Les Feuilles de Zo d’Axa/Les moutons de Boisdeffre

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LES FEUILLES
LES MOUTONS DE BOISDEFFRE



Les moutons

de Boisdeffre



La voiture d’Émile Zola, c’était un coupé… (Mort aux Juifs !), fit tirer fortement la langue aux chiens de race antisémite. Quinze jours durant, bassets, bouledogues, levrettes en pann’tot jappèrent, à travers la ville, pistant la voiture rapide.

Il y eut aussi, derrière les roues, sous l’éclaboussure du ruisseau, tout un endeuillement de cocardes.

Les rudes compaings qui se distinguèrent par l’endurance de leur rate avaient, dans le pas gymnastique, quelque chose de militaire : ils obéissaient au sifflet. À bas Zola ! À bas Zola ! Vestons serrés à la taille, collets droits, allure dolman, de ci, de là, médailles coloniales, on sentait qu’on prenait ses places pour entrer à la préfecture. Tous les postulants policiers donnaient comme un seul sergot.

Les couloirs du palais de justice, transformés en chenil de luxe, abritaient, avant le lâcher, les cabots savants de la meute. On vit Thiébaud, l’indicateur, aboyant ses dénonciations et désignant, à la sortie, tels témoins aux fureurs des foules. On entendit Max Régis, le jeune chacal algérien…


Ah ! ce n’était plus l’affaire Dreyfus.

Le capitaine est bien où il est…

On lui enverrait — même illégalement — Joseph Reinach, Yves Guyot et le général de Galliffet, pour faire les quatre à la manille, que j’applaudirais davantage aux gaîtés de la chose jugée.

Que tous les souteneurs de la loi, ex-membres des conseils de guerre et des conseils de ministres, les fusilleurs de petits soldats et les mitrailleurs de peuple, que les politiciens durs aux humbles dégustent, dans des chocs en retour, tous les coups de férules des lois.

Les lois. C’est eux qui les ont faites.

C’est eux qui les ont appliquées.

Elles furent, en leurs poings gantés, des cravaches contre les gueux — des cravaches et des casse-tête.

Les magistrats, les policiers, les militaires, peuvent donc se gourmer entre eux, comme des complices se prennent aux crins. Ils peuvent se cogner, se tendre des pièges en biaisant avec tous les codes. Ils peuvent nous donner le spectacle de se malmener en famille — et jusqu’à ce que bagne s’en suive.

Le jeu nous plaît.

À tous coups l’on gagne.


Est-ce que de vulgaires civils ont à risquer leur avis, quand des officiers, des demi-dieux ! se disqualifient les uns les autres avec l’entrain qu’ils y mettent ?

Hip ! Hoch ! Bravo ! Allez messieurs ! Tout et vite. On prend des notes. C’est instructif — pour ceux qui ne savaient déjà.

Alors, vous dites qu’au service de l’état-major, au bureau même des renseignements, s’assaisonnent d’étranges popotes ? Des pièces s’y fabriquent, d’autres filent, filent, filent que des dames voilées rapportent.

Il n’y a qu’un huis qui n’est pas clos — et c’est l’huis du ministère !

Le chef accuse ses subordonnés. Les subordonnés répliquent. Les aménités s’entrecroisent. On s’épie. On se dénonce.

Les fuites continuent…

Les défenseurs de l’armée prétendent que le ministre de la guerre a touché de l’argent des juifs. À qui se fier ? Et c’est en un pareil moment que d’autres généraux interviennent pour poser la question de confiance :

— Si vous ne nous acclamez pas, déclarent-ils sans ambages au peuple, demain, lors des prochaines batailles, vous irez tous à la boucherie !

Les mauvais bergers phraseurs, dont la houlette est un sabre, ont des visions d’abattoir.

Vers quoi donc les trois étoiles de ces mages pessimistes conduiraient-elles le troupeau ?


La Boucherie est la perspective que nous offrent, d’un geste coupant, les gonses de l’état-major.

Et le troupeau bêle des vivats !

Nous sommes les moutons de Boisdeffre.


Non, ce n’est plus l’affaire Dreyfus, ni même le procès Zola. L’audace d’un écrivain a mis une plume sur la plaie :

Chancre militaire induré.

Déjà, dans le sang du peuple, le virus travaille et ronge.

D’ignobles brutalités se commettent à la gloire du sabre. Vingt poings martellent chevaleresquement le crâne d’un protestataire.

On assomme, dans les petites rues, les nez qui ne sont pas en trompette, — pas en trompette militaire. On hurle : À mort ! À mort ! À mort ! On prend la revanche de Sedan en esquintant des Alsaciens qui croient que leurs compatriotes, le sénateur Scheurer-Kestner et le lieutenant-colonel Picquart ne sont pas les agents de l’Allemagne…

On devient fou.

On devient lâche.

Des bandes s’organisent et fonctionnent.

On se rue, comme en pays conquis, sur l’isolé, sur le suspect — celui qui ne crie pas : Vive l’armée !


Or, Vive l’armée, on nous l’a dit, on l’a inscrit en manchette dans des journaux tricolores, cela signifie d’abord : À bas la république !

Ce ne serait rien si ce n’était que ça.

Mais qu’en pensez-vous tout de même, gens de la Commune, hommes d’émeute, qui ne vous convertîtes point, sur le tard, au culte de la soldatesque ?

Vieilles barbes de 71, je crois que vous voilà rasées !

Votre république n’était pas viable. Elle portait son germe de mort dans quelques préjugés chauvins, dans quelques graines d’épinards…

Bancroche et malvenue, s’appuyant sur le militarisme, la fille Marianne, au retour d’âge, devait crever sous les coups de son Alphonse en képi.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous le savons. Nous ne sommes pas seuls à le comprendre. Écoutez ces mots de clarté, crépitant comme feux de peloton. Ce sont les amis de l’armée, les ennemis de la liberté qui les prononcent. Écoutez-les. Je cite une feuille cocardière :

« Logiquement, fatalement, que ce soit tôt ou tard, dans l’avenir comme dans le passé, l’armée est appelée à supprimer la République et à fusiller les républicains. »

Bonnes gens de la république, triples benêts de la Troisième, vous avez déjà le bandeau — et l’on arme les fusils.


Le morne régime actuel, la République parlementaire, garde, à son actif, trop de vilenies, pour ne pas nous trouver passifs quand elle geindra : au secours !

Ce n’est pas pour elle que nous luttons.

On la laisserait volontiers finir sous l’éperon des bottes. On ne tenterait même point de lui rappeler le coup du père François qui la guette, si ce ne semblait être, en outre, le coup des pères de l’Assomption !

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Cette alliance déjà couronnée de la culotte rouge et de la robe noire est le mariage imminent dont il sied de publier les bans…

Le peuple paiera les frais de la noce.

Des feux de joie l’annoncent partout. On brûle des journaux à Paris. On fait des auto-da-fé de livres. La province dresse des bûchers pour y rôtir des mannequins représentant les hérétiques, fléaux de Dieu et des lois.

Il faut que la foi soit une force.

Car ces mannequins sont en paille, et les indigènes de Rennes, de Bourges ou de Montpellier sacrifient, aux flammes vengeresses, une provende qui conviendrait si bien à leurs maxillaires.

Les pratiques du moyen-âge vont-elles redevenir de mode ?

On le souhaite sans l’espérer. Dans les petites villes, le curé le chuchote aux dames des officiers. Dans le faubourg noble, au dessert, on parle de la Saint-Barthélemy entre le fromage — et les poires.


Comptez là-dessus et buvez sec !

Ce n’est rien de casser la vitrine de quelque magasin juif. La présence, en nos murs, de Max, terrible recordman d’Alger, stimula peut-être l’ardeur des néophytes parisiens. Ils ont pu, dans ces jours troublés, démolir, rue des Rosiers, la devanture d’une fabrique exploitée par un patron juif. Ils ont eu loisir, à coups de briques, de blesser une vieille cuisinière. Ce sont là lauriers d’office — laurier et thym, quatre épices.

Mais il est de solides gaillards qui, si le mouvement se propageait, rendraient visite à d’autres comptoirs sans souci de race ou de confession.

Qui donc affirmerait que la Prochaine, la vraie, celle des maigres diables, ne résultera pas tout à coup d’une étincelle antisémite ?

On ne fera pas la part du feu.


Voilà pourquoi, malgré tout, l’heure présente est bonne à vivre.

Nous ne craignons pas l’Aventure.

Sans plus être dupe des formules, nous savons où campe l’ennemi. N’importe quel fait social le redit d’ailleurs — et précise.

La condamnation de Zola, accueillie par des hourras et des hurlements de lyncheurs, a rappelé le touchant accord des gens d’église et de caserne.

Tous les faux nez, tous les faux frères, les bravaches et les jésuites, à défaut de généraux de brigade, acclament les brigades centrales…

C’est la saoulerie de l’uniforme, une nostalgie de servage. La France de ces lascars-là est une France inattendue. Ce n’est pas la rebelle cavale


Sans frein d’acier ni rênes d’or.


C’est une grenouille qu’on amorce avec un fond de culotte rouge.