Mozilla.svg

Les Fiancés (Manzoni 1840)/18

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. 249-261).


CHAPITRE XVIII.


Ce même jour, 13 novembre, un exprès arrive chez M. le podestat de Lecco, et lui présente une dépêche de M. le capitaine de justice, contenant l’ordre de faire toutes les recherches possibles et les mieux combinées pour découvrir si un certain jeune homme nommé Lorenzo Tramaglino, fileur de soie, évadé des mains prædicti egregii domini capitanei[1], serait retourné palam vel clam[2], dans son pays, lequel n’est pas précisément connu, verum in territorio Leuci[3]. Quod si compertum fuerit sic esse[4], ledit seigneur podestat devra chercher, quantâ maximâ diligentiâ fieri potest[5], à s’assurer de sa personne ; et, après l’avoir fait lier comme il convient, videlicet[6] avec de bonnes menottes, vu l’insuffisance éprouvée des manchettes pour l’individu susnommé, il le fera conduire dans les prisons et l’y retiendra sous bonne garde, pour le remettre aux mains de ceux qu’on enverra le prendre ; et qu’il soit retourné ou non, accedatis ad domum prædicti Laurentii Tramalinii ; et, factâ debitâ diligentiâ, quidquid ad rem repertum fuerit auferatis ; et informationes de illius pravâ qualitate, vitâ et complicibus somatis[7] ; et de tout ce qui aura été dit et fait, trouvé ou non trouvé, pris et laissé, diligenter referatis[8]. M. le podestat, après s’être assuré, par tous les moyens en son pouvoir, que l’individu mentionné n’était pas retourné dans son pays, fait appeler le consul du village et se fait mener par lui à la maison indiquée, accompagné d’un notaire et avec une grande suite de sbires. La maison est fermée ; celui qui a les clefs est absent ou ne se laisse pas trouver. On enfonce la porte, on cherche avec tout le soin convenable, c’est-à-dire que l’on procède comme dans une ville prise d’assaut. Le bruit de cette expédition se répand immédiatement dans toute la contrée ; il arrive aux oreilles du père Cristoforo, lequel, surpris non moins qu’affligé, questionne de toutes parts pour se procurer des éclaircissements sur la cause d’un événement si imprévu ; mais il ne recueille que des conjectures en l’air, et il écrit aussitôt au père Bonaventure, de qui il espère recevoir des renseignements plus précis. Cependant les parents et les amis de Renzo sont cités pour déposer sur ce qu’ils peuvent connaître de ses mauvaises qualités. S’appeler Tramaglino est un malheur, une honte, un délit : le pays est sens dessus dessous. Peu à peu on en vient à savoir que Renzo s’est sauvé des mains de la justice au beau milieu de Milan, et qu’ensuite il a disparu. Le bruit court qu’il a fait quelque chose de très-fort ; mais ce qu’il a fait, on ne sait le dire, ou on le raconte de cent façons. Plus c’est fort, moins on y croit dans le pays, où Renzo est connu pour un honnête jeune homme : la plupart présument et vont se disant à l’oreille l’un à l’autre que c’est une machination ourdie par ce mauvais et trop puissant seigneur don Rodrigo, pour perdre son pauvre rival. Tant il est vrai qu’en jugeant par induction et sans connaître les faits autant que c’est nécessaire, on fait quelquefois grand tort, même aux méchants.

Mais nous, les faits à la main, comme on dit, nous pouvons affirmer que, si cet honnête homme n’avait point pris part au malheur de Renzo, il en ressentit autant de plaisir que si c’eût été son propre ouvrage, et s’en félicita d’un ton de triomphe avec ses affidés, surtout avec le comte Attilio. Celui-ci, selon son premier dessein, aurait déjà dû être de retour à Milan ; mais, à la nouvelle du tumulte ou de ces promenades de la canaille en toute autre attitude que de recevoir des coups de bâton, il avait jugé à propos de prolonger son séjour à la campagne jusqu’au retour du calme ; d’autant plus qu’ayant offensé bien du monde, il avait quelque raison de craindre que parmi tant de gens dont l’impuissance était la seule cause du repos où ils se tenaient, il s’en trouvât quelqu’un qui s’enhardît par les circonstances et jugeât le moment favorable pour les venger tous à la fois. Ce retard ne fut pas de longue durée ; l’ordre venu de Milan pour les poursuites à exercer contre Renzo montrait déjà que les choses avaient repris leur cours ordinaire ; et presque dans le même moment on en eut la certitude. Le comte Attilio partit immédiatement, exhortant son cousin à persister dans son entreprise, à la mener à son terme, et lui promettant, de son côté, de mettre sur-le-champ la main à l’œuvre pour le débarrasser du moine, grande affaire dans laquelle l’heureux incident relatif à son malotru de rival devait admirablement le servir. Attilio venait à peine de partir lorsque le Griso revint de Monza sain et sauf, et rapporta à son maître ce qu’il avait pu apprendre : que Lucia avait trouvé refuge dans tel monastère, sous la protection de telle dame ; et qu’elle se tenait constamment cachée, comme si elle était elle-même religieuse, ne mettant jamais le pied hors la porte, et assistant aux offices de l’église par une petite fenêtre grillée, ce qui déplaisait à bien des gens qui, ayant entendu murmurer quelque chose de ses aventures et faire de sa figure un grand éloge, auraient voulu voir par eux-mêmes ce qui en était.

Ce récit fait à don Rodrigo lui mit le diable au corps, ou, pour mieux dire, rendit plus méchant encore celui qui déjà y habitait. Les circonstances les plus favorables semblaient se réunir pour flatter son espoir et ajoutaient toujours plus à l’ardeur de sa passion, c’est-à-dire à ce mélange de point d’honneur, de rage et d’infâme caprice dont sa passion était composée. Renzo, en effet, était absent, expulsé, banni, de telle sorte que tout devenait permis contre lui, et que sa fiancée elle-même pouvait en quelque façon être considérée comme propriété d’un rebelle. Le seul homme au monde qui aurait eu la volonté comme le pouvoir de prendre parti pour elle et de faire assez de bruit pour être entendu de loin et de personnes haut placées, cet enragé de moine allait probablement sous peu être mis, lui aussi, hors d’état de nuire. Et voilà qu’un nouvel obstacle venait, non pas seulement contre-balancer tous ces avantages, mais les rendre, on peut dire, inutiles. Un monastère de Monza, quand même il ne s’y serait pas trouvé une princesse, était un os trop dur pour les dents de don Rodrigo ; et, dans quelque sens qu’il tournât en son imagination autour de cet asile, il ne trouvait aucun moyen, soit par force, soit par surprise, d’y pénétrer. Il fut presque sur le point d’abandonner une œuvre si fatalement contrariée, et de s’en aller à Milan, prenant même le chemin le plus long pour éviter de passer par Monza ; puis, à Milan, se jeter dans les divertissements au milieu de ses amis, afin de chasser par des pensées toutes de joie cette pensée devenue désormais toute de peine et de tourment. Mais, mais, mais, tout beau quant à ces amis. Au lieu d’une distraction, il pouvait s’attendre à trouver auprès d’eux de nouveaux déplaisirs, car sûrement Attilio aurait alors déjà pris la trompette et mis tout ce monde-là dans l’attente. De tous côtés on lui demanderait des nouvelles de la montagnarde ; il faudrait répondre. Il avait voulu, il avait tenté ; qu’avait-il obtenu ? Il s’était proposé un succès, un succès d’un genre un peu bas, il est vrai ; mais enfin on ne peut pas toujours bien régler ses caprices ; l’essentiel est de les satisfaire ; et comment en sortait-il, de cette affaire qui lui tenait tant à cœur ? Comment ? En se déclarant vaincu par un manant et un moine. Ouh ! Et lorsque, par un bonheur inespéré, il se voyait délivré de l’un, et, par l’habileté d’un ami, débarrassé de l’autre, sans qu’il y eût pris, bon à rien qu’il était, la moindre peine, il ne savait pas profiter de la circonstance et renonçait lâchement à son entreprise. Il y avait là plus qu’il n’en fallait pour ne plus oser lever les yeux devant un galant homme ou se voir obligé d’avoir sans cesse l’épée à la main. Et puis, comment revenir dans ce château, comment demeurer dans ce pays où, sans parler des souvenirs cuisants et perpétuels de sa passion, il porterait avec lui la tache d’un coup manqué, où tout à la fois serait accrue pour lui la haine publique, et diminuée l’idée que l’on avait de sa puissance ? où, sur la figure de chaque vilain, au milieu même des révérences qu’on lui ferait, il pourrait lire cette amère apostrophe : Tu l’as avalée, j’en suis ravi. La voie de l’iniquité, dit ici notre manuscrit, est large ; mais cela ne veut pas dire qu’elle soit commode : elle a sa part d’embarras et de pas scabreux ; ennuis et fatigue s’y font sentir, quoiqu’elle aille en pente.

Don Rodrigo, qui ne voulait ni quitter cette voie, ni reculer, ni s’arrêter, et qui de lui-même ne pouvait avancer, songeait bien à un moyen par lequel il le pourrait : et c’était de réclamer l’assistance d’un personnage dont les mains arrivaient souvent là où n’arrivait pas la vue des autres ; un homme ou un démon pour qui la difficulté des entreprises était souvent l’aiguillon qui le déterminait à s’en charger. Mais ce parti avait aussi ses inconvénients et ses risques, d’autant plus graves qu’on pouvait moins les calculer à l’avance ; car il était impossible de prévoir jusqu’où l’on irait, une fois embarqué avec cet homme, puissant auxiliaire sans doute, mais conducteur non moins absolu et dangereux.

Ces pensées tinrent pendant plusieurs jours don Rodrigo dans une indécision des plus pénibles. Il reçut dans ces entrefaites une lettre du comte Attilio qui l’informait que l’affaire était en bon train. Peu après l’éclair éclata le tonnerre ; c’est-à-dire qu’un beau matin on apprit que le père Cristoforo était parti de Pescarenico. Ce succès si complet et si prompt, la satire d’Attilio qui prêchait à son cousin le courage et le menaçait de grandes railleries s’il en manquait, tout cela fit incliner toujours plus celui-ci vers le parti hasardeux. Ce qui acheva de le déterminer fut l’avis inattendu qu’Agnese était retournée chez elle ; c’était un obstacle de moins près de Lucia. Rendons compte de ces deux événements, en commençant par le dernier.

Les deux pauvres femmes s’étaient à peine arrangées dans leur asile, que la nouvelle se répandit à Monza, et par conséquent dans le monastère, des grands désordres qui avaient eu lieu à Milan ; et à la suite de la nouvelle principale, vinrent une foule de détails qui grossissaient et variaient à chaque minute. La tourière qui, de son logement, pouvait avoir une oreille vers la rue et l’autre vers le monastère, recueillait des ouï-dire par-ci, des ouï-dire par-là, et en faisait part à ses hôtes. « Deux, six, huit, quatre, sept ont été mis en prison : ils seront pendus, partie devant le four des béquilles, partie au bout de la rue où se trouve la maison du vicaire de provision… Eh ! eh ! écoutez ceci ! il s’en est sauvé un qui est de Lecco ou de ces contrées-là. Je ne sais pas son nom ; mais il doit venir quelqu’un qui me le dira ; nous verrons si vous le connaissez. »

Cette annonce, jointe à la circonstance que Renzo avait dû arriver à Milan précisément dans le jour fatal, donna quelque inquiétude aux femmes, et surtout à Lucia ; mais figurez-vous ce que ce fut lorsque la tourière vint leur dire : « Il est bien effectivement de votre pays, celui qui a pris le large pour ne pas être pendu ; c’est un fileur de soie qui s’appelle Tramaglino. Le connaissez-vous ? »

Lucia, qui était assise, cousant je ne sais quoi, laissa échapper l’ouvrage de ses mains ; elle pâlit et changea tellement de visage que la tourière n’eût pas manqué de s’en apercevoir, si elle eût été plus rapprochée. Mais elle était debout sur la porte avec Agnese qui, troublée aussi, mais pas au même point, put ne pas perdre contenance ; et, pour répondre quelque chose, elle dit que dans un petit pays tout le monde se connaît et qu’elle connaissait en effet Tramaglino, mais qu’elle avait peine à croire que pareille chose lut arrivée, parce que c’était un jeune homme fort paisible. Elle demanda ensuite s’il était bien sûr qu’il se fût sauvé, et en quel endroit.

« Qu’il se soit sauvé, tout le monde le dit. Où ? c’est ce qu’on ne sait point. Il peut se faire encore qu’on le rattrape, comme il peut se faire aussi qu’il soit en sûreté. Mais, si on lui met la main dessus, votre jeune homme paisible… »

Ici, par bonheur, la tourière fut appelée ailleurs et s’en fut. Il n’est pas besoin de dire dans quel état restèrent la mère et la fille. La pauvre femme et sa jeune compagne désolée eurent plusieurs jours à passer dans cette cruelle incertitude, s’épuisant en conjectures sur le comment, sur le pourquoi, sur les conséquences d’un événement si douloureux, commentant, chacune à part soi, ou à demi-voix entre elles, lorsqu’elles le pouvaient, ces terribles paroles.

Enfin, un jeudi, un homme vint au couvent demander Agnese. C’était un chasse-marée de Pescarenico qui allait à Milan, comme d’usage, vendre son poisson ; et le bon père Cristoforo l’avait prié d’avoir la complaisance, en passant à Monza, de pousser jusqu’au couvent, de faire ses compliments aux deux femmes, de leur raconter ce qu’il savait sur la triste aventure de Renzo, de leur recommander la patience et la confiance en Dieu ; de leur dire que, pour lui, pauvre religieux, il ne les oublierait certainement pas, et guetterait l’occasion où il pourrait leur prêter son aide ; qu’en attendant il ne manquerait pas, chaque semaine, de leur faire parvenir de ses nouvelles par le même moyen que cette fois ou de quelque autre manière. Relativement à Renzo, le messager ne put leur apprendre rien de nouveau ni de certain, si ce n’est la visite faite dans sa maison et les recherches opérées pour le saisir ; mais il ajoutait qu’elles avaient toutes été vaines, et qu’on savait positivement qu’il s’était mis en sûreté sur le territoire de Bergame. Cette certitude, nous n’avons pas besoin de le dire, fut un baume puissant pour Lucia : de ce moment, ses larmes coulèrent plus faciles et plus douces ; elle éprouva plus de soulagement dans ses épanchements secrets avec sa mère ; et des actions de grâces se mêlèrent à toutes les prières qu’elle adressait au ciel.

Gertrude la faisait venir souvent dans son parloir particulier, et quelquefois elle l’y retenait longuement, prenant plaisir à la douceur et à l’ingénuité de la pauvre fille, en même temps qu’elle goûtait celui de s’entendre sans cesse remercier et bénir. Elle lui racontait aussi, en confidence, une partie (la partie nette) de son histoire, ce qu’elle avait souffert pour venir en ce lieu souffrir encore ; et cet étonnement mêlé de crainte que Lucia avait d’abord éprouvé en approchant la signora, se changeait maintenant en compassion. Elle trouvait dans cette histoire des raisons plus que suffisantes pour expliquer ce qu’il y avait d’un peu étrange dans les manières de sa bienfaitrice, ayant d’ailleurs, pour l’aider dans ce raisonnement, la doctrine d’Agnese sur les cerveaux de gens de qualité. Mais, quelque portée qu’elle fût à payer de retour la confiance que Gertrude lui montrait, elle n’eut pas même la pensée de lui parler de ses nouvelles inquiétudes, de son nouveau malheur, de lui dire qui était ce fileur de soie évadé ; et cela pour ne pas risquer de répandre un bruit si fâcheux pour celui qui en était l’objet, et si douloureux pour elle. Elle évitait même, autant qu’il lui était possible, de répondre aux questions de curiosité que lui faisait Gertrude sur son histoire antérieure à la promesse de mariage. Mais ici ce n’étaient point des raisons de prudence qui la retenaient. La pauvre innocente se taisait, parce que ce récit lui semblait plus épineux, plus difficile à faire que toutes les histoires qu’elle avait entendues ou qu’elle croyait pouvoir entendre raconter par la signora. Dans celles-ci, il y avait tyrannie, artifices, souffrances, toutes choses pénibles et odieuses, mais que l’on pouvait nommer. Dans la sienne était mêlé partout un sentiment rendu par un mot qu’il ne lui semblait pas possible de prononcer en parlant d’elle-même, et auquel elle n’aurait jamais pu trouver à substituer une périphrase qui ne la fît rougir, l’amour.

Quelquefois Gertrude était tentée de se fâcher de cette résistance ; mais tant d’affection s’y laissait voir ! tant de respect, tant de gratitude et même de confiance ! Quelquefois aussi cette pudeur si délicate, si ombrageuse lui déplaisait peut-être encore plus dans un autre sens ; mais tout cela se perdait dans la douceur d’une pensée qui, à chaque instant, lui revenait à l’esprit, tandis qu’elle regardait Lucia : « Je lui fais du bien. » Et c’était la vérité ; car, outre l’asile qu’elle lui donnait, ces entretiens, ces caresses familières procuraient à Lucia un véritable soulagement. Elle en trouvait un autre à travailler sans cesse, et toujours elle demandait qu’on lui donnât quelque chose à faire. Dans le parloir même, elle ne manquait jamais de porter quelque ouvrage pour tenir ses mains en exercice : mais comme les pensées douloureuses vont se glissant partout ! Cette couture, cette continuelle couture, qui était un métier presque nouveau pour elle, lui rappelait à tout moment son rouet ; et ce rouet, combien à sa suite n’éveillait-il pas de souvenirs !

Le second jeudi revint le chasse-marée ou un autre messager apportant des compliments de la part du père Cristoforo, et la confirmation de l’heureuse fuite de Renzo. Quant à des informations plus précises sur la mésaventure de celui-ci, le messager n’en apportait point, parce que, le capucin de Milan, à qui le père Cristoforo avait recommandé le jeune homme, et par lequel il avait espéré, comme nous l’avons dit, recevoir de ses nouvelles, avait répondu qu’il n’avait vu ni la lettre ni le porteur ; qu’à la vérité un villageois était venu au couvent le demander, mais que, ne l’y ayant pas trouvé, il s’en était allé et n’avait plus reparu.

Le troisième jeudi, point de messager ; et par là les pauvres femmes se trouvèrent non-seulement privées d’une consolation sur laquelle elles avaient compté en quelque sorte ; mais (comme cela se voit pour toute petite contrariété chez les personnes qui sont dans le souci et l’affliction) cette circonstance fut pour elles une cause d’inquiétude et de mille fâcheuses idées. Déjà Agnese avait eu la pensée d’aller faire une petite excursion chez elle ; le fait nouveau de l’interruption des messages promis la détermina. Rester séparée de sa mère était pour Lucia une chose péniblement étrange ; mais son vif désir d’obtenir quelques renseignements de plus, et la sûreté qu’elle trouvait dans un asile si bien gardé et si sacré, lui firent vaincre sa répugnance à cette séparation. Il fut décidé entre elles qu’Agnese irait le lendemain attendre sur la route le chasse-marée qui devait passer là retournant de Milan, et qu’elle le prierait de lui donner une place sur sa carriole pour se faire conduire à ses montagnes. Il vint en effet, et elle lui demanda si le père Cristoforo ne l’avait pas chargé de quelque commission pour elle. Le chasse-marée avait passé tout le jour d’avant son départ à la pêche, et n’avait rien su du père. Agnese n’eut pas besoin de le prier pour obtenir le service qu’elle désirait de lui. Elle prit congé de la signora et de sa fille, non sans qu’il y eût des larmes répandues, mais en promettant de donner de ses nouvelles dès son arrivée et de revenir bientôt ; et elle partit.

Rien de particulier n’eut lieu dans le voyage. Ils se reposèrent une partie de la nuit dans une hôtellerie, selon l’habitude, repartirent avant le jour, et arrivèrent de bonne heure à Pescarenico. Agnese mit pied à terre sur la petite place du couvent, laissa aller son conducteur après lui avoir dit bien des fois : Dieu vous le rende ; et, se trouvant là toute portée, elle voulut, avant d’aller chez elle, voir le bon religieux son bienfaiteur. Elle sonna la clochette ; celui qui vint ouvrir fut frère Galdino, notre quêteur de noix.

« Oh ! chère femme, quel bon vent vous amène ?

— Je viens voir le père Cristoforo.

— Le père Cristoforo ? Il n’y est pas.

— Oh ! sera-t-il longtemps à revenir ?

— Mais… dit le frère en relevant ses épaules et rentrant dans son capuchon sa tête rase.

— Où est-il allé ?

— À Rimini.

— À… ?

— À Rimini.

— Où est ce pays-là ?

— Eh ! eh ! eh ! répondit le frère, en coupant l’air verticalement de sa main étendue, pour indiquer une grande distance.

— Oh ! pauvre femme que me voilà ! Mais pourquoi est-il parti comme ça à l’improviste ?

— Parce qu’ainsi l’a voulu le père provincial.

— Et pourquoi l’a-t-on fait partir, lui qui faisait ici tant de bien ? Oh ! seigneur Dieu !

— Si les supérieurs avaient à rendre compte des ordres qu’ils donnent, où serait l’obédience, chère femme ?

— Oui, mais ceci est ma ruine.

— Savez-vous ce que ce doit être ? Probablement à Rimini ils auront eu besoin d’un père prédicateur (nous en avons partout ; mais quelquefois il faut, dans certains endroits, un homme fait exprès) ; le père provincial de là-bas aura écrit au père provincial d’ici, pour lui demander s’il avait un sujet de telle et telle façon ; et le père provincial aura dit : C’est le père Cristoforo qu’il faut là. Ce doit être vraiment ainsi, voyez-vous, que la chose s’est faite.

— Oh ! malheureux que nous sommes ! Quand est-il parti ?

— Avant-hier.

— Là ! si j’avais suivi mon inspiration de m’en venir quelques jours plus tôt ! Et l’on ne sait pas quand il pourra être de retour ? Comme ça, à peu près ?

— Eh ! chère femme, c’est le père provincial qui le sait ; si tant est qu’il le sache lui-même. Quand une fois un de nos pères prédicateurs a pris son vol, on ne peut prévoir sur quelle branche il ira se poser. On en demande par ci, on en demande par là, et nous avons des couvents dans les quatre parties du monde. Supposez qu’à Rimini le père Cristoforo fasse grand bruit avec son carême ; car il ne prêche pas toujours d’abondance, comme il faisait ici pour des pêcheurs et des villageois : pour les chaires des villes, il a de beaux sermons écrits, la fine fleur des sermons. Voilà que, partout, dans ces contrées-là, on parle du grand prédicateur ; et on peut le demander de… de… que sais-je moi ? Et alors il faut l’envoyer ; car nous vivons de la charité de tout le monde, et il est juste que nous servions tout le monde aussi.

— Oh ! seigneur Dieu ! seigneur Dieu ! s’écria de nouveau Agnese, en pleurant presque. Comment vais-je faire, sans cet homme ? C’était lui qui nous servait de père. Pour nous, c’est une ruine.

— Écoutez, brave femme ; le père Cristoforo était effectivement un homme capable ; mais nous en avons d’autres, savez-vous bien ? des religieux pleins de charité et de talent, et qui savent également vivre avec les messieurs et avec les pauvres. Voulez-vous le père Atanasio ? Voulez-vous le père Zaccaria ? C’est un homme de mérite, voyez-vous, que le père Zaccaria. Et n’allez pas regarder comme font certains ignorants, à son petit corps grêle, à sa voix de fausset, à sa barbe clair-semée : je ne dis pas pour ce qui est de prêcher, parce que chacun a ses qualités ; mais pour donner un conseil, c’est un homme, savez-vous bien ?

— Oh ! pour l’amour de Dieu ! s’écria Agnese dans ce double sentiment de gratitude et d’impatience que fait éprouver une offre où se trouve plus de bon vouloir de la part de celui qui la fait que d’à-propos pour celui à qui elle s’adresse. Que m’importe, à moi, quel homme est celui-ci et n’est pas cet autre, quand ce pauvre homme qui n’y est plus était celui qui savait nos affaires et qui avait tout préparé pour nous aider ?

— En ce cas, il faut prendre patience.

— Pour cela, je le sais, dit Agnese : pardon de vous avoir dérangé.

— De rien, chère femme. J’en suis fâché pour vous. Et si vous vous décidez à demander quelqu’un de nos pères, le couvent est ici qui ne bouge pas de place. Et, à propos, j’irai l’un de ces jours vous voir pour la quête de l’huile.

— Portez-vous bien, » dit Agnese, et elle prit le chemin de son village, troublée, déconcertée, désolée, comme un pauvre aveugle qui a perdu son bâton.

Un peu mieux informé que frère Galdino, nous pouvons dire comment, en effet, se passa la chose. Attilio, dès son arrivée à Milan, alla, comme il l’avait promis à don Rodrigo, faire sa visite à leur oncle commun, membre du conseil secret. (C’était une consulta alors composée de treize membres de robe et d’épée, dont le gouvernement prenait l’avis, et qui, en cas de mort ou de mutation de celui-ci, était provisoirement investie du gouvernement.) Le comte, notre cher oncle, appartenant à la robe, et l’un des anciens du conseil, y jouissait d’un certain crédit ; mais il n’avait pas son pareil dans l’art de le faire valoir et de s’en donner le relief. Un langage ambigu, un silence significatif, sa phrase toujours laissée à moitié, un serrement de paupières qui disait : Je ne puis parler ; le talent de flatter des espérances sans donner de promesses, de menacer sans déroger aux formes de la cérémonie ; tout chez lui était dirigé vers ce but ; et tout, plus ou moins, y servait. Jusque dans ces mots : Je ne puis rien à cette affaire, ce qui était quelquefois la vérité, mais dite d’une telle manière que vous n’y croyiez point, il savait augmenter l’idée que vous aviez de lui, et ajouter ainsi à la réalité de son pouvoir : comme ces boîtes que l’on voit encore chez quelques apothicaires, avec certains mots arabes écrits dessus, et rien dedans ; mais elles servent à conserver le crédit de la boutique. Celui du comte qui, depuis bien des années, était allé croissant, mais d’une manière fort lente, avait, en dernier lieu, fait tout d’un coup un pas de géant, comme on dit, par une occasion extraordinaire, un voyage à Madrid, avec une mission à la cour ; et c’était de sa bouche qu’il fallait entendre raconter l’accueil qu’il y avait reçu.

Il suffit de dire que le comte-duc l’avait traité avec une bienveillance toute particulière et admis dans son intimité, jusqu’à lui avoir demandé une fois, en présence, on peut dire, de la moitié de la cour, si Madrid lui plaisait, et, une autre fois, lui avoir dit, entre quatre yeux, dans l’embrasure d’une fenêtre, que la cathédrale de Milan était l’église la plus grande qui se trouvât dans les domaines du roi.

Après une révérence respectueuse à son oncle et l’hommage qu’il lui présenta de la part de son cousin, Attilio, prenant un certain air sérieux qu’il savait se donner dans l’occasion, dit : « Je crois remplir un devoir, sans trahir la confiance de Rodrigo, en avertissant mon oncle d’une affaire qui, si Votre Seigneurie n’y met la main, peut devenir sérieuse et amener des conséquences…

— Quelqu’un de ses tours, j’imagine ?

— Pour être juste, je dois dire que le tort n’est pas du côté de Rodrigo ; mais il est monté ; et je répète que mon oncle seul peut…

— Voyons, voyons.

— Il y a dans le pays un capucin qui a pris mon cousin à grippe ; et les choses en sont venues à un point où…

— Que de fois ne vous ai-je pas dit, à l’un et à l’autre, qu’il faut laisser les moines là où ils sont ? C’est bien assez des affaires qu’ils donnent à ceux qui sont obligés… à ceux dont la charge… Et ici il souffla : Mais vous autres qui pouvez les éviter…

— Mon oncle, quant à cela, je dois dire que Rodrigo aurait évité celui-ci, s’il l’avait pu. Mais c’est le capucin qui lui en veut, qui a pris à tâche de le provoquer de toutes les manières.

— Que diable peut avoir à faire le moine avec mon neveu ?

— D’abord, c’est un homme inquiet, connu pour tel, et qui fait profession de s’attaquer aux gentilshommes. Il protège, il dirige, que sais-je ? une petite paysanne de l’endroit ; et il a pour cette créature une charité, une charité… je ne dirai pas intéressée, mais une charité fort jalouse, soupçonneuse, susceptible.

— Je comprends, dit le comte ; et sur un certain fonds de sottise dont la nature avait empreint sa face, mais voilé ensuite et recouvert de politique à plusieurs couches, brilla un rayon de malice qui vint y faire un merveilleux effet.

— Or, depuis quelque temps, poursuivit Attilio, ce moine s’est mis en tête que Rodrigo avait je ne sais quelles vues sur cette…

— S’est mis en tête, s’est mis en tête ; je le connais, M. don Rodrigo ; et il aurait besoin d’un autre avocat que Votre Seigneurie pour le justifier en pareille matière.

— Que Rodrigo ait pu faire quelque badinage envers cette créature en la rencontrant sur son chemin, je ne serais pas éloigné, mon oncle, de le croire ; il est jeune, et après tout il n’est pas capucin ; mais ce sont là des bagatelles dont il ne conviendrait point de vous entretenir. Ce qui est grave, c’est que le moine s’est mis à parler de Rodrigo comme on parlerait d’un manant, qu’il cherche à soulever tout le pays contre lui…

— Et les autres moines ?

— Ils ne s’en mêlent pas, parce qu’ils le connaissent pour une tête chaude et qu’ils sont pleins de respect pour Rodrigo ; mais, d’un autre côté, ce moine jouit d’un grand crédit auprès des gens de la campagne, parce qu’il fait aussi le saint, et…

— J’imagine qu’il ne sait pas que Rodrigo est mon neveu ?

— Il le sait parfaitement. C’est même ce qui lui met le plus le diable au corps.

— Comment ? comment ?

— Il dit lui-même qu’il trouve plus de plaisir à braver Rodrigo, précisément parce que celui-ci a pour protecteur naturel un homme puissant, comme l’est Votre Seigneurie, qu’il se rit des grands et des hommes d’État, que le cordon de Saint-François tient les épées mêmes enchaînées, et que…

— Oh ! quel impertinent de moine ! comment s’appelle-t-il ?

— Frère Cristoforo de ***, dit Attilio ; et son oncle, prenant dans un tiroir de sa table un petit livre de notes, y écrivit, en soufflant, le pauvre nom. Pendant ce temps, Attilio continuait : Cet homme a toujours été de ce caractère ; on connaît sa vie. C’était un plébéien qui, se trouvant avoir quatre sous dans sa poche, voulait lutter de grands airs avec les gentilshommes de son pays ; et, de dépit de ne pouvoir l’emporter sur eux tous, il en tua un ; à la suite de quoi, pour éviter la potence, il se fit moine.

— Mais bien ! mais fort bien ! nous verrons, nous verrons cela, dit le comte en continuant de souffler.

— Maintenant, poursuivit Attilio, il est plus enragé que jamais, parce qu’il a vu échouer un projet qu’il avait fort à cœur ; et par ce trait mon oncle verra ce qu’est cet homme. Il voulait marier cette certaine créature. Que ce fût pour la soustraire aux dangers du monde, Votre Seigneurie m’entend, ou pour tout autre motif, il voulait absolument la marier ; et il avait trouvé le… le mari ; un autre personnage à lui, un homme dont le nom peut ou même doit sûrement être connu de mon oncle ; car je ne mets pas en doute que le conseil secret n’ait eu à s’occuper de ce bon sujet-là.

— Qui est-il ?

— Un fileur de soie, Lorenzo Tramaglino, celui qui…

— Lorenzo Tramaglino ! s’écria le comte. Mais bien, mais très-bien, père. Sûrement… en effet… il avait une lettre pour un… Il est fâcheux que… n’importe ; c’est bien. Et pourquoi M. don Rodrigo ne me dit-il rien de tout cela ? Pourquoi laisse-t-il aller les choses si loin, et ne s’adresse-t-il pas à celui qui peut et qui veut le diriger et le soutenir ?

— En ceci encore je dirai la vérité, poursuivit Attilio. D’un côté, sachant de combien d’affaires, de tracas mon oncle a la tête remplie (celui-ci, en soufflant, y porta la main, comme pour montrer la peine qu’il avait à les y faire tous tenir), il s’est fait scrupule de donner à Votre Seigneurie un tracas de plus. Et puis, je dois tout dire ; d’après ce que j’ai pu voir, il est si aigri, si outré, si excédé des vilenies de ce moine, qu’il a plus d’envie de se faire justice lui-même, de quelque manière abrégée, que de l’obtenir par les voies régulières, de la prudence et du bras puissant de son oncle. J’ai cherché à le calmer ; mais, voyant que la chose prenait une mauvaise tournure, j’ai pensé qu’il était de mon devoir d’avertir de tout cela notre oncle, qui après tout est le chef et la colonne de la maison…

— Tu aurais mieux fait de parler un peu plus tôt.

— C’est vrai ; mais j’espérais toujours que cela tomberait de soi-même ; je me flattais, ou que le moine reviendrait enfin à la raison, ou qu’il s’en irait de ce couvent, comme il arrive à tous ces moines qui sont tantôt ici, tantôt là ; et alors tout aurait été fini. Mais…

— Maintenant ce sera à moi à raccommoder l’affaire.

— C’est ce que j’ai pensé. Je me suis dit : Mon oncle, avec sa sagacité, avec son pouvoir, saura bien prévenir un esclandre, et en même temps sauver l’honneur de Rodrigo qui, en fin de compte, est aussi le sien. Le moine, disais-je, en revient toujours à son cordon de Saint-François ; mais pour s’en servir à propos, de ce cordon, il n’est pas nécessaire de l’avoir entortillé autour de la taille. Mon oncle peut employer mille moyens que je ne connais pas ; je sais que le père provincial a pour lui, comme de raison, beaucoup de déférence ; et si mon oncle pense que, dans un cas pareil, le meilleur expédient soit de faire changer d’air au moine, il peut, en disant deux mots…

— Que Votre Seigneurie laisse le soin de l’affaire à qui il appartient, dit un peu sèchement le comte.

— Ah ! c’est vrai ! s’écria Attilio en secouant un peu la tête, et avec un sourire de pitié sur lui-même. Est-ce à moi à donner des conseils à mon oncle ? Mais c’est le vif intérêt que je prends à la réputation de la famille, qui me fait ainsi parler. Je crains même d’avoir fait un autre mal, ajouta-t-il d’un air soucieux ; je crains d’avoir fait tort à Rodrigo dans l’esprit de mon oncle. Je ne me consolerais pas si j’avais pu faire penser à Votre Seigneurie que Rodrigo n’a pas toute cette soumission qu’il doit avoir. Croyez, mon oncle, que dans cette circonstance c’est véritablement…

— Allons donc, allons donc ; quel tort entre vous deux, qui serez toujours amis, tant que l’un ou l’autre ne gagnera pas du bon sens ? Des écervelés qui en font toujours de nouvelles ; et ensuite c’est à moi à réparer leurs fredaines. Des libertins qui… vous me feriez dire quelque sottise, qui, à eux deux, me donnent plus à penser que… (et ici figurez-vous comme il souffle) que toutes ces bienheureuses affaires d’État ensemble. »

Attilio fit encore quelques excuses, quelques promesses, quelques respectueuses démonstrations ; puis il salua et s’en fut, accompagné d’un :

« Songez à être sage », qui était la formule de congé du comte envers ses neveux.



  1. Du susdit illustre seigneur capitaine.
  2. Publiquement ou secrètement.
  3. Mais se trouve dans le territoire de Lecco.
  4. Et si l’on découvre qu’il en est ainsi.
  5. Avec tout le soin possible.
  6. C’est-à-dire.
  7. Vous accéderez dans la maison du susdit Lorenzo Frangliano ; et avec tout le soin convenable, vous enlèverez tout ce que vous trouverez de relatif à l’objet en question ; et vous prendrez des informations sur ses mauvaises qualités, sa vie et ses complices.
  8. Vous ferez soigneusement votre rapport.