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Les Fiancés (Manzoni 1840)/35

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Traduction par le marquis de Montgrand.
Garnier (p. 504-515).


CHAPITRE XXXV.


Que le lecteur se représente l’enceinte du lazaret, peuplée de seize mille pestiférés ; tout cet espace encombré de baraques ou de cabanes, de chariots et de la triste foule de ses habitants ; ces deux galeries à droite et à gauche qui, dans leur longueur à perte de vue, se montraient pleines, combles de malades et de morts gisant pêle-mêle sur leur lit de paille ; et, sur cette immense couche, un mouvement perpétuel comme celui d’une mer agitée ; puis, et de toutes parts, les allées et venues des convalescents, des infirmiers, des frénétiques, tantôt baissés, tantôt debout, et leurs courses, et leurs pauses, et leurs rencontres dans tous les sens. Tel fut le spectacle qui frappa tout à coup les regards de Renzo, et devant lequel il s’arrêta comme un homme qui ne peut suffire à la sensation qu’il éprouve. Ce spectacle, nous ne nous proposons certes pas de le décrire dans tous ses détails, et ce n’est point le désir de nos lecteurs ; mais, suivons notre jeune homme dans sa pénible tournée, nous nous arrêterons là où il s’arrêtera lui-même, et nous dirons de ce qu’il vit ce qu’il est nécessaire d’en dire pour raconter ce qu’il fit et ce qui lui arriva dans ce séjour de douleurs.

De la porte où la surprise avait retenu ses pas jusqu’à la chapelle qui se trouve au centre de l’établissement, et de là jusqu’à l’autre porte en face, on avait formé comme une allée vide de baraques et de tout autre objet d’encombrement stable ; et, au second regard qu’il y porta, Renzo vit qu’on y travaillait activement à écarter des chariots et à débarrasser le passage ; des capucins et des employés dirigeaient cette opération et renvoyaient de là ceux qui n’y avaient rien à faire. Craignant d’être lui-même mis ainsi dehors, il se glissa sans hésiter parmi les baraques, du côté où il se trouvait par hasard, c’est-à-dire à droite.

Il avançait selon qu’il voyait de la place à poser son pied, et allait ainsi de baraque en baraque, regardant à l’intérieur de chacune comme sur les lits qui se trouvaient dehors à découvert, arrêtant ses yeux sur ces figures abattues par la souffrance, contractées par le spasme, ou immobiles par la mort, les examinant toutes pour voir s’il ne trouverait pas celle qu’il redoutait cependant de trouver. Mais il avait déjà fait assez de chemin et répété plus d’une fois cet examen si triste, sans voir aucune femme, ce qui lui fit supposer qu’elles devaient toutes être dans un quartier à part. Sa conjecture était juste ; mais nul indice ne pouvait lui faire connaître où était ce quartier. Il rencontrait, tantôt ici, tantôt là, des hommes attachés à l’établissement, aussi différents entre eux par l’air, les manières et le costume, que par le principe qui leur donnait à tous la force de vivre dans de semblables fonctions ; chez les uns l’extinction de tout sentiment de pitié, chez les autres une pitié, une charité surnaturelle. Mais il n’osait adresser des questions ni aux uns ni aux autres, dans la crainte de s’attirer quelque embarras ; et il prit le parti d’aller, d’aller toujours jusqu’à ce qu’il parvînt à trouver des femmes. Il ne laissait pas, en marchant, de continuer sa pénible inspection, sans pouvoir toutefois s’empêcher de détourner de temps en temps ses regards trop attristés et comme éblouis par la présence de tant de maux. Mais où pouvait-il les diriger, les reposer, si ce n’est sur des maux semblables ?

L’air même et l’état du ciel augmentaient, si c’était possible, l’horreur de tout ce qui l’environnait. La brume s’était peu à peu condensée en gros nuages amoncelés qui, se rembrunissant de plus en plus, figuraient l’approche d’une nuit d’orage. Seulement, vers le milieu de ce ciel bas et sombre, paraissait, comme derrière un voile épais, le disque du soleil, pâle, terne, et donnant un faux jour à travers les vapeurs qui en éteignaient les rayons. On sentait peser sur soi une chaleur lourde, étouffante. De temps en temps, au milieu du bourdonnement continu de cette confuse multitude, se faisait entendre un grondement de tonnerre sourd, interrompu et comme indécis ; et, si vous prêtiez l’oreille, vous ne saviez distinguer de quel côté il pouvait venir, ou vous auriez pu le prendre pour un roulement éloigné de chariots s’arrêtant tout à coup dans leur marche. On ne voyait dans la campagne environnante aucune branche d’arbre qui ne fût immobile, ni aucun oiseau s’y aller poser ou prendre son vol pour la quitter ; la seule hirondelle, arrivant subitement par-dessus les bâtiments d’enceinte, glissait en baissant, les ailes étendues, comme pour raser la terre dans l’espace intérieur ; mais, effrayée du mouvement qu’elle y trouvait, elle remontait rapidement et précipitait sa fuite. C’était un de ces temps avec lesquels, parmi des voyageurs allant de compagnie, nul ne rompt le silence, de ces temps qui font que le chasseur marche pensif et le regard à terre, que la jeune villageoise cesse, sans s’en apercevoir, la chanson dont elle égayait ses rustiques travaux ; un de ces temps précurseurs de la tempête, dans lesquels la nature, comme immobile au dehors et agitée d’un travail intérieur, semble oppresser tous les êtres vivants, et ajouter je ne sais quoi de pesant et de pénible à toute sorte d’ouvrages, à l’oisiveté, à l’existence même. Mais, dans ce lieu destiné aux souffrances et à la mort, on voyait l’homme déjà aux prises avec le mal succomber sous cette oppression nouvelle ; on voyait par centaines les malades tourner précipitamment à leur fin ; et la dernière lutte se faisait avec plus d’angoisses, les gémissements qu’arrachait un surcroît de douleurs étaient plus étouffés ; peut-être dans ce lieu désolé une heure aussi cruelle ne s’était-elle point encore vue.

Le jeune homme avait déjà parcouru longtemps et sans fruit le labyrinthe de baraques, lorsque, parmi les plaintes de toute sorte dont son oreille était incessamment fatiguée, il distingua un mélange tout particulier de cris d’enfants et de bêlements ; et bientôt il arriva devant une clôture de planches assemblées, de l’intérieur de laquelle venait ce bruit extraordinaire. Il regarda par une large ouverture que deux planches laissaient entre elles, et vit un enclos contenant des baraques éparses, et, tant dans ces cahutes que sur le peu de terrain qu’elles laissaient libre, une infirmerie différente de celle qui était établie dans tout le reste du lazaret. Des enfants au maillot étaient couchés à terre sur de petits matelas, des oreillers, des draps ou de petits tapis ; des nourrices ou d’autres femmes étaient tout occupées auprès d’eux ; et, ce qui surtout captivait les regards, des chèvres étaient mêlées avec elles et les aidaient dans leurs touchantes fonctions. C’était en un mot un hospice de petits enfants, tel que le lieu et l’époque avaient permis de le former. Rien n’était singulier, en effet, comme de voir, parmi ces chèvres, les unes se tenir immobiles sur leurs quatre jambes au-dessus de l’enfant qu’elles allaitaient, les autres accourir, comme attirées par un sentiment maternel, au cri de leur nourrisson, s’arrêter près de lui, chercher à se placer de manière qu’il pût atteindre à leur pis, bêler, s’agiter, comme pour demander que l’on vînt tout à la fois au secours de l’un et de l’autre.

Çà et là étaient assises des nourrices avec des enfants au sein ; et plusieurs montraient un sentiment de tendresse qui pouvait faire douter si elles se trouvaient en ce lieu pour gagner un salaire, ou si plutôt elles n’y avaient pas été conduites par cette charité spontanée qui va cherchant les besoins et les douleurs pour les soulager. L’une, tout affligée, détachait de son sein épuisé un malheureux petit être dont la faim s’exprimait par ses pleurs, et tristement elle cherchait la chèvre qui pouvait la remplacer pour lui. Une autre regardait d’un œil de complaisance celui qui s’était endormi sur sa mamelle, et, le baisant légèrement, allait le poser sur son matelas dans une cahute. Mais une troisième, abandonnant son sein à un nourrisson étranger, avec un air cependant qui n’exprimait pas l’indifférence, mais une pénible préoccupation, fixait ses regards vers le ciel ; et quelle pensée se révélait dans cette attitude et ce regard, si ce n’est que l’enfant auquel elle avait elle-même donné le jour avait sucé ce même lait et peut-être ensuite rendu sur ce sein le dernier soupir. D’autres femmes plus âgées remplissaient d’autres tâches. Celle-ci accourait aux cris d’un petit enfant affamé, le prenait et le portait près d’une chèvre qui broutait une touffe d’herbe fraîche ; elle le présentait au pis de la bête encore novice, la grondant et tout à la fois la flattant de la main et de la voix pour qu’elle se prêtât doucement à l’office qui lui était demandé ; celle-là s’élançait pour saisir un pauvre innocent qu’une chèvre, tout occupée d’en allaiter un autre, foulait de l’un de ses pieds ; cette autre promenait le sien en le berçant dans ses bras, tâchant, tantôt de l’endormir par sa chanson, tantôt de l’apaiser par des paroles caressantes, et l’appelant d’un nom qu’elle lui avait donné. Dans ce moment arriva un capucin à barbe blanche apportant sur ses deux bras deux petits enfants qui poussaient des cris et qu’il venait de recueillir près de leurs mères expirantes. Une femme courut les recevoir et tout aussitôt chercha du regard parmi les nourrices et le troupeau pour leur trouver une mère.

Plus d’une fois le jeune homme, obéissant à la première et à la plus puissante de ses pensées, s’était détaché, pour continuer sa marche, de l’ouverture par laquelle il regardait ce tableau, et plus d’une fois il ne put s’empêcher de s’y remettre pour regarder encore un moment.

S’en étant enfin éloigné, il suivit la clôture de planches jusqu’à un endroit où un groupe de baraques qui s’y trouvaient appuyées l’obligea à se détourner. Il marcha alors le long des baraques, avec l’intention de regagner son mur de planches, de le suivre jusqu’au bout et de reconnaître ce qu’il y avait au delà. Pendant qu’il regardait devant lui pour étudier son chemin, une apparition subite, et qui ne fut que d’un instant, frappa sa vue et bouleversa son cœur. Il vit, à une centaine de pas, passer et se perdre aussitôt, parmi les cabanes, un capucin qui, de cette distance et aperçu aussi rapidement, avait tout l’air, toute l’allure du père Cristoforo. Agité, comme on peut le croire, il courut de ce côté, et là, s’étant mis à rôder, à chercher, en avant, en arrière, dedans, dehors, dans tous les détours, dans tous les passages, il fit tant qu’il revit, avec une joie que l’on peut également comprendre, cette même figure, ce même religieux ; il le vit assez près de lui, s’éloignant d’une grande marmite, et allant, une écuelle à la main, vers une baraque ; puis il le vit s’asseoir sur la porte, faire un signe de croix sur l’écuelle qu’il tenait devant lui, et, regardant tout à l’entour, comme un homme qui veut toujours avoir l’air à ce qui se passe, prendre sa cuiller et se mettre à manger. C’était bien réellement le père Cristoforo.

Peu de mots nous suffiront pour raconter l’histoire du bon religieux depuis le jour où nous l’avons perdu de vue. Il n’avait jamais quitté Rimini, et jamais n’avait songé à le quitter jusqu’au moment où la peste, s’étant déclarée à Milan, était venue lui offrir l’occasion, qu’il avait toujours si vivement désirée, de donner sa vie pour son prochain. Il demanda avec instances d’être rappelé, pour servir et assister les pestiférés. L’oncle de don Rodrigo était mort ; et, au demeurant, on avait plus besoin d’infirmiers que d’hommes d’État ; de sorte qu’il obtint sans peine l’objet de sa demande. Il vint aussitôt à Milan, entra au lazaret, et y était depuis environ trois mois lorsqu’il se trouva sur les pas de Renzo.

Mais la joie qu’éprouva celui-ci en le revoyant ne fut pas même un instant sans mélange. Il n’acquit la certitude que c’était lui que pour reconnaître en même temps le changement qui s’était opéré dans sa personne. Sa taille s’était voûtée comme sous un pénible affaissement, son visage était maigre et défait ; et en tout on voyait en lui la nature épuisée, un corps succombant sous les fatigues et les souffrances, mais qu’un effort de l’âme savait encore, à chaque instant, relever et soutenir.

Il regardait lui-même avec attention le jeune homme qui venait vers lui et qui, du geste, n’osant encore user de la parole, cherchait à se faire reconnaître du religieux. « Oh ! père Cristoforo ! dit-il ensuite quand il en fut assez proche pour être entendu sans trop élever la voix.

— Toi ici ! dit le religieux en posant à terre son écuelle et se dressant.

— Comment vous portez-vous, père ? Comment vous portez-vous ?

— Mieux que tant de pauvres gens que tu vois, » répondit le religieux ; et sa voix était faible, cassée, changée comme tout l’était en lui. Son œil seul avait conservé sa vivacité première, ou même on y voyait quelque chose de plus animé et de plus brillant que par le passé, comme si la charité, dans cette âme, s’élevant d’autant plus aux sublimes régions lorsque l’œuvre touchait à son terme, et tout entière à la joie de se sentir rapprochée de son principe, faisait rayonner dans le regard un feu plus ardent et plus pur que celui que l’infirmité du corps tendait incessamment à y amortir.

« Mais toi, poursuivit-il, comment es-tu dans ce lieu ? pourquoi viens-tu ainsi affronter la peste ?

— Je l’ai eue, grâce à Dieu. Je viens tâcher de trouver Lucia.

— Lucia ! Est-ce qu’elle est ici ?

— Elle est ici ; ou du moins je veux espérer qu’elle y est encore.

— Est-elle ta femme ?

— Oh ! cher père ! non, certes, elle n’est pas ma femme. Vous ne savez donc rien de tout ce qui s’est passé ?

— Non, mon enfant ; depuis que Dieu m’a éloigné de vous autres, je n’ai plus rien su de ce qui vous concerne ; mais maintenant qu’il t’envoie vers moi, je puis dire que j’ai grand désir d’en apprendre quelque chose. Mais et ton bannissement ?

— Vous le savez donc, ce qu’on m’a fait ?

— Mais qu’avais-tu fait toi-même ?

— Écoutez, père ; si je disais que j’ai eu du bon sens dans ce certain jour à Milan, je dirais un mensonge ; mais pour ce qui est de mauvaises actions, je n’en ai point fait, je vous assure.

— Je le crois, et je le croyais moi-même avant de t’avoir vu.

— À présent donc je pourrai tout vous dire.

— Attends, » dit le religieux ; et, faisant quelques pas hors de la baraque, il appela : « Père Vittore ! » Un instant après parut un jeune capucin auquel il dit : « Rendez-moi le service, père Vittore, pendant quelques moments qu’il me faut rester ici, de faire à vous seul notre besogne auprès de nos pauvres malheureux. Si pourtant quelqu’un me demandait, veuillez m’appeler, je vous prie. Celui que vous savez surtout ! Pour peu qu’il donnât signe de revenir à lui, de grâce, que j’en sois à l’instant averti.

— Soyez tranquille, répondit le jeune moine ; et le vieillard, revenant à Renzo. Entrons ici, lui dit-il. Mais… ajouta-t-il aussitôt en s’arrêtant ; tu me parais bien fatigué ; tu dois avoir besoin de nourriture.

— C’est vrai, dit Renzo, vous m’y faites songer, et je me rappelle à présent que je suis encore à jeun.

— Attends, » dit le religieux ; et, prenant une autre écuelle, il l’alla remplir à la grande marmite, et revint la présenter avec une cuiller à Renzo ; il le fit asseoir sur une paillasse qui lui servait de lit ; puis il alla vers un tonneau placé dans un coin et en fit couler le vin dans un verre qu’il posa sur une petite table devant son convive ; il reprit ensuite son écuelle et s’assit à côté de lui.

« Oh ! père Cristoforo ! dit Renzo, est-ce à vous à faire de semblables choses ? Mais vous êtes toujours le même. Je vous remercie de tout mon cœur.

— Ce n’est pas moi que tu dois remercier, dit le religieux ; ceci est le bien des pauvres ; mais tu es toi-même un pauvre en ce moment. Maintenant dis-moi ce que je ne sais pas, raconte-moi ce qui est arrivé à notre pauvre Lucia ; et tâche que ce soit vite fait, car le temps est court, et la besogne ne manque pas, comme tu vois. »

Renzo commença, entre une cuillerée et l’autre, l’histoire de Lucia ; et dit comment elle avait été recueillie dans le monastère de Monza, puis enlevée… À l’image de tant de souffrances qu’elle avait endurées, des dangers si grands qu’elle avait courus, à l’idée que c’était lui qui avait envoyé là cette pauvre innocente, le bon religieux demeura un instant sans haleine ; mais il la reprit en apprenant comment Lucia avait été miraculeusement délivrée, rendue à sa mère et placée par celle-ci chez donna Prassède.

« À présent je vous raconterai ce qui me regarde, » poursuivit Renzo ; et il fit succinctement le récit de ce qui s’était passé dans sa fameuse journée à Milan ; il dit sa fuite, son absence de son pays depuis cette époque jusqu’au moment actuel où, à la faveur du désordre général, il s’était hasardé à y reparaître ; comment il n’y avait pas trouvé Agnese ; la manière dont il avait su à Milan que Lucia était au lazaret : « Et me voilà, dit-il en finissant, me voilà venant la chercher, venant voir si elle est encore en vie, et si elle veut encore de moi… car… quelquefois…

— Mais, demanda le religieux, as-tu quelque indice sur l’endroit où elle a été placée, sur le moment où elle est venue ?

— Aucun, cher père ; je ne sais autre chose sinon qu’elle est ici, si tant est que par la grâce de Dieu elle y soit encore !

— Oh ! pauvre garçon ! mais quelles recherches as-tu faites jusqu’à présent ?

— J’ai rôdé, tourné dans tous les sens ; mais, entre autres choses qui m’ont frappé, je n’ai presque jamais vu que des hommes. J’ai bien pensé que les femmes doivent être dans un endroit à part, mais je n’ai jamais pu y arriver : si c’est en effet ainsi, vous me l’indiquerez, cet endroit.

— Ne sais-tu pas, mon enfant, que l’entrée en est interdite aux hommes qui n’ont pas quelque devoir à y remplir ?

— Oh bien ! que peut-il m’arriver ?

— La règle est juste et sainte, mon cher enfant, et si la quantité et la nature accablante des maux ne permettent pas de la faire observer, dans toute sa rigueur, est-ce une raison pour qu’un honnête homme doive l’enfreindre ?

— Mais, père Cristoforo ! dit Renzo, Lucia devait être ma femme ; vous savez comment nous avons été séparés ; il y a vingt mois que je souffre et que je porte patience ; je suis venu ici à travers bien des risques, l’un plus fâcheux que l’autre, et maintenant…

— Je ne sais trop que dire à cela, reprit le religieux, répondant plutôt à ses propres pensées qu’aux paroles du jeune homme. Ton intention est bonne, et plût à Dieu que tous ceux qui ont un libre accès dans ce lieu s’y comportassent comme je puis compter que tu le feras toi-même ! Il bénit certainement la constance de ton affection, ta persévérance à vouloir et à rechercher la personne qu’il t’avait donnée. Plus rigoureux, mais plus indulgent que les hommes, il ne verra pas comme une faute ce qu’il peut y avoir d’irrégulier dans la manière de la chercher ici. Rappelle-toi seulement que tous deux nous aurons à rendre compte de ta conduite en ce lieu, non pas aux hommes probablement, mais à Dieu sans aucun doute. Viens ici. » En disant ces mots il se leva, ce que fit également Renzo. Celui-ci, tout en écoutant le père, avait tenu conseil en lui-même et pris le parti de ne pas lui parler, comme il en avait eu d’abord le dessein, de la promesse de Lucia. « S’il apprend cela, s’était-il dit, il va sûrement me faire d’autres difficultés. De deux choses l’une : ou je la trouverai, et nous serons toujours à temps de traiter cet article, ou… et alors, à quoi bon ? »

Le religieux, l’ayant fait venir sur la porte de la cabane qui était tournée vers le nord, reprit ainsi : « Écoute, notre père Félix, qui préside au gouvernement du lazaret, mène aujourd’hui dehors, pour faire ailleurs quarantaine, le peu de personnes qui ont pu guérir. Tu vois cette église, là, dans le milieu ?… » Et levant sa main maigrie et tremblante, il montrait à gauche, au milieu des lourdes vapeurs de l’atmosphère, la coupole de la chapelle, s’élevant au-dessus des misérables tentes qui l’environnaient. « C’est là, poursuivit-il, que dans ce moment ils se rassemblent pour sortir en procession par la porte par où tu dois être entré.

— Ah ! c’est donc pour cela qu’on travaillait à déblayer la voie ?

— Justement ; tu dois aussi avoir entendu sonner cette cloche ?

— Je l’ai entendu sonner une fois.

— C’était le second coup ; au troisième, ils seront tous rassemblés ; le père Félix leur fera un petit discours, et ensuite il se mettra en marche avec eux. À ce troisième coup, aie soin de te trouver là ; fais en sorte de te placer derrière tout le monde, sur un côté de l’allée, dans un endroit d’où, sans gêner le passage et sans te faire remarquer, tu puisses les voir défiler ; et là, regarde… regarde… si par hasard elle serait parmi ceux qui sortent. Si Dieu n’a pas permis qu’elle y soit, cette partie des bâtiments, et il leva de nouveau la main en indiquant le côté de l’édifice qu’ils avaient vis-à-vis d’eux, cette partie des bâtiments et une portion du terrain qui se trouve au-devant forment le quartier assigné aux femmes. Tu verras une cloison en planches qui sépare ce quartier de celui où nous sommes ; mais cette cloison, en quelques endroits, laisse des lacunes, en d’autres elle est ouverte, de sorte qu’il ne te sera pas difficile d’entrer. Une fois dedans, moyennant que tu ne fasses rien qui puisse éveiller le soupçon, personne probablement ne te dira rien. Si cependant on t’opposait quelque obstacle, dis que le père Cristoforo de *** te connaît et répond de toi. Cherche-la dans ce lieu, cherche-la avec confiance et avec résignation, car songe bien que ce n’est pas peu de chose que tu es venu essayer de trouver ici : tu demandes une personne vivante au lazaret ! Sais-tu combien de fois j’ai vu se renouveler ce pauvre peuple ! combien de ces malheureux j’ai vu emporter ! combien peu j’en ai vu sortir !… Va préparé à faire, s’il le faut, un sacrifice…

— Oui, je comprends, interrompit Renzo, dont le regard s’était troublé et la physionomie obscurcie, je comprends ! j’y vais ; je regarderai, je chercherai dans un endroit, dans un autre, et puis encore dans tout le lazaret, en long et en large… et si je ne la trouve pas… !

— Si tu ne la trouves pas ? » dit le père d’un air sérieux et en regardant le jeune homme d’un œil où se marquaient l’attente des paroles qui allaient suivre et déjà une admonition sur ce début.

Mais Renzo, chez qui l’irritation réveillée par l’idée de ce doute venait de faire l’effet d’un nuage élevé devant sa raison, répéta les mêmes mots et poursuivit : « Si je ne la trouve pas, je ferai en sorte de trouver quelqu’un autre. Ou à Milan, ou dans son infâme château, ou au bout du monde, ou chez le diable, je le trouverai, ce brigand qui nous a séparés, ce scélérat sans lequel depuis vingt mois Lucia serait ma femme ; et, si nous étions destinés à mourir, au moins nous serions morts ensemble. S’il est encore au monde, ce misérable, je le trouverai…

— Renzo ! dit le religieux, en le saisissant par le bras et le regardant plus sévèrement encore.

— Et si je le trouve, continua Renzo tout à fait aveuglé par la colère, si la peste n’en a déjà fait justice le temps n’est plus où un poltron, avec ses bravi autour de lui, pouvait réduire les gens au désespoir et en rire ; un autre temps est venu où les hommes peuvent se rencontrer face à face, et… ce sera moi qui la ferai, la justice !

— Malheureux ! s’écria le père Cristoforo d’une voix qui avait repris tout ce qu’elle avait ou de plein et de sonore, malheureux ! et sa tête abaissée sur sa poitrine s’était relevée, ses joues s’étaient colorées comme au temps où une vie plus puissante les animait, et le feu de ses yeux avait je ne sais quoi de pénétrant et de terrible. Regarde, malheureux ! Et tandis que d’une main il serrait et secouait fortement le bras de Renzo, de l’autre il lui montrait le douloureux spectacle qui, de toutes parts, s’offrait à leur vue. Regarde qui est Celui qui châtie ! Celui qui juge et qui n’est pas jugé ! Celui qui envoie ses fléaux et qui pardonne ! Mais toi, ver de terre, tu veux faire justice ! Le sais-tu, toi, ce qu’est la justice ? Va, malheureux, retire-toi ! J’espérais… oui, j’ai espéré qu’avant ma mort Dieu m’accorderait la consolation d’apprendre que ma pauvre Lucia était vivante, de la voir peut-être, et de l’entendre me promettre qu’elle ferait une prière sur la fosse où l’on m’aura déposé. Va, tu m’as ravi cette espérance, Dieu ne l’a pas laissée sur la terre pour toi, et toi, sûrement, tu n’as pas l’audace de croire que Dieu pense à te consoler. Il aura pensé à elle, parce qu’elle est de ces âmes à qui sont réservées les consolations éternelles ! Va ! je n’ai plus de temps pour toi. »

Et, en disant ces mots, il rejeta loin de lui le bras de Renzo et marcha vers une cabane de malades.

« Ah ! père ! dit Renzo en suivant ses pas d’un air suppliant, voulez-vous me renvoyer ainsi ?

— Comment ! reprit le capucin d’une voix toujours aussi sévère, oserais-tu prétendre que je dérobasse à ces affligés qui m’attendent pour leur parler du pardon de Dieu, un temps que j’emploierais à écouter tes paroles de rage, tes odieux projets de vengeance ? Je t’ai écouté lorsque tu me demandais aide et consolation, je me suis enlevé à la charité pour la charité, mais, maintenant, tu as la vengeance dans le cœur, que veux-tu de moi ? Va-t’en. J’ai vu mourir ici des offensés qui pardonnaient, des offenseurs qui gémissaient de ne pouvoir s’humilier devant celui qui avait reçu l’offense ; j’ai pleuré avec les uns et avec les autres, mais avec toi, qu’ai-je à faire ?

— Ah ! je lui pardonne ! je lui pardonne sincèrement, je lui pardonne pour toujours ! s’écria le jeune homme.

— Renzo ! dit le religieux avec un sérieux plus calme, penses-y, et dis-moi combien de fois tu lui as pardonné. »

Et, ayant attendu quelques moments sans recevoir de réponse, tout à coup il baissa la tête, et, d’une voix sourde et lente, il reprit : « Tu sais pourquoi je porte cet habit ? »

Renzo hésitait.

« Tu le sais ? répéta le vieillard.

— Je le sais, répondit Renzo.

— Moi aussi, j’ai connu la haine, moi qui viens de te reprendre pour une pensée, pour un mot, je l’ai connue ; et l’homme que je haïssais du fond de l’âme, que je haïssais depuis longtemps, je l’ai tué.

— Oui, mais c’était un méchant oppresseur, un de ceux…

— N’ajoute rien, interrompit le religieux. Crois-tu que, s’il existait une bonne raison pour me justifier, depuis trente ans je ne l’aurais pas trouvée ? Ah ! si je pouvais maintenant mettre dans ton cœur le sentiment que depuis j’ai toujours eu, que j’ai encore, pour l’homme que je haïssais ! Si je le pouvais, moi ? Mais Dieu le peut ; qu’il le fasse… ! Écoute, Renzo, Dieu t’aime plus que tu ne t’aimes toi-même ; tu as pu méditer la vengeance, mais il a assez de force et de miséricorde pour t’empêcher de l’effectuer ; il te fait une grâce dont un autre, hélas ! fut trop indigne. Tu sais, bien des fois tu l’as dit, qu’il peut arrêter la main de l’oppresseur ; mais sache qu’il peut arrêter aussi celle de l’homme vindicatif. Et parce que tu es pauvre, parce que tu es offensé, crois-tu qu’il ne puisse défendre contre toi un être qu’il a créé à son image ? Crois-tu qu’il te laisserait faire toutes choses selon ta volonté ? Non ! Mais sais-tu ce que tu peux faire ? Tu peux haïr et te perdre ; tu peux, par le sentiment que tu nourriras dans ton cœur, éloigner de toi toute bénédiction. Car, de quelque manière que les choses se passent pour toi, quel que puisse être ton sort, sois bien assuré que tout y sera châtiment, tant que tu n’auras pas pardonné à ne pouvoir plus dire : je lui pardonne.

— Oui, oui, dit Renzo, tout ému et plein de confusion ; je sens que je ne lui avais jamais pardonné ; je sens que j’ai parlé comme un être sans raison et non comme un chrétien ; mais maintenant, avec la grâce de Dieu, c’est bien du fond du cœur que je lui pardonne.

— Et si tu le voyais ?

— Je prierais le Seigneur de me donner, à moi, la patience, et de lui toucher le cœur.

— Te rappellerais-tu que le Seigneur ne nous a pas dit seulement de pardonner à nos ennemis, mais de les aimer ? Te rappellerais-tu qu’il l’a aimé jusqu’à mourir pour lui ?

— Oui, avec l’aide de Dieu.

— Eh bien, viens avec moi. Tu as dit : Je le trouverai ; tu le trouveras. Viens, et tu verras contre qui tu pouvais conserver de la haine, à qui tu pouvais désirer du mal et vouloir en faire, sur quelle vie tu voulais t’ériger en maître. »

Et, prenant la main de Renzo, la serrant comme aurait pu le faire un jeune homme dans la force de la santé, il se mit en marche. Renzo, sans oser lui adresser aucune question, le suivit.

Après avoir fait un peu de chemin, le religieux s’arrêta sur la porte d’une cabane ; il fixa ses yeux sur le visage de Renzo d’un air mêlé de gravité et d’attendrissement, et le fit entrer avec lui.

Le premier objet qui là se montrait à la vue était un malade assis dans le fond sur la paille, mais un malade peu abattu et qui même pouvait paraître près de sa convalescence. En voyant le père, il remua la tête, comme pour faire un signe négatif ; le père baissa la sienne d’un air de tristesse et de résignation. Renzo cependant, promenant ses regards avec une inquiète curiosité sur ce qu’il y avait encore dans la cabane, vit trois ou quatre malades ; et, sur un matelas placé contre l’un des côtés, il remarqua l’un d’entre eux enveloppé dans un drap, par-dessus lequel était une cape de gentilhomme servant de couverture. Il le considéra plus attentivement, reconnut don Rodrigo, et recula d’un pas ; mais le religieux, lui faisant de nouveau sentir fortement la main avec laquelle il le tenait, le tira au pied de la triste couche, tandis que de l’autre main il lui montrait l’homme qui s’y trouvait étendu. Le malheureux gisait immobile, les yeux très-ouverts, mais privés de regard, le visage pâle et couvert de taches noires, les lèvres noires et enflées ; vous eussiez dit la face d’un cadavre, si une violente contraction n’y eût signalé une vie tenace et dure à finir. Sa poitrine se soulevait de temps en temps par une respiration suffoquée ; de sa main droite, hors de la cape, il se pressait près du cœur, en y appuyant, avec la force de leur crispation, des doigts livides et noirs à leur extrémité.

« Tu vois ! dit le religieux d’une voix basse et grave. Ce peut être châtiment, ce peut être miséricorde. Le sentiment que dans ce moment tu éprouveras pour cet homme qui t’a offensé, Dieu que tu as offensé de même l’aura pour toi, lorsque viendra ton dernier jour. Bénis-le, cet homme, et tu seras béni. Depuis quatre jours il est là comme tu le vois, sans donner aucun signe et sans paraître sentir son existence. Peut-être le Seigneur est-il prêt à lui accorder une heure de retour à lui-même ; mais il voulait en être prié par toi ; peut-être veut-il que tu l’en pries avec cette pauvre innocente ; peut-être réserve-t-il sa grâce à ta seule prière, à la prière d’un cœur affligé, mais résigné. Peut-être le salut de cet homme et le tien dépendent-ils maintenant de toi, d’un sentiment de pardon, de compassion… d’amour qui naîtra dans ton cœur ! »

Il se tut, baissa la tête sur ses mains jointes, et pria ; Renzo en fit de même.

Ils étaient depuis quelques moments dans cette attitude, lorsque le dernier coup de cloche se fit entendre. Tous deux, comme de concert, se retournèrent et sortirent. L’un ne fit point de demandes, l’autre point de protestations ; leurs visages parlaient.

« Va maintenant, reprit le religieux, va préparé, soit à recevoir une grâce, soit à faire un sacrifice, préparé à louer Dieu, quel que soit le résultat de tes recherches ; et, quel qu’il soit, viens m’en rendre compte ; nous le louerons ensemble. »

Puis, sans rien dire de plus, ils se séparèrent ; l’un retourna vers l’endroit d’où il était venu ; l’autre se dirigea vers la chapelle, qui n’était qu’à une centaine de pas de distance.