Les Fiancés (Montémont)/Chapitre VI

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 64-73).



CHAPITRE VI.

les soupçons.


Sainte Marie, notre bien-aimée, écoutez ma prière. Vierge pure, une malheureuse jeune fille devant vous courbe la tête. On m’accuse, et je suis innocent.
Anonyme.


La fille de l’infortuné Raymond, en proie à une douleur vive et profonde, bien naturelle à un enfant témoin de la mort d’un père chéri et honoré, avait quitté la tour d’où ses yeux avaient contemplé le champ de bataille. Sa position sociale et les principes de chevalerie dont elle était imbue ne lui permettaient point de se livrer à un désespoir inutile et sans bornes. En élevant des femmes jeunes et belles au rang de princesses ou de déesses, l’esprit systématique de l’époque exigeait d’elles, en retour, une supériorité de caractère et de conduite quelquefois contraire aux sentiments naturels et humains. Les héroïnes de ces temps ressemblaient souvent à ces tableaux éclairés par une lumière artificielle et brillante, qui donne aux objets un reflet éclatant, mais dont la splendeur, comparée à celle du jour naturel, semble éblouissante et exagérée.

L’orpheline du château de Garde-Douloureuse, la fille d’une race de héros, l’illustre rejeton de la tige de Thor, de Balder, d’Odin et des autres guerriers du Nord, auxquels des honneurs divins étaient alors rendus, celle dont la beauté inspirait les chants des ménestrels, et dont les yeux étaient l’étoile polaire de la moitié des braves chevaliers des frontières du pays de Galles, Éveline enfin ne devait point répandre sur la mort de son père les larmes stériles d’une humble villageoise. Quoique très-jeune, la catastrophe dont elle avait été témoin, quelque horrible qu’elle fût, ne devait point lui inspirer autant d’horreur qu’elle en eût causé à une jeune vierge dont les yeux n’auraient pas été accoutumés à contempler les jeux austères et quelquefois sanglants de la chevalerie, qui n’aurait point habité dans des lieux où la guerre et la mort étaient souvent le seul entretien des hommes, dont l’imagination n’eût pas été familiarisée avec des aventures cruelles et sanglantes, ou enfin qui n’eût point été élevée à considérer une mort donnée sur le champ de bataille comme plus désirable pour un guerrier que le trépas languissant et sans gloire qui termine une vieillesse imbécile et caduque. Bien qu’elle pleurât un père si digne d’être aimé, Éveline sentit son courage s’enflammer en se rappelant qu’il était mort en héros, comme il avait vécu, et sur les corps sanglants de ses ennemis immolés ; et pensant alors aux conjonctures fâcheuses où elle se trouvait, elle prit l’invariable résolution de défendre sa propre liberté, et de venger la mort de son père par tous les moyens que le ciel lui avait laissés. Elle n’oublia point le secours de la religion, et, suivant l’usage des temps et les doctrines de l’Église romaine, elle s’efforça de s’attirer les faveurs du ciel par des vœux et des prières. Dans un petit oratoire, à côté de la chapelle, un portrait de la Vierge était suspendu au-dessus d’un maître-autel sur lequel une lampe était constamment allumée. Cette image était regardée par la famille de Berenger comme la divinité protectrice du château ; elle avait été apportée de la terre sainte par un des ancêtres de Raymond qui s’y était rendu en pèlerinage. C’était une peinture grecque du Bas-Empire, semblable à celles qui, dans les pays catholiques, sont souvent attribuées à l’évangéliste saint Luc. L’oratoire dans lequel cette peinture se trouvait placée, était regardé comme un lieu sanctifié : on allait même jusqu’à dire que des miracles y avaient été opérés. Et Éveline, par les guirlandes de fleurs dont elle ornait l’autel et les prières constantes qu’elle adressait à la Vierge, honorait d’un culte particulier Notre-Dame de Garde-Douloureuse, car c’était ainsi qu’on nommait le tableau.

Quittant sa suite, Éveline se dirigea seule et à la dérobée vers l’oratoire ; dans l’excès de sa douleur, elle se prosterna devant l’autel, supplia la Vierge divine et pure de protéger sa liberté et son honneur, et demanda vengeance du chef cruel et perfide qui avait arraché la vie à son père, et qui osait assiéger le seul asile qui lui restât. Non-seulement elle fit vœu de donner une immense étendue de terre à l’image de la divine protectrice dont elle implorait l’aide, mais elle fit le serment (quoique ses lèvres hésitassent et que quelque chose dans elle se révoltât contre ce vœu), que, quel que fut l’heureux chevalier qui s’employât pour la délivrance de Notre-Dame de Garde-Douloureuse, il obtiendrait en récompense, de la fille de Raymond, tout ce que celle-ci pourrait honorablement lui accorder, même le don de sa virginité au pied sacré des autels. Les assurances de plus d’un chevalier lui avaient appris à croire que telle faveur était le présent le plus insigne que le ciel pût accorder ; elle crut acquitter une dette de la reconnaissance en se plaçant entièrement à la disposition de la sainte dont elle avait imploré l’aide. Peut-être y avait-il dans ce dévouement quelque espérance terrestre dont elle-même ne pouvait se rendre compte, et qui la rassurait un peu sur le sacrifice immense qu’elle s’imposait si librement. En effet, un espoir flatteur s’insinuait dans le cœur de la jeune vierge ; elle pensait que la plus douce et la plus bienveillante des protectrices userait avec commisération du pouvoir qu’on lui conférait, et que le champion favori de la mère du Seigneur se trouverait être celui auquel la fille de Raymond eût le plus volontiers accordé cette faveur.

Mais si une telle espérance se glissait dans le cœur de notre héroïne (car l’intérêt personnel s’allie à nos actions les plus nobles et les plus pures), certainement elle l’ignorait. Sincère dans les serments que lui dictait sa foi, elle jetait sur l’image sacrée de son culte des regards dans lesquels les supplications les plus ferventes, la confiance la plus humble se mêlaient à des larmes involontaires : aussi sa beauté paraissait-elle peut-être plus touchante que le jour où, malgré son jeune âge, elle avait été choisie pour offrir le prix au chevalier victorieux dans le célèbre tournoi de Chester. On ne s’étonnera point alors si, dans un tel moment d’exaltation où, prosternée devant un être qui avait, selon sa croyance, le pouvoir de la protéger et de lui promettre sa protection par un signe visible, lady Éveline crut voir de ses propres yeux que l’image agréait ses vœux. Comme elle contemplait le tableau d’un œil attentif et l’imagination excitée par l’enthousiasme, la figure qu’avait formée le pinceau de l’artiste grec, parut changer d’expression ; les yeux semblèrent s’animer, et répondre par des regards de compassion aux prières suppliantes de la jeune fille ; un sourire doux et inexprimable sembla errer sur les lèvres de la mère du Seigneur, Éveline crut même remarquer un léger mouvement de tête.

Dominée par une frayeur respectueuse à la vue de ces signes dont sa foi ne lui permettait point de douter, la fille de Raymond croisa les bras sur sa poitrine, et se prosterna le front contre terre pour écouter ses ordres divins.

Mais sa vision ne devait point aller jusque-là ; aucun son, aucune voix ne se fit entendre, et lorsqu’après avoir porté furtivement ses regards autour de l’oratoire où elle se trouvait agenouillée, elle leva de nouveau les yeux vers l’image de Notre-Dame, la figure de la Vierge ne lui sembla point avoir des traits différents de ceux que le peintre lui avait donnés ; mais l’imagination exaltée d’Éveline leur trouva une expression auguste et gracieuse qu’elle n’avait pas remarquée jusqu’alors. Pénétrée d’un respect qui allait presque jusqu’à la crainte, elle se trouva consolée néanmoins ; et fière de la vision qu’elle avait eue, elle répéta les oraisons qu’elle jugea devoir flatter le plus l’oreille de sa bienfaitrice ; se relevant enfin, elle se retira dans la chapelle extérieure avec toutes les marques de respect que l’on témoigne en quittant la présence d’an souverain.

Une ou deux femmes étaient encore agenouillées devant les saints que les murs et les niches présentaient à leur vénération, mais les autres suppliants, en proie à une trop cruelle inquiétude pour prolonger leurs dévotions, s’étaient dispersés dans le château pour s’informer du sort de leurs parents, de leurs amis, et pour obtenir quelque subsistance, ou au moins quelque endroit où ils pussent reposer ainsi que leurs familles.

S’inclinant et murmurant une prière devant l’image de chaque saint, car un péril imminent nous rend plus religieux, lady Éveline avait presque atteint la porte de la chapelle, quand un homme d’armes (il en avait du moins l’apparence) entra précipitamment ; et, d’une voix plus élevée qu’il ne convenait à la sainteté du lieu, et qu’une circonstance urgente pouvait seule excuser, il appela lady Éveline. Dominée par les sentiments de vénération que la scène de l’oratoire avait produits, elle allait blâmer cette irrévérence militaire, quand l’homme élevant de nouveau la voix lui dit : « Ma fille, nous sommes trahis ! » Malgré son armure et sa cotte de mailles, l’homme d’armes n’était autre que le père Aldrovand, qui, tout à la fois inquiet et colère, ôta son casque et se fit reconnaître de lady Éveline.

« Mon père, dit-elle, que signifie tout ceci ? N’avez-vous donc plus en Dieu cette confiance que vous aviez coutume de me recommander ; quoi ! vous vous revêtez d’une armure que votre ordre vous défend de porter ?

— Peut-être que j’y serai bientôt obligé, dit le père Aldrovand ; j’étais soldat avant d’être moine. Mais aujourd’hui j’ai pris cette armure pour découvrir la trahison, non pour résister à la force. Ah ! ma chère fille, que notre position est cruelle ! des ennemis en dehors, des traîtres au dedans ! Cet indigne Flamand, Wilkin Flammock, traite en ce moment pour livrer le château !

— Qui ose parler ainsi ? » dit une femme voilée, qu’Éveline et le moine n’avaient point aperçue jusqu’alors, et qui, à genoux dans un coin retiré de la chapelle, se hâta de se relever, et vint hardiment se mettre entre les deux interlocuteurs.

« Sors d’ici, insolente favorite, » dit le moine surpris de cette téméraire interruption ; « cela ne te regarde pas.

— Cela me regarde, vous dis-je, » répondit l’inconnue ; et rejetant son voile en arrière, elle offrit aux regards d’Éveline et du moine les traits jeunes et brillants de Rose, fille de Wilkin Flammock. Ses yeux étincelants et ses joues rouges de colère contrastaient d’une manière étonnante avec son beau teint et ses traits presque enfantins, sa figure et sa taille étant celles d’une jeune fille à peine hors de l’enfance, et ses manières ordinairement aussi douces et aussi timides qu’elles étaient alors audacieuses et emportées. « Ce que vous dites ne me regarde pas ! répéta-t-elle, lorsque je vous entends accuser de trahison mon respectable père. Lorsque la source est troublée, le ruisseau n’a-t-il rien à redouter ? cela me regarde, et je connaîtrai l’auteur de cette calomnie.

— Rose, dit Éveline, réprime les transports d’une inutile colère ; le vénérable moine, sans avoir eu le dessein de calomnier ton père, a pu être trompé par un faux rapport.

— Aussi vrai que je suis un prêtre indigne, dit le père, je parle d’après mes propres oreilles. Sur le serment de mon ordre, j’ai moi-même entendu ce Wilkin Flammock traiter avec le Gallois pour la reddition de Garde-Douloureuse. À l’aide de ce haubert et de ce casque, j’ai pu assister à une conférence où il pensait ne trouver aucune oreille anglaise. Ils parlaient flamand, et depuis long-temps je connais ce jargon.

— Le flamand, » répondit avec amertume la jeune fille, que la colère violente qui la dominait portait à répondre d’abord à la dernière injure, « le flamand n’est pas un jargon comme votre vilain anglais, moitié normand, moitié saxon : le flamand est une langue gothique, noble et majestueuse ; elle était parlée jadis par les vaillants guerriers qui combattaient contre les Romains, pendant que les Bretons subissaient honteusement le joug de ces fiers conquérants. Quant à ce qu’on a dit touchant Wilkin Flammock, » continua-t-elle, donnant plus d’ordre à ses idées à mesure qu’elle parlait, n’en croyez rien, ma chère maîtresse ; et si vous êtes fière de l’honneur de votre noble père, fiez-vous à l’honnêteté du mien comme aux saints Évangiles. » Elle prononça ces paroles d’un ton de voix qui semblait implorer la pitié, en poussant des sanglots comme si son cœur eût été sur le point de se briser.

Éveline s’efforça de consoler sa compagne. « Rose, dit-elle, dans ces temps désastreux, l’homme le plus honnête est souvent en butte aux soupçons, et un malentendu peut s’élever entre les meilleurs amis. Écoutons ce que le vénérable moine peut avoir à reprocher à votre père. Ne craignez pas que je refuse d’entendre l’accusé. Je vous croyais plus douce et plus raisonnable.

— Je ne suis ni douce ni raisonnable sur un tel sujet, » dit Rose avec une indignation toujours croissante. « Comment, lady Éveline, pouvez-vous écouter les mensonges de ce révérend masque, qui n’est ni vrai prêtre ni vrai soldat ? Mais je cours chercher quelqu’un qui pourra lui répondre en face, qu’il porte casque ou capuchon. »

À ces mots elle sortit de la chapelle. Profitant de cette absence, le moine, après quelques phrases pédantesques, informa lady Éveline de l’entretien qui avait eu lieu entre Jorworth et Wilkin, et lui proposa de rassembler le peu d’Anglais qui se trouvaient dans le château, de s’emparer de la tour carrée, qui, comme les forteresses gothiques construites du temps de l’occupation de l’Angleterre par les Normands, était placée de manière à pouvoir opposer une vigoureuse défense, même en supposant que les ouvrages extérieurs du château, sur lesquels elle dominait, fussent au pouvoir de l’ennemi.

« Mon père, » dit Éveline pleine de confiance dans la vision qu’elle avait eue, « ce conseil serait bon à suivre si nous en étions réduits à l’extrémité ; mais, à cette heure, ce serait produire le mal que nous redoutons, en faisant naître la crainte et la discorde parmi la garnison. Bon père, j’ai une confiance entière et illimitée dans Notre-Dame de Garde-Douloureuse, et j’ai tout lieu de croire qu’elle nous vengera de nos cruels ennemis et nous procurera des moyens de salut. Je vous prends même à témoin du vœu que j’ai fait de ne rien refuser à celui qu’il plaira à Notre-Dame d’employer pour opérer notre délivrance, dussé-je lui accorder l’héritage de mon père et la main de sa fille.

Ave Maria ! Ave regina cœli ! dit le prêtre ; vous ne pouviez fonder votre espérance sur un roc plus solide ; mais, ma fille, » continua-t-il après avoir fait une telle exclamation, « n’avez-vous jamais été informée, directement ou indirectement, qu’il existait un traité pour votre main, entre votre très-honoré père, qui nous a été si cruellement enlevé (que Dieu veuille absoudre son âme !) et l’illustre maison de Lacy ? »

— J’en ai entendu parler vaguement, » dit Éveline rougissant et baissant les yeux ; « mais je me mets à la disposition de Notre-Dame de secours et de consolation. »

Comme elle finissait de parler, Rose entra dans la chapelle avec le même empressement qu’elle avait mis à la quitter, conduisant par la main son père, dont l’allure nonchalante, quoique ferme, l’air indifférent et la marche pesante formaient le contraste le plus frappant avec les mouvements vifs et inquiets de sa fille. Les efforts que faisait celle-ci pour attirer son père dans la chapelle auraient pu rappeler au spectateur quelques-uns de ces anciens monuments sur lesquels un petit chérubin, faible et chétif, était représenté entraînant vers l’empyrée un cadavre informe et lourd, dont le poids, peu proportionné avec la force du guide ailé, rend inutiles ses efforts bienveillants.

« Roschen, mon enfant, quels sont vos chagrins ? » dit le Flamand en cédant aux efforts de sa fille avec un sourire qui, sur ses lèvres de père, avait plus d’expression et de sensibilité que celui qui semblait animer ses traits presqu’à tous les instants du jour. « Voici mon père, dit l’impatiente jeune fille. Accusez-le de trahison maintenant ; qui le peut, qui l’ose ? Voici Wilkin Flammock, fils de Dieterick le Cramer d’Anvers. Que ceux qui le calomnient absent, l’accusent maintenant !

— Parlez, père Aldrovand, dit lady Éveline. Je suis bien jeune, et les devoirs que je dois remplir, hélas ! à compter de ce jour, m’ont été dévolus dans une heure bien funeste ; cependant, avec l’aide de Dieu et de Notre-Dame, nous écouterons et jugerons votre accusation conformément aux lois de la justice.

— Ce Wilkin Flammock, dit le moine, quelque téméraire et scélérat qu’il soit, n’osera pas nier sans doute que je l’ai entendu de mes propres oreilles traiter de la reddition du château.

— Frappez-le, mon père, dit la jeune fille indignée ; frappez ce masque déguisé. On peut frapper le haubert en acier, si l’on ne peut toucher le froc du moine. Frappez-le, ou dites-lui qu’il a menti, honteusement menti.

— Silence, Roschen, tu es folle, dit le père courroucé ; si l’accusation du moine est dépourvue de tout sens commun, elle est au moins véritable, et je voudrais que ses oreilles eussent été bien loin quand il est venu écouter ce qui ne le regardait pas. »

Rose faillit s’évanouir en entendant son père avouer les perfides communications dont elle le croyait incapable ; elle laissa tomber la main avec laquelle elle l’avait entraîné dans la chapelle, et regarda lady Éveline avec des yeux qui semblaient sortir de leurs orbites, et un visage dont le sang, qui l’avait si vivement animé peu auparavant, s’était retiré pour se porter au cœur.

Éveline jeta sur le coupable des regards où se peignaient la douceur, la dignité et le chagrin. « Wilkin, dit-elle, je te croyais incapable d’une telle action. Quoi ! le jour même de la mort de ton bienfaiteur, tu peux traiter avec ses meurtriers pour livrer le château et trahir tes serments. Mais je ne t’accablerai point de reproches ; seulement je te retire la confiance que mon père avait accordée à un si indigne serviteur, et tu seras gardé dans la tour de l’est jusqu’à ce que le ciel nous envoie du secours. Peut-être la conduite méritoire de ta fille expiera ta lâche trahison, et te sauvera de la punition réservée à de tels forfaits ! Que mes ordres soient exécutés à l’instant.

— Oui, oui, oui ! » s’écria Rose, faisant succéder un mot à un autre avec autant de véhémence qu’elle pouvait articuler ; « qu’on nous mène au donjon le plus obscur, car l’obscurité nous convient mieux que la lumière. »

Le moine, de son côté, voyant que Flammock ne faisait aucun mouvement pour obéir au mandat d’arrêt, s’avança d’un air plus conforme à son ancienne profession et à l’armure qu’il portait qu’à son caractère spirituel, et prononça ces mots : « Wilkin Flammock, je te fais prisonnier pour trahison envers ta souveraine. » Il allait le saisir si le Flamand ne se fût reculé de quelques pas et ne lui eût fait un geste menaçant et déterminé. « Vous êtes atteints de folie, vous autres Anglais ; vous devenez fous dans la pleine lune, et ma sotte de fille est attaquée de votre maladie. Lady Éveline, votre honoré père m’a confié un poste important ; j’exécuterai ses ordres dans l’intérêt de tous ; et vous ne pouvez, étant mineure, me dépouiller de l’emploi que j’exerce. Quant à vous, père Aldrovand, apprenez qu’un moine ne peut arrêter légalement. Roschen, ma fille, taisez-vous, séchez vos pleurs ; vous êtes folle, vous dis-je.

— Oui, certes, je le suis, s’écria Rose, séchant ses larmes et se livrant de nouveau à toute l’élasticité de son caractère. » Oui, je le suis, et pis que cela, puisque j’ai douté un instant de la probité de mon père. Mettez votre confiance en lui, ma chère maîtresse, il est sage, quoique grave, et bon, quoique simple dans ses discours. S’il eût été perfide et traître, il eût été le premier puni ; car je me serais précipitée du haut de la grande tour dans les fossés du château, et il eût perdu sa fille chérie pour avoir trahi sa maîtresse.

— Tout cela est frénésie, dit le moine. Comment se fier aux traîtres lorsqu’ils avouent leurs crimes ? Normands, Anglais, accourez au secours de votre suzeraine ; vos arcs, vos lances !

— Bon père, dit le Flamand, ménagez votre voix pour votre prochaine homélie ; ou appelez en bon flamand, puisque vous le connaissez, car ceux qui sont à la portée de votre voix ne répondront pas à un autre langage. »

Il s’approcha alors de lady Éveline d’un air de bienveillance réelle ou affectée, voisine de la courtoisie autant que ses manières et ses traits étaient susceptibles d’en montrer. Il lui souhaita le bonsoir, et, après lui avoir assuré qu’il agirait pour le mieux, il sortit de la chapelle. Le moine allait encore l’accabler de reproches et d’injures ; mais Éveline, avec plus de prudence, réprima son zèle.

« Tout me porte à croire, dit-elle, que cet homme a de bonnes intentions.

— Que les bénédictions du ciel vous accompagnent, ma chère maîtresse, pour ces paroles, » dit Rose, l’interrompant vivement et lui baisant la main.

« Mais, continua Éveline, si, par malheur, des soupçons viennent à planer de nouveau sur lui, ce n’est point à des reproches que nous aurons recours. Bon père, veillez à tous les préparatifs, et faites en sorte qu’aucun des moyens que nous possédons ne soit omis pour mettre le château en état de défense.

— Ne craignez rien, ma chère fille, dit Aldrovand ; il se trouve encore des cœurs anglais parmi nous ; nous tuerons et nous mangerons les Flamands eux-mêmes plutôt que de rendre le château.

— Ce serait une nourriture aussi difficile à digérer que de la chair d’ours, mon père, » répondit Rose avec aigreur, courroucée de ce que le moine osait prodiguer à ses compatriotes les soupçons et l’outrage.

Sur ces entrefaites on se sépara ; Éveline et sa suivante pour aller secrètement s’abandonner à leurs chagrins et à leurs craintes, ou les alléger par de ferventes prières ; le moine, pour essayer de découvrir quels étaient les véritables desseins de Wilkin Flammock, et les contrarier autant que possible, s’ils semblaient annoncer perfidie et trahison. Mais quoique de violents soupçons lui tinssent les yeux continuellement ouverts, il ne vit rien qui pût augmenter ses craintes, si ce n’est que le Flamand avait déployé une habileté militaire peu commune, en plaçant les postes principaux du château sous la garde de ses compatriotes, circonstance qui devait rendre difficile et dangereuse toute tentative faite pour le déposséder de l’autorité militaire dont il était revêtu. Le moine enfin se retira pour se rendre à la prière du soir, où l’appelaient les devoirs de son ministère, mais avec la ferme résolution de se transporter le lendemain à la pointe du jour sur les remparts.