Les Feuilles de Zo d’Axa/Arguments frappants

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LES FEUILLES
ARGUMENTS FRAPPANTS




Arguments frappants


DU CHOURINEUR A L’ÉTUDIANT


Conseils de Paix


On a médit des conseils de guerre.

Trois soldats d’un régiment d’infanterie de marine, à la veille de servir au Tonkin — probablement pour s’entraîner — avaient massacré, de nuit, un civil, dans les rues de Cherbourg.

Il s’agissait simplement de six ou sept coups de sabres-baïonnettes et de couteaux à travers une poitrine — dans une blouse.

Un ouvrier assassiné.

Le conseil de guerre se réunit.

Que n’a-t-on pas raconté à propos de l’implacabilité de ces tribunaux qui prononcent la peine capitale pour la brusquerie d’un geste ? Nazarder un caporal, c’est la mort.

Outrage envers un supérieur : mort.

Tentative de voies de fait : mort.

Mort, mort, mort, c’est le tarif, à propos de tout et de rien. Aux pages du code militaire, le mot grouille sinistrement : mort, mort…

… Les chourineurs d’infanterie de marine, les petits marsouins vont donc mourir, Ils ont, à trois, pas joliment, saigné un gueux qui passait. On les fusillera demain.

Nous sommes contre la répression. L’idée de châtiment nous répugne. Mais le verdict frappant quelques surineurs révoltera moins nos consciences que l’exécution sommaire pour une insulte au caporal.

Laissons passer la Justice du Sabre !

Or, le Sabre fut, hier, clément. Les trois soldats qui avaient tué ne seront pas tués. Le conseil de guerre, indulgent et compréhensif, abolit la peine capitale : trois militaires pour avoir tué un homme ne subiront qu’une peine légère. Le conseil de guerre se fait paternel, il donne des avertissements :

— Que cela vous serve de leçon, jeunes gens. Vous avez assassiné un ouvrier, c’est un tort — puisque vous n’en aviez pas reçu l’ordre. Prenez garde ! On commence par tuer un civil, on finit par outrager un supérieur… Et c’est douze balles dans la peau.

— Jamais, répondirent les assassins, nous ne manquerons de respect au sergent.

— Je vous y engage… Et rompez ! fit d’une voix un peu bourrue le colonel du conseil de guerre.

L’armée est une grande famille dont les civils ne font pas partie.


Civils et Incivils


Dans un pays où tout le monde — de force ou de bon gré — subit les trois ans de service, on s’étonnerait, à la longue, de voir la population se diviser en civils et en militaires. Puisque nous sommes tous soldats, aux heures de guerre — et même d’émeute, puisqu’en cette démocratie, quand un danger est à courir, tous les civils sont militaires, on voudrait bien que les militaires soient, en temps de paix, un peu civils.

Ils ne le veulent pas.

La gloire stricte des militaires est de n’être que des militaires.

Ces malheureux ne comprennent point que ça ne signifie plus rien.

Si l’honneur de l’armée le permet, on leur répétera donc qu’en cette nation armée le mot « militaire » est accidentellement applicable à trop de civils pour dénommer justement les professionnels qui, dans l’activité moderne, sont uniquement des porte-sabre.

Ces incomplets ne sont pas plus guerriers que les bonnetiers qui, l’instant venu, iront mourir aux frontières.

Ces entretenus de la paix, dans les villes de garnison, préparent mieux le pernod que la revanche.

Ces réformés de la vie civique ont cependant un trait marquant : le mépris du civil ; un mépris tel que tuer un pékin leur semble, nous venons de le voir, infiniment moins délictueux que ne pas saluer un adjudant ; un si souverain dédain que nous ne pouvons faire vingt-huit jours sans subir l’éclaboussure de leur esprit de supérieur ;

— Eh ! là, disent-ils au réserviste, qu’est-ce que vous fichez de votre métier ?

— Pardon, mon lieutenant…

— Je m’en fous !

C’est franc. C’est martial. Rataplan-planplan. D’un côté, il y a les Civils.

De l’autre, les Incivils.


Dans le Sanctuaire


Les « Incivils » des conseils de guerre exigent d’ailleurs, de la part des clients de leur Tourniquet, la plus extrême politesse.

Un soldat nommé Benoît se défendait, la semaine dernière, devant le Conseil de Grenoble. Ce Benoît était inculpé d’évasion de la salle de police. Comme le président lui criait, affectant de ne point écouter :

— Allez-vous bientôt vous taire ?

— Pas avant, répondit le soldat poussé à bout, pas avant d’avoir demandé que l’on vous accorde une seconde décoration pour tous les crimes que vous commettez dans ce sanctuaire.

Cette phrase ne valut à Benoît que six petites années de travaux publics.


Vive l’Armée !


On le constate : les conseils de guerre s’humanisent.

Ne viennent-ils pas de laver de toute suspicion le commandant Esterhazy, pour les raisons mêmes qui, autrefois, firent frapper le capitaine Dreyfus ?

La connaissance des langues étrangères, les belles notes de la cote d’amour sont alternativement appréciées dans un sens favorable ou louche.

Je ne parle pas du bordereau parce que tous les bertillons, tous les experts qui se prononcent me semblent d’étranges maniaques — ou des savants de préfecture.

Quelques-uns disent : oui. D’autres : non. Mais la plupart disent : oui et non.

Il en résulte, à la poussette, condamnation ou acquittement.

C’est tant mieux ! pour le commandant. Dès qu’un homme est sous le coup de la loi, je souhaite qu’il s’en tire. C’est tant pis ! pour le capitaine qui, j’imagine, eût été mieux inspiré de tenter l’évasion sans bruit.

Coupable ou non, il est dangereux d’en rappeler au conseil de guerre.

Ces tribunaux ne se déjugent pas.

S’il s’agissait de magistrats de carrière, on pourrait espérer qu’après leur mort — trente ans après, en moyenne — leurs successeurs daigneraient revoir impartialement le dossier.

Il y a des exemples.

Il n’y en a pas avec des juges militaires.

Ceux-ci n’avouèrent jamais d’erreur. De là leur vient précisément cette superbe réputation qu’ils partagent avec le pape :


Tous ces messieurs sont infaillibles.


À l’occasion, des officiers peuvent trahir. C’est vous qui le dites ! Ils assassinent comme Anastay. Ils volent comme les deux lieutenants que la presse nommait le mois passé. À part ça, ils sont infaillibles…

Le bizarre de l’anecdote, c’est que les purs soutiens d’Esterhazy et les passionnés défenseurs de Dreyfus choisissent cet instant critique pour nous édifier, tour à tour, par d’enthousiastes génuflexions :

— Vive l’armée ! clament les uns, le capitaine Dreyfus est un traître.

— Vive l’armée ! répliquent les autres, le commandant Esterhazy est une fripouille.

— Vive l’armée ! reprennent les premiers, le colonel Picquart est l’avant-dernière des canailles.

Et la discussion continue…


La Découverte du Huis-Clos


Sans suivre dans tous ses méandres l’affaire d’actualité, nous nous féliciterons du moins qu’elle ait attiré l’attention sur une chausse-trape de la loi, qu’elle ait fait découvrir en somme les étouffements du huis-clos.

Je vous abandonne le capitaine, je vous laisse aux ongles, s’il le faut, le ministre de la guerre lui-même, que les flagorneurs de l’armée outragent de la pire façon : la question est autre maintenant.

C’est le huis-clos.

Le huis-clos, le passage à tabac, l’esquintement à la muette qui parut trop longtemps bénin quand les personnes qu’on esquintait étaient bâillonnées seulement pour des délits d’opinion.

Des philosophes le connaissent. Des hommes d’action l’ont souffert. Est-ce plus grave quand des militaires se crêpent la crinière entre eux ?

Où est mon casque ! En quittant le service, je l’ai accroché à un clou, près du paquetage, avec quelques illusions, les illusions des dix-huit ans, quand on s’engage, fuyant le collège — cette autre chiourme.

Qui donc regrette de n’être plus soldat ? Silence ! blagueurs… ou rengagez !

Je tolère le huis-clos militaire. Il y a tant de choses à cacher, sans parler de notre espionnage national. Mais puisque le peuple de France plébiscite sur ce détail, il faut qu’une trace en reste.

Tout le monde est d’accord sur un point. Il n’y a pas de voix discordantes. Quand les secrets de l’état-major et quelques salauderies de mœurs ne sont pas en jeu, il faut de la lumière. On demande des lustres. La presse veut qu’on éclaire…

Eh bien ! je le demande à mon tour, quel est le parti politique qui fera porter son effort sur l’abrogation du huis-clos pour les délits dits « anarchistes » ?

À la veille des élections, il est au moins un parti qui doit, ne serait-ce que pour la forme, tenter d’élargir le débat. Un petit geste est obligatoire, ne fût-il pas de franc-cœur, ne demeurât-il qu’esquissé : la parole est aux socialistes.

Ça n’engage à rien ; guide à gauche ! L’Affaire à répétition permet cinq minutes d’entr’acte.


Améric Vespuce de Prison


Pendant ce temps d’autres pionniers découvraient les prisons de la Seine.

Tous ces messieurs du Panama, à peine au sortir de la geôle, au lendemain de leur acquittement, signaient une lettre collective où ils indiquaient que la prison est un séjour peu cordial.

Ils ajoutaient leur mépris pour l’instruction obligatoire à la mode Le Poittevine.

Et, dans le passage que je guillemette, ils se rendaient compte, enfin ! de quelques vérités élémentaires :

« Au milieu de tous les chagrins, de toutes les souffrances que nous avons dû subir, une pensée nous console. C’est que le spectacle écœurant auquel nous venons d’assister n’aura pas été complètement inutile. Quelle admirable leçon de choses, de nature à montrer aux yeux de tous ce que c’est que la magistrature, combien elle appelle des réformes profondes et quelles dérisoires garanties elle présente aux citoyens !

« Que reste-t-il du sentiment de la justice ? Quelle protection peuvent attendre les faibles ?

« Si, au lieu d’hommes publics, habitués à la parole et soutenus par d’admirables défenseurs, il s’était agi d’humbles citoyens, qui peut dire ce qui serait advenu ? »

Oh ! c’est facile. Nous pouvons le dire. Là aussi, il y a des tarifs.

Voler une chaussure, un pain : prison.

Pas de domicile, vagabondage : prison.

Prison, prison, relégation, c’est pour les petits, c’est pour les faibles, les sans-gîte, les malchanceux, prison, prison, maison centrale.

Quant aux chéquards, aux marchands de vote — s’il y en avait jamais en France — je parie qu’on les acquitterait.

Baïhaut, pour se faire condamner, dut fomenter de basses intrigues.


Estudiantina


On se jeta sur Baïhaut, naïf et désemparé, comme de courageux citoyens, à propos de l’affaire Dreyfus, assomment un boutiquier juif.

C’est toujours la même aventure : dès qu’un pauvre diable est sans défense, il y a des braves qui se révèlent. Dans les bagarres, quand on trébuche, les talons de bottes frappent à la tête.

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Essayer d’arracher aux foules une des victimes de leur lynchage déchaîne des colères de bêtes auxquelles on enlève la proie.

Rien n’apparaît plus écœurant que la ruée de ces galopins se mettant à cinq ou six cents pour conspuer les hommes qui osent. On dit que dans ce tas hurleur se comptent des étudiants.

Le contraire me surprendrait.

Tous les apprentis-huissiers, fils d’huissiers, les sous-notaires, putois, bourgeois comme père et mère, chassent de race et gueulent d’ensemble.

Les alcooliques des Tire-Cu, cannes d’entraînement et dents cariées, ont des moulinets hardis quand ils sont soixante contre un. Tous les Cyrano de brasseries, avant de retourner à Bergerac, rêvent d’épater les parisiens…

Les électeurs de Meudon qui, l’autre jour, massacrèrent un vieux cocher, étaient peut-être dirigés par quelque employé de l’octroi qui étudia au Boul’Mich. Le vieux cocher s’appelait Carrara comme le célèbre champignonniste. Il n’en fallut pas davantage pour que la population, après l’avoir injurié, le rouât de coups si copieusement que le malheureux est, aujourd’hui, mourant sur un lit d’hospice…

Avec un entrain comparable à celui de soldats en bordée maniant le coupe-choux contre un civil, tous les costauds du bas Meudon et du quartier des Écoles agissent sans penser à mal.

Ainsi la jeune France s’amuse.

Les bacheliers donnent le ton ; regardez-les ! c’est un monôme — les étudiants fêtent, ce soir, je ne sais quelle promotion qui assure à la patrie un lot de futurs magistrats ou de prochains officiers…, donc ils chantent des refrains obscènes, poussent des cris d’animaux et, marchant en file indienne, s’en prennent sauvagement à des femmes, à des jeunes filles qui rentrent tranquilles chez elles. Le monôme devient une ronde, une ruée anonyme : vingt mains farfouillent aux jupes, pincent les jambes… on rigole !

Dans le joyeux pays Latin, le droit s’apprend dans la rue. Les thèses des étudiants fourmillent d’arguments touchants. Avant de porter le bonnet de juge, les clercs portent leur berret comme les souteneurs, en banlieue, savent honorer la casquette.