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Les Fiancés (Manzoni 1840)/05

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Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. 58-69).


CHAPITRE V.


LE père Cristoforo s’arrêta debout sur le seuil de la porte, et du premier coup d’œil qu’il jeta sur les femmes, il put reconnaître que ses pressentiments ne l’avaient point trompé. C’est pourquoi, de ce ton d’interrogation qui va au-devant d’une triste réponse, relevant sa barbe par un léger mouvement de tôle en arrière, il dit : « Eh bien ? » Lucia répondit par une explosion de pleurs. La mère commençait à s’excuser d’avoir pris la liberté… Mais le religieux s’avança, et s’étant assis sur une escabelle à trois pieds, il coupa court aux façons, en disant à Lucia : « Calmez-vous, pauvre enfant. Et vous, dit-il ensuite à Agnese, contez-moi ce dont il est question. » Pendant que la bonne femme faisait de son mieux son douloureux récit, le religieux devenait de mille couleurs, et tantôt il levait les yeux au ciel, tantôt il frappait du pied à terre. L’histoire finie, il se couvrit le visage des deux mains et s’écria : « Ô Dieu bon ! jusques à quand !… » Mais sans achever la phrase, se tournant de nouveau vers les femmes : « Pauvres femmes ! dit-il, Dieu vous a visitées. Pauvre Lucia !

— Vous ne nous abandonnerez pas, père ? dit celle-ci en sanglotant.

— Vous abandonner ! répondit-il. Et de quel front oserais-je demander à Dieu quelque chose pour moi-même, quand je vous aurais abandonnée ? Vous dans cet état ! Vous qu’il me confie ! Ne perdez pas courage, il vous assistera, il voit tout, il peut se servir même d’un homme de rien comme moi pour confondre un… Voyons, pensons à ce que l’on peut faire. »

En disant ces mots, il appuya son coude gauche sur son genou, baissa le front dans sa main, et de la droite serra sa barbe et son menton, comme pour tenir arrêtées et réunies toutes les puissances de son âme. Mais l’examen le plus attentif ne servait qu’à lui faire reconnaître plus distinctement combien le cas était pressant et difficile, et combien les remèdes à employer étaient en petit nombre, incertains et dangereux. — Faire un peu honte à don Abbondio, et lui représenter combien il manque à son devoir ? Honte et devoir ne sont rien pour lui, quand il a peur. Et lui faire peur ? Quels sont mes moyens pour lui en faire une qui domine celle qu’il a d’un coup de fusil ? Informer du tout le cardinal archevêque et invoquer son autorité ? Mais pour cela il faut du temps ; et en attendant ? et ensuite ? Quand même cette pauvre innocente serait mariée, serait-ce un frein pour cet homme ? Qui sait jusqu’où il peut aller ?… Et lui résister ? Comment ? Ah ! si je pouvais, pensait le pauvre religieux, si je pouvais avoir pour moi mes frères d’ici, ceux de Milan ! Mais ce n’est pas une affaire ordinaire ; je serais abandonné. Cet homme se donne pour ami du couvent, il se fait croire partisan des capucins, et ses bravi ne sont-ils pas venus plus d’une fois se réfugier chez nous ? Je serais seul en jeu, on me traiterait de brouillon, de tracassier, de chercheur de querelles ; et ce qui est plus fâcheux, je pourrais peut-être, par une tentative hors de saison, aggraver la position de cette pauvre fille. — Après avoir bien pesé le pour et le contre de tel ou tel autre parti, celui qui lui parut le meilleur fut d’aller à don Rodrigo même, d’essayer de le détourner de son infâme dessein, par les prières, par la crainte de l’autre vie, de celle-ci même, si c’était possible. En mettant les choses au pire, on pourrait au moins par cette voie connaître plus clairement jusqu’à quel point cet homme était disposé à s’obstiner dans sa honteuse entreprise, découvrir quelque chose de plus de ses intentions et se régler là-dessus.

Pendant que le religieux était ainsi à méditer, Renzo qui, pour bien des raisons faciles à deviner, ne savait se tenir loin de cette maison, avait paru sur la porte ; mais, ayant vu le père tout à ses réflexions, et les femmes qui lui faisaient signe de ne pas le troubler, il s’arrêta sur le seuil, en silence. Le religieux, en levant la tête pour communiquer aux femmes son dessein, s’aperçut qu’il était là, et le salua d’une manière qui exprimait une affection habituelle, rendue en ce moment plus vive par la pitié.

« Elles vous ont dit, père ? lui demanda Renzo d’une voix émue.

— Que trop ; et c’est pour cela que je suis ici.

— Que dites-vous de ce scélérat ?

— Que veux-tu que j’en dise ? Il n’est pas là pour entendre : à quoi serviraient mes paroles ? Je te dis à toi, mon cher Renzo, d’avoir confiance en Dieu, et que Dieu ne t’abandonnera pas.

— Bénies soient vos paroles, s’écria le jeune homme. Vous n’êtes pas de ceux qui donnent toujours tort aux pauvres. Mais M. le curé et ce M. le docteur aux causes perdues…

— Ne va pas rappeler ce qui ne peut servir qu’à t’inquiéter inutilement. Je ne suis qu’un pauvre moine ; mais je te répète ce que j’ai dit à ces femmes : pour le peu que je puis, je ne vous abandonnerai pas.

— Oh ! vous n’êtes pas, vous, comme les amis du monde. Hâbleurs, et rien de plus ! À en croire les protestations qu’ils me faisaient dans le bon temps, pouh ! ils étaient prêts à donner leur sang pour moi ; ils m’auraient soutenu contre le diable. Si j’avais eu un ennemi ?… je n’avais qu’à parler, il n’aurait pas longtemps mangé du pain. Et maintenant, si vous voyiez comme ils se retirent ! » Ici, levant les yeux sur le père, il le vit tout rembruni, et s’aperçut qu’il avait dit ce qu’il aurait mieux fait de taire ; mais, voulant raccommoder la chose, il allait s’embarrassant et s’embrouillant dans ce qu’il essaya d’ajouter : « Je voulais dire… je n’entends pas dire… c’est que je voulais dire…

— Que voulais-tu dire ? Eh quoi ! tu avais donc commencé à gâter mon ouvrage, avant même qu’il fût entrepris ! Par bonheur, tu as été détrompé à temps. Quoi ! tu allais chercher des amis !… quels amis !… qui n’auraient pu t’aider, lors même qu’ils l’eussent voulu ! Et tu cherchais à perdre celui-là seul qui le peut et le veut. Ne sais-tu pas que Dieu est l’ami des affligés qui mettent en lui leur confiance ? Ne sais-tu pas qu’à montrer les dents le faible ne gagne rien ? Et quand même… » Ici il saisit fortement le bras de Renzo : sa figure, sans rien perdre de son air d’autorité, prit une teinte de componction solennelle, ses yeux se baissèrent, sa voix devint lente et comme souterraine : « Quand même… c’est un terrible profit ! Renzo, veux-tu avoir confiance en moi ? Que dis-je en moi, homme chétif, pauvre moine ? Veux-tu avoir confiance en Dieu ?

— Oh ! oui, répondit Renzo. Celui-là est vraiment le seigneur et maître.

— Eh bien, promets que tu n’attaqueras, que tu ne provoqueras personne, que tu te laisseras guider par moi.

— Je le promets. »

Lucia respira, comme si on l’eût soulagée d’un grand poids ; et Agnese dit : « C’est bien, mon garçon.

— Écoutez, mes enfants, reprit frère Cristoforo ; j’irai aujourd’hui parler à cet homme. Si Dieu touche son cœur et prête force à mes paroles, fort bien ! si cela n’est pas, il nous fera trouver quelque autre remède. Vous autres, en attendant, tenez-vous tranquilles, retirés, évitez les bavardages, ne vous montrez pas. Ce soir, ou demain matin au plus tard, vous me reverrez. » Cela dit, il coupa court à tous les remercîments et à toutes les bénédictions, et partit. Il s’achemina vers le couvent, arriva à temps pour aller au chœur chanter sexte, dîna, et se mit aussitôt en marche vers le repaire de la bête sauvage qu’il voulait tenter d’apprivoiser.

Le château de don Rodrigo s’élevait, isolé, et semblable à une petite forteresse, au sommet de l’un des pics dont cette côte est parsemée. À cette indication l’anonyme ajoute que ce lieu (il aurait mieux fait d’en écrire tout bonnement le nom) était plus sur la hauteur que le village des Fiancés, à la distance d’environ trois milles de ce village, et de quatre du couvent. Au pied de cette éminence, du côté tourné au midi et vers le lac, se trouvait un groupe de petites maisons habitées par les vassaux de don Rodrigo ; et c’était comme la petite capitale de son petit royaume. Il suffisait d’y passer pour être au fait de la condition et des habitudes des gens de cet endroit. En jetant un coup d’œil dans le bas des maisons, là où quelque porte pouvait être ouverte, on voyait suspendus au mur des fusils, des tromblons, des pioches, des râteaux, des chapeaux de paille, des filets et des poires à poudre, le tout confusément et pêle-mêle. Les gens que l’on y rencontrait étaient des hommes grands et forts, au regard de travers, ayant un grand toupet renversé sur la tête et renfermé dans une résille ; des vieillards qui, après avoir perdu leurs dents, semblaient encore prêts, pour peu qu’on les agaçât, à grincer des gencives ; des femmes à figures hommasses, pourvues de bras nerveux, fort bons, si leur langue ne suffisait pas, pour lui venir en aide ; les enfants même qui jouaient dans la rue avaient un je ne sais quoi de pétulant et de provocateur.

Frère Cristoforo traversa le village, monta par un étroit sentier à rampes tournantes, et parvint sur une petite esplanade au-devant du château. La porte était fermée, ce qui indiquait que le maître était à table et ne voulait pas être dérangé. Les fenêtres qui donnaient à l’extérieur, petites et peu nombreuses, fermées de boisages disjoints et à demi détruits par la vétusté, étaient toutefois défendus par de gros barreaux de fer, et celles du rez-de-chaussée si élevées, qu’un homme aurait eu peine à y atteindre, monté sur les épaules d’un autre. Il régnait là un grand silence ; et un passant aurait pu croire que c’était une maison abandonnée, si quatre créatures, deux vivantes et deux mortes, disposées symétriquement au dehors, n’avaient donné un indice d’habitants. Deux grands vautours avec leurs ailes étalées et leurs têtes pendantes, l’un déplumé et à demi consumé par le temps, l’autre encore entier et couvert de ses plumes, étaient cloués chacun sur un battant de là porte d’entrée ; et deux bravi, nonchalamment étendus, chacun sur l’un des bancs placés à droite et à gauche, faisaient la garde en attendant d’être appelés à partager les restes de la table du maître. Le père s’arrêta debout, dans l’attitude de quelqu’un qui se dispose à attendre ; mais un des bravi se leva et lui dit : « Père, père, avancez ; ici l’on ne fait pas attendre les capucins ; nous sommes amis du couvent ; et pour ma part j’y suis allé en certains moments où l’air du dehors n’aurait pas été trop bon pour moi ; et, si l’on m’eût tenu la porte close, mon affaire se fût mal passée. » En parlant ainsi, il frappa deux coups de marteau. À ce bruit répondirent aussitôt de l’intérieur les aboiements et les hurlements de mâtins et de roquets ; et peu de moments après vint en murmurant un vieux domestique ; mais celui-ci, voyant le père, lui fit une grande révérence, apaisa les hôtes des mains et de la voix, introduisit l’hôte inattendu dans une étroite cour, et referma la porte. L’ayant ensuite mené dans un petit salon, et, le regardant d’un certain air d’étonnement et de respect, il dit : « N’est-ce pas… le père Cristoforo de Pescarenico ?

— Précisément.

— Vous ici ?

— Comme vous voyez, brave homme.

— C’est sans doute pour faire du bien. Le bien, » continua-t-il en parlant entre ses dents et se remettant à marcher, « se peut faire partout. » Après avoir traversé deux ou trois autres petits salons obscurs, ils arrivèrent à la porte de la salle à manger. Là régnait un grand bruit confus de fourchettes, de couteaux, de verres, d’assiettes, et surtout de voix discordantes qui cherchaient à se dominer l’une l’autre. Le religieux voulait se retirer, et restait à se défendre derrière la porte pour obtenir du domestique qu’il le laissât attendre, dans quelque coin de la maison, que le dîner fût terminé, lorsque la porte s’ouvrit. Un certain comte Attilio, qui était assis en face (c’était un cousin du maître de la maison, et nous avons déjà fait mention de lui sans le nommer), voyant une tête rase et un froc, et s’apercevant de l’intention modeste du bon religieux. « Eh ! eh ! cria-t-il, ne vous sauvez pas, révérend père, avancez, avancez. » Don Rodrigo, sans deviner précisément le sujet de cette visite, se serait cependant, par je ne sais quel pressentiment confus, volontiers dispensé de la recevoir. Mais, après que cet étourdi d’Attilio avait appelé si haut, il ne convenait pas qu’il restât lui-même en arrière, et il dit : « Venez, père, venez. » Le père s’avança en s’inclinant devant le maître et répondant de ses deux mains aux salutations des convives.

Lorsque l’honnête homme est en face du méchant, on aime généralement (je ne dis pas tout le monde) à se le représenter le front haut, le regard assuré, la poitrine relevée, et avec un langage de facile liberté. Dans le fait cependant, pour lui faire prendre cette attitude, il est besoin de plusieurs circonstances dont la rencontre est fort rare. Ne vous étonnez donc pas si frère Cristoforo, avec le bon témoignage de sa conscience, le sentiment profond de la justice de la cause qu’il venait soutenir, et cette horreur mêlée de compassion que lui inspirait don Rodrigo, montra un certain air de timidité et de respect, en présence de ce même don Rodrigo qui était là tenant le haut bout à table, dans sa maison, dans son royaume, entouré d’amis, d’hommages, de tous les signes de sa puissance, avec une physionomie à faire expirer dans la bouche de qui que ce fût une prière, et bien plus un conseil, bien plus une remontrance, bien plus un reproche. À sa droite était assis ce comte Attilio, son cousin et, s’il est besoin de le dire, son compagnon de débauche et de méchancetés, qui était venu de Milan passer quelques jours à la campagne chez son digne parent. À gauche et sur un autre côté de la table, se tenait avec un grand respect, tempéré cependant par une certaine assurance et une suffisance assez marquée, le seigneur podestat, le même auquel, en théorie, il eût appartenu de faire justice à Renzo Tramaglino et d’arrêter don Rodrigo dans ses méfaits, comme on l’a vu ci-dessus. En face du podestat, dans l’attitude du respect le plus pur, le plus dévoué, siégeait notre docteur Azzecca-Garbugli, en manteau noir, et avec le nez plus rouge encore qu’à l’ordinaire. Vis-à-vis les deux cousins étaient deux convives obscurs dont notre histoire dit seulement qu’ils ne faisaient autre chose que manger, baisser la tête, sourire et approuver tout ce qui était dit par l’un des convives et n’était pas contredit par un autre.

« Un siège au père, » dit don Rodrigo. Un domestique présenta une chaise sur laquelle s’assit le père Cristoforo en faisant quelques excuses au seigneur du lieu d’être venu à une heure inopportune. « Je désirerais vous parler seul à seul, mais à votre loisir et sans vous déranger, pour une affaire importante, ajouta-t-il ensuite d’une voix plus basse et à l’oreille de don Rodrigo.

— Bien, bien, nous parlerons, répondit celui-ci ; mais, en attendant, qu’on apporte à boire au père. »

Le père voulait s’en défendre ; mais don Rodrigo, élevant la voix au milieu du tapage, qui avait recommencé, s’écria : « Non, parbleu ! vous ne me ferez pas cette injure ; il ne sera pas dit qu’un capucin sorte de cette maison sans avoir goûté de mon vin, pas plus qu’un créancier insolent sans avoir tâté du bois de mes forêts. » Ces paroles excitèrent un rire général et interrompirent pour un moment la question qui s’agitait chaudement parmi les convives. Un domestique portant sur un plateau une bouteille de vin et un long verre en forme de calice, le présenta au père, lequel, ne voulant pas résister à une invitation si pressante de l’homme qu’il avait tant d’intérêt à se rendre favorable, n’hésita pas à laisser remplir le verre, et se mit à boire lentement.

« L’autorité du Tasse ne sert de rien à votre affaire, mon très-honoré podestat ; elle est même contre vous, recommença à crier le comte Attilio ; car cet homme érudit, ce grand homme, qui savait sur le bout des doigt toutes les règles de la chevalerie, a voulu que le messager d’Argant, avant de proposer le défi aux chevaliers chrétiens, en demandât la permission au pieux Bouillon…

— Mais ce n’est là, répliqua le podestat ne criant pas moins fort, ce n’est là qu’une chose de surabondance, de pure surabondance, un ornement poétique, puisque le messager est de sa nature inviolable par le droit des gens, jure gentium ; et sans aller chercher si loin, le proverbe même le dit : ambassadeur ne porte peine. Et les proverbes, Monsieur le comte, sont la sagesse du genre humain. Et le messager n’ayant rien dit en son propre nom, mais ayant seulement présenté le défi par écrit…

— Mais quand voudrez-vous donc comprendre que ce messager était un sot impertinent qui ne connaissait pas les premières…?

— Une proposition, Messieurs, si vous le trouvez bon, interrompit don Rodrigo qui n’aurait pas voulu que la discussion allât trop loin ; remettons-nous en au père Cristoforo, et qu’on s’en tienne à son jugement.

— Bien, fort bien, dit le comte Attilio auquel il parut très-sensé de faire décider une question de chevalerie par un capucin, tandis que le podestat, plus échauffé dans la dispute, s’apaisait difficilement et avec une certaine expression de physionomie qui semblait dire : Voilà de l’enfantillage.

— Mais d’après ce qu’il me semble avoir compris, dit le père, ce ne sont pas choses en quoi je doive me connaître.

— Excuses ordinaires de la modestie de ces pères, dit don Rodrigo ; mais vous ne m’échapperez pas. Eh ! allons donc ! nous savons bien que vous n’êtes pas venu au monde avec le capuce en tête, et qu’il vous a connu, le monde. Allons, allons, voici la question.

— Le fait est celui-ci, commençait à crier le comte Attilio.

— Laissez-moi parler, cousin, moi qui suis neutre, reprit don Rodrigo. Voici l’histoire. Un chevalier espagnol envoie un défi à un chevalier milanais ; le porteur, ne trouvant pas chez lui le chevalier provoqué, remet le cartel à un frère de celui-ci ; ce frère lit le défi, et pour réponse donne des coups de bâton au porteur. Il s’agit…

— Bien donnés, bien appliqués, cria le comte Attilio. Ce fut une véritable inspiration.

— Du démon, ajouta le podestat. Battre un ambassadeur ! Une personne sacrée. Vous allez me dire, père, si c’est là une action de chevalier.

— Oui, Monsieur, de chevalier, cria le comte ; et je puis sans doute le dire, moi qui dois me connaître en ce qui convient à un chevalier. Oh ! si ç’avaient été des coups de poing, ce serait une autre affaire ; mais le bâton ne salit les mains de personne. Ce que je ne puis comprendre, c’est que vous preniez tant d’intérêt aux épaules d’un manant.

— Qui vous parle d’épaules, Monsieur le comte ? Vous me faites dire des sottises qui ne m’ont jamais passé par l’esprit. J’ai parlé du caractère, et non des épaules. Je parle surtout du droit des gens. Dites-moi un peu, de grâce, si les féciaux, que les anciens Romains envoyaient intimer le défi aux autres peuples, demandaient la permission d’exposer le sujet de leur ambassade ; et trouvez-moi un écrivain qui rapporte que jamais un fécial ait été bâtonné.

— Qu’ont de commun avec nous les officiers des anciens Romains, gens qui faisaient les choses sans façon, et qui étaient arriérés on ne peut plus en ces sortes de matières ? Mais, selon les lois de la chevalerie moderne, qui est la vraie, je dis et je soutiens qu’un messager qui ose mettre un défi dans les mains d’un chevalier sans lui en avoir demandé la permission, est un insolent, violable, très-violable ; bâtonnable, très-bâtonnable…

— Répondez un peu à ce syllogisme.

— Bah ! bah ! bah !

— Mais écoutez, mais écoutez, mais écoutez. Frapper un homme désarmé est un acte déloyal ; atqui le messager de quo était sans armes ; ergo

— Doucement, doucement, seigneur podestat.

— Comment, doucement ?

— Doucement, vous dis-je ; que venez-vous me conter là ? C’est un acte déloyal de frapper un homme d’un coup d’épée par derrière, ou de lui tirer un coup de fusil dans le dos ; et pour cela même cependant il peut y avoir certains cas… Mais restons dans la question. J’accorde que généralement cela peut s’appeler un acte déloyal ; mais appliquer quatre coups de bâton à un drôle ! Il ferait beau voir qu’on fût tenu de lui dire : Garde à toi, je vais te bâtonner ; comme on dirait à un galant homme, l’épée à la main. — Et vous, très-honoré docteur, au lieu de me sourire pour me faire entendre que vous êtes de mon avis, que ne me soutenez-vous plutôt de votre bonne voix pour m’aider à convaincre ce monsieur ?

— Moi, répondit le docteur un peu confus, je jouis de ce docte débat ; et je sais gré à l’heureux incident qui a fourni l’occasion d’une guerre d’esprit si gracieuse. D’ailleurs, ce n’est pas à moi qu’il appartient de donner un jugement ; son illustrissime seigneurie a déjà délégué un juge… le père que voilà…

— C’est vrai, dit don Rodrigo, mais comment voulez-vous que le juge parle, quand les plaideurs ne veulent pas se taire ?

— Me voilà muet, » dit le comte Attilio. Le podestat serra les lèvres et leva la main, comme pour faire acte de résignation.

« Ah ! béni soit Dieu ! À vous, père, dit don Rodrigo avec un sérieux à demi goguenard.

— J’ai déjà présenté mes excuses en disant que je ne m’y connais pas, répondit frère Cristoforo en rendant le verre à un domestique.

— Maigres excuses, crièrent les deux cousins, nous voulons la sentence.

— En ce cas, reprit le religieux, mon faible avis serait qu’il n’y eût ni défis, ni messagers, ni bastonnades. »

Les convives se regardèrent l’un l’autre d’un air d’étonnement. « Oh ! celle-ci est forte ! dit le comte Attilio. Je vous en demande bien pardon, père, mais elle est forte. On voit que vous ne connaissez pas le monde.

— Lui ? dit don Rodrigo, vous voulez me le faire répéter ; il le connaît, mon cher cousin, tout autant que vous, n’est-ce pas vrai, père ? Dites, dites, si vous n’avez pas fait vos caravanes ?

Au lieu de répondre à cette bienveillante demande, le père se dit tout bas un petit mot à lui-même : — Ceci vient à ton adresse ; mais n’oublie pas, père, que tu n’es pas ici pour toi, et que tout ce qui ne regarde que toi n’entre pas dans le compte.

« Cela peut être, dit le cousin ; mais le père… comment se nomme le père ?

— Père Cristoforo, répondit plus d’une voix.

— Mais, très-révérend père Cristoforo, avec de telles maximes vous voudriez mettre le monde sens dessus dessous. Sans défis ! sans coups de bâton ! Adieu le point d’honneur ; impunité pour tous les gredins. Heureusement que le fait supposé est impossible.

— À vous, docteur, dit promptement don Rodrigo, qui voulait toujours plus empêcher la dispute de continuer entre les deux premiers contendants, à vous qui, pour donner raison à tout le monde, êtes l’homme qu’il faut. Voyons un peu comment vous ferez pour donner ici raison au père Cristoforo.

— En vérité, répondit le docteur en tenant sa fourchette élevée en l’air et en se tournant vers le père, en vérité, je ne puis comprendre comment le père Cristoforo, en qui l’on trouve tout à la fois le parfait religieux et l’homme du monde, n’a pas songé que sa sentence, bonne, excellente et de juste poids en chaire, ne vaut rien, soit dit sauf le respect qui lui est dû, dans une controverse en matière de chevalerie. Mais le père sait mieux que moi que toute chose est bonne à sa place ; et je crois que cette fois il a voulu se tirer par une plaisanterie de l’embarras de prononcer une sentence. »

Que pouvait-on répondre à des raisonnements déduits d’une science si ancienne et toujours nouvelle ? Rien, et c’est ce que fit notre religieux.

Mais don Rodrigo, en voulant mettre fin à cette discussion, en suscita une autre. « À propos, dit-il, j’ai entendu dire qu’il courait à Milan des bruits d’accommodements. »

Le lecteur sait que, dans cette année même, on combattait pour la succession au duché de Mantoue dont, à la mort de Vincent Gonzalve qui n’avait pas laissé de postérité légitime, était entré en possession le duc de Nevers, son parent le plus proche. Louis XIII, ou soit le cardinal de Richelieu, soutenait ce prince qu’il affectionnait et qui était naturalisé Français : Philippe IV, ou soit le comte d’Olivarès, communément appelé le comte-duc, ne le voulait pas là, pour les mêmes raisons, et lui avait déclaré la guerre. Comme ensuite ce duché était un fief de l’empire, les deux parties agissaient par des manœuvres secrètes, par les instances, par les menaces, auprès de l’empereur Ferdinand II, la première pour qu’il accordât l’investiture au nouveau duc, la seconde pour qu’il la lui refusât et qu’il aidât même à le chasser de cet État.

« Je ne suis pas éloigné de croire, dit le comte Attilio, que les choses puissent s’arranger. J’ai certains indices…

— N’en croyez rien, monsieur le comte, n’en croyez rien, interrompit le podestat. Je suis à même, moi, dans ce petit coin, de savoir ce qui se passe, parce que monsieur le commandant espagnol du château, qui m’accorde quelque bienveillance, et qui, étant fils d’un familier du comte-duc, est informé de toutes choses…

— Je vous dis que je suis tous les jours à portée de voir à Milan de bien autres personnages ; et je sais de bon lieu que le pape, qui attache un très-grand intérêt à la paix, a fait des propositions…

— Cela doit être ; la chose est dans les règles ; Sa Sainteté fait son devoir ; un pape doit toujours mettre la paix entre les princes chrétiens ; mais le comte-duc a sa politique, et…

— Et, et, et ; savez-vous, mon cher monsieur, quelle est en ce moment la pensée de l’empereur ? Est-ce que vous croyez qu’il n’y a que Mantoue au monde ? Il y a bien des choses auxquelles il faut songer, mon cher monsieur. Savez-vous, par exemple, jusqu’à quel point l’empereur peut actuellement se fier à son prince de Valdistano ou de Val’istai, ou comme soit qu’on l’appelle, et si…?

— Son véritable nom en langue allemande, interrompit encore le podestat, est Vagliensteino[1], comme je l’ai entendu prononcer plus d’une fois par monsieur notre commandant espagnol du château. Mais soyez bien tranquille, car…

— Voulez-vous m’apprendre ? reprenait le comte ; mais don Rodrigo, lui fit signe de l’œil pour le prier, à sa considération, de cesser de contredire. Le comte se tut, et le podestat, comme un navire remis à flot après avoir touché un bas-fond, poursuivit à pleines voiles le cours de son éloquence. « Vagliensteino m’inquiète peu ; car le comte-duc a l’œil à tout et partout ; et si Vagliensteino veut faire le crâne, il saura bien, par la douceur ou par la force, l’obliger à marcher droit. Il a l’œil partout, dis-je, et le bras long ; et s’il s’est mis en tête, comme il se l’est mis en effet, et justement, en grand politique qu’il est, que le seigneur duc de Nevers ne prenne pas racine à Mantoue, le seigneur duc de Nevers n’y en prendra pas ; et le seigneur cardinal de Riciliou aura donné un coup d’épée dans l’eau. Il me fait vraiment rire, ce cher cardinal, qui veut venir s’attaquer à un comte-duc, à Olivarès. En vérité je voudrais renaître d’ici à deux cents ans pour voir ce que dira la postérité de cette jolie prétention. Ce n’est pas tout que d’être envieux ; il faut de la tête : et des têtes comme la tête du comte-duc, il n’y en a qu’une au monde. Le comte-duc, messieurs, poursuivit le podestat, toujours avec le vent en poupe et un peu surpris lui-même de ne plus rencontrer d’écueil, le comte-duc est un vieux renard, sauf respect, qui ferait perdre la piste à qui que ce soit ; et quand il fait mine d’aller à droite, on peut être sûr qu’il prendra la gauche : d’où il arrive que personne ne peut jamais se vanter de connaître ses desseins ; et ceux-là même qui doivent les mettre à exécution, ceux-là même qui écrivent ses dépêches, n’y comprennent rien. J’en puis parler avec quelque connaissance de cause ; parce que notre digne commandant du château veut bien me témoigner quelque confiance dans les entretiens que nous avons ensemble. Le comte-duc, au contraire, sait de point en point ce qui bout dans la marmite de toutes les autres cours ; et tous ces grands politiques, parmi lesquels, on ne peut le nier, il y en a de très-fins, ont à peine conçu un projet que le comte-duc l’a déjà deviné avec sa forte tête, avec ses voies cachées, avec ses fils tendus de toutes parts. Ce pauvre homme de cardinal de Riciliou tente par-ci, tâche par-là, sue à la peine, s’industrie ; et puis ? quand il est parvenu à creuser une mine, il trouvé la contre-mine déjà faite par le comte-duc… »

Dieu sait quand le podestat aurait pris terre ; mais don Rodrigo, quand ce n’eût été que pour les marques d’impatience qui se lisaient sur la figure de son cousin, se tourna à l’improviste, comme par une soudaine inspiration, vers un domestique et lui fit signe d’apporter un certain flacon. « Seigneur podestat, et vous, messieurs, dit-il ensuite, une santé au comte-duc ; et vous me direz si le vin est digne du personnage. »

Le podestat répondit par une inclination, dans laquelle se laissait voir un sentiment de reconnaissance particulière ; car il regardait tout ce qui se faisait ou se disait en l’honneur du comte-duc comme fait en partie pour lui-même.

« Vive mille ans don Gasparo Guzman, comte d’Olivarès, duc de San-Lucar, grand-privato du roi don Philippe le Grand, notre seigneur ! » s’écria-t-il en élevant son verre.

Privato, nous l’apprenons à ceux qui ne le sauraient pas, était le terme alors en usage pour désigner le favori d’un prince.

« Qu’il vive mille ans ! » répondirent tous les autres.

« Servez le père, dit don Rodrigo.

— Veuillez m’excuser ; répondit le père : mais j’ai déjà fait une petite débauche, et je ne pourrais…

— Comment ! dit don Rodrigo, il s’agit d’un toast au comte-duc. Voulez-vous donc faire croire que vous tenez pour les Navarrins ? »

C’est le nom qu’on donnait alors, dans un sens ironique, aux Français, à cause des princes de Navarre qui avaient commencé, en la personne d’Henri IV, à régner sur eux.

À une telle sorte d’instances, il fallut répondre en buvant. Tous les convives éclatèrent, à qui mieux mieux, en éloges du vin : tous, à l’exception du docteur qui, la tête en l’air, les yeux fixes, les lèvres serrées, exprimait ainsi beaucoup plus qu’il n’eût pu le faire par des paroles.

« Hein ! qu’en dites-vous, docteur ? » demanda don Rodrigo.

Tirant du verre un nez plus vermeil et plus luisant que le verre même et son contenu, le docteur répondit en appuyant avec emphase sur chaque syllabe : « Je dis, je déclare et je prononce que c’est l’Olivarès des vins ; censui et in eam ivi sententiam, qu’une liqueur semblable ne se trouve point dans les vingt-deux royaumes du roi notre seigneur, que Dieu veuille garder ; je décide et je proclame que les dîners de l’illustrissime seigneur don Rodrigo l’emportent sur les soupers d’Héliogabale, et que la disette est exilée et bannie à perpétuité de ce château où siège et règne le magnifique.

— Bien dit ! bien décidé ! s’écrièrent unanimement les convives ; mais ce mot de disette, que le docteur avait jeté là par hasard, tourna subitement tous les esprits vers ce triste sujet, et tous parlèrent de la disette. Ici tous étaient d’accord, au moins quant au fond ; mais le vacarme était peut-être plus grand encore que s’il y avait eu dissidence. Tous parlaient à la fois. Il n’y a pas de disette, disait l’un, ce sont les accapareurs…

— Et les boulangers, disait un autre, qui cachent les grains. Il faut les pendre.

— C’est cela : les pendre, sans miséricorde.

— De bons procès ! criait le podestat.

— Bah ! des procès ! criait plus fort le comte Attilio : justice sommaire. En saisir trois, ou quatre, ou cinq, ou six de ceux que la voix publique désigne comme les plus riches et les plus chiens, et les pendre.

— Des exemples ! des exemples ! sans exemples on ne fera jamais rien.

— Les pendre ! les pendre ! et le blé surgira de toutes parts. »

Celui qui, passant dans une foire, a été à même de goûter l’harmonie que fait une troupe de musiciens ambulants, lorsque, entre deux morceaux de leur musique, chacun accorde son instrument, en le faisant crier le plus qu’il peut afin d’en distinguer le son au milieu du bruit des autres, celui-là peut se figurer, comme chose toute semblable, le concert de ces discours, si tant est qu’on les puisse appeler de ce nom. Le fameux vin n’en allait pas moins se versant et se reversant ; et ses louanges venaient, comme de raison, s’entremêler aux sentences de jurisprudence économique, en sorte que les mots qui se faisaient entendre le plus haut et le plus souvent étaient : « Ambroisie » et « les pendre. »

Don Rodrigo cependant jetait de temps en temps un coup d’œil sur le seul qui ne dît rien, et le voyait toujours là immobile, ne montrant ni hâte ni impatience, ne faisant aucun mouvement qui tendît à rappeler qu’il attendait, mais ayant l’air d’un homme qui ne voulait pas quitter la place sans avoir été écouté. Il l’aurait volontiers envoyé promener et se serait fort bien passé de ce colloque ; mais congédier un capucin sans lui avoir donné audience n’était pas selon les règles de sa politique. Ne pouvant donc échapper à cet ennui, il se détermina à l’affronter tout de suite et à s’en délivrer ; il se leva de table, et avec lui se leva de même la rubiconde compagnie, sans toutefois interrompre le tapage. En ayant demandé permission à ses hôtes, il s’approcha d’un air froidement poli du religieux qui s’était aussitôt levé avec les autres ; il lui dit : « Me voilà à vos ordres, » et le conduisit dans un autre salon.



  1. Le podestat, qui veut faire l’habile, ne sait pas mieux que son interlocuteur le nom de Wallenstein. (N. du T.)