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Les Fiancés (Manzoni 1840)/01

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Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. 3-18).


CHAPITRE PREMIER.


Ce bras du lac de Como qui se dirige vers le midi entre deux chaînes non interrompues de montagnes, en formant autant de petits golfes et de petites baies que ces montagnes forment elles-mêmes de sinuosités, se resserre comme tout à coup et prend le cours et l’apparence d’un fleuve, entre un promontoire à droite et une large côte à l’autre bord. Le pont qui dans ce lieu réunit les deux rives semble rendre plus sensible à l’œil cette transformation et marquer le point où le lac cesse et l’Adda recommence, pour reprendre ensuite le nom de lac là où les rives, s’éloignant de nouveau, laissent l’eau s’étendre et son cours se ralentir dans de nouveaux golfes et de nouvelles baies. La côte, formée du dépôt de trois forts torrents, vient en pente, s’appuyant dans sa partie supérieure au pied de deux monts contigus, dont l’un porte le nom de San-Martino et l’autre s’appelle, en dialecte lombard, Il Resegone[1], à cause de ses nombreuses dentelures qui le font en effet ressembler à une scie, de sorte qu’il n’est personne qui, le voyant de face, comme par exemple des murs de Milan tournés vers le nord, ne le distingue aussitôt, à ce seul indice, dans la longue et vaste chaîne de montagnes d’un nom moins connu et d’une forme plus ordinaire, parmi lesquelles il se montre. Assez longtemps la côte s’élève sur une pente douce et continue ; puis elle se rompt en coteaux et en petites vallées, en éminences et en bas-fonds, selon la structure des deux montagnes et l’ouvrage des eaux qui en descendent. La rive extrême sur le lac, coupée par les torrents à leur embouchure, n’est à peu près que gravier et gros cailloux ; le reste présente des champs cultivés et des vignobles, au milieu desquels se voient des sillages, des maisons de campagne, des hameaux, et, sur quelques points, des bois qui s’étendent jusqu’à la montagne et s’y prolongent. Lecco, le principal de ces lieux d’habitation, et qui donne son nom à tout le territoire, est situé à peu de distance du pont, sur le bord du lac, et même se trouve en partie dans ses eaux lorsqu’elles s’élèvent. C’est maintenant un gros bourg qui tend à devenir ville. Au temps où se passèrent les événements que nous entreprenons de raconter, ce bourg déjà considérable était en même temps un château fortifié, et avait, en conséquence, l’honneur de loger un commandant, ainsi que l’avantage de posséder une garnison permanente de soldats espagnols qui enseignaient la modestie aux jeunes filles et aux femmes de l’endroit, caressaient de temps en temps les épaules de quelque mari ou de quelque père, et vers la fin de l’été ne manquaient jamais de se répandre dans les vignes pour amoindrir la quantité du raisin et soulager ainsi les paysans dans les travaux de la vendange. De l’un à l’autre de ces villages, des hauteurs au lac, d’une éminence à celle qui l’avoisine, couraient et courent encore de petits chemins et des sentiers, assez unis en quelques endroits, inégalement escarpés en d’autres, tantôt enfoncés et comme ensevelis entre deux murs d’où, levant la tête, vous n’apercevez qu’une étroite bande du ciel et quelque cime de montagne, tantôt élevés sur des plateaux ouverts : et de là s’offrent des points de vue plus ou moins étendus, mais toujours riches et toujours nouveaux en quelque chose, selon que, des divers sites où vous vous trouvez, vous embrassez plus ou moins de la vaste scène environnante, et que telle ou telle partie se détache ou se raccourcit, se montre ou disparaît tour à tour. Ici une échappée sur le vaste miroir des eaux, là une autre, là sa gracieuse variété s’étalant sur un plus grand espace. De ce côté le lac fermé à l’extrémité ou plutôt dérobé dans un groupe, un labyrinthe de montagnes, puis reparaissant et s’élargissant parmi d’autres montagnes qui se déploient une à une à vos regards, et que l’eau réfléchit, renversées avec les villages et les habitations situés sur les rives : du côté opposé un bras de fleuve devenant lac, puis fleuve encore, qui serpente dans son cours lumineux et va de même se perdre à travers les monts qui l’accompagnent en s’abaissant par degrés et se perdant presque, eux aussi, dans l’horizon. Le lieu d’où vous contemplez ces divers spectacles vous fait lui-même spectacle de toutes parts. La montagne dont vous parcourez les premiers plans déroule au-dessus de vous, tout autour de vous, ses cimes et ses précipices, marqués, dessinés, changeants, presque à chaque pas, ce qui vous avait paru un mont s’ouvrant et se contournant en une chaîne de monts, une crête vous apparaissant là où vous n’aviez vu que la pente : et l’aspect riant, l’aspect, pourrait-on dire, domestique de ces plans inférieurs tempère agréablement ce que présentent de sauvage les autres perspectives, en orne d’autant plus la magnifique grandeur.

C’est par l’un de ces petits chemins que, le 7 novembre 1628, vers la fin du jour, revenait à petits pas de la promenade, pour rentrer chez lui, don Abbondio, curé de l’un des villages dont nous avons parlé tout à l’heure : le nom du village, non plus que le nom patronymique du curé, ne se trouvent dans le manuscrit, ni ici ni ailleurs. Il disait tranquillement son office : et quelquefois, entre un psaume et l’autre, il fermait le bréviaire, y tenant en guise de signet l’index de la main droite : après quoi, mettant cette main dans l’autre derrière son dos, il poursuivait sa marche, regardant à terre et rejetant du pied vers le mur les cailloux qui faisaient obstacle sur son passage. Ensuite, relevant la tête et portant nonchalamment les yeux autour de lui, il les arrêtait sur une partie de montagne, où la lumière du soleil déjà caché, passant par les intervalles que laissait la montagne opposée, jetait ses teintes ça et là sur les masses saillantes de rochers, comme de larges et inégales bandes de pourpre. Puis, ayant ouvert de nouveau son bréviaire et récité une autre tirade de versets, il arriva à un détour du chemin où il avait l’habitude de lever toujours les yeux de dessus son livre ; et c’est ce qu’il fit encore ce jour-là. Le chemin, après ce coude, allait en droite ligne une soixantaine de pas, et puis se divisait en deux sentiers, à la manière d’un Y : celui de droite montait vers les hauteurs et menait à la cure : l’autre descendait dans le vallon jusqu’à un torrent ; et de ce côté le mur n’arrivait pas au-dessus des hanches du passant. Les murs intérieurs des deux sentiers, au lieu de se réunir en angle, se terminaient à un oratoire sur lequel étaient peintes certaines figures allongées, tortueuses, finissant en pointe, et qui, dans l’intention de l’artiste comme aux yeux des habitants du voisinage, signifiaient des flammes ; et à ces flammes se joignaient, alternant avec elles, certaines autres figures impossibles à décrire, qui étaient censées représenter les âmes du purgatoire : le tout, âmes et flammes, en couleur de brique sur un fond grisâtre, avec quelques brèches ça et là. Le curé, ayant passé le détour, et dirigeant, comme de coutume, ses regards vers l’oratoire, vit une chose à laquelle il ne s’attendait pas et qu’il n’aurait nullement voulu voir. Deux hommes, vis-à-vis l’un de l’autre, se tenaient au confluent, pour ainsi dire, des deux sentiers ; l’un à cheval sur le mur bas, une jambe pendante en dehors, et l’autre pied posé sur le sol du chemin ; son compagnon debout, appuyé contre le mur et les bras croisés sur la poitrine. Le costume, la tournure et ce que le curé, de l’endroit où il était arrivé, pouvait distinguer de leur physionomie, ne laissaient aucun doute sur leur condition. Ils avaient l’un et l’autre, autour de la tête, une résille verte qui leur tombait sur l’épaule gauche, finissant en une grosse houppe, et d’où sortait sur le front un énorme toupet ; deux longues moustaches bouclées en pointe ; une ceinture luisante de cuir à laquelle tenaient deux pistolets, une petite corne pleine de poudre suspendue à leur cou comme un agrément de collier ; un manche de grand couteau qui se montrait hors de la poche de larges et bouffantes braies ; un espadon à grosse garde, travaillée à jour, en lames de laiton tournées en chiffre, polies et reluisantes : au premier coup d’œil on les reconnaissait pour des individus de l’espèce des bravi.

Cette espèce d’hommes, aujourd’hui tout à fait perdue, était alors très-florissante en Lombardie et déjà fort ancienne. Voici, pour qui n’en aurait pas une idée, quelques extraits de pièces authentiques qui pourront faire suffisamment connaître ses principaux caractères, les efforts tentés pour la détruire, et combien le principe vital était en elle tenace et vigoureux.

Dès le 8 avril de l’année 1583, l’Illustrissime et Excellentissime seigneur don Carlo d’Aragon, prince de Castelvetrano, duc de Terranuova, marquis d’Avola, comte de Burgeto, grand amiral, et grand connétable de Sicile, gouverneur de Milan et capitaine général de Sa Majesté Catholique en Italie, pleinement informé de l’intolérable souffrance dans laquelle a vécu et vit encore cette ville de Milan à cause des bravi et vagabonds, publie contre eux un édit de bannissement. Il déclare et décide que sont compris dans cet édit et doivent être tenus pour bravi et vagabonds........ tous ceux qui, soit étrangers, soit du pays, n’ont aucune profession, ou, en ayant une, ne l’exercent pas, mais s’attachent, avec ou sans salaire, à quelque chevalier ou gentilhomme, officier ou marchand........ pour lui prêter aide et main-forte, ou plutôt, comme on peut le présumer, pour tendre des pièges à autrui........ À tous ces gens il ordonne que, dans le terme de six jours, ils aient à vider le pays, prononce la peine de la galère contre ceux qui n’obéiront pas et donne à tous officiers de justice les pouvoirs les plus étrangement étendus et indéfinis pour l’exécution de cet ordre. Mais l’année suivante, et le 12 avril, le même seigneur voyant que cette ville est encore pleine des susdits bravi,........ lesquels se sont remis à vivre comme ils vivaient auparavant, sans que leurs habitudes soient en rien changées ni leur nombre diminué, fait paraître une nouvelle ordonnance plus sévère et plus remarquable, dans laquelle, entre autres mesures, il prescrit :

Que tout individu, tant de cette ville que du dehors, que deux témoins déclarent être tenu et communément réputé pour bravo et en avoir le nom, quand bien même n’aurait été vérifié aucun délit de son fait........ pourra, pour cette seule réputation de bravo et sans autres indices, à la diligence desdits juges, et de chacun d’eux, être soumis à la corde[2] et à la question, pour procès d’information,........ et que, lors même qu’il n’avouerait aucun délit, il sera toutefois envoyé aux galères pour trois ans, pour la seule réputation et le nom de bravo, comme dessus ; le tout, ainsi que le surplus que nous omettons, parce que Son Excellence est décidée à se faire obéir de chacun.

À entendre les paroles d’un si haut personnage, paroles si énergiques, si précises, et accompagnées de tels ordres, on serait grandement porté à supposer qu’il a suffi de leur seul retentissement pour que tous les bravi aient disparu à jamais. Mais le témoignage d’un autre personnage non moins imposant, non moins riche en noms et en titres, nous oblige à croire tout le contraire. Et celui-ci est l’Illustrissime et Excellentissime seigneur Juan Fernandez de Velasco, connétable de Castille, grand chambellan de Sa Majesté, duc de la cité de Frias, comte de Haro et Castelnovo, seigneur de la maison de Vélasco et de celle des sept Infants de Lara, gouverneur de l’État de Milan, etc. Le 5 juin de l’année 1593, pleinement informé, lui aussi, de quels dommage et ruine sont........ les bravi et vagabonds, et du très-mauvais effet que telle sorte de gens produit contre le bien public, et au mépris de la justice, il leur enjoint de nouveau d’avoir, dans le terme de six jours, à vider le pays, répétant à peu près les ordres et les menaces de son prédécesseur. Plus tard, et le 23 mai de l’année 1598, informé, au grand déplaisir de son âme, que le nombre de ces gens (bravi et vagabonds) va croissant chaque jour dans la ville et dans l’État, et qu’on n’entend parler, jour et nuit, que des blessures qu’ils font par guet-apens, des homicides, des vols et toutes autres sortes de crimes qu’ils commettent, et auxquels ils se rendent plus faciles dans la confiance où ils sont d’être soutenus par leurs chefs et leurs fauteurs,........ il prescrit de nouveau les mêmes remèdes, augmentant la dose, comme cela se pratique dans les maladies opiniâtres, et il conclut ainsi : Que chacun donc se garde pleinement de contrevenir en quoi que ce soit à la présente ordonnance, parce que, au lieu d’éprouver la clémence de Son Excellence, il éprouvera sa rigueur et sa colère,........ Son Excellence étant résolue et déterminée à ce que ce soit ici son dernier et péremptoire avertissement.

Ce ne fut pourtant pas l’avis de l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le seigneur don Pietro Enriquez de Acevedo, comte de Fuentes, capitaine et gouverneur de l’État de Milan ; ce ne fut pas son avis, et pour bonnes raisons. Pleinement informé de la souffrance dans laquelle vit cette ville et État à cause du grand nombre de bravi qui y abondent........ et résolu d’extirper totalement une engeance si pernicieuse, il publie, le 16 décembre 1600, une nouvelle ordonnance pleine encore des plus sévères comminations, avec le ferme propos que les mesures prescrites soient de tout point exécutées en toute rigueur et sans espérance de rémission.

Il faut croire cependant qu’il n’y mit pas toute cette bonne volonté qu’il savait employer à ourdir des trames et à susciter des ennemis à son grand ennemi Henri IV ; car en ceci l’histoire montre comme il parvint à armer contre ce roi le duc de Savoie auquel il fit perdre plus d’une ville ; comme il réussit à faire conspirer le duc de Biron, auquel il fit perdre la tête ; mais, quant à cette engeance si pernicieuse des bravi, il est certain qu’elle continuait à pulluler le 22 septembre de l’année 1612. Ce jour, l’Illustrissime et Excellentissime seigneur don Giovanni de Mendozza, marquis de la Hynojosa, gentilhomme, etc., gouverneur, etc., pensa sérieusement à l’extirper. À cet effet, il adressa à Pandolfo et Marco Tullio Malatesti, imprimeurs royaux, l’ordonnance accoutumée, avec corrections et additions, afin qu’ils l’imprimassent pour l’extermination des bravi. Mais ceux-ci vécurent encore pour recevoir, le 24 décembre de l’année 1618, des coups semblables, ou même plus forts, de l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le seigneur don Gomez Suarez de Figueroa, duc de Feria, gouverneur, etc. Comme pourtant ils n’en étaient pas encore morts, l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le seigneur Gonzalo Fernandez de Cordova, sous le gouvernement duquel eut lieu la promenade de don Abbondio, s’était vu contraint de recorriger et republier l’ordonnance ordinaire contre les bravi, le 5 octobre 1627, c’est-à-dire un an, un mois et deux jours avant ce mémorable événement.

Et cette publication ne fut pas la dernière, mais nous ne croyons pas devoir faire mention de celles qui suivirent, attendu qu’elles sont en dehors du période de notre histoire. Nous en citerons seulement une du 13 février de l’année 1632, dans laquelle l’Illustrissime et Excellentissime seigneur, le duc de Feria, pour la seconde fois gouverneur, nous avertit que les plus grandes scélératesses viennent de ceux qu’on appelle bravi. Cela suffit pour nous donner la certitude qu’au temps dont nous parlons, les bravi continuaient d’exister.

Que les deux hommes à qui nous avons reconnu ce titre, en donnant leur portrait, fussent là pour attendre quelqu’un, c’était chose évidente ; mais ce qui causa le plus de déplaisir à don Abbondio fut de ne pouvoir se dissimuler, à certains mouvements qu’ils firent, que la personne attendue était lui. En effet, dès qu’il avait paru, ils s’étaient regardés l’un l’autre, levant la tête d’une certaine manière à faire voir qu’ils s’étaient dit tous deux en même temps : Le voici. Celui qui était à califourchon sur le mur s’était dressé, ramenant sa jambe sur le chemin ; l’autre avait quitté le mur où il était adossé, et tous deux s’acheminaient à sa rencontre. Le curé tenant toujours son bréviaire ouvert devant lui comme s’il lisait, jetait ses regards par dessus pour observer les mouvements de ces personnages ; et, les voyant marcher droit à lui, mille pensées toutes à la fois l’assaillirent. Il se demanda précipitamment si entre lui et les bravi il y aurait quelque issue dans le chemin à droite ou à gauche, et se souvint aussitôt qu’il n’y en avait aucune. Il fit un rapide examen dans ses souvenirs pour rechercher s’il aurait péché contre quelque homme puissant, contre quelque homme vindicatif ; mais, au milieu même de son trouble, le témoignage consolant de sa conscience le rassurait jusqu’à un certain point. Et les bravi cependant s’approchaient, les yeux attachés sur lui. Il mit l’index et le doigt du milieu de sa main gauche dans le col de son rabat, comme pour le rajuster ; et, faisant circuler les deux doigts autour de son cou, il tournait en même temps la tête en arrière, tordant la bouche et cherchant à voir du coin de l’œil, aussi loin qu’il pouvait, si quelqu’un n’arrivait pas ; mais il ne vit personne. Il lança un coup d’œil par-dessus le petit mur, dans les champs : personne ; un autre plus timide en avant sur le chemin ; personne que les bravi. Que faire ? Retourner sur ses pas ? Il n’était plus temps. Fuir ? c’était comme dire : poursuivez-moi, ou pis encore. Ne pouvant se soustraire au danger, il y courut, parce que les moments de cette incertitude lui étaient désormais si pénibles qu’il ne songeait plus qu’à les abréger. Il pressa le pas, récita un verset d’une voix plus haute, composa sa physionomie pour lui donner autant de calme et d’hilarité qu’il lui fut possible, fit tous ses efforts pour préparer un sourire, et quand il se trouva face à face avec les deux honnêtes gens, il dit mentalement : « Nous y voilà, » et s’arrêta tout court.

« Monsieur le curé, dit l’un des deux, en le regardant fixement au visage.

— Que désire monsieur ? répondit aussitôt don Abbondio, levant les yeux de dessus son livre qui resta tout ouvert sur ses mains, comme sur un pupitre.

— Vous avez l’intention, poursuivit l’autre du ton menaçant et irrité d’un homme qui surprend son inférieur prêt à faire une mauvaise action, vous avez l’intention de marier demain Renzo Tramaglino et Lucia Mondella !

— C’est-à-dire, répondit d’une voix tremblotante don Abbondio, c’est-à-dire… ces messieurs sont gens du monde, et savent très-bien comment se passent ces sortes de choses. Le pauvre curé n’y entre pour rien : ils font leurs arrangements entre eux, et puis… et puis ils viennent à nous comme on irait à un comptoir recevoir son argent ; et nous nous sommes les serviteurs du public.

— Eh bien, lui dit le bravo à l’oreille, mais d’un ton solennel de commandement, ce mariage ne doit point se faire, ni demain ni jamais.

— Mais, messieurs, répliqua don Abbondio avec la voix douce et polie de celui qui veut persuader un impatient, mais, messieurs, daignez vous mettre à ma place. Si la chose dépendait de moi… vous voyez bien qu’il n’en entre rien dans ma poche…

— Ah ça, interrompit le bravo, si la chose devait se décider par du bavardage, vous nous mettriez dans le sac. Nous n’en savons et n’en voulons pas savoir davantage. Homme averti… Vous entendez.

— Mais ces messieurs sont trop justes, trop raisonnables…

— Mais, interrompit cette fois l’autre camarade qui n’avait rien dit jusqu’alors, mais le mariage ne se fera pas, ou… et ici un bon juron, ou celui qui l’aura fait ne s’en repentira pas, car il n’en aura pas le temps, et… un autre juron.

— Paix, paix, reprit le premier orateur, monsieur le curé est un homme qui sait vivre ; et nous, nous sommes d’honnêtes gens qui ne voulons pas lui faire du mal, pourvu qu’il soit prudent et sage. Monsieur le curé, l’Illustrissime seigneur don Rodrigo, notre maître, vous salue bien sincèrement. »

Ce nom fut dans l’esprit de don Abbondio ce qu’est, dans le fort d’un orage pendant la nuit, un éclair qui, répandant sur les objets une lumière confuse et momentanée, ajoute encore à l’épouvante. Il fit comme par instinct une inclination profonde et dit : « Si ces messieurs pouvaient me suggérer…

— Oh ! vous suggérer, à vous qui savez le latin ! interrompit encore le bravo avec un rire qui tenait de l’ignoble et du féroce. C’est votre affaire. Et surtout, qu’il ne vous échappe pas un mot sur cet avis que nous vous avons donné pour votre bien ; autrement… hem… ce serait tout comme si vous faisiez le mariage. Allons, que voulez-vous qu’il soit dit de votre part à l’illustrissime seigneur don Rodrigo ?

— Mes respects…

— Expliquez-vous mieux.

— … Disposé,… toujours disposé à l’obéissance. Et en prononçant ces mots, il ne savait lui-même s’il faisait une promesse ou un compliment. Les bravi les prirent ou parurent les prendre dans leur sens le plus sérieux.

— Fort bien, et bonne nuit, Sire curé, » dit l’un d’eux prêt à partir avec son compagnon. Don Abbondio qui, peu de moments avant, eût donné l’un de ses yeux pour les éviter, aurait voulu maintenant prolonger la conversation et les pourparlers. « Messieurs… » commençait-il à dire en fermant le livre de ses deux mains ; mais ceux-ci, sans l’écouter davantage, prirent le chemin par où il était venu lui-même, et s’éloignèrent en chantant une vilaine chanson que je ne veux pas transcrire. Le pauvre don Abbondio demeura un moment la bouche ouverte et comme frappé d’un charme ; puis il prit celui des deux sentiers qui conduisait à sa maison, mettant avec peine une jambe devant l’autre, tant la crampe paraissait les avoir saisies. Quant à l’état où il se trouvait intérieurement, on le comprendra mieux quand nous aurons dit quelque chose de son caractère et des temps où il lui avait été donné de vivre.

Don Abbondio (le lecteur s’en est déjà aperçu) n’était pas né avec un cœur de lion. Mais dès ses premières années il avait dû comprendre que la pire des conditions dans ces temps-là était celle d’un animal sans dents et sans griffes, et qui pourtant ne se sent point de penchant à être dévoré. La force légale ne protégeait en aucune manière l’homme paisible, inoffensif, et qui n’avait pas d’autres moyens de faire peur. Ce n’est pas que l’on manquât de lois et de peines contre les violences entre particuliers. Bien au contraire, les lois venaient par déluge. Les délits étaient énumérés et particularisés avec une minutieuse prolixité ; les peines follement exorbitantes et de plus susceptibles d’être augmentées, presque pour chaque circonstance, à la discrétion du législateur lui-même et de cent exécuteurs ; les formes de procédures calculées seulement pour débarrasser le juge de tout ce qui aurait pu l’empêcher de prononcer une condamnation. Les extraits que nous avons rapportés des édits contre les bravi en sont un faible mais fidèle exemple. Malgré tout cela et même en grande partie pour cette cause, ces édits répétés et renforcés d’un gouverneur à l’autre ne servaient qu’à attester en termes ampoulés l’impuissance de leurs auteurs ; ou, s’ils produisaient quelque effet immédiat, c’était essentiellement d’ajouter de nombreuses vexations à celles que les personnes faibles et pacifiques souffraient déjà de la part des perturbateurs, et d’accroître les violences de ceux-ci comme leur astuce. L’impunité était organisée et avait des racines que les ordonnances n’atteignaient pas ou ne pouvaient ébranler. Tels étaient les asiles, tels étaient les privilèges de certaines classes, en partie reconnus par la force légale, en partie tolérés avec un envieux silence, ou combattus par de vaines protestations, mais soutenus de fait et défendus par ces classes avec l’activité de l’intérêt propre et la jalousie du point d’honneur. Or cette impunité menacée et insultée, mais non détruite par les ordonnances, devait naturellement, à chaque menace, à chaque insulte, faire de nouveaux efforts, recourir à de nouvelles inventions pour se conserver. C’est ce qui arrivait en effet ; et chaque fois que paraissaient des ordonnances ayant pour objet de réprimer les auteurs de méfaits et de violences, ceux-ci cherchaient dans leur force réelle des moyens nouveaux et plus opportuns pour continuer de faire ce que les ordonnances venaient leur prohiber. Elles pouvaient bien entraver à chaque pas et molester l’homme tranquille qui n’avait pas de force à lui propre et se trouvait sans protection, parce que, dans le but d’avoir chaque individu sous la main pour prévenir ou punir chaque délit, elles soumettaient toutes les actions privées à la volonté arbitraire d’exécuteurs de toute sorte. Mais celui qui, avant de commettre un délit, avait pris ses mesures pour se réfugier à temps dans un couvent, dans un palais, où les sbires n’auraient jamais osé mettre le pied ; celui qui, sans autres précautions, portait une livrée qui engageait la vanité et l’intérêt d’une famille puissante, de toute une classe, à le défendre, celui-là était libre dans ses œuvres et pouvait se rire de tout ce fracas d’édits et d’ordonnances. Parmi ceux mêmes à qui était confié le soin de les faire exécuter, les uns appartenaient par leur naissance à la partie de la société où résidaient les privilèges, d’autres en dépendaient par clientèle. Les uns et les autres, par éducation, par intérêt, par habitude, par imitation, en avaient embrassé les maximes et se seraient bien gardés d’aller à l’encontre pour un morceau de papier affiché au coin des rues. Quant aux agents chargés de l’exécution immédiate, eussent-ils été entreprenants comme des héros, obéissants comme des moines, et prêts à se sacrifier comme des martyrs, ils n’auraient pu réussir, inférieurs, comme ils étaient, en nombre à ceux qu’il s’agissait de soumettre, sans compter la probabilité fort grande pour eux d’être abandonnés par ceux qui, abstractivement et pour ainsi dire en théorie, leur ordonnaient d’opérer. Mais d’ailleurs ces agents étaient généralement pris parmi les êtres les plus abjects et les plus pervers de leurs temps ; leur emploi était regardé comme vil par ceux-là même qui pouvaient en avoir peur, et leur titre valait une injure. Il était donc tout simple qu’au lieu d’exposer ou même de livrer leur vie dans une entreprise désespérée, ils vendissent leur inaction, et au besoin leur connivence, aux hommes puissants, et réservassent l’exercice de leur autorité exécrée et de la force dont ils étaient réellement investis, pour les occasions où il n’y avait pas de risque à courir, c’est-à-dire pour opprimer et tourmenter les gens paisibles et sans défense.

L’homme qui veut attaquer les autres, ou qui craint à chaque instant d’être attaqué lui-même cherche naturellement des alliés et des compagnons. De là vient que, dans ce temps, on voyait portée au plus haut degré la tendance des individus à se tenir coalisés en classes, à en former de nouvelles, et chacun à procurer la plus grande somme de pouvoir à celle dont il faisait partie. Le clergé veillait au maintien et à l’extension de ses immunités ; la noblesse, de ses privilèges ; le militaire, de ses exemptions. Les marchands, les artisans étaient enrôlés en maîtrises et en confréries ; les hommes de loi formaient une association ; les médecins même, une corporation. Chacune de ces petites oligarchies avait sa force spéciale et propre ; dans chacune, l’individu trouvait l’avantage d’employer pour soi, à proportion de son autorité et de son adresse, les forces réunies de plusieurs. Les plus honnêtes n’usaient de cet avantage que pour la défense ; les fourbes et les méchants en profitaient pour mener à fin de mauvaises actions auxquelles leurs moyens personnels n’auraient pu suffire, et pour s’en assurer l’impunité. Les forces cependant de ces diverses ligues étaient très-inégales ; et, dans les campagnes surtout, le noble riche et pratiquant la violence, avec une troupe de bravi à ses gages, et de plus avec une population de paysans habitués par tradition de famille non moins qu’intéressés ou forcés à se regarder en quelque sorte comme sujets et soldats du maître, exerçait un pouvoir auquel il eût été difficile qu’aucune autre fraction de ligue pût dans le lieu même opposer quelque moyen de résister.

Notre don Abbondio, qui n’était ni noble, ni riche, encore moins courageux, s’était donc aperçu, presque avant d’atteindre l’âge de la raison, qu’il était, dans cette société, comme un pot de terre obligé de faire route en compagnie de nombreux pots de fer.

Il avait en conséquence obéi de fort bon gré à ses parents, lorsqu’ils avaient voulu en faire un prêtre. À dire vrai, il n’avait pas beaucoup réfléchi aux devoirs et aux nobles fins du ministère auquel il se consacrait. S’assurer de quoi vivre avec quelque aisance, et se placer dans une classe forte et respectée, étaient deux raisons qui lui avaient paru plus que suffisantes pour le déterminer à un tel choix. Mais une classe quelconque ne protège un individu, ne le garantit, que jusqu’à un certain point ; aucune ne le dispense de se faire un système particulier de conduite. Don Abbondio, continuellement absorbé dans les pensées de son propre repos, ne recherchait point ces avantages qui n’eussent pu s’obtenir qu’en agissant beaucoup et se risquant un peu. Son système consistait principalement à fuir toutes contestations et à céder dans celles qu’il ne pouvait éviter. Neutralité désarmée dans toutes les guerres qui éclataient autour de lui, par les démêlés, alors très-fréquents, entre le clergé et le pouvoir séculier, entre le militaire et le civil, entre nobles et nobles, jusqu’aux disputes entre deux paysans, qu’un mot faisait naître et qui se décidaient à coups de poing ou de couteau. S’il se trouvait absolument obligé à prendre parti entre deux contendants, il se mettait du côté du plus fort, toujours pourtant à l’arrière-garde et tâchant de faire voir à l’autre qu’il n’était pas volontairement son ennemi. Il semblait lui dire : « Que n’avez-vous su être le plus fort vous-même ? je me serais rangé de votre bord. » Se tenant à distance des hommes connus pour opprimer les autres, dissimulant leurs injures lorsqu’elles étaient passagères et nées d’un caprice, répondant par de la soumission à celles qui venaient d’une intention plus sérieuse et plus réfléchie, obligeant, à force de révérences et de gracieux respect, les plus bourrus et les plus dédaigneux à lui accorder un sourire lorsqu’il les rencontrait sur son chemin, le pauvre homme était parvenu à dépasser ses soixante ans sans trop essuyer de bourrasques.

Ce n’est pas qu’il n’eût, lui aussi, sa petite dose de fiel dans le corps, et cet exercice continuel de patience, cette obligation de donner si souvent raison aux autres, tant de morceaux amers avalés en silence lui avaient aigri ce fiel à tel point que, s’il n’avait pu de temps en temps le laisser un peu s’épancher, sa santé en aurait certainement souffert. Mais, comme après tout il y avait au monde et près de lui des personnes qu’il connaissait à fond pour être incapables de mal faire, il pouvait avec elles se soulager quelquefois de sa mauvaise humeur longtemps concentrée, et se passer comme un autre l’envie d’être un peu fantasque et de gronder à tort. Il était censeur rigide des hommes qui n’agissaient pas comme lui, pourvu toutefois que sa censure pût s’exercer sans aucun danger, quelque lointain qu’il pût être. Le battu était pour le moins un imprudent ; l’homme tué avait toujours été querelleur de caractère. Si quelqu’un, s’étant mis à soutenir ses raisons contre un homme puissant, perdait sa cause avec dommage, don Abbondio savait toujours lui trouver quelque tort ; chose qui n’était pas difficile, puisque la raison et le tort ne sont jamais si nettement tranchés que chacune des deux parties adverses n’ait absolument pour elle que l’un des deux. Il déclamait surtout contre ceux de ses confrères qui ne craignaient pas de s’exposer en prenant le parti d’un homme faible opprimé contre un méchant homme puissant. Il appelait cela acheter du souci à beaux deniers comptants et vouloir redresser les jambes aux chiens ; il disait aussi d’un ton sévère que c’était s’ingérer dans les choses profanes, au détriment de la dignité du ministère sacré ; et il se prononçait contre ceux-ci, toujours cependant entre quatre yeux ou dans un comité bien restreint, avec d’autant plus de véhémence qu’ils étaient plus connus pour ne pas montrer de ressentiment dans les offenses qui leur étaient personnelles. Il avait enfin une maxime favorite par laquelle il mettait toujours le sceau à ses discours en pareille matière. C’était que pour l’honnête homme qui prend garde à soi et ne se mêle que de ce qui le regarde, il n’y a jamais de mauvaises rencontres.

Maintenant, que mes vingt-cinq lecteurs se figurent l’impression que dut faire sur l’âme du pauvre homme ce qui vient d’être raconté. La frayeur que lui avaient causée ces mauvais visages et ces vilaines paroles, les menaces d’un seigneur connu pour ne pas menacer en vain, un système de vie tranquille, qui lui avait coûté tant d’années d’étude et de patience, renversé en un instant, et un défilé d’où il ne voyait comment il pourrait sortir ; toutes ces pensées grondaient tumultueusement dans la tête de don Abbondio pendant qu’il cheminait les yeux à terre. — Si Renzo était un homme que l’on pût renvoyer en paix avec un bel et bon refus, passe encore ; mais il voudra des raisons, et, bon Dieu ! qu’aurai-je à lui répondre ? C’est une tête aussi, celui-là ! un agneau, si personne ne le touche ; mais si on le contrarie… prr !… et puis il est fou de cette Lucia, amoureux comme… Grands enfants qui, ne sachant que faire, se prennent d’amour, veulent se marier, et ne pensent pas à autre chose, ne s’inquiètent pas de la peine dans laquelle ils mettent un pauvre honnête homme. Oh ! malheureux que je suis ! Fallait-il donc que ces deux vilaines figures vinssent se planter tout juste sur mon chemin et s’attaquer à moi ? Est-ce que cela me regarde ? Est-ce moi qui veux me marier ? Que ne sont-ils plutôt allés parler… Ah ! voyez un peu la fatalité ! Les bonnes idées me viennent toujours après coup. Si j’avais pensé à leur suggérer d’aller porter leur message… — Mais ici il s’aperçut que se repentir de n’avoir pas été le conseiller et le coopérateur de l’iniquité était chose aussi trop inique, et il tourna toute l’aigreur de ses pensées contre celui qui venait si durement lui ravir son repos. Il ne connaissait don Rodrigo que de vue et sur le dire des autres, et n’avait jamais eu d’autres rapports avec lui que de se courber en deux doubles et de faire toucher la terre à son chapeau, lorsqu’il l’avait, par un hasard assez rare, rencontré sur ses pas. Il lui était arrivé de défendre en plus d’une occasion la réputation de ce seigneur contre ceux qui, à voix basse, soupirant et levant les yeux au ciel, maudissaient quelqu’un de ses actes ; il avait dit cent fois que c’était un respectable gentilhomme. Mais dans ce moment il lui donna dans son cœur tous ces titres qu’il ne lui avait jamais entendu appliquer par d’autres sans se hâter de les interrompre par un : « Allons donc ! » Arrivé, au milieu du tumulte de ces pensées, à la porte de sa maison qui était au bout du village, il mit précipitamment dans la serrure la clef qu’il tenait déjà dans sa main, ouvrit, entra, referma soigneusement, et pressé de se trouver en compagnie sûre : « Perpetua, Perpetua ! » cria-t-il aussitôt, en allant vers le petit salon où sûrement celle-ci devait être à mettre le couvert pour le souper. Perpetua, comme on voit, était la servante de don Abbondio ; servante fidèle et affectionnée, qui savait obéir et commander selon l’occasion, supporter à propos les gronderies et les caprices d’humeur de son maître, comme aussi lui faire à propos supporter les siens, qui devenaient de jour en jour plus fréquents depuis qu’elle avait dépassé l’âge canonique de quarante ans en restant fille, parce que, selon son dire, elle avait refusé tous les partis qui s’étaient présentés, ou, selon le dire de ses amies, parce qu’elle n’avait pas trouvé un chien qui voulût d’elle.

« J’y vais, répondit-elle en mettant sur la table à la place ordinaire le flacon de vin favori de don Abbondio, et elle vint lentement ; mais elle n’était pas encore à la porte du petit salon qu’il y entra d’un pas si incertain, avec un regard si troublé, un visage si décomposé, qu’il n’eût pas été besoin des yeux experts de Perpétua pouf découvrir, au premier abord, qu’il lui était arrivé quelque chose de fort extraordinaire.

— Miséricorde ! qu’avez-vous donc, mon cher maître ?

— Rien, rien, répondit don Abbondio, en se laissant aller tout essoufflé sur son grand fauteuil.

— Comment, rien ? C’est à moi que vous voudriez le faire croire ? Bouleversé comme vous êtes ? Quelque aventure étrange est arrivée.

— Oh ! pour l’amour du ciel ! quand je dis rien, c’est que ce n’est rien, ou c’est quelque chose que je ne puis dire.

— Que vous ne pouvez dire, pas même à moi ? Et qui prendra soin de votre santé ? Qui vous donnera un avis ?…

— Hélas ! taisez-vous, et laissez là le couvert. Donnez-moi un verre de mon vin.

— Et vous voudriez me soutenir que vous n’avez rien, dit Perpetua, en remplissant le verre et le gardant ensuite à la main, comme si elle voulait en faire le prix d’une confidence qui se faisait si longtemps attendre.

— Donnez, donnez, dit don Abbondio en lui prenant le verre d’une main peu ferme et le vidant ensuite avec précipitation, ainsi qu’il eût fait d’une médecine.

— Vous voulez donc que je sois obligée d’aller demander de côté et d’autre ce qui est arrivé à mon maître ? dit Perpetua, debout devant lui, les mains renversées sur les hanches, les coudes en avant, et regardant fixement, comme si elle eût voulu lui tirer des yeux son secret.

— Pour l’amour du ciel ! ne faites pas de commérages, ne faites pas de bruit, il y va… il y va de la vie.

— De la vie ?

— De la vie.

— Vous savez bien que, lorsque vous m’avez dit quelque chose sincèrement, en confidence, je n’ai jamais…

— Oui, tout juste ! comme, par exemple, lorsque… »

Perpetua s’aperçut qu’elle avait touché une fausse corde, et changeant subitement de ton : « Mon cher maître, dit-elle d’une voix émue et propre à émouvoir, je vous ai toujours été affectionnée ; et si maintenant je veux savoir ce qui vous trouble, c’est par intérêt pour vous, parce que je voudrais pouvoir vous prêter secours, vous donner un bon conseil, soulager votre cœur… »

Le fait est que don Abbondio avait peut-être autant d’envie de se décharger de son douloureux secret que Perpetua de le connaître ; d’où il suit qu’après avoir repoussé toujours plus faiblement les nouveaux assauts toujours plus pressants de celle-ci, après lui avoir fait jurer plus d’une fois qu’elle ne soufflerait pas un mot de ce qu’il allait dire, il finit, avec maintes pauses, avec maints hélas, par lui raconter la déplorable aventure. Lorsqu’il en vint au nom terrible de celui qui avait ordonné le message, il fallut que Perpetua prononçât un nouveau serment encore plus solennel ; et don Abbondio, ce nom une fois sorti de sa bouche, se renversa sur le dos de son siège en poussant un grand soupir, levant les mains d’un air tout à la fois de commandement et de supplications, et disant : « Pour l’amour du ciel !

— Encore une des siennes ! s’écria Perpetua. Ah ! quel coquin ! Oh ! quel méchant ! oh ! quel mécréant !

— Voulez-vous vous taire ? ou voulez-vous me perdre tout à fait ?

— Oh ! nous sommes seuls ici, et personne ne nous entend. Mais comment ferez-vous, mon pauvre maître ?

— Là ! voyez, dit don Abbondio d’une voix aigre, voyez quels beaux conseils elle sait me donner ! Elle vient me demander comment je ferai, comment je ferai ; comme si c’était elle qui fût dans l’embarras, et moi qui dusse l’en faire sortir.

— Ah ! je l’aurais bien, mon pauvre avis, à vous donner ; mais ensuite…

— Mais ensuite ? voyons.

— Mon avis serait que, puisque tout le monde dit que notre archevêque est un saint homme qui n’a peur de personne, et qui, lorsqu’il peut mettre à la raison un de ces méchants pour soutenir un curé, s’y engraisse de plaisir ; je dirais et je dis qu’il faudrait que vous lui écrivissiez une belle lettre pour l’informer comme quoi…

— Voulez-vous vous taire ? voulez-vous vous taire ? Sont-ce là des avis à donner à un pauvre homme ? Quand j’aurais attrapé un coup de fusil dans le dos, ce dont Dieu me garde ! l’archevêque me l’ôterait-il ?

— Bah ! les coups de fusil ne se donnent pas comme des prunes : et où en serions-nous si tous ces chiens-là mordaient toutes les fois qu’ils aboient ? Pour moi, j’ai toujours vu que celui qui sait montrer les dents et se faire considérer comme il convient, celui-là, on le respecte ; et c’est précisément parce que vous ne voulez jamais dire vos raisons que nous en sommes réduits à voir chacun venir, sauf votre respect, nous…

— Voulez-vous vous taire ?

— Je me tais ; mais il n’en est pas moins vrai que, lorsque les gens s’aperçoivent qu’un homme, en toutes circonstances, est toujours prêt à mettre bas ses…

— Voulez-vous vous taire ? Est-ce bien le moment de dire de pareilles sottises ?

— Suffit : vous y penserez cette nuit ; mais, en attendant, ne commencez pas par vous faire du mal vous-même, par ruiner votre santé ; mangez un morceau.

— J’y penserai, répondit en grommelant don Abbondio, sûrement que j’y penserai, et il faut que j’y pense. » Et il se leva en ajoutant : « Je ne veux rien prendre, rien ; j’ai bien autre chose en tête. Je le sais bien, que c’est à moi d’y penser. Allons, il fallait que cela tombât tout juste sur moi.

— Avalez au moins encore cette petite goutte, dit Perpétua en lui versant du vin. Vous savez que cela vous remet toujours l’estomac.

— Eh ! c’est autre chose qu’il me faut, c’est autre chose, c’est autre chose. »

Et, en disant ces mots, il prit la lampe, et, murmurant toujours : « Petite bagatelle ! À un honnête homme comme moi ! Et demain, comment cela ira-t-il ? » et autres lamentations semblables, il s’achemina pour monter à sa chambre. Arrivé sur la porte, il se retourna vers Perpetua, se mit le doigt sur la bouche, dit d’un ton lent et solennel : « Pour l’amour du ciel ! » et disparut.

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  1. La grosse scie.
  2. Traits de corde, ce qui n’est pas la potence.