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Les Fiancés (Manzoni 1840)/15

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Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. 207-220).


CHAPITRE XV.


L’hôte, voyant que le jeu durait trop longtemps, s’était approché de Renzo ; et priant les autres avec bonne grâce de le laisser tranquille, il le secouait par un bras et tâchait de l’engager à s’aller coucher. Mais Renzo en revenait toujours au nom, au prénom, aux ordonnances et aux bons garçons. Cependant ces mots lit et dormir, répétés à son oreille, finirent par entrer dans sa tête. Ils lui firent sentir un peu plus distinctement le besoin de ce qu’ils signifiaient, et produisirent chez lui un mouvement lucide. Ce peu de raison qui lui revint lui fit en quelque façon comprendre que tout le reste avait disparu ; à peu près comme le dernier lampion qui brûle encore sur les châssis d’une illumination fait voir tous les autres éteints. Il prit courage, appuya ses mains ouvertes sur la table, essaya une fois, deux fois de se dresser, soupira, chancela ; à la troisième, soulevé par l’hôte, il fut debout. Celui-ci, toujours en le soutenant, le fit sortir d’entre le banc et la table ; et, prenant d’une main une lampe, il se servit de l’autre pour le conduire ou le traîner, le mieux qu’il put, vers la porte de l’escalier. Là Renzo, au bruit des adieux qu’on lui criait, se tourna rapidement ; et si son soutien n’eût été bien prompt à le retenir par un bras, son mouvement de conversion eût été une culbute. Il se tourna donc, et, du bras qui lui restait libre, il allait traçant et décrivant en l’air certains saluts, à la manière d’un nœud de Salomon.

« Allons-nous coucher, allons-nous coucher, » dit l’hôte en le traînant plus fort ; il lui fit enfiler la porte ; et, avec plus de peine encore, il le tira jusqu’en haut de ce petit escalier, et puis dans la chambre qu’il lui avait destinée. Renzo, en voyant le lit qui l’attendait, se réjouit ; il regarda tendrement l’hôte avec deux yeux qui tantôt brillaient plus que jamais et tantôt s’éclipsaient, comme deux mouches luisantes ; il chercha à se mettre en équilibre sur ses jambes, et tendit la main vers le visage de l’hôte, pour lui prendre la joue, en signe d’amitié et de reconnaissance ; mais il n’y put réussir. « Cher hôte ! parvient-il cependant à dire, je vois maintenant que tu es un brave homme ; voilà une bonne œuvre, celle de donner un lit à un bon garçon. Mais cette tracasserie pour le nom et le prénom, cela n’était pas d’un honnête homme. Par bonheur que j’ai aussi, moi, ma petite part de malice… »

L’hôte qui ne croyait pas que ce garçon pût encore si bien lier ses idées, l’hôte qui, par une longue expérience, savait combien les hommes, dans cet état, sont plus sujets que de coutume à changer d’avis, voulut profiter de cet éclair de raison pour faire une nouvelle tentative. « Mon cher enfant, dit-il d’une voix et avec des manières toutes gracieuses, je ne l’ai pas fait pour vous importuner ni pour savoir vos affaires. Que voulez-vous ? c’est la loi ; il nous faut aussi, nous autres, y obéir, autrement nous serions les premiers à en porter la peine. Il vaut mieux les contenter, et… De quoi s’agit-il après tout ? Belle chose ! dire deux mots. Non pas pour eux, mais pour me faire plaisir, à moi. Allons, ici entre nous, entre quatre yeux, faisons notre besogne ; dites-moi votre nom, et… et puis mettez-vous au lit avec le cœur en paix.

— Ah ! coquin ! s’écria Renzo : ah ! fripon ! tu me reviens encore avec cette infamie du nom, du prénom et de l’affaire ?

— Tais-toi, farceur, mets-toi au lit, » dit l’hôte.

Mais Renzo n’en continuait que de plus belle : « Je comprends, tu es de la ligue aussi, toi. Attends, attends, que je l’arrange. » Et tournant la tête vers l’escalier, il commençait à crier encore plus fort : « Amis, l’hôte est de la…

— Je l’ai dit pour rire, cria celui-ci sur le nez de Renzo, en le poussant vers le lit. Pour rire, n’as-tu pas vu que je le disais pour rire ?

— Ah ! pour rire ; à présent tu parles bien. Si tu l’as dit pour rire… Il y a véritablement de quoi rire, et il tomba de tout son poids sur le lit.

— Allons, déshabillez-vous vile, dit l’hôte, et au conseil il joignit l’aide ; car ce n’était pas de trop. Quand Renzo eut ôté sa casaque, ce qui ne se fit pas sans peine, l’hôte aussitôt s’en empara et porta les mains aux poches pour voir si la bourse y était. Il la trouva, et, pensant que le lendemain celui qu’il avait maintenant sous son toit aurait à faire ses comptes avec tout autre que lui, et que cette bourse tomberait probablement dans des mains, d’où un hôtelier ne saurait la faire sortir, il voulut essayer de régler au moins cette autre affaire.

— Vous êtes un bon garçon, un honnête homme, n’est-ce pas ? dit-il.

— Bon garçon, honnête homme, répondit Renzo, tout en faisant lutter ses doigts contre les boutons des vêtements qu’il n’avait pu encore ôter de dessus lui.

— Bien, répliqua l’hôte, payez donc maintenant notre petit compte, parce que demain j’ai à sortir pour certaines affaires.

— C’est juste, dit Renzo : je suis fin, mais honnête homme… Mais l’argent ? où aller trouver l’argent à présent ?

— Le voici, dit l’hôte, et, mettant en œuvre toute sa pratique du métier, toute sa patience, toute son adresse, il parvint à établir le compte de Renzo et à se payer.

— Donne-moi un coup de main pour finir de me déshabiller, notre hôte, dit Renzo. Je sens, vois-tu bien, que tu avais raison et que j’ai grand sommeil. »

L’hôte lui prêtait l’aide qu’il demandait ; il étendit même sur lui la couverture, et lui dit d’un ton assez brusque : « Bonne nuit ! » tandis que l’autre déjà ronflait. Puis, par cette espèce d’attrait qui quelquefois nous retient à considérer un objet de déplaisance à l’égal d’un objet d’amour, et qui peut-être n’est autre chose que le désir de connaître ce qui agit fortement sur notre âme, il s’arrêta un moment à contempler cet hôte si fâcheux pour lui, levant la lampe sur le visage de Renzo et, de sa main étendue, y rabattant la lumière, à peu près dans cette altitude où l’on représente Psyché, lorsqu’elle est à lorgner furtivement les formes de son époux inconnu. « Grand butor ! » dit-il en lui-même au pauvre jeune homme endormi ; « tu es bien allé chercher ce qui te pend à l’oreille. Demain ensuite tu me diras ce que tu y trouves de plaisir. Rustauds qui voulez courir le monde, sans savoir de quel côté le soleil se lève, pour vous mettre dans l’embarras, vous et votre prochain ! »

Cela dit ou pensé, il retira la lampe, se retourna, sortit de la chambre et ferma la porte à clef. Puis, du palier, il appela l’hôtesse, à laquelle il dit de laisser ses enfants sous la garde d’une servante et de descendre à la cuisine pour le remplacer. « Il faut que je sorte, ajouta-t-il, à cause d’un étranger venu ici je ne sais comment, pour mon malheur ; » et il lui raconta succinctement la désagréable aventure. Puis il lui dit encore : « Aie l’œil à tout ; et surtout prudence dans cette maudite journée. Nous avons là-bas un tas de garnements qui, avec le vin qu’ils boivent, et mal embouchés comme ils sont de leur nature, en disent de toutes les couleurs. En un mot, si quelque impertinent…

— Oh ! je ne suis pas une petite enfant, et je sais ce qui est à faire ; jusqu’à présent, je ne crois pas qu’on puisse dire…

— Bien, bien, et fais attention à ce qu’ils payent ; et quant à tous ces propos qu’ils tiennent sur le vicaire de provision, et le gouverneur, et Ferrer, et les décurions, et les nobles, et l’Espagne, et la France et autres semblables sottises, il faut faire semblant de ne pas entendre, parce que si on les contredit cela peut amener du mal dès le moment, et si on leur donne raison le mal peut s’ensuivre plus tard. D’ailleurs tu sais quelquefois ceux qui en disent le plus… suffit ; quand on entend certaines choses, on tourne la tête et on dit : J’y vais, comme si quelqu’un appelait d’un autre côté. Je ferai en sorte de revenir le plus tôt possible. »

Cela dit, il descendit avec elle dans la cuisine, jeta un coup d’œil tout autour de lui pour voir s’il n’était rien survenu de remarquable, détacha d’une cheville plantée dans le mur son chapeau et son manteau, prit un bâton dans un coin, renouvela d’un autre coup d’œil, à sa femme, les instructions qu’il lui avait données, et sortit. Mais, tout en faisant ces opérations, il avait repris en lui-même le fil de l’apostrophe commencée au lit du pauvre Renzo, et il la continuait en cheminant dans la rue.

« Têtu de montagnard ! » car, quelle qu’eût été la volonté de Renzo de tenir caché ce qu’il était, cette qualité se montrait d’elle-même dans son langage, son accent, son air et ses manières. « Une journée comme celle-ci, à force de politique, à force de prudence, j’en sortais net et sans encombre ; et il a fallu que tu m’arrivasses sur la fin, pour me casser les œufs dans le panier. Est-ce qu’il manque des hôtelleries à Milan, sans que tu vinsses tout juste tomber dans la mienne ? Si au moins tu étais venu seul ! j’aurais fermé les yeux pour ce soir, et demain je t’aurais fait entendre raison. Mais non, tu viens en compagnie, et en compagnie d’un chef de mouchards, pour mieux faire encore ! »

À chaque pas, l’hôte rencontrait des passants, les uns tout seuls, d’autres deux à deux, d’autres en troupe, qui parcouraient les rues en parlant bas entre eux. Il en était à ce point de sa muette allocution, lorsqu’il vit venir une patrouille de soldats, et, se rangeant pour les laisser passer, il les regarda du coin de l’œil. Puis il continua, toujours à part lui : « Les voilà, les correcteurs des fous. Et toi, sot animal, pour avoir vu un peu de peuple faire tapage, tu t’es fourré en tête que le monde allait changer ; et tu es parti de cette belle idée, pour te perdre et vouloir me perdre avec toi, ce qui n’est pas juste. Je faisais tout ce que je pouvais pour te sauver ; et toi, grosse bête, en échange, peu s’en est fallu que tu n’aies mis mon hôtellerie sens dessus dessous. C’est à toi maintenant à te tirer d’embarras ; pour ce qui me concerne, je m’en occupe. Comme si c’était par curiosité que je voulais savoir ton nom ! Eh ! que m’importe, à moi, que tu t’appelles Taddeo ou Bartolomeo ? Et cette plume, c’est un grand plaisir pour moi, n’est-ce pas, que de l’avoir en mains ? mais vous n’êtes pas les seuls, vous autres, à vouloir que les choses se fassent à votre convenance. Je le sais, parbleu ! tout comme vous, qu’il y a des ordonnances qui ne comptent pour rien. Belle nouvelle pour qu’un montagnard vienne nous l’apprendre ! Mais tu ne sais pas, toi, que les ordonnances contre les aubergistes comptent pour quelque chose. Tu prétends courir le monde et parler, et tu ne sais pas que, pour faire les choses comme il nous convient et pouvoir se rire des ordonnances, ce qu’il faut avant tout, c’est d’en parler avec grande réserve. Et pour un pauvre aubergiste qui serait de ton avis et ne demanderait pas le nom de ceux qui le gratifient de leur venue, sais-tu, grand imbécile, ce qu’il y a de gracieux ? sous peine pour qui que ce soit desdits aubergistes, cabaretiers et autres, comme dessus, de trois cents écus. Ils sont là qui couvent, n’est-ce pas, les trois cents écus ? Et pour en faire un si bon usage ! à appliquer deux tiers à la chambre royale, et le troisième à l’accusateur ou délateur ; ce gentil poupon ! Et en cas d’insolvabilité, cinq ans de galères, et plus forte peine, pécuniaire ou corporelle, au jugement de Son Excellence. Grand merci de tant de grâces. »

L’hôte, au moment où il se disait ces mots, mettait le pied sur le seuil du palais de justice.

Là, comme dans tous les autres bureaux, on était fort en affaires : partout on s’occupait à donner les ordres par lesquels on jugeait pouvoir le mieux se mettre en mesure pour le lendemain, écarter les prétextes de nouveaux troubles et en même temps intimider ceux qui auraient envie de les recommencer, assurer enfin la force dans les mains habituées à s’en servir. On augmenta le nombre des soldats près de la maison du vicaire ; les abords de la rue furent barrés avec des poutres, défendus par des retranchements formés de chariots renversés. On enjoignit à tous les boulangers de travailler sans relâche à faire du pain ; on expédia dans les lieux circonvoisins des courriers portant l’ordre d’envoyer des grains à la ville ; des nobles furent commis pour se trouver de bon matin à tous les fours, y veiller à la distribution du pain et contenir les inquiets par leur autorité en même temps qu’ils les calmeraient par de bonnes paroles. Mais pour donner, comme on dit, un coup sur le cercle et un coup sur le tonneau, et rendre par un peu de peur les conseils plus efficaces, on songea aussi à trouver le moyen de s’emparer de quelqu’un des séditieux. Ce soin regardait principalement le capitaine de justice ; et quant à celui-ci, chacun peut se figurer dans quelle disposition d’esprit il était pour les insurrections et les insurgés, avec une compresse d’eau vulnéraire sur l’un des organes de la profondeur métaphysique. Ses limiers étaient en campagne depuis le commencement du tumulte, et le soi-disant Ambrogio Fusella était, comme l’avait dit l’hôte, un chef de sbires déguisé, envoyé à la découverte pour prendre sur le fait quelqu’un à pouvoir reconnaître, le bien noter dans sa mémoire, le guetter, et mettre ensuite la main dessus, soit pendant la nuit, si elle était tout à fait calme, soit le lendemain. Cet homme, après avoir entendu quatre mots de ce certain sermon par lequel Renzo s’était signalé dans la rue, avait aussitôt jeté sur lui son dévolu, le jugeant un coupable bonhomme, tel absolument qu’il le lui fallait. Le trouvant ensuite tout à fait neuf dans le pays, il avait tenté un coup de maître qui eût été de le conduire tout chaud en prison, comme à l’auberge la plus sûre de la ville ; mais cela ne lui réussit point, comme vous l’avez vu. Il put cependant rapporter des renseignements certains sur son nom, son prénom et son pays, sans compter bien d’autres informations conjecturales ; de sorte que, lorsque l’hôte arriva pour dire ce qu’il savait de Renzo, on en savait déjà plus que lui. Il entra dans l’appartement accoutumé et fit sa déposition, en déclarant comment était venu loger chez lui un étranger qui n’avait jamais voulu dire son nom.

« Vous avez fait votre devoir en en informant la justice, dit un notaire aux causes criminelles, en posant sa plume ; mais déjà nous le savions.

— Le beau mystère ! pensa l’hôte ; c’est bien malin, en effet !

— Et nous savions aussi, continua le notaire, ce respectable nom.

— Diable ! pour le nom, par exemple, comment ont-ils fait ? pensa l’hôte cette fois.

— Mais vous, reprit l’autre d’un air sérieux, vous ne dites pas tout.

— Qu’ai-je à dire de plus ?

— Ah ! ah ! nous savons fort bien que cet homme a porté dans votre hôtellerie une certaine quantité de pain volé, et volé avec violence, par voie de pillage et de sédition.

— Un homme arrive avec un pain dans sa poche ; est-ce que je sais, moi, où il est allé les prendre ? Car je puis affirmer, comme à l’article de la mort, que je ne lui ai vu qu’un seul pain.

— C’est cela : toujours excuser, toujours défendre : à vous entendre, vous autres, ce sont tous d’honnêtes gens. Comment pouvez-vous prouver que ce pain était bien acquis ?

— Qu’ai-je à prouver, moi ? je n’y entre pour rien : je fais mon métier d’aubergiste.

— Vous ne pourrez cependant pas nier que cet homme, votre chaland, n’ait eu l’insolence de proférer des paroles injurieuses contre les ordonnances émanées de l’autorité, et ne se soit permis d’indécents quolibets sur les armes de Son Excellence.

— Permettez, monsieur : comment peut-il être mon chaland, tandis que je le vois pour la première fois ? C’est le diable, sauf votre respect, qui l’a envoyé chez moi ; et, si je le connaissais, Votre Seigneurie voit bien que je n’aurais pas eu besoin de lui demander son nom.

— Il n’en est pas moins vrai que, dans votre auberge, en votre présence, il a été tenu des discours incendiaires, qu’il y a eu des paroles insolentes, des propositions séditieuses, des murmures, des cris, des clameurs.

— Comment Votre Seigneurie veut-elle que je prête attention à toutes les sottises que peuvent dire tant de braillards qui parlent tous à la fois ? J’ai à veiller à mes affaires, pauvre homme que je suis. Et puis Votre Seigneurie n’ignore pas que celui qui est hardi de la langue est aussi, pour l’ordinaire, prompt de la main, et d’autant plus lorsque de telles gens sont en troupe, et…

— Oui, oui ; laissez-les faire et dire : demain, demain, vous verrez si leur arrogance ne sera pas tombée. Que croyez-vous donc ?

— Je ne crois rien.

— Que la canaille soit devenue maîtresse de Milan ?

— Non pas, certes.

— Vous verrez, vous verrez.

— Je comprends fort bien ; le roi sera toujours le roi ; mais qui aura eu des coups les gardera ; et il est tout simple qu’un pauvre père de famille n’ait pas envie d’être payé en cette monnaie. Vos Seigneuries ont la force ; c’est elles que la chose regarde.

— Avez-vous encore beaucoup de monde chez vous ?

— C’est tout plein.

— Et votre chaland, que fait-il ? continue-t-il à clabauder, à exciter les autres, à préparer du trouble pour demain ?

— Cet étranger, veut dire Votre Seigneurie : il est allé se coucher.

— Vous avez donc beaucoup de monde… Allons, prenez garde de le laisser échapper.

— Faut-il que je fasse le sbire ? pensa l’hôte ; mais il ne dit ni oui ni non.

— Retournez chez vous, et soyez prudent, reprit le notaire.

— Prudent, je l’ai toujours été. Votre Seigneurie peut dire si j’ai jamais donné de l’occupation à la justice.

— Et ne croyez pas que la justice ait perdu sa force.

— Moi ? Eh ! bon Dieu ! je ne crois rien. Je suis à mon métier d’aubergiste.

— La chanson ordinaire ; vous n’avez jamais rien autre à dire.

— Qu’ai-je à dire autre chose ? La vérité est une.

— C’est bon ; pour le moment, nous retenons ce que vous avez déposé. Si plus tard il y a lieu, vous fournirez plus en détail, à la justice, les renseignements qui pourront vous être demandés.

— Quels renseignements puis-je avoir à fournir ? Je ne sais rien ; à peine ai-je assez de tête pour veiller à mes affaires.

— Prenez garde de le laisser partir.

— J’espère que l’illustrissime seigneur capitaine saura que je suis venu, sans tarder, remplir mon devoir. Je baise les mains à Votre Seigneurie. »

Au point du jour, Renzo ronflait depuis environ sept heures, et le pauvre garçon était encore comme dans son premier sommeil, lorsque deux fortes secousses données à ses bras et une voix qui, du pied du lit, criait : « Lorenzo Tramaglino ! » interrompirent son repos. Il fit un mouvement, retira ses bras, ouvrit les yeux avec peine, et vit debout, aux pieds du lit, un homme vêtu de noir, et deux autres armés, l’un à droite, l’autre à gauche de son chevet. Surpris, mal éveillé, et la tête encore un peu prise de ce vin que vous savez, il resta comme un moment ébaubi ; et, croyant rêver, mais ne trouvant pas ce songe de son goût, il s’agitait pour se réveiller tout à fait.

« Ah ! vous avez enfin entendu, Lorenzo Tramaglino ! dit l’homme en manteau noir, ce même notaire du soir précédent. Allons, maintenant, levez-vous, et venez avec nous.

— Lorenzo Tramaglino ! dit Renzo Tramaglino. Qu’est-ce que cela signifie ? Que me voulez-vous ? Qui vous a dit mon nom ?

— Pas tant de paroles, et dépêchez-vous, dit l’un des sbires qui étaient à côté de lui, en le prenant de nouveau par le bras.

— Ohé ! qu’est-ce donc que cette violence ? cria Renzo en retirant son bras. L’hôte ! eh ! l’hôte !

— L’emportons-nous en chemise ? dit encore ce sbire, en se tournant vers le notaire.

— Vous l’avez entendu ? dit celui-ci à Renzo ; et c’est ce qui se fera, si vous ne vous levez sur-le-champ pour venir avec nous.

— Et pourquoi ? demanda Renzo.

— Le pourquoi, vous le saurez de M. le capitaine de justice.

— Moi, je suis un honnête homme ; je n’ai rien fait, et je m’étonne…

— Tant mieux pour vous, tant mieux. En deux mots, ainsi, vous en serez quitte, et vous pourrez aller à vos affaires.

— Laissez-moi m’en aller dès à présent, dit Renzo. Je n’ai rien à démêler avec la justice.

— Ah çà, finissons-en, dit l’un des sbires.

— L’emportons-nous tout de bon ? dit l’autre.

— Lorenzo Tramaglino ! dit le notaire.

— Comment savez-vous mon nom, mon cher monsieur ?

— Faites votre devoir, dit le notaire aux sbires ; et ceux-ci mirent aussitôt les mains sur Renzo pour le tirer hors du lit.

— Eh ! ne touchez pas la peau d’un honnête homme, sans quoi…! Je sais m’habiller tout seul.

— Habillez-vous donc tout de suite, dit le notaire.

— Je m’habille, répondit Renzo ; et il allait en effet ramassant çà et là ses vêtements épars sur le lit, comme les débris d’un naufrage sur la rive. Puis, tout en commençant à se les mettre, il poursuivit ainsi : Mais je ne veux pas aller chez le capitaine de justice. Je n’ai que faire avec lui. Puisqu’on me fait cet affront injustement, je veux être conduit chez Ferrer. Celui-là, je le connais ; je sais que c’est un brave homme, et il m’a des obligations.

— Oui, oui, mon enfant, vous serez conduit chez Ferrer, » répondit le notaire. En d’autres circonstances, il aurait ri de bon cœur d’une semblable demande ; mais ce n’était pas le moment de rire. Déjà, en venant, il avait vu, dans les rues, un certain mouvement dont on ne pouvait trop dire si c’était le reste d’une émeute incomplètement apaisée ou le commencement d’une autre ; des gens sortant de partout, s’accostant, marchant par bandes, formant des groupes : et maintenant, sans faire, ou du moins tâchant de ne faire semblant de rien, il prêtait l’oreille et croyait reconnaître que le bourdonnement des voix devenait plus fort. Il désirait donc dépêcher sa besogne ; mais il aurait aussi voulu n’emmener Renzo qu’avec des formes de bon accord et d’amitié ; car, si l’on en venait avec lui à une guerre ouverte, il pouvait être douteux qu’arrivés dans la rue, ils se trouvassent trois contre un. C’est pourquoi il faisait signe aux sbires d’user de patience et de ne pas aigrir le jeune homme, et, de son côté, il tâchait de l’amener par de bonnes paroles à ce qu’il voulait de lui. Au milieu de tout cela, le jeune homme, tandis que lentement, bien lentement, il s’habillait, recueillant de son mieux ses souvenirs sur les événements de la veille, devinait bien à peu près que les ordonnances et le nom et le prénom devaient être la cause de ce qui lui arrivait maintenant. Mais ce nom, d’où diable cet homme avait-il pu l’apprendre ? Et que s’était-il passé durant cette nuit pour que la justice eût pris cœur jusqu’à venir tout droit mettre la main sur l’un de ces bons enfants qui, la veille, avaient si bien voix au chapitre ? Gens qui pourtant ne devaient pas être endormis ; car Renzo s’apercevait aussi d’une sourde rumeur qui allait croissant dans la rue. Regardant ensuite la figure du notaire, il y remarquait une hésitation que celui-ci s’efforçait en vain de cacher. Sur le tout, pour éclaircir ses conjectures et découvrir du pays devant lui, comme aussi pour gagner du temps, et même pour tenter un coup, il dit : « Je vois bien ce qui est l’origine de tout ceci : c’est à cause du nom et du prénom. Hier au soir, à dire vrai, j’étais un peu en goguettes : ces aubergistes ont quelquefois de certains vins qui sont traîtres ; et quelquefois, comme on sait, quand le vin est avalé, c’est lui qui parle. Mais, s’il ne s’agit que de cela, je suis prêt maintenant à vous satisfaire. Et puis, d’ailleurs, vous le savez, mon nom. Qui diable vous l’a dit ?

— Bien, mon garçon, bien ! répondit le notaire tout affable : je vois que vous avez du bon sens ; et je vous déclare, moi qui suis du métier, que vous êtes plus adroit que tant d’autres. C’est la meilleure manière d’en sortir vite et bien ; avec d’aussi bonnes dispositions, en deux mots vous allez être expédié et mis en liberté. Mais, quant à moi, voyez-vous, mon enfant, j’ai les mains liées ; je ne puis vous relâcher ici, comme je le voudrais. Allons, dépêchez-vous, et venez sans crainte. Quand ils verront qui vous êtes… et d’ailleurs je dirai… Bref, laissez-moi faire, et seulement dépêchez-vous, mon enfant.

— Ah ! vous ne pouvez pas : je comprends, dit Renzo ; et il continuait de s’habiller, en repoussant de ses gestes les sbires, lorsque ceux-ci faisaient mine de lui mettre les mains sur le corps pour le faire aller plus vite.

— Passerons-nous par la place du Duomo ? demanda-t-il ensuite au notaire.

— Par où vous voudrez ; par le chemin le plus court, pour vous laisser plus tôt libre, » dit celui-ci, en enrageant en lui-même d’être obligé de laisser tomber à terre cette demande mystérieuse de Renzo, qui pouvait devenir le thème de cent interrogations. « Ce que c’est que d’avoir du guignon ! pensait-il. Là : il me tombe dans les mains un homme qui, cela se voit tout d’abord, ne demanderait pas mieux que d’en dégoiser ; et, pour peu que l’on eût de temps à soi, rien de si aisé, sans que la corde s’en mêlât, que de lui faire dire, comme ça, extra formam, académiquement, dans le cours d’une conversation amicale, tout ce qu’on voudrait savoir ; un homme à mener en prison tout examiné, sans qu’il s’en fût aperçu : et il faut qu’un homme de cette espèce m’arrive tout juste dans un moment où l’on est si inquiet et si pressé. Eh ! nous ne l’échappons pas, poursuivit-il en lui-même, prêtant l’oreille et penchant la tête en arrière, il faut en passer par là, et nous risquons d’avoir une journée pire que celle d’hier. » Ce qui lui donna lieu de penser ainsi, fut un bruit extraordinaire qui se fit entendre dans la rue, et il ne put s’empêcher d’ouvrir la croisée pour jeter là-bas un coup d’œil. Il vit que c’était un groupe d’habitants qui, ayant reçu d’une patrouille l’ordre de se disperser, avaient d’abord répondu par de mauvais propos, et se séparaient pourtant enfin, mais en continuant de murmurer ; et, ce qui parut au notaire un signe mortel, c’est que les soldats étaient pleins de politesse. Il referma la croisée, et fut un moment à se demander s’il mènerait l’entreprise à bout, ou s’il ne devrait pas laisser Renzo sous la garde des deux sbires, et courir lui-même chez le capitaine de justice pour rendre compte de ce qui se passait. « Mais, pensa-t-il aussitôt, on me dira que je suis un homme de peu de cœur, un poltron, et que je devais exécuter mes ordres. Nous sommes en danse ; il faut danser. Maudite soit l’émeute, et maudit le métier ! »

Renzo était enfin debout, ses deux satellites à ses côtés. Le notaire fit signe à ceux-ci de ne pas trop le violenter, et lui dit à lui-même : « Allons, mon enfant, dépêchez-vous. »

Renzo, de son côté, entendait, voyait et pensait. Il était entièrement habillé, à l’exception de sa casaque, qu’il tenait d’une main, fouillant de l’autre dans les poches. « Ohé ! dit-il, en regardant le notaire d’un air très-significatif : il y avait ici de l’argent et une lettre. Mon cher monsieur !

— On vous remettra le tout exactement, dit le notaire, aussitôt ces petites formalités remplies. Allons, marchons.

— Non, non, non, dit Renzo en secouant la tête ; ça ne fait pas mon affaire : je veux ce qui est à moi, mon cher monsieur. Je rendrai compte de mes actions ; mais je veux ce qui est à moi.

— Je veux vous montrer que j’ai confiance en vous : tenez, et faites vite, » dit le notaire en tirant de sa poche et remettant, avec un soupir, à Renzo, les objets séquestrés. Celui-ci, en les faisant rentrer à leur place, murmurait entre ses dents : « À distance, s’il vous plaît. Vous vivez tant avec les voleurs que vous avez un peu appris leur métier. » Les sbires n’y tenaient plus ; mais le notaire les contenait de l’œil, et, en attendant, il disait en lui-même : « Si une fois tu arrives à mettre le pied en dedans de ce guichet, tu me la payeras, et avec usure, je t’en réponds. »

Pendant que Renzo mettait sa casaque et prenait son chapeau, le notaire fit signe à l’un des sbires de passer devant dans l’escalier ; il fit marcher après celui-là le prisonnier, puis l’autre camarade ; et enfin il se met lui-même à la suite. Arrivés tous dans la cuisine, et pendant que Renzo dit : « Et ce bienheureux hôte, où s’est-il fourré ? » le notaire fait un autre signe aux sbires, qui saisissent l’un la main droite, l’autre la main gauche du jeune homme, et vite vite lui lient les poings avec certains instruments qui, par cette hypocrite figure de rhétorique dite euphémisme, sont appelés manchettes. Ils consistaient (nous regrettons d’avoir à descendre dans ces détails peu dignes de la gravité de l’histoire, mais la clarté du récit l’exige), ils consistaient en une petite corde un peu plus longue que le tour d’un poignet ordinaire, et aux deux bouts de laquelle se trouvaient deux petits morceaux de bois faisant l’office de garrots. La corde embrassait le poignet du patient ; les morceaux de bois, passés entre le troisième et le quatrième doigt de celui qui le tenait, restaient renfermés dans la main de celui-ci, de manière qu’en les tournant il serrait le lien à volonté, ce qui lui donnait le moyen, non-seulement d’assurer sa capture, mais aussi de martyriser un captif récalcitrant ; et, à cette fin, la corde avait plusieurs nœuds.

Renzo se débat, crie : « Quelle trahison est ceci ? À un honnête homme !… » Mais le notaire qui, pour chaque fait un peu fâcheux, avait de bonnes paroles toutes prêtes, lui dit : « Prenez patience, ils font leur devoir. Que voulez-vous ? ce sont toutes formalités ; et nous ne pouvons nous-mêmes traiter les gens comme le voudrait notre cœur. Si nous ne faisions ce qui nous est ordonné, nous serions frais, nous autres ; plus mal que vous. Prenez patience. »

Pendant qu’il parlait, les deux hommes chargés d’opérer donnèrent un tour aux petits garrots. Renzo s’apaisa comme un cheval revêche qui sent sa lèvre serrée dans les morailles, et s’écria : « Patience !

— Bravo ! mon enfant, dit le notaire, c’est la vraie manière d’en venir à bien. Que voulez-vous ? c’est un ennui ; je le sens comme vous ; mais, en vous conduisant comme il faut, en un moment vous serez quitte. Et puisque je vous vois si bien disposé, porté d’inclination comme je suis moi-même à vous aider, je veux vous donner encore un autre avis, pour votre bien. Croyez ce que je vous dis, moi qui ai la pratique de ces sortes de choses : allez tout droit votre chemin, sans regarder de côté et d’autre, sans vous faire remarquer : de cette manière personne ne fait attention à vous, personne ne s’aperçoit de rien ; et votre honneur est sain et sauf. Dans une heure, vous allez être libre : il y a tant à faire, qu’ils seront pressés eux-mêmes de vous expédier : et d’ailleurs je parlerai… Vous irez à vos affaires, et personne ne saura que vous avez été dans les mains de la justice. Et vous autres, continua-t-il en se tournant d’un air sévère vers les sbires, prenez bien garde de lui faire mal ; car je le protège : vous avez votre devoir à faire ; mais rappelez-vous que c’est un brave homme, un jeune homme de condition honnête, qui, dans peu, sera en liberté, et qu’il doit tenir à son honneur. Marchez de manière que personne ne s’aperçoive de rien ; comme trois honnêtes gens qui sont à la promenade. » Et d’un ton impératif, avec un sourcil menaçant, il conclut par ces mots : « Vous m’entendez ? » Puis, se tournant vers Renzo, avec le sourcil lisse et calme, et une figure redevenue subitement riante, qui semblait dire : Oh ! nous sommes amis, nous deux ! il lui dit de nouveau à demi-voix : « Prudence ; suivez mon conseil ; marchez tranquille et recueilli ; fiez-vous à qui vous veut du bien : allons. » Et le convoi se mit en marche.

De toutes ces belles paroles cependant, Renzo n’en crut pas une ; ni que le notaire eût pour lui plus d’affection que pour les sbires, ni qu’il prît tant à cœur sa réputation, ni qu’il eût la moindre intention de l’aider : il comprit fort bien que cet honnête homme, craignant qu’il ne se présentât dans la rue quelque occasion pour son prisonnier de s’échapper de ses mains, mettait en avant toutes ces belles raisons pour le détourner de chercher à la voir et d’en profiter ; de sorte que toutes ces exhortations ne servirent qu’à le confirmer dans le dessein que déjà il avait en tête : celui de faire tout le contraire.

Que de là on n’aille pas conclure que le notaire était, dans l’art de la ruse, novice et sans expérience ; car on serait dans l’erreur. Il y était, au contraire, un des plus habiles, dit notre historien qui paraît avoir été de ses amis : mais, dans ce moment, il avait l’âme agitée. De sang-froid, je vous réponds qu’il se serait grandement moqué de celui qui, pour engager quelqu’un à faire une chose suspecte en elle-même, la lui aurait suggérée, l’aurait voulu inculquer dans son esprit, et cela sous ce misérable semblant de lui donner, en ami, un conseil désintéressé. Mais les hommes, lorsqu’ils sont inquiets et agités, et qu’ils voient ce qu’une personne pourrait faire, ont tous une tendance à le lui demander instamment, à plusieurs reprises et sous toutes sortes de prétextes ; et ceux qui pratiquent la ruse, lorsqu’ils sont dans une situation semblable, subissent eux-mêmes en ceci la commune loi. De là vient qu’en de telles circonstances ils font le plus souvent une si triste figure. Ces inventions si heureuses, ces malices si adroitement combinées, par lesquelles ils sont habitués à vaincre, qui sont devenues pour eux comme une seconde nature, et qui, mises en œuvre opportunément, conduites avec le calme d’esprit, avec la sérénité de jugement nécessaire, portent leur coup avec tant de perfection et de secret, qui même, lorsqu’elles sont connues après le succès, obtiennent des applaudissements universels, ces mêmes inventions, ces mêmes malices, dans un moment de presse et de crise, ne sont plus employées par ces pauvres gens qu’avec précipitation, à l’étourdie, sans formes et sans grâce ; de sorte qu’à les voir s’ingénier et se démener de cette façon, on se sent pris tout à la fois d’envie de rire et de pitié ; et celui qu’alors ils prétendent duper, bien qu’il n’ait pas leur finesse, découvre parfaitement tout leur jeu et retire de leurs artifices des lumières dont il fait son profit contre eux-mêmes. C’est pourquoi l’on ne peut trop recommander à ceux qui font profession de la ruse, de garder toujours leur sang-froid, ou d’être toujours les plus forts, ce qui est le plus sûr.

Renzo commença donc, dès qu’ils furent dans la rue, à porter ses regards çà et là, à montrer sa personne à droite et à gauche, à prêter l’oreille. Il n’y avait pourtant pas extraordinairement de monde ; et, quoiqu’on pût lire sans peine sur la figure de plus d’un passant je ne sais quoi de séditieux, chacun cependant faisait droit son chemin, et la sédition proprement dite n’existait pas.

« Prudence, prudence ! lui murmurait le notaire derrière le dos : votre honneur, mon enfant ; l’honneur. » Mais, lorsque Renzo, arrêtant toute son attention sur trois individus qui venaient la figure animée, entendit qu’ils parlaient d’un four, de farine cachée, de justice, il se mit à leur faire des signes de tous les traits de son visage, et à tousser de cette certaine manière qui indique tout autre chose qu’un rhume. Ceux-ci regardèrent plus attentivement le convoi, et s’arrêtent ; avec eux s’en arrêtent d’autres qui arrivaient ; d’autres qui avaient déjà passé, revenaient sur leurs pas au bourdonnement qu’ils entendaient, et faisaient queue.

« Prenez garde, mon enfant ; prudence : vous n’en seriez que plus mal, voyez-vous ; ne gâtez pas votre affaire ; l’honneur, la réputation, » continuait à lui dire tout bas le notaire. Renzo n’en faisait que pire. Les sbires, après s’être consultés de l’œil, croyant bien faire (tout homme est sujet à erreur), donnèrent un tour de manchettes.

« Aïe ! aïe ! aïe ! » crie le patient. À ce cri, on s’attroupe autour de lui ; on arrive de tous les côtés de la rue : le convoi se trouve arrêté. « C’est un mauvais sujet, disait à demi-voix le notaire à ceux qui déjà étaient sur lui : c’est un voleur pris sur le fait. Retirez-vous, laissez passer la justice. » Mais Renzo, voyant le moment propice, voyant les sbires changer de couleur, se dit : « Si je ne m’aide moi-même actuellement, mon mal sera de ma faute. » Et aussitôt il éleva la voix : « Braves gens ! on me mène en prison parce que hier j’ai crié : Pain et justice ! Je n’ai point fait de mal ; je suis honnête homme. Venez à mon aide, ne m’abandonnez pas, braves gens ! »

Un murmure favorable, des voix plus distinctes de protection s’élevèrent en réponse : les sbires ordonnent d’abord, puis ils demandent, puis ils prient ceux qui sont le plus près d’eux qu’on s’en aille et qu’on fasse place : tout au contraire, on les presse, on les serre de plus en plus. Voyant alors comme cela tourne à mal, ils laissent aller les manchettes et ne songent plus qu’à se perdre dans la foule, pour en sortir sans être remarqués. Le notaire désirait ardemment en faire de même ; mais la chose était difficile, à cause de son manteau noir. Le pauvre homme, pâle et tremblant, cherchait à se faire petit, se pliait en deux pour s’esquiver ; mais il ne pouvait lever les yeux sans en voir vingt arrêtés sur lui. Il cherchait tous les moyens de paraître un étranger, qui, passant là par hasard, s’était vu pris dans la foule, comme un brin de paille dans la glace : et, se trouvant face à face avec un homme qui le regardait fixement en fronçant le sourcil plus que les autres, il composa sa figure pour un sourire, et lui dit d’un air niais, qu’au besoin il savait prendre : « Qu’est-ce qu’il y a donc ?

— Ouf ! vilain corbeau ! répondit l’homme. — Vilain corbeau ! vilain corbeau ! » répétèrent toutes les voix à l’entour. Aux cris se joignirent les poussées ; si bien, qu’en peu de temps, partie avec ses propres jambes, partie avec les coudes des autres, il obtint ce que, dans ce moment, il avait le plus à cœur, d’être hors de cette périlleuse cohue.