Les Feuilles de Zo d’Axa/Au Biribi des gosses

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LES FEUILLES
AU BIRIBI DES GOSSES



Au Biribi des Gosses


UNE LETTRE


J’ai dit qu’à la colonie pénitentiaire d’Aniane, par le bâton et par la faim, on fait mourir des enfants.

On me répond que ces enfants ne sont pas vêtus comme je l’indique !

L’odieuse livrée bicolore, bleue d’un côté, blanche de l’autre, la tonsure d’un côté de la tête, sont exceptionnelles seulement. C’est l’Administration qui le prétend. On ne rase que les « fortes têtes ». On ne déguise en arlequin, on ne marque, on n’avilit que les plus indisciplinés : ceux qui s’évadent ou qu’on suppose avoir l’intention de s’évader. Combien sont-ils donc ceux-là qu’une pensée d’évasion travaille, combien sont-ils qui, las de souffrir, rêvent de s’enfuir par les routes, loin de la geôle où l’on prive de pain, loin des cellules où les menottes, jours et nuits, tenaillent la chair ? Un seul jour, ils partirent dix-huit. Une autre fois, cent cinquante tentèrent de gagner l’air libre…

Wayenberge, dont j’ai dit la mort, (on me reproche d’avoir mal orthographié son nom) n’aurait pas été, un matin, trouvé roide dans sa cellule avec, aux dents, des débris de plâtre, mâchonné pour tromper la faim. Nous rectifions. C’est du chlore qu’afin de mourir, le pauvre gosse avait absorbé — le chlore qu’au fond du baquet on met comme désinfectant.

À cela près, tout est exact : les coups de pied, les coups de bâton, faces meurtries et bras cassé. En vain l’Administration essaie de se disculper. On ne peut plus nier que les enfants punis n’aient qu’une soupe tous les quatre jours. Il faudra reconnaître que ces petits, la chevelure à moitié rasée, les mains liées derrière le dos, défilent une honteuse parade, devant leurs camarades réunis. Affublés du costume grotesque, pieds nus dans les gros sabots, ils vont le pas incertain ; souvent le poing d’un gardien précipite leur marche indécise ; ils trébuchent, se redressent, ils passent les petits enfants dégradés. Et les autres, les camarades, fixes dans le rang, les yeux rouges, se disent : les reverrons-nous ?


À l’heure où paraissent ces lignes, un député, M. Fournière, apporte devant la Chambre

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l’ensemble des faits et des preuves. Parmi les pièces à conviction, il y a des lettres de détenus, il y en a même de gardiens — les témoins ne sont pas anonymes. Sans doute Fournière lira cette lettre que je publie, telle quelle, ici ; elle émane d’un jeune « colon » rendu à la vie depuis peu et qu’hier je ne connaissais pas. Avec dix autres, aujourd’hui, l’enfant est prêt à parler.


Paris, le 23 novembre.

Monsieur,

J’ai lu la Feuille, intitulé l’Enfant martyr, dans laquelle vous dévoiler sous les yeux du public les abominables tortures que les enfants subissent à Aniane.

Eh bien, ce que vous racontez est véridique, puisqu’à l’époque où se passait toutes ces infamies j’étais encore le pensionnaire du cruel bourreaux qui dirige ce lieu de torture. J’ai connu toutes les victimes dont parle votre feuille, et particulièrement Tissier. Je peux vous affirmer que les gardiens, notament Berlingué, l’ont frappé jusqu’à ce qu’il tombe, et une fois par terre ils s’acharnait encore sur lui.

Tenez, moi qui justifie les faits que vous avez la franchise de dévoiler, je vais vous en raconter un qui rien que d’y penser fait frémir d’horreur.

Le 1er novembre 1897, un jeune pupille, ayant a se plaindre de la sévérité des surveillants à son égard, résolu d’en finir avec ses souffrances : le soir du même jour nous nous trouvions tous réunis sur la cour, quand tout à coup le bruit d’un corps tombant dans l’eau se fit entendre (car il y a un énorme bassin dans la cour). Il y eut parmi nous une minute d’angoise et comme je me trouvais là je m’élance avec plusieurs de mes camarades pour retirer notre ami Leinen (c’était le nom du désespéré), enfin nous parvenons à le retirer. Inutile de vous dire que pendant ce temps aucun des gardiens n’est accouru pour lui porter secours, au contraire, ils riaient tous comme des fous.

Une fois sortit de l’eau Leinen en avait tellement absorbé qu’il avait perdu connaissance. Quand survint le farouche Berlingué qui, prenant Leinen par une jambe, le traîna à la salle de police, arrivé là lui donnant un formidable coup de pied dans les reins le livra au gardien charger de l’exécution de cette torture.

Tout ça s’était passer devant les yeux de 400 enfants qui, devant ces actes de brutalités inouïs, laissèrent échapper un murmure d’indignation : moi pour ma part, les larmes me coulaient des yeux.

Devant de tels faits, nous étions unanimes à nous révolter, si bien que le lendemain 18 enfants, parmi lesquels je faisais parti, s’évadaient de la colonie dans l’intention d’aller déposer une plainte à Montpellier. Mais nous n’eumes pas la chance d’aller jusque là, les gendarmes, lancer à notre poursuite, nous arrêtèrent à 7 ou 8 kilomètres de la colonie. Là, révolvère au poing, il nous sommèrent de nous rendre. Nous leur répondîmes plutôt mourrir sur place que d’être reconduit à la colonie, et plusieurs d’entre nous découvraient notre poitrine en leur criant tirez donc, nous préférons la mort que de souffrir à la colonie.

Voyant nos énergiques résolutions, le brigadier nous prit par la douceur, et usant d’un stratagème hypocrite parvint à nous persuader qu’en nous rendant à la gendarmerie nous serions de suite diriger sur Montpellier. Bref, après des pourparlers avec le Directeur de la colonie, le brigadier résolut de nous reconduire à la colonie, ceci avait durer deux jours, pendant lesquels nous n’avions rien manger. Bref on nous passe les menotte et ont nous enchaîne de tel façons tous ensemble comme un paquet de saucissons, que nous ne pouvions pas marcher. Force leur fut d’amener des voitures pour nous reconduire à la colonie.

Enfin arrivé à destination, nous ont raser la tête et en route pour le cachot ou quatre d’entre nous furent punis à 60 jour, d’autre à 90 jours, et enfin 4 et j’étais de ces 4 là furent punis à 120 jours. Inutile de vous dire que dès les premiers jours de notre punition la plupart de nous étaient malade.

On leur donnait un matelas et il restait coucher dans sa cellule.

Vous ne vous figurerait jamais les tortures, les privations, les vexations que nous avons subit pendant notre séjour au cachot, surtout quand le surveillant Calverac était de service pour nous garder. Ce terrible garde-chiourme, la terreur des petits enfants (car il ne s’en prenait qu’aux petits) était redouter de la population où il ne commettait que des injustices.

Excuser moi, Monsieur, si je vous retient si longtemps dans ce chapitre, mais je vous assure que ça vaut la peine de s’occuper de ces pauvres martyrs, qui encore à l’heure actuelle gémissent sous le poids des bâtons, des coups de poing.

Pour plus ample renseignement je vous prie de vous adresser à moi, soit par lettres ou verbalement, car je suis à votre disposition.

(Nom et Adresse).


On n’étouffera plus les voix. Aniane ne saurait être défendu que par l’Administration — et les reporters à sa solde. Sous les dénégations attendues qu’osera le président du Conseil, déjà perceront des aveux. De partout les faits se confirment. Suspectant l’enquête officielle, des journaux voulurent s’informer. On est allé à Aniane. Il faut lire la Fronde d’hier. Le Biribi des Gosses, désormais, ne pourra subsister que grâce à la complicité avérée du gouvernement.

Et c’est alors, j’imagine, que les ligues fondées récemment pour défendre les droits de l’homme, penseront à ceux de l’enfant. Ma tâche s’arrête ainsi. Mais faut-il encore qu’on sache que je n’ai choisi Aniane que comme exemple et pour violer, en précisant, l’indifférence coutumière. Avis aux parlementaires qui seront désignés sans doute pour l’enterrement des contre-enquêtes. Ce qui se passe à Aniane se passe ailleurs. Cherchez, messieurs. Allez à Eysses, à Saint-Hilaire.

Demandez qu’on vous montre les poucettes !

Tout un régime est en jeu. Rien n’est changé depuis Porquerolles. Rien ne sera changé vraiment tant que les enfants, coupables surtout de misère, seront jetés dans ces geôles…

Et que pourrait-on même changer ? La Société bâtie à chaux et à sable, sang et larmes, s’érige sur ses prisons. On n’en modifie que le style. Il faudrait comprendre et agir, marcher vers la Liberté ! ouvrir la cage aux enfants, donner la becquée aux petits… On leur donne le bagne à huit ans !

Le vieux monde croulera d’un seul coup. Où que l’on projette une lumière, il y a de la honte et du sang. C’est la caserne et c’est la geôle, c’est l’atelier, c’est l’usine ; des balles pour les jeunes soldats, le joug de la misère pour le peuple, la torture pour les petits des hommes…

On s’occupe d’Aniane, passons. Demain nous parlerons d’autre chose.












Note de l’Éditeur. — Afin de donner quelque idée de l’intense émotion qui fit écho à ces révélations tragiques, il suffira de citer ce début d’un article de Gustave Geffroy :

« Ce doux nom d’Aniane ! Zo d’Axa l’a biffé de sa plume énergique. Il en a fait le Biribi des gosses. L’affreuse enseigne est désormais clouée au fronton de la colonie pénitentiaire. C’est dans la feuille, si bien nommée, qui s’envole par les rues, qui peut s’en aller aussi par les routes, si le bon vent s’élève, que le libre journaliste, si bien défini par Clemenceau comme un mousquetaire chercheur de justes aventures, a écrit son exposé. Steinlen et Luce l’ont illustré, ont mis l’image à côté des mots. La question est maintenant fixée. Il y a un peu plus d’indignation et d’apitoiement dans le monde.

« Reprenons le récit, qui a fait du chemin en quinze jours, qui a couru la presse de Paris, de la France, du monde entier, qui a occupé hier la séance de la Chambre, qui est à l’Officiel ce matin… »

Et de fait, l’auteur, qui volontairement ne s’attarde à rien, fit en passant œuvre de partielle, mais immédiate réforme sociale. L’opinion qu’il avait lancée accula le ministère aux actes et le força de décréter d’urgentes abolitions : quelques instruments de torture furent à jamais remisés.