Les Femmes de la Révolution/31

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(tome 39p. 260-262).
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XXXI

LA RÉACTION PAR LES FEMMES
DANS LE DEMI-SIÈCLE QUI SUIT LA RÉVOLUTION


Plusieurs choses précipitèrent la réaction, après le 9 thermidor :

La tension excessive du gouvernement révolutionnaire, la lassitude d’un ordre de choses qui imposait les plus durs sacrifices et aux sens et au cœur. Immense fut l’élan de la pitié, aveugle, irrésistible.

Il ne faut pas s’étonner si les femmes furent les principaux agents de la réaction.

La négligence voulue du costume, l’adoption du langage et des habitudes populaires, le débraillé de l’époque, ont été flétris du nom du cynisme. En réalité, l’autorité républicaine, dans sa sévérité croissante, fut unanime pour imposer, comme garantie de civisme, l’austérité des mœurs.

La censure morale était exercée, non seulement par les magistrats, mais par les sociétés populaires. Plus d’une fois des procès d’adultère furent portés à la Commune et aux Jacobins. Les uns et les autres décident que l’homme immoral est suspect. Grave et sinistre désignation, plus redoutée alors qu’aucune peine !

Jamais aucun gouvernement ne poursuivit plus rudement, les filles publiques.

De là les secours aux filles-mères, dont on a tant parlé. En réalité, si les filles qui ont failli ne sont point secourues, elles deviennent la plupart des filles publiques. L’enfant délaissé va aux hôpitaux, c’est-à-dire qu’il meurt.

Les bals et les jeux (alors synonymes de maisons de prostitution) avaient à peu près disparu.

Les salons, où les femmes avaient tant brillé jusqu’en 92, se ferment avant 93.

Les femmes se jugeaient annulées. Sous ce gouvernement farouche, elles n’eussent été qu’épouses et mères.

La détente se lâche le 9 thermidor. Un débordement inouï, une furieuse bacchanale commença dès le jour même.

Dans la longue promenade qu’on fit faire à Robespierre pour le mener à l’échafaud, le plus horrible, ce fut l’aspect des fenêtres, louées à tout prix. Des figures inconnues, qui depuis longtemps se cachaient, étaient sorties au soleil. Un monde de riches, de filles, paradaient à ces balcons. À la faveur de cette réaction violente de sensibilité publique, leur fureur osait se montrer. Les femmes surtout offraient un spectacle intolérable. Impudentes, demi-nues, sous prétexte de juillet, la gorge chargée de fleurs, accoudées sur le velours, penchées à mi-corps sur la rue Saint-Honoré, avec les hommes derrière, elles criaient d’une voix aigre « À mort ! à la guillotine ! » Elles reprirent ce jour-là hardiment les grandes toilettes, et, le soir, elles soupèrent. Personne ne se contraignait plus.

De Sade sortit de prison le 10 thermidor.

Quand le funèbre cortège arriva à l’Assomption, devant la maison Duplay, les actrices donnèrent une scène. Des furies dansaient en rond. Un enfant était là à point, avec un seau de sang de bœuf ; d’un balai, il jeta des gouttes contre la maison. Robespierre ferma les yeux.

Le soir, ces mêmes bacchantes coururent à Sainte-Pélagie, où était la mère Duplay, criant qu’elles étaient les veuves des victimes de Robespierre. Elles se firent ouvrir les portes par les geôliers effrayés, étranglèrent la vieille femme et la pendirent à la tringle de ses rideaux.

Paris redevint très gai. Il y eut famine, il est vrai. Dans tout l’Ouest et le Midi, on assassinait librement. Le Palais-Royal regorgeait de joueurs et de filles, et les dames, demi-nues, faisaient honte aux filles publiques. Puis, ouvrirent ces bals des victimes, où la luxure impudente roulait dans l’orgie son faux deuil.

L’homme sensible, en gémissant, spéculait sur l’assignat et les biens nationaux. La bande noire pleurait à chaudes larmes les parents qu’elle n’eut jamais. Les marquises et les comtesses, les actrices royalistes, rentrant hardiment en France, sortant de prison ou de leurs cachettes, travaillaient, sans s’épargner, à royaliser la Terreur ; elles enlaçaient les terroristes, fascinaient les thermidoriens, leur poussaient la