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Les Fiancés (Manzoni 1840)/07

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Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. 82-98).


CHAPITRE VII.


Le père Cristoforo arrivait dans l’attitude d’un bon capitaine qui, après avoir perdu, sans qu’il y ait de sa faute, une bataille importante, affligé mais non découragé, pensif mais non déconcerté, courant mais ne fuyant pas, se porte là où le besoin l’appelle pour garantir les points menacés, rallier ses troupes et donner de nouveaux ordres.

« La paix soit avec vous, dit-il en entrant. Il n’y a rien à espérer de cet homme ; il faut d’autant plus se confier en Dieu ; et j’ai déjà quelque gage de sa protection. »

Bien qu’aucun de nos trois personnages n’eût espéré beaucoup de la tentative du père Cristoforo, parce qu’ils savaient combien c’était chose rare, pour ne pas dire inouïe, que de voir un homme puissant renoncer à une méchante action sans y être contraint et par pure condescendance pour des prières désarmées, cependant la triste certitude que leur donnaient ces paroles du père fut un coup sensible pour tous. Les femmes baissèrent la tête ; mais dans l’âme de Renzo la colère prévalut sur l’abattement. Cette annonce le trouvait déjà chagrin et irrité par tant de surprises cruelles, de tentatives infructueuses, d’espérances déçues ; elle le trouvait de plus aigri dans ce moment par la résistance de Lucia.

« Je voudrais savoir, s’écria-t-il en grinçant des dents et en élevant la voix plus qu’il ne l’avait encore fait en présence du père Cristoforo ; je voudrais savoir quelles raisons ce chien a données pour soutenir que ma fiancée ne doit pas être ma fiancée.

— Pauvre Renzo ! répondit le religieux d’une voix grave et compatissante et avec un regard qui commandait affectueusement le calme et la modération ; si l’homme puissant qui veut commettre l’injustice était toujours obligé de dire les raisons qui le font agir, les choses n’iraient pas comme elles vont.

— Il a donc simplement dit, le chien, qu’il ne veut pas parce qu’il ne veut pas ?

— Il n’a pas même dit cela, pauvre Renzo ! Il y aurait encore avantage à ce que, pour commettre l’iniquité, on fût obligé de l’avouer ouvertement.

— Mais enfin il a dû dire quelque chose ; qu’a-t-il dit, ce tison d’enfer ?

— Ses paroles, je les ai entendues et ne saurais te les répéter. Les paroles du méchant qui est fort pénètrent et fuient. Il peut s’irriter de ce que vous montrez sur lui du soupçon, et en même temps vous faire sentir que votre soupçon est juste ; il peut insulter et se dire offensé, se moquer et demander satisfaction, effrayer et se plaindre, être effronté et ne pas donner sur lui de prise. N’en demande pas davantage. Cet homme n’a pas prononcé le nom de cette innocente, ni le tien non plus ; il n’a pas même paru vous connaître ; il n’a énoncé aucune prétention ; mais mais j’ai pu trop bien comprendre qu’il est inébranlable. Néanmoins, confiance en Dieu ! Vous, pauvres femmes, ne vous laissez pas abattre ; et toi, Renzo… Oh ! crois bien que je sais me mettre à ta place, que je sens ce qui se passe dans ton cœur. Mais patience ! C’est là une parole maigre, une parole amère pour celui qui ne croit pas ; mais toi… ! ne voudras-tu pas accorder à Dieu un jour, deux jours, le temps qu’il voudra prendre pour faire triompher la justice ? Le temps lui appartient ; et il nous en a tant promis ! Laisse-le faire, Renzo ; et sache… sachez tous que je tiens déjà un fil pour vous aider. Pour le moment, je ne puis vous rien dire de plus. Demain je ne viendrai pas ici ; il faut que je reste toute la journée au couvent, pour vous. Toi, Renzo, tâche d’y venir ; ou si, par une circonstance imprévue, tu ne pouvais pas, envoyez quelqu’un de sûr, quelque petit garçon intelligent et sensé, par qui je puisse vous faire donner un avis au besoin. Il se fait nuit ; il faut que je coure au couvent. De la foi, du courage ; et adieu. »

Cela dit, il sortit à la hâte et s’en alla courant et comme sautillant à la descente par le sentier pierreux et tortueux pour ne pas risquer, en arrivant trop tard au couvent, de s’attirer une forte réprimande, ou, ce qui lui aurait été plus sensible encore, une pénitence qui l’eût empêché le lendemain de se trouver prêt et libre, pour tout ce que pourraient réclamer les intérêts de ses protégés.

« Avez-vous entendu ce qu’il a dit d’un je ne sais quoi d’un fil qu’il tient pour nous aider ? dit Lucia. Il faut se fier à lui ; c’est un homme qui lorsqu’il promet dix…

— Si c’est là tout… interrompit Agnese, il aurait dû parler plus clair, ou me prendre à part et me dire ce que c’est que ce…

— Sornettes que tout cela ! Je finirai l’affaire, moi, je la finirai ! interrompit Renzo à son tour, en parcourant la chambre en long et en large, et avec une voix, avec un visage à ne pas laisser de doute sur le sens de ces paroles.

— Oh ! Renzo ! s’écria Lucia.

— Que voulez-vous dire ? s’écria Agnese.

— Qu’est-il besoin de dire ? Je la finirai. Qu’il ait cent, qu’il ait mille démons dans l’âme, finalement il est de chair et d’os tout comme un autre…

— Non, non, pour l’amour de Dieu ! dit Lucia ; et ses pleurs lui coupèrent la voix pour ce qu’elle allait ajouter.

— Ce ne sont pas là des propos à tenir, même par plaisanterie, dit Agnese.

— Par plaisanterie ? cria Renzo en s’arrêtant debout en face d’Agnese assise et fixant sur elle deux yeux égarés. Par plaisanterie ! vous verrez si ce sera de la plaisanterie.

— Oh ! Renzo ! dit Lucia avec peine à travers ses sanglots, je ne vous ai jamais vu comme cela.

— Ne dites pas de ces choses-là, pour l’amour du ciel, reprit encore bien vite Agnese en baissant la voix. Est-ce que vous oubliez combien cet homme a de bras à ses ordres ? Et quand même… Dieu garde… ! Contre les pauvres il y a toujours une justice.

— Je la ferai, moi, la justice ! Il est temps. La chose n’est pas facile, je le sais. Il se garde bien, ce chien d’assassin ; il sait ce qu’il est ; mais n’importe. Résolution et patience… et le moment arrive. Oui, je la ferai, moi, la justice : je délivrerai le pays, moi. Que de gens me béniront ! Et puis, en trois sauts… ! »

L’horreur que Lucia ressentit-de ces paroles plus claires suspendit ses pleurs et lui donna la force de parler. Relevant de dedans ses mains son visage couvert de larmes, elle dit à Renzo avec un accent de douleur mais de résolution : « Vous ne tenez donc plus à m’avoir pour femme ? J’avais promis ma main à un jeune homme qui avait la crainte de Dieu ; mais un homme qui aurait… Fût-il à l’abri de toute justice et de toute vengeance, fût-il le fils du roi…

— Eh bien ! cria Renzo avec un visage plus bouleversé que jamais ; je ne vous aurai pas ; mais il ne vous aura pas non plus. Moi ici sans vous, et lui chez le…

— Ah ! non ! par pitié, ne parlez pas ainsi, ne faites pas ces yeux ; non, je ne puis vous voir comme cela, » s’écria Lucia, pleurant, suppliant, les mains jointes, tandis qu’Agnese appelait le jeune homme par son nom, répété plusieurs fois de suite, et lui touchait légèrement les épaules, les bras, les mains, pour l’apaiser. Il s’arrêta quelques moments, immobile et pensif, à contempler cette figure suppliante de Lucia ; puis tout à coup il la regarda d’un air farouche, recula, tendit le bras et le doigt vers elle, et s’écria : « La voilà ! oui, la voilà, celle qu’il veut avoir. Il faut qu’il meure !

— Et moi, quel mal vous ai-je fait, pour que vous me fassiez mourir ? dit Lucia en se jetant à genoux devant lui.

— Vous ! répondit-il d’une voix qui exprimait une colère bien différente, mais toutefois encore de la colère ; vous ! quelle est votre amitié pour moi ? Quelle preuve m’en avez-vous donnée ? Ne vous ai-je pas priée, et priée, et priée ? Et vous : non ! non !

— Oui, oui, répondit précipitamment Lucia ; j’irai chez le curé, demain, tout à l’heure ; si vous voulez, j’irai. Redevenez comme auparavant ; j’irai.

— Vous le promettez ? dit Renzo d’une voix et avec une figure devenues tout à coup plus humaines.

— Je vous le promets.

— Vous me l’avez promis.

— Mon Dieu, je vous remercie ! » s’écria Agnese doublement contente.

Au milieu de sa grande colère, Renzo avait-il pensé à davantage qu’il pouvait retirer de la frayeur de Lucia ? et n’avait-il pas usé d’un peu d’artifice pour accroître cette frayeur et lui faire porter son fruit ? Notre auteur proteste n’en rien savoir ; et je crois que Renzo ne le savait pas bien lui-même. Le fait est qu’il était réellement furieux contre don Rodrigo, et désirait ardemment le consentement de Lucia ; et quand deux fortes passions crient ensemble dans le cœur d’un homme, personne, pas même le patient, ne peut toujours distinguer clairement une voix de l’autre et dire avec certitude quelle est celle qui crie le plus haut.

« Je vous l’ai promis, répondit Lucia d’un ton de reproche timide et affectueux ; mais vous aussi, vous aviez promis de ne pas faire de scènes, de vous en remettre au père…

— Ah ça ! pour l’amour de qui est-ce que je me mets en colère ? Voulez-vous maintenant revenir sur vos pas ? et me faire faire une sottise ?

— Non, non, dit Lucia, recommençant à s’effrayer. J’ai promis, et ne me dédis pas. Mais voyez vous-même comment vous m’avez fait promettre. Dieu veuille que nous n’ayons pas…

— Pourquoi voulez-vous présager le mal, Lucia ? Dieu sait, que nous ne faisons tort à personne.

— Promettez-moi, au moins, que celle-ci sera la dernière.

— Je vous le promets, foi de pauvre garçon.

— Mais cette fois, tenez parole, » dit Agnese.

Ici l’auteur avoue ignorer encore une autre chose : si Lucia était tout à fait mécontente d’avoir été poussée de force à consentir. Nous laissons comme lui la chose en doute.

Renzo aurait voulu prolonger l’entretien, et fixer en détail ce qui devait se faire le jour suivant : mais il était déjà nuit, et les femmes la lui souhaitèrent bonne, ne jugeant pas convenable qu’il restât plus longtemps chez elles à une telle heure.

La nuit fut pour tous les trois aussi bonne que peut être une nuit qui succède à un jour plein d’agitation et de tourments, et qui en précède un autre destiné à une entreprise importante dont la réussite est incertaine. Renzo reparut de bonne heure, et concerta avec les femmes, ou plutôt avec Agnese, la grande opération du soir, l’un et l’autre proposant et résolvant tour à tour les difficultés, prévoyant les contre-temps, et recommençant plus d’une fois à décrire l’affaire, comme on raconterait déjà une chose exécutée. Lucia écoutait : et sans approuver par ses paroles ce qu’elle ne pouvait approuver dans son cœur, elle promettait de faire le mieux qu’elle pourrait.

« Descendrez-vous au couvent pour parler au père Cristoforo, comme il vous l’a dit hier an soir ? demanda Agnese à Renzo.

— À d’autres ! répondit celui-ci, vous savez quels diables d’yeux a le père ; il lirait sur ma figure, comme dans un livre, qu’il y a quelque chose en l’air : et, s’il se mettait à me faire des questions, je ne pourrais en sortir à mon avantage. D’ailleurs il faut que je reste ici pour soigner l’affaire. Il sera mieux que vous y envoyiez quelqu’un.

— J’y enverrai Menico.

— C’est bien, » répondit Renzo ; et il partit pour soigner l’affaire, comme il avait dit.

Agnese s’en fut à une maison voisine chercher Menico, petit garçon d’environ douze ans, pas mal dégourdi, et qui, par cousins et beaux-frères, était un peu son neveu. Elle le demanda à ses parents, comme à titre de prêt, pour toute la journée, « pour un certain service, dit-elle, qu’elle désirait de lui. » Lorsqu’elle l’eut, elle le mena dans sa cuisine, lui donna à déjeuner, et lui dit d’aller à Pescarenico et de se présenter au père Cristoforo, qui le renverrait ensuite avec une réponse, quand il serait temps. « Le père Cristoforo, ce beau vieillard, tu sais bien, qui a la barbe blanche, celui qu’on appelle le saint…

— Je comprends, dit Menico, celui qui nous caresse toujours, nous autres enfants, et nous donne de temps en temps quelque image.

— Justement, Menico. Et s’il te dit d’attendre quelque peu, là, près du couvent, ne t’écarte pas : prends garde de t’en aller au lac avec des camarades pour voir pêcher, ou pour t’amuser avec les filets qui sèchent contre les murs, ou pour jouer à ton autre jeu ordinaire… »

Il faut savoir que Menico était fort habile à lancer et à faire rebondir les cailloux sur l’eau ; et l’on sait que tous, tant que nous sommes, grands ou petits, nous faisons volontiers les choses en quoi nous sommes habiles : je ne dis pas celles-là seules.

« Oh ! ma tante ; je ne suis pas un enfant, après tout.

— Bien : sois sage, et prudent : et quand tu reviendras avec la réponse… regarde : ces deux belles parpagliole[1] toutes neuves pour toi.

— Donnez-les-moi maintenant : c’est tout de même.

— Non, non, tu les jouerais. Va, fais bien la besogne, et tu en auras encore plus. »

Dans le reste de cette longue matinée, eurent lieu certaines particularités, dont les deux femmes déjà troublées ne conçurent pas peu d’inquiétude. Le mendiant, qui n’était ni défait ni déguenillé comme ses pareils, et dont la figure avait quelque chose de sombre et sinistre, entra pour demander l’aumône, en jetant çà et là certains regards d’espion. On lui donna un morceau de pain, qu’il reçut et mit dans sa besace avec une indifférence mal dissimulée. Il s’arrêta ensuite à causer avec une sorte d’effronterie et en même temps avec hésitation, faisant plusieurs questions auxquelles Agnese se hâta de répondre toujours par le contraire de ce qui était. Se remettant ensuite en marche comme pour s’en aller, il feignit de se tromper de porte, passa par celle qui conduisait à l’escalier, et là donna à la hâte un autre coup d’œil autour de lui, le mieux qu’il put. Comme on lui criait : « Eh ! eh ! où allez-vous, brave homme ? par ici ! par ici ! » il revint sur ses pas, et sortit du côté qui lui était indiqué, en s’excusant, avec une soumission, une humilité affectée, qui avait peine à se loger dans les traits sauvages et durs de ce fâcheux visage. Après celui-là, d’autres figures étranges continuèrent à se faire voir de temps en temps. Il n’eût pas été facile de dire quelle espèce d’hommes c’était ; mais on ne pouvait non plus les prendre pour d’honnêtes passants, comme ils voulaient le paraître. L’un entrait sous le prétexte de se faire montrer son chemin ; d’autres, devant la porte, ralentissaient le pas, et regardaient, du coin de l’œil, dans la chambre, à travers la cour, comme gens qui veulent voir sans donner du soupçon. Enfin, vers midi, cette fastidieuse procession finit. Agnese se levait de temps en temps, traversait la cour, se présentait sur la porte de la rue, regardait à droite et à gauche, et revenait en disant : « Personne, » parole qu’elle prononçait avec plaisir, et que Lucia entendait avec un plaisir semblable, sans que ni l’une ni l’autre en sût bien clairement la raison. Mais il resta de tout cela, chez toutes les deux, je ne sais quelle inquiétude, qui leur enleva, surtout à la fille, une grande partie du courage qu’elles avaient mis en réserve pour le soir.

Il faut cependant que le lecteur sache quelque chose de plus précis sur ces rôdeurs mystérieux ; et, pour l’informer du tout, nous devons retourner d’un pas en arrière, et aller retrouver don Rodrigo, que nous avons laissé hier seul dans une salle de son château, après le départ du père Cristoforo.

Don Rodrigo, comme nous l’avons dit, mesurait à grands pas, en avant et en arrière, cette salle, aux murs de laquelle étaient suspendus des portraits de famille de plusieurs générations. Quand il se trouvait contre un mur et se tournait de l’autre côté, il voyait vis-à-vis de lui un de ses ancêtres, homme de guerre, terreur des ennemis et de ses soldats, ayant le regard sévère, les cheveux droits et courts, des moustaches étirées, pointues, et en saillie sur les joues, le menton oblique : le héros était debout, avec ses houseaux, ses cuissards, sa cuirasse, ses brassards, ses gants, tout de fer, la main droite sur la hanche, et la gauche sur le pommeau de son épée. Don Rodrigo le regardait, et quand, arrivé dessous, il se retournait encore, voilà, lui faisant face, un autre de ses aïeux, magistral, terreur des plaideurs et des avocats, assis sur un grand fauteuil de velours rouge, enveloppé d’une ample simarre noire ; tout noir, à l’exception d’un rabat blanc à deux larges divisions, et d’une fourrure de zibeline renversée (c’était la marque distinctive des sénateurs, et ils ne la portaient que l’hiver, ce qui fait qu’on ne trouvera jamais un portrait de sénateur en habit d’été) ; il était pâle et fronçait le sourcil ; il tenait en main une requête, et semblait dire : Nous verrons. Là, c’était une matrone, terreur de ses chambrières ; ici, un abbé, terreur de ses moines : tous gens, en un mot, qui avaient inspiré la terreur par leur personne, et l’inspiraient encore en peinture. En présence de tels souvenirs, don Rodrigo ressentait d’autant plus de colère et de honte, se tourmentait d’autant plus de la pensée qu’un moine eût osé lui venir sus avec la prosopopée de Nathan. Il formait un projet de vengeance, l’abandonnait, cherchait comment il pourrait satisfaire tout à la fois à sa passion et à ce qu’il appelait son honneur ; et, par moments (voyez donc un peu !), en entendant résonner encore à ses oreilles cet exorde de prophétie, il sentait un frisson lui venir, et demeurait presque tenté de renoncer aux deux satisfactions. Enfin, pour faire quelque chose, il appela un domestique, et lui ordonna de l’excuser auprès de la société, en disant qu’il était retenu par une affaire urgente. Quand celui-ci revint dire que ces messieurs étaient partis en lui offrant leurs hommages. « Et le comte Attilio ? demanda don Rodrigo, toujours marchant.

— Il est sorti avec les autres, monsieur.

— Bien. Six personnes de suite pour la promenade ; sur-le-champ. Mon épée, ma cape, mon chapeau ; à l’instant. »

Le domestique partit en répondant par une inclination ; et, peu après, il revint apportant la riche épée dont le maître se ceignit, la cape qu’il jeta sur ses épaules ; le chapeau à grandes plumes qu’il mit, et, du plat de sa main, enfonça fièrement sur sa tête ; signe d’orage. Il marcha vers la porte, et y trouva les six bandits, tous armés, qui, ayant fait la haie sur son passage et s’étant inclinés, se mirent à sa suite. Plus farouche, plus hautain, plus sombre dans le regard qu’à l’ordinaire, il sortit, et dirigea sa promenade vers Lecco. Les paysans, les ouvriers, en le voyant venir, se rangeaient tout contre le mur, et, de là, chapeau bas, lui faisaient des révérences profondes, auxquelles il ne répondait pas. Ceux-là même, que ces derniers appelaient des messieurs, le saluaient comme ses inférieurs ; car, dans tous les environs, il n’y avait personne qui pût, même de bien loin, le lui disputer pour le nom, la richesse, les alliances et la volonté d’user de tout cela pour se tenir au-dessus des autres. Il répondait à ceux-ci avec une froide dignité. Ce jour-là, il ne rencontra pas le commandant espagnol du château ; mais, lorsque cette rencontre avait lieu, le salut était également profond de part et d’autre : la chose se passait comme entre deux potentats qui n’ont rien à démêler ensemble, mais qui, par convenance, font réciproquement honneur à leur rang. Pour dissiper un peu son humeur et opposer à l’image du moine, qui assiégeait toujours sa pensée, des images tout à fait différentes, don Rodrigo entra cette après-midi dans une maison où se réunissait habituellement beaucoup de monde, et où il fut reçu avec cette politesse empressée et révérencieuse, toujours réservée aux hommes qui se font bien aimer ou bien craindre ; et, la nuit venue, il retourna à son château. Le comte Attilio venait lui-même de rentrer ; et l’on servit le souper, pendant lequel don Rodrigo fut toujours pensif et parla peu.

« Cousin, quand payerez-vous cette gageure ? dit d’un ton malin et moqueur le comte Attilio, aussitôt qu’on eut desservi et que les domestiques se furent retirés.

— La Saint-Martin n’est pas encore passée.

— Tant vaut que vous la payiez tout de suite ; car tous les saints du calendrier passeront avant que…

— C’est ce qui est à voir.

— Cousin, vous voulez faire le fin ; mais j’ai tout deviné, et je suis tellement sûr d’avoir gagné la gageure, que je suis prêt à en faire une autre.

— Laquelle ?

— Que le père… le père… comment s’appelle-t-il donc ? ce moine, enfin, vous a converti.

— En voilà encore une des vôtres !

— Converti, cousin ; converti, vous dis-je. Quant à moi, j’en suis fort aise. Savez-vous qu’il sera beau de vous voir tout contrit et les yeux baissés ? Et quelle gloire pour ce père ! Comme il sera retourné fier à son couvent ! Pareils poissons ne se prennent pas tous les jours, ni avec toute sorte de filets. Soyez sûr qu’il vous citera pour exemple ; et, quand il ira piocher quelque mission un peu loin, il parlera de votre histoire. Il me semble l’entendre. » Et ici, prenant une voix nasillarde, et accompagnant ses mots de gestes chargés, il continua sur un ton de prédication : « Dans une partie de ce monde, que, par égard, je ne nomme point, vivait, très-chers auditeurs, et vit encore un chevalier libertin, plus ami des femmes que des gens dévots, lequel, habitué à faire fagot de tout bois, avait jeté les yeux…

— C’est bon, c’est bon, interrompit don Rodrigo, moitié souriant, moitié ennuyé. Si vous voulez doubler le pari, j’y suis de mon côté tout prêt.

— Diable ! serait-ce vous qui auriez converti le père ?

— Ne me parlez pas de cet homme : et, quant au pari, saint Martin en décidera. » La curiosité du comte était piquée ; il n’épargna pas les questions ; mais don Rodrigo sut les éluder toutes, s’en remettant toujours, pour la décision, au jour qui la devait faire connaître, et ne voulant pas communiquer, à sa partie adverse, des projets qui n’étaient pas encore en voie d’exécution, ni même définitivement arrêtés.

Le lendemain matin, don Rodrigo se réveilla don Rodrigo. L’appréhension que le rude un jour viendra lui avait mise dans l’âme s’était pleinement dissipée avec les songes de la nuit ; et la colère seule était restée, envenimée encore par la honte de cette faiblesse passagère. Les images plus récentes de sa promenade triomphale, des révérences, des bons accueils, et, avec cela, le badinage railleur de son cousin, n’avaient pas peu contribué à lui rendre son ancienne énergie. À peine fut-il levé, qu’il fit appeler le Griso. « Il y a du sérieux sur le tapis, » dit en lui-même le valet à qui fut donné cet ordre ; car l’homme qui portait ce surnom n’était rien moins que le chef des bravi, celui à qui étaient confiées les entreprises les plus hasardeuses et les plus iniques, le serviteur de confiance de son maître, et qui était tout à lui, non moins par intérêt que par reconnaissance. Après avoir tué un particulier en plein jour sur la place publique, il était venu implorer la protection de don Rodrigo ; et celui-ci, en le revêtant de sa livrée, l’avait mis à couvert de toutes recherches de la justice. Ainsi, en s’engageant pour tout crime qui lui serait commandé, cet homme s’était assuré l’impunité du premier. Quant à don Rodrigo, l’acquisition n’avait pas été pour lui d’une mince importance ; car, outre que le Griso était, sans comparaison, le plus capable des gens de sa maison, il était aussi la preuve de ce que son maître avait pu oser avec succès contre les lois ; de manière que la puissance de celui-ci y avait gagné dans le fait et dans l’opinion.

« Griso ! dit don Rodrigo, voici une occasion de montrer ce dont tu es capable. Avant demain, cette Lucia doit se trouver dans ce château.

— Il ne sera jamais dit que le Griso ait reculé devant un ordre de l’illustrissime seigneur son maître.

— Prends autant d’hommes que tu pourras en avoir besoin ; ordonne et dispose comme tu le jugeras le mieux, pourvu que la chose arrive à bonne fin. Mais prends garde surtout qu’il ne lui soit fait aucun mal.

— Monsieur, un peu d’effroi, pour qu’elle ne fasse pas trop de bruit… on ne pourra guère éviter cela.

— L’effroi… je le comprends… est inévitable. Mais qu’on ne lui touche pas un cheveu ; et surtout qu’on lui porte respect de toute manière. Tu entends ?

— Monsieur, on ne peut détacher une fleur de sa tige et la remettre à votre seigneurie sans y porter la main ; mais on ne fera que le pur nécessaire.

— Tu m’en réponds. Et… comment feras-tu ?

— J’étais à y penser, monsieur. Heureusement, la maison est au bout du village. Il nous faut un endroit où aller nous poster ; et il y a tout juste, près de là, cette masure inhabitée et isolée au milieu des champs, cette maison… votre seigneurie ne sait probablement rien de ces choses-là… une maison qui brûla il y a quelques années, et qu’on n’a pu réparer faute d’argent ; on l’a abandonnée, et maintenant c’est le rendez-vous des sorcières ; mais ce n’est pas aujourd’hui samedi, et je m’en moque. Ces villageois, qui sont pleins de frayeurs, n’en approcheraient, dans aucune des nuits de la semaine, pour tout l’or du monde : de manière que nous pouvons aller nous mettre là, bien sûrs que personne n’y viendra gâter nos affaires.

— Voilà qui est bien ; et ensuite ? »

Ici le Griso se mit à proposer, et don Rodrigo à discuter, jusqu’à ce qu’ils eussent bien concédé ensemble le moyen de mener à bout l’entreprise, sans qu’il restât aucune trace de ses auteurs ; le moyen aussi de détourner les soupçons, et de les diriger d’un autre côté par de faux indices, d’imposer silence à la pauvre Agnese, de frapper Renzo d’une frayeur qui lui ôtât tout à la fois et la douleur et l’idée de recourir à la justice, et jusqu’à l’envie de se plaindre ; toutes les méchancetés enfin nécessaires au succès de la méchanceté principale.

Nous négligeons de rapporter les détails de ces combinaisons, parce que, comme le verra le lecteur, ils ne sont pas nécessaires à l’intelligence de l’histoire, et nous sommes nous-mêmes bien aises de n’avoir pas à le faire assister plus longtemps au colloque de ces deux odieux coquins. Nous dirons seulement que, pendant que le Griso s’en allait pour mettre la main à l’œuvre, don Rodrigo le rappela et lui dit : « Écoute ; si, par hasard, ce rustre impertinent venait ce soir à vous tomber sous les griffes, il ne sera pas mal qu’il reçoive par anticipation un bon memento sur les épaules. De cette manière, l’ordre qui lui sera intimé demain, de ne dire mot, fera plus sûrement son effet. Mais ne l’allez pas chercher, pour ne pas gâter ce qui est le plus essentiel. Tu m’as compris ?

— C’est mon affaire, » répondit le Griso en s’inclinant d’un air de respect et de suffisance, et il s’en fut. La matinée fut employée à faire des tournées pour reconnaître le terrain. Ce faux mendiant qui s’était introduit si avant dans la pauvre petite maison n’était autre que le Griso qui venait en lever le plan à vue d’œil : les faux passants étaient ses bandits auxquels, pour opérer sous ses ordres, il suffisait d’une connaissance plus superficielle des lieux. Et après avoir été ainsi à la découverte, ils ne s’étaient plus fait voir, pour ne pas trop donner de soupçon.

Lorsqu’ils furent tous retournés au château, le Griso rendit compte à son maître de ces premières opérations et arrêta définitivement tout le plan de l’entreprise ; il assigna les rôles, donna ses instructions. Tout cela ne put se faire sans que le vieux domestique, qui se tenait l’œil ouvert et l’oreille au guet, ne s’aperçût que quelque grande machination se tramait. À force d’observer et de demander, saisissant une demi-notion par-ci, une demi-notion par-là, commentant en lui-même un mot obscur, interprétant un mouvement mystérieux, il fit tant qu’il parvint à découvrir ce qui devait s’exécuter cette nuit.

Mais, quand il en fut à ce point, elle était déjà peu éloignée, et déjà une petite avant-garde de bravi était allée s’embusquer dans la masure. Le pauvre vieillard, quoiqu’il sentît combien était périlleux le jeu qu’il allait, jouer, et que d’ailleurs il craignît de ne porter que le secours de Pise[2], ne voulut cependant pas manquer à sa parole : il sortit sous prétexte de prendre un peu l’air, et s’achemina en toute hâte vers le couvent pour donner au père Cristoforo l’avis qu’il lui avait promis. Peu après, les autres bravi se mirent en marche, et descendirent en se divisant, pour ne pas être remarqués comme troupe : le Griso vint ensuite, et il ne resta en arrière qu’une chaise à porteurs qui devait être portée à la masure plus avant dans la soirée, comme elle le fut en effet. Lorsqu’ils furent tous réunis dans ce lieu, le Griso envoya trois d’entre eux au cabaret du village, l’un avec mission de se placer sur la porte d’où il remarquerait ce qui pourrait se passer dans la rue et jugerait le moment où tous les habitants seraient rentrés chez eux ; les deux autres devant se tenir dedans occupés à jouer et à boire en amateurs, mais observant avec soin tout ce qui leur paraîtrait mériter attention. Lui-même, avec le gros de son monde, resta dans le lieu d’embuscade à attendre.

Le pauvre vieux trottait encore, les trois explorateurs arrivaient à leur poste, le soleil baissait, lorsque Renzo entra chez les femmes et leur dit : « Tonio et Gervaso m’attendent là dehors : je vais avec eux à l’auberge manger un morceau, et, lorsque l’Angélus sonnera, nous viendrons vous prendre. Allons, courage, Lucia. Tout dépend d’un moment. » Lucia soupira et répéta : « Courage, » d’une voix qui démentait le mot.

Lorsque Renzo et ses deux compagnons arrivèrent au cabaret, ils y trouvèrent l’individu déjà planté en sentinelle sur la porte où, le dos appuyé contre l’un des montants, les bras croisés sur la poitrine, il obstruait à moitié le passage, et ne cessait de regarder à droite et à gauche en faisant briller tour à tour le blanc et le noir de ses deux yeux d’épervier. Un béret plat de velours cramoisi, mis de travers, lui couvrait la moitié du toupet qui, se partageant sur un front basané, tournait de l’un et de l’autre côté sous les oreilles, et finissait en tresses arrêtées par un peigne derrière la tête. Il tenait soulevé d’une main un gros et pesant gourdin : quant à des armes, il n’en portait point, à proprement parler, d’apparentes ; mais, rien qu’à voir sa figure, un enfant même aurait jugé qu’il devait en avoir sous ses habits autant qu’il en pouvait tenir. Lorsque Renzo, qui passait le premier, se présenta pour entrer, cet homme, sans se déranger, le regarda fixement ; mais le jeune homme, soigneux d’éviter toute noise, comme font tous ceux qui ont une entreprise scabreuse à conduire, n’eut pas l’air de s’en apercevoir, ne dit pas même : « Rangez-vous un peu ; » et, rasant l’autre montant, il passa de biais, le côté en avant, par le vide que laissait cette cariatide. Ses deux compagnons furent obligés, pour entrer, de faire la même manœuvre. Lorsqu’ils furent dedans, ils virent les autres personnages dont ils avaient déjà entendu la voix, c’est-à-dire nos deux coquins qui, assis à un coin de la table, jouaient à la mora[3], en criant tous les deux à la fois (ici c’est le jeu qui le demande) et se versant a boire, tantôt l’un, tantôt l’autre, du vin d’une grande bouteille placée entre eux. Ceux-ci à leur tour fixèrent aussitôt leurs yeux sur la société qui survenait, et l’un d’eux notamment, tenant en l’air sa main droite avec trois gros doigts étalés, et ayant la bouche encore ouverte pour un grand six qui venait à l’instant même d’y faire son explosion, observa Renzo de la tête aux pieds, après quoi il cligna l’œil vers son camarade, et puis vers celui de la porte, lequel répondit par un léger mouvement de tête. Renzo, concevant du soupçon à la vue de ce manège dont il ne savait trop se rendre compte, regardait ses deux conviés, comme s’il eût voulu chercher sur leur figure l’interprétation de tous ces signes ; mais leur figure n’indiquait autre chose qu’un bon appétit. L’hôte le regardait lui-même en face, comme attendant ses ordres. Le jeune homme le fit venir avec lui dans une chambre voisine, et commanda le souper.

« Qui sont ces étrangers ? demanda-t-il ensuite à voix basse à son homme, quand celui-ci revint avec une nappe grossière sous le bras et une bouteille à La main.

— Je ne les connais pas, répondit l’hôte en déployant la nappe.

— Comment ! pas un ?

— Vous savez bien, répondit encore l’hôte en étendant de ses deux mains la nappe sur la table, que la première règle de notre métier est de ne pas nous enquérir des affaires des autres : à tel point que nos femmes mêmes ne sont pas curieuses. Nous serions frais vraiment, avec tant de gens qui vont et viennent : c’est toujours un port de mer ; quand les années sont raisonnables, s’entend. Mais pas de chagrin ; le bon temps reviendra. Tout ce qu’il nous faut, c’est que les chalands soient d’honnêtes gens : qui sont-ils ensuite, ou ne sont-ils pas, cela ne fait rien à l’affaire. Et je vais vous apporter un plat de polpette[4] dont vous n’avez jamais mangé les pareilles.

— Comment pouvez-vous savoir donc ? allait reprendre Renzo ; mais l’hôte, déjà en marche vers la cuisine, continua son chemin. Là, tandis qu’il prenait la casserole des polpette annoncées, vint à lui tout doucement ce bravo qui avait si attentivement examiné notre jeune homme, et il lui dit tout bas : Qui sont ces particuliers ?

— De braves gens du village, répondit l’hôte en renversant les polpette sur le plat.

— C’est bon cela ; mais comment s’appellent-ils ? Qui sont-ils ? reprit l’autre en insistant et d’une voix quelque peu impolie.

— L’un s’appelle Renzo, répondit l’hôte en parlant bas aussi. C’est un bon jeune homme, bien rangé, fileur de soie, qui sait bien son métier. L’autre est un paysan nommé Tonio ; bon vivant, toujours gai : c’est dommage qu’il ait peu d’espèces ; car il les dépenserait toutes ici. Le troisième est un imbécile qui mange toutefois volontiers quand on le régale. Permettez. »

Et faisant une pirouette, il passa entre le fourneau et le questionneur, et alla porter le plat à qui de droit. « Comment pouvez-vous savoir, dit Renzo reprenant sa demande quand il le vit reparaître ; comment pouvez-vous savoir que ce sont d’honnêtes gens, si vous ne les connaissez pas ?

— Les actions, mon cher ; c’est aux actions que l’on connaît l’homme. Ceux qui boivent le vin sans le critiquer, qui payent leur compte sans lésiner, qui ne se prennent pas de querelle avec les autres chalands, et, s’ils ont un coup de couteau à administrer à quelqu’un, vont l’attendre dehors et loin de l’auberge, en sorte que le pauvre hôtelier n’y soit pour rien, ceux-là sont les honnêtes gens. Pourtant, si l’on peut bien connaître son monde, comme nous nous connaissons nous quatre, ce n’en est que mieux. Mais d’où diable vous vient l’envie de savoir tant de choses, lorsque vous allez vous marier et que vous devez avoir bien d’autres idées en tête ? et tandis que vous avez devant vous ces polpette qui feraient ressusciter un mort ? » Et en disant ces mots, il s’en retourna à sa cuisine.

Notre auteur, en remarquant les manières différentes qu’avait cet aubergiste de satisfaire aux questions qui lui étaient adressées, dit que c’était un homme ainsi fait, qui dans tous ses propos faisait profession d’être fort ami des honnêtes gens en général, mais qui, dans la pratique, usait de beaucoup plus de complaisance pour ceux qui avaient la réputation ou la mine de coquins. Quel singulier caractère, n’est-ce pas ?

Le souper ne fut pas fort gai. Les deux conviés auraient voulu en goûter le charme tout à leur aise ; mais leur amphitryon, préoccupé de ce que le lecteur sait bien, ennuyé et même un peu inquiet de l’étrange contenance de ces inconnus, était fort impatient de partir. À cause d’eux, on ne parlait qu’à voix basse ; et c’étaient des propos sans suite, froids et dépourvus de saveur.

« Comme c’est drôle, Lâcha de but en blanc Gervaso, que Renzo veuille prendre femme et qu’il ait besoin… ! » Renzo lui fit une mine sévère. « Veux-tu te taire, animal ! » lui dit Tonio, accompagnant l’épithète d’un coup de coude. La conversation fut toujours plus froide jusqu’à la fin. Renzo, s’observant pour le boire comme pour le manger, eut soin de verser du vin aux deux témoins tout juste autant qu’il en fallait pour leur donner un peu de vivacité, sans leur troubler le cerveau. La nappe levée, et après que l’écot de tous eût été payé par celui qui avait le moins consommé, ils furent encore obligés tous les trois de passer devant ces fâcheuses figures, qui toutes se tournèrent vers Renzo, comme lorsqu’il était entré. Quand il eut fait quelques pas hors de l’auberge, il regarda derrière lui et vit que les deux hommes qu’il avait laissés assis dans la cuisine, le suivaient : il s’arrêta alors avec ses deux compagnons, comme pour dire : Voyons ce que ces gens me veulent. Mais les deux hommes, lorsqu’ils s’aperçurent qu’ils étaient observés, s’arrêtèrent aussi, se parlèrent à voix basse et retournèrent sur leurs pas. Si Renzo avait été assez près d’eux pour entendre leurs paroles, elles lui auraient paru fort étranges : « Ce serait pourtant bien glorieux, sans compter l’étrenne, disait l’un des bandits, si, en retournant au château, nous pouvions raconter que nous lui avons, en un tour de main, aplati les côtes, et cela de nous-mêmes, sans que le seigneur Griso fût là pour nous faire la leçon ! »

— Oui-dà ; et nous exposer à gâter l’affaire principale ! répondait l’autre. Tiens, vois ; il s’est aperçu de quelque chose ; il s’arrête à nous regarder. Ah ! s’il était plus tard ! Retournons-nous-en, pour ne pas donner de soupçons. Tu vois qu’il vient du monde de tous les côtés : laissons-les aller tous au poulailler. »

Il y avait, en effet, ce bourdonnement, ce bruit confus que l’on entend dans un village lorsque le soir arrive, et qui, peu de moments après, fait place au calme solennel de la nuit. Les femmes revenaient des champs portant leurs nourrissons sur leur cou, et menant par la main leurs enfants un peu plus grands, auxquels elles faisaient réciter leurs prières du soir. Les hommes retournaient avec leurs bêches et leurs pioches sur leurs épaules. À mesure que les portes des maisons s’ouvraient, on voyait briller, çà et là, les feux allumés pour le pauvre souper des familles. On entendait échanger dans la rue des saluts et quelques mots sur l’exiguïté de la récolte et la misère de l’année ; et, dominant toutes ces voix, résonnaient dans l’air les coups réglés de la cloche qui annonçaient la fin du jour. Lorsque Renzo vit que les deux indiscrets observateurs s’étaient retirés, il continua son chemin dans l’obscurité croissante, en faisant à voix basse un rappel, tantôt par un mot, tantôt par un autre, à chacun des deux frères. La nuit était close lorsqu’ils arrivèrent à la petite maison de Lucia.

Entre la première pensée d’une entreprise terrible et son exécution (a dit un barbare qui n’était pas sans génie), l’intervalle est un songe plein de fantômes et de frayeurs. Lucia était depuis plusieurs heures dans les angoisses d’un tel songe ; et Agnese, Agnese elle-même, l’auteur du conseil, était soucieuse et ne trouvait qu’avec peine des paroles pour donner du cœur à sa fille. Mais, au moment de se réveiller, c’est-à-dire au moment de commencer l’œuvre, l’âme se trouve toute changée. À la crainte et au courage qui s’y livraient un combat, succèdent une autre crainte et un autre courage ; l’entreprise se présente à l’esprit comme une nouvelle apparition ; quelquefois ce qui effrayait le plus d’abord semble tout à coup devenu facile ; quelquefois, au contraire, se montre grand et redoutable l’obstacle auquel on avait à peine prêté attention ; l’imagination recule troublée ; les membres semblent refuser d’obéir, et le cœur faillit aux promesses qu’il avait faites avec le plus d’assurance. Au faible coup que Renzo frappa à la porte, Lucia fut saisie d’une telle terreur qu’elle résolut dans ce moment de souffrir toute chose au monde, d’être pour toujours séparée de lui, plutôt que d’exécuter la détermination qui avait été prise ; mais quand il se fut montré et qu’il eut dit : « Me voici, allons ; » quand tous les autres se montrèrent prêts à se mettre en marche, comme pour une chose arrêtée et irrévocable, Lucia n’eut ni le temps ni la force d’élever des difficultés, et comme traînée, elle prit en tremblant un bras de sa mère, un bras de son fiancé, et marcha avec l’aventureuse compagnie.

En silence, dans les ténèbres, à pas mesurés, ils sortirent de la maison et prirent leur chemin hors du village. Il eût été plus court de traverser le village même ; car ainsi l’on allait droit à la maison de don Abbondio ; mais ils choisirent l’autre voie pour n’être pas vus. Passant par des sentiers à travers les jardins et les champs, ils arrivèrent près de cette maison, et là se divisèrent. Les deux fiancés restèrent cachés derrière le coin du bâtiment ; Agnese avec eux, mais un peu plus en avant, pour courir à temps vers Perpetua et s’en emparer ; Tonio et l’imbécile Gervaso, qui ne savait rien faire de lui-même et sans lequel rien ne se pouvait faire, se présentèrent hardiment à la porte et frappèrent.

« Qui est là à cette heure-ci ? cria une voix d’une fenêtre qui s’ouvrit en ce moment. C’était la voix de Perpetua. Il n’y a pas de malades, que je sache. Serait-il arrivé quelque malheur ?

— C’est moi, répondit Tonio, avec mon frère. Nous avons à parler à M. le curé.

— Est-ce une heure de chrétien que celle-ci ? dit brusquement Perpetua. Quelle discrétion ! Revenez demain.

— Écoutez : je reviendrai ou ne reviendrai pas ; il m’est rentré je ne sais quel argent, et je venais pour acquitter cette petite dette que vous savez ; j’avais ici vingt-cinq belles berlinghe toutes neuves ; mais si cela ne se peut, patience ; je sais comment les dépenser, et je reviendrai quand j’en aurai ramassé d’autres.

— Attendez, attendez, je vais revenir. Mais pourquoi choisir une telle heure ?

— Je les ai moi-même reçues il y a peu de temps ; et j’ai pensé, comme je viens de vous le dire, que si je les mets dormir avec moi cette nuit, je ne sais trop de quel avis je pourrai être demain matin. Cependant, si l’heure ne vous plaît pas, je n’ai rien à dire ; pour moi, me voici ; et si vous ne me voulez pas, je m’en vais.

— Non, non, attendez un moment ; je vais revenir avec la réponse. »

En disant ces mots, elle referma la fenêtre. Dans ce moment Agnese se détacha d’auprès des fiancés, et après avoir dit tout bas à Lucia : « Courage ; c’est l’affaire d’un moment ; c’est comme une dent qu’on se fait arracher ; » elle vint joindre les deux frères devant la porte, et se mit à jaser avec Tonio, de manière que Perpetua, venant ouvrir, pût croire qu’elle était arrivée là par hasard, et que Tonio l’avait retenue un moment.



  1. Pièces de monnaie. (N. du T.)
  2. Secours tardif ; c’est une locution usitée en Italie.
  3. C’est un jeu très-commun parmi le peuple en Italie, surtout parmi le peuple des cabarets. Deux hommes lancent simultanément leur poing en avant pour montrer un certain nombre de doigts, en même temps qu’ils prononcent avec force et par des éclats de voix un nombre quelconque qui doit se trouver dans certains rapports avec le nombre des doigts qui ont été montrés. (N. du T.)
  4. Espèce de rissoles. (N. du T.)