur, remerciez-en Dieu qui lève le pesant sceau de plomb sous lequel le monde haletait.

Ce bien-être où languissait votre mollesse, il fallait qu’il finit. Pour ne parler que d’un péril, qui ne voyait venir la barbare rapacité du Nord, la fascination russe, la ruse byzantine poussant vers l’Occident la férocité du Cosaque ?

Oubliez, oubliez que vous fûtes les filles de la paix. Vous voilà tout à l’heure dans la haute et difficile situation de vos mères aux jours des grands combats. Comment soutinrent-elles ces épreuves ? Il est temps pour de le demander.

Elles n’acceptèrent pas seulement le sacrifice, elles l’aimèrent, elles allèrent au-devant.

L’infortune, la nécessité, qui croyaient leur faire peur, et venaient à elles les mains pleines de glaives, les trouvèrent fortes et souriantes, sans plainte molle, sans injure à la mort.

Le destin tenta davantage. Il frappa ce qu’elles aimaient… Et là encore il les trouva plus grandes, et disant sous leurs crêpes « La mort ! mais la mort immortelle ! »

À cela plusieurs de vous disent, je les entends d’ici : « Et nous aussi, nous serions fortes ! Viennent l’épreuve et le péril ! Les grandes crises nous trouveront toujours prêtes. Nous ne serons pas au-dessous. »

Au danger ? oui, peut-être ; mais aux privations ? au changement prolongé de situation, d’habitudes ? C’est là le difficile, l’écueil même de tel noble cœur !…

Dire adieu à la vie somptueuse, abondante, souffrir, jeûner, d’accord, s’il le fallait. Mais se détacher de ce monde d’inutilités élégantes qui, dans l’état de nos mœurs, semblent faire la poésie de la femme !… Ah ! ceci est trop fort ! Beaucoup voudraient plutôt mourir !


Dans les années dites heureuses qui amenèrent 1848, quand l’horizon moral s’était rembruni tellement, quand l’existence lourde, n’étant point soulevée ni par l’espoir ni par l’épreuve, s'affaissait sur elle-même, je cherchais bien souvent en moi quelle prise restait encore, quelle chance pour un renouvellement.

Entouré de cette foule, où plusieurs avaient foi, plus qu’un autre affecté des signes effrayants d’une, caducité de Bas-Empire, je regardais avec inquiétude autour de moi. Que voyais-je devant ma chaire ? Une brillante, jeunesse, charmant, sympathique auditoire et le plus pénétrant qui fut jamais dévoué à l’idée ! ah ! plus d’un l’a prouvé !… Mais pour un grand nombre pourtant recueil était l’excès de la culture, la curiosité infinie, la mobilité, de l’esprit, des amours passagers pour tel et tel système, un faible pour les utopies ingénieuses qui promettent un monde harmonique sans lutte et sans combat, qui, rendant par cela toute privation inutile, feraient disparaître d’ici la nécessité du sacrifice et l’occasion du dévouement.

Le sacrifice est la loi de ce monde. Qui se sacrifiera ?

Telle était la question que je m’adressais tristement.

« Dieu me donne un point d’appui ! disait le philosophe, et je me charge d’enlever le globe ! »

Nul autre point d’appui que la disposition au sacrifice.

Le devoir y suffirait-il ? Non, il y faut l’amour.

« Qui aime encore ? » C’est la seconde question que le moraliste devait s’adresser.

Question déplacée ? Nullement, dans le monde de glace, d’intérêt croisant, d’égoïsme, d’intrigue politique, de banque, de bourse, dont nous nous sentons entourés.

« Qui aime ? (La nature me fit cette réponse.) Qui aime ? c’est la femme.

« D’amour, elle aime un jour. De maternité, pour la vie. »

Donc, je m’adressai à la femme, à la mère, pour la grande initiative sociale[1].


Le bon Ballanche, parmi tous ses obscurs romans mystiques, eut parfois des coups de lumière, des intuitions vraies. Un jour que, pour l’embarrasser, nous lui faisions cette question : « Qu’est-ce que la femme, à votre avis ? » il rêva quelque temps. Ses doux yeux de biche égarée furent plus sauvages encore qu’à l’ordinaire. Enfin, le vieillard, rougissant comme une jeune fille au mot d’amour : « C’est une initiation. »

Mot charmant ; mot profond, profondément, délicatement vrai, en cent nuances et cent manières.

La femme est l’initiation active, la puissance éminemment douce et patiente qui sait et peut initier.

Elle est elle-même l’objet de l’initiation. Elle initie à la beauté qui est elle-même, à la beauté en ses divers degrés, au degré sublime surtout. Et quel ? Le sacrifice.

Le sacrifice pénible et dramatique, souvent choquant par le combat, l’effort, — dans la mère, il est harmonique, il entre dans son harmonie même, c’est sa souveraine beauté.

Le sacrifice ailleurs se tord, s’arrache et se déchire. En elle, il sourit, remercie. Donnant sa vie pour ce qu’elle aime, pour son amour réalisée vivant (c’est pour l’enfant que je veux dire), elle se plaint de donner peu encore.

Elle implore toute chose à suppléer à son impuissance, invite tout à douer ce berceau… Ah ! que n’a-t-elle un diamant de là-haut, une étoile de Dieu ! Le rameau d’or de la Sibylle, cet infaillible guide, la rassurerait peu sur ses premiers pas chancelants. Le rayon de lumière sur lequel Béatrix fit monter l’âme aimée de monde en monde était brillant sans doute, mais eut-il la chaleur de l’humide rayon qui tremble dans un œil de mère ?

Celle-ci, qui appelle toute chose à son secours, a bien plus en elle pour douer son fils.

Elle a ce qui est elle-même, sa profonde nature de mère, le sacrifice illimité.

Merci, nous n’en voulons pas plus. Dieu, la Patrie n’en veulent davantage.

Cette unique puissance, si elle est uniment acquise par l’enfant, elle embrassera tout.

Que te demandons-nous, ô femme ? Rien que de réaliser pour celui que tu aimes, de mettre dans sa vérité complète ta nature propre, qui est le sacrifice.

Cela est simple, cela contient beaucoup.

Cela implique, d’abord l’oubli, le sacrifice des amours passagers à ton grand, ton durable amour.

Le sacrifice du petit monde artificiel, des petits arts de la beauté, à la souveraine beauté de nature qui est en toi, si tu la cherches, et dont tu dois créer, agrandir l’âme aimée.

Le sacrifice enfin (là est l’épreuve, la gloire aussi et le succès) des molles tendresses qui couvrent l’égoïsme. Le sacrifice qui dit : « Non pour moi, mais pour tous !… Qu’il m’aime ! mais surtout qu’il soit grand !

Là, je le sais, est l’infini du sacrifice. Et c’est là justement le but de l’initiation, c’est là ce que le fils doit prendre de sa mère, c’est par là qu’il doit, la représenter : Aimer et non pour soir, se préférer le monde.

Cette élasticité divine d’amour et d’assimilation, cette dilatation du cœur qui n’en diminue pas la force, impliquant au contraire l’absolu du dévouement, s’il l’atteint, que lui souhaiter ? Il est grand dès ce jour, et ne pourrait grandir… Car alors le monde est en lui.


Nervi, près Gênes, 29 mars 1854.


FIN DES FEMMES DE LA RÉVOLUTION
  1. « Ainsi, diront, les sages, délaissant le ferme terrain de l’idée, vous vous plaçâtes dans les voies mobile du sentiment. »

    À quoi je répondrais : Peu, très peu d’idées sont nouvelles. Presque toutes celles qui éclatent en ce siècle, et veulent l’entraîner, ont paru bien des fois, et toujours inutilement. L’événement d’une idée n’est pas tant la première apparition de sa formule que sa définitive incubation, quand, reçue dans la puissante chaleur de l’amour, elle éclôt fécondée par la force du cœur.

    Alors, alors, elle n’est plus an mot, elle est chose vivante ; comme telle, elle est aimée, embrassée, comme un cher nouveau-né, que l’humanité reçoit dans ses bras.

    D’idées et de systèmes, nous abondons, surabondons. Lequel nous sauvera ? Plus d’un le peut. Cela tient à l’heure de la crise et à nos circonstances, très diverses selon la diversité des temps et des nations.

    Le grand, le difficile ; c’est que l’idée utile, au moment décisif, rencontre prépare un foyer de bonne volonté morale, de chaleur héroïque, de dévouement, de sacrifice… Où en retrouverai-je l’étincelle primitive, dans le refroidissement universel ? Voilà ce que je me disais.

    Je m’adressai à l’étincelle indestructible, au foyer qui brûlera encore sur les ruines du monde, à l’immortelle chaleur de l’âme maternelle.