Les Fiancés (Montémont)/Chapitre VIII

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 79-88).



CHAPITRE VIII.

l’attaque.


Ce fut au milieu d’un siège terrible que vous levâtes la bannière de votre légitime suzerain, à la voix de votre chef… Et ce chef était une femme qui, l’honneur et l’orgueil de son sexe, inspirait le feu de son courage au dernier des vassaux chargés de défendre les remparts attaqués.
William Stewart Rose.


L’astre du jour éclairait à peine les campagnes, qu’Éveline Berenger, se conformant aux avis de son confesseur, se mit à visiter les murs et les créneaux du château assiégé, pour soutenir par des paroles bienveillantes le courage des braves et ranimer par l’espérance celui des timides. Éveline portait un riche collier et des bracelets, ornements qui indiquaient l’élévation de son rang et de sa naissance. Selon la mode de l’époque, sa tunique était fixée autour de sa taille par une ceinture brodée en pierres précieuses et attachée par une grande boucle d’or. À l’un des côtés de cette ceinture était suspendue une espèce de bourse d’un travail riche fait à l’aiguille ; de l’autre, un petit poignard, ouvrage admirable et exquis. Un manteau de couleur sombre, et choisi comme étant l’emblème de ses malheurs, avait été négligemment jeté autour d’elle, et le capuchon en était placé de manière à ombrager et non à cacher les traits charmants de son visage. Ses regards avaient perdu leur expression exaltée et fière, qu’avait inspirée une vision supposée ; mais ils étaient encore animés d’un certain caractère doux et mélancolique, et cependant déterminé. En s’adressant aux soldats, elle sut tout à la fois prier et commander, leur disant tantôt qu’elle se plaçait sous leur protection, tantôt leur demandant le juste tribut d’obéissance qu’ils lui devaient à titre de vassaux.

Selon l’art militaire, la garnison avait été divisée en groupes, placés sur les points les plus exposés à l’attaque, ou sur ceux d’où l’ennemi pouvait être le plus facilement troublé : et c’était cette inévitable division en petits corps qui montrait le désavantage qu’offrait l’étendue des murailles comparée au nombre des soldats qui les défendaient ; et quoique Wilkin Flammock se fût efforcé de cacher à l’ennemi la faiblesse de la garnison, il ne pouvait la déguiser aux assiégés, qui jetaient tristement les yeux sur toute la longueur des remparts, occupés seulement par quelques sentinelles, et regardaient ensuite le champ de bataille, couvert des cadavres de ceux qui eussent dû être leurs compagnons à cette heure de péril.

La présence d’Éveline releva le courage de la garnison. Parcourant ces remparts vieux et grisâtres, elle s’avança de poste en poste, de tour en tour, telle qu’un rayon de lumière qui, se répandant sur un sombre paysage, en éclaire successivement les points divers, les embellit et les anime. Les chagrins et la crainte rendent souvent éloquents les malheureux. Elle adressa aux soldats des diverses nations qui composaient la petite garnison un langage qui convenait à chacun d’eux. Aux Anglais, elle parla comme des enfants du sol ; aux Flamands, comme à des hommes naturalisés par le droit de l’hospitalité ; aux Normands, comme aux descendants de cette race victorieuse qui était devenue maîtresse et souveraine de toutes les terres où elle avait porté les armes. Elle faisait usage, en leur parlant, du langage de la chevalerie ; car le dernier des Normands conformait ou affectait de conformer ses actions à ses lois. Elle rappelait aux Anglais la bonne foi et la droiture qui les caractérisaient ; aux Flamands, la destruction de leurs propriétés, fruits de leur honnête industrie. Elle les engageait tous à venger la mort de leur chef et de leurs compagnons ; elle leur recommandait de mettre leur confiance en Dieu et en Notre-Dame de Garde-Douloureuse ; enfin elle crut devoir les assurer qu’une armée forte et victorieuse était déjà en marche pour venir à leur secours.

« Les braves champions de la croix, disait-elle, songeront-ils à abandonner leur terre natale lorsque les pleurs des femmes et des orphelins viennent retentir à leurs oreilles ? Ce serait convertir leurs pieux desseins en un péché mortel, et déroger à la haute réputation qu’ils ont gagnée à si juste titre. Oui, combattez avec ardeur, et peut-être avant que ce même soleil qui s’élève lentement sur l’horizon ne disparaisse au sein des mers, vous le verrez briller sur les armes des soldats de Shrewsbury et de Chester. Les Gallois restent-ils à leurs postes quand ils entendent le son de leurs trompettes et qu’ils voient leurs bannières ondoyantes se déployer dans les airs ? Combattez bravement, combattez avec ardeur pendant quelques instants ; notre château et fort, nos provisions sont abondantes ; votre courage est à l’épreuve, vos armes sont puissantes, le Tout-Puissant est avec nous, et nos amis ne sont pas éloignés. Combattez donc au nom de ce qui est saint et sacré ; combattez pour vous-mêmes, pour vos femmes, pour vos enfants, pour vos propriétés, et aussi pour une jeune orpheline qui n’a d’autres défenseurs que ses chagrins, ses malheurs et le souvenir des vertus de son père. »

Un tel discours fit une forte impression sur l’esprit des soldats, hommes depuis long-temps endurcis contre le danger par l’habitude et le courage. Les Normands, toujours imbus de leurs idées chevaleresques, jurèrent sur la croix de leurs épées de mourir jusqu’au dernier plutôt que de quitter leurs postes ; les impétueux Anglo-Saxons s’écriaient de leur côté : « Honte à celui qui livrerait au loup gallois la fille de Raymond tant qu’il pourrait lui faire un rempart de son corps ! » Les impassibles Flamands eux-mêmes reçurent une étincelle de l’enthousiasme dont les autres étaient animés ; ils donnèrent à voix basse des louanges à la beauté de la jeune vierge, et se firent part mutuellement et en peu de mots de leur résolution ferme et inébranlable de la défendre jusqu’à la mort.

Rose Flammock, qui accompagnait sa maîtresse dans sa ronde autour du château avec une ou deux autres femmes, semblait avoir repris son caractère naturellement timide ; elle n’avait plus cette humeur altière et emportée qu’avaient excitée chez elle, le soir auparavant, les soupçons injurieux d’Aldrovand sur son père. Elle marchait respectueusement à quelques pas d’Éveline, et écoutait de temps en temps ce qu’elle disait, avec la crainte et l’admiration d’un enfant prêtant l’oreille aux leçons de son maître : seulement ses yeux humides témoignaient combien elle sentait et comprenait l’étendue du danger et la force des exhortations de sa maîtresse. Cependant il y eut un moment où l’œil de la jeune fille devint plus brillant, sa démarche plus assurée, et ses regards plus fiers : ce fut quand elle s’approcha de l’endroit où son père, après s’être acquitté de ses devoirs de commandant de la garnison, s’occupait de la direction des machines de guerre, et déployait dans ce nouvel emploi autant d’adresse que de force. Il était alors occupé à fixer un immense mangonneau (machine usitée dans la défense des forts, et à l’aide de laquelle on lançait des pierres) ; sur un point dominant une poterne découverte, placée à l’est et conduisant du château dans la plaine, point que, probablement, les Gallois attaqueraient vigoureusement. Pour se livrer à ce travail, Flammock avait quitté la plus grande partie de son armure, et l’ayant placée près de lui, l’avait couverte de sa casaque pour la garantir de la rosée du matin. Vêtu d’un simple pourpoint de cuir, les bras nus jusqu’à l’épaule, un énorme marteau à la main, il donnait l’exemple aux hommes qui travaillaient sous sa direction.

Les personnes d’un caractère lent et ferme sont ordinairement celles qui observent avec le plus de soin les minutieuses convenances de la société, et qui éprouvent, par conséquent, le plus de honte lorsqu’elles s’en écartent. Wilkin Flammock était resté indifférent, même insensible à l’imputation de trahison ; mais il rougit, devint confus, et jetant sa casaque sur ses épaules, il s’efforça de cacher le négligé dans lequel lady Éveline l’avait surpris. Il n’en fut point ainsi de sa fille ; fière du zèle que montrait son père, elle porta sur sa maîtresse des regards triomphants qui semblaient dire : « Voilà donc ce fidèle serviteur qu’on soupçonnait de trahison ! »

Éveline s’adressait intérieurement un semblable reproche, et pour le dédommager des doutes qu’elle avait conçus sur sa fidélité, elle lui présenta une bague d’un grand prix : « Acceptez ce don, dit-elle, comme une faible compensation d’une injure momentanée, et causée par un malentendu.

— Cette bague m’est inutile, milady, » répondit Flammock avec sa franchise ordinaire, « à moins que vous ne m’accordiez la faculté de la donner à Rose ; car je crois qu’elle a ressenti un vif chagrin d’une chose qui m’inquiétait fort peu ; et pourquoi me serais-je…

— Disposez de ce bijou comme il vous plaira, dit Éveline ; le diamant est à l’épreuve de tout, comme la fidélité qui vous caractérise. »

Éveline se tut, et regardant la plaine immense qui s’étendait entre la rivière et le château, elle fit observer combien ces campagnes étaient silencieuses et tranquilles, après avoir été le théâtre d’un horrible carnage.

« Cela ne durera pas long-temps ainsi, répondit Flammock ; bientôt nous entendrons assez de tumulte, et cela plus près de nos oreilles qu’hier.

— De quel côté est donc l’ennemi ? dit Éveline ; il me semble que je n’aperçois ni tentes ni pavillons.

— Ils n’en font point usage, milady, reprit Wilkin. Le ciel leur a refusé la science nécessaire pour tisser de la toile. Ils sont couchés là-bas sur les bords de la rivière, n’ayant d’autres habits que leurs manteaux blancs. Penserait-on qu’une bande de voleurs et d’assassins eût tant de ressemblance avec un des plus beaux objets de la nature, un champ immense couvert de toiles placées pour y blanchir ? Écoutez, écoutez ; les guêpes commencent à bourdonner, et bientôt leurs piqûres se feront sentir ! »

En effet un murmure lent et confus se fit entendre au milieu de l’armée galloise ; il ressemblait à celui

D’abeilles en alarme et s’armant dans leurs ruches.

Saisie de terreur à ce bruit sourd et menaçant, qui augmentait d’une manière progressive, Rose, avec toute l’irritabilité de son caractère vif et emporté, s’attacha au bras de son père, et lui dit d’une voix tremblante : « Ce bruit ressemble au mugissement de la mer, la nuit avant la grande inondation.

— Et la tempête sera trop terrible pour des femmes, dit Flammock. Veuillez retourner à votre appartement, milady ; et toi, Roschen, quitte aussi les remparts ; que Dieu te bénisse ! Votre présence en ces lieux serait loin de nous servir. »

Persuadée qu’elle avait fait tout ce qu’on pouvait attendre d’elle, et craignant d’ailleurs que sa frayeur ne se communiquât aux autres, Éveline suivit cet avis, et se retira dans son appartement. Elle marchait lentement, et se retournait souvent pour jeter les yeux sur les Gallois dont les bataillons s’avançaient comme les flots de la mer quand la marée s’élève.

Le prince de Powys avait adopté un plan d’attaque conforme à l’esprit belliqueux de ses soldats, et bien calculé pour jeter l’alarme sur tous les points du château.

Les trois côtés défendus par le lit de la rivière furent tenus en échec par un corps nombreux de Bretons qui devaient se borner à décharger leurs flèches, à moins qu’ils ne remarquassent une occasion favorable d’attaquer. La plus grande partie des forces de Gwenwyn, divisées en trois colonnes, s’avançaient dans la plaine vers la partie occidentale du château, menaçant d’un assaut désespéré les murs qui, dans cette direction, n’étaient pas défendus par la rivière : le premier de ces formidables corps ne comprenait que des archers, qui s’avancèrent en face de la place assiégée, profitant des buissons et des inégalités de terrain qui pouvaient les mettre à couvert. Ils commencèrent alors à bander leurs arcs et à lancer leurs innombrables flèches sur les remparts et les meurtrières : ils éprouvèrent cependant beaucoup plus de dommage qu’ils n’en causèrent aux soldats de la garnison, qui, moins exposés, frappaient des coups plus sûrs. Cependant les deux autres corps de Gallois, défendus en quelque sorte par la grêle non interrompue de flèches que leurs compatriotes faisaient pleuvoir, essayèrent d’emporter d’assaut les remparts extérieurs du château. Ils avaient des haches pour détruire les palissades qu’on appelait alors barrières, des fagots pour remplir les fossés extérieurs, des torches pour mettre le feu aux matières combustibles qui pouvaient se trouver sur leur passage, et surtout des échelles pour escalader les remparts.

Ces détachements se précipitèrent vers le point d’attaque avec une incroyable furie, malgré la défense la plus vive et la perte énorme que leur faisaient éprouver les projectiles de toute espèce ; ils continuèrent l’assaut pendant à peu près une heure, soutenus par des renforts plus que suffisants pour compenser leurs pertes. Forcés enfin de se retirer, ils adoptèrent un genre d’attaque plus fatigant pour les assiégés. Un corps considérable attaquait un point découvert de la forteresse avec une telle furie que ceux des soldats qui pouvaient se détacher des autres postes défendus, accouraient au secours de leurs compatriotes ; et le point qui paraissait le plus dégarni était tout à coup vigoureusement attaqué par un autre corps de Gallois.

Les défenseurs de Garde-Douloureuse ressemblaient donc au pauvre voyageur occupé à repousser un essaim de frelons ; tandis qu’il les chasse d’un côté, il s’en trouve attaqué de l’autre ; et leur nombre toujours croissant, leur hardiesse et la multiplicité de leurs attaques, le réduisent bientôt au désespoir. La poterne devenant un point principal d’attaque, le père Aldrovand, dont l’inquiétude était telle qu’il ne pouvait s’absenter des murailles, et qui, autant que le lui permettaient les statuts de l’Église, prenait part à la défense de la place, le père Aldrovand se précipita vers le point le plus exposé.

Là il trouva Wilkin, comme un second Ajax ; couvert de sang et de poussière, il dirigeait de ses propres mains l’immense machine que peu auparavant il avait aidé à établir ; mais il jetait en même temps des regards attentifs sur tout ce qui se faisait autour de lui.

« Que penses-tu de cette journée ? lui dit le moine à voix basse.

« Pourquoi parler de cela, mon père ? répondit Flammock : vous n’êtes pas soldat, et je n’ai pas le temps de vous entendre.

— Allons, repose-toi, » lui dit le moine relevant les manches de son froc, « et pendant ce temps j’essayerai de te remplacer ici. Que Notre-Dame ait pitié de moi ! Je ne connais rien à ces étranges machines, et leur nom même m’est inconnu. Mais notre règle nous fait une loi du travail ; il ne peut donc y avoir de mal à tourner cette manivelle ou à placer cette pièce de bois à tête d’acier devant cette corde (faisant à la lettre ce qu’il disait ; et je ne connais aucun ordre canonique qui me défende d’ajuster ainsi ce levier ou de toucher ce ressort. »

Il finissait à peine de parler que l’énorme machine siffla dans l’air. Le coup avait été visé avec adresse, car il renversa un chef gallois posté sur une éminence, et à qui Gwenwyn lui-même donnait un ordre.

« Très-bien, très-bien, mangonneau et javeline, » s’écria le moine hors d’état de contenir sa joie, et donnant dans son triomphe les noms techniques à la machine et à la javeline qu’elle venait de lancer.

« Et bien visé surtout, ajouta Flammock ; vous avez plus d’adresse, je crois, que de connaissance de votre bréviaire.

— Ne t’embarrasse pas de cela, dit le père ; et maintenant que tu vois mon habileté à diriger une machine, et que ces misérables commencent à lâcher pied, dis-moi, que penses-tu de notre position ?

— Elle n’est pas désespérée, si nous recevons de prompts secours ; le corps de ces soldats est de chair et non de fer, et nous pouvons enfin être accablés par le nombre. Un seul soldat pour quatre aunes de murailles, quelle triste chose ! les brigands le voient, et nous traitent en conséquence. »

Le renouvellement de l’assaut rompit le cours de leur conversation ; et telle fut l’ardeur de l’ennemi, qu’il ne leur laissa de repos qu’à la chute du jour ; car, tout en les menaçant d’attaques réitérées sur différents points, il effectua sur quelques autres deux ou trois assauts furieux et formidables qui laissèrent à peine aux assiégés le temps de prendre haleine et de se restaurer. Cependant les Gallois payèrent leur témérité bien cher ; et quoique rien ne pût surpasser leur bravoure dans ces attaques répétées, ils montrèrent cependant moins de fureur dans celles qu’ils livrèrent à la chute du jour. Enfin la nuit vint mettre un terme au combat, et il est probable que Gwenwyn vit cette interruption avec autant de plaisir qu’elle en causa à la garnison épuisée du château ; car ce chef pouvait craindre que la perte considérable qu’il avait éprouvée n’affaiblît le courage de ses soldats.

Bientôt dans le camp des Gallois retentirent des cris de triomphe, car la perte qu’ils venaient de supporter était effacée par le souvenir de la célèbre victoire qui avait précédé l’attaque, et les malheureux assiégés pouvaient entendre du haut de leurs remparts les ris, les chansons, le son des harpes, les cris d’allégresse que les Gallois faisaient entendre en l’honneur de leur triomphe futur.

Le soleil avait quitté l’horizon depuis quelques instants, le crépuscule devenait plus sombre, le ciel était bleu et sans nuage, et des étoiles innombrables ornaient le firmament : une gelée légère ajoutait encore à leur éclat, quoique la reine des astres et de la nuit fût encore dans son premier quartier. Les travaux de la garnison étaient considérablement aggravés par l’obligation où se trouvaient les assiégés d’avoir sur pied une troupe nombreuse et attentive, ce qui s’accordait mal avec l’épuisement de leurs forces ; et cette obligation était telle, que ceux qui avaient été blessés le plus légèrement se trouvaient forcés de prendre part au danger, malgré leurs blessures. Le moine et Flammock, entre lesquels régnait alors le plus parfait accord, firent ensemble vers minuit le tour des murailles, exhortant les gardes à exercer la plus active vigilance, et examinant eux-mêmes l’état de la forteresse. Comme ils continuaient cette ronde et montaient à une plate-forme élevée par un escalier étroit et inégal qui retardait la marche du bon père, ils aperçurent sur la hauteur vers laquelle ils se dirigeaient, au lieu de la cuirasse noire de la sentinelle flamande qui y avait été placée, deux formes blanches, dont la vue frappa Wilkin de plus de terreur qu’il n’en avait éprouvé pendant le terrible combat du jour précédent.

« Mon père, dit-il, ayez recours aux oraisons ; es spuct : j’aperçois ici deux fantômes. »

Le bon père, quoique prêtre, n’avait point appris à défier l’esprit malin, qu’il avait craint, étant prêtre, plus que tout ennemi mortel ; il commença donc à répéter en tremblant l’exorcisme de l’Église : « Conjuro vos omnes, spiritus maligni, magni atque parvi, » quand il fut interrompu par la voix d’Éveline, qui s’écria : « Est-ce vous, père Aldrovand ? »

Satisfaits de voir qu’ils n’avaient point affaire à des esprits, Flammock et le moine s’avancèrent en toute hâte vers la plate-forme, où ils trouvèrent Éveline et sa fidèle Rose. La première, comme une sentinelle en faction, avait une demi-pique à la main. « Que signifie ceci, ma fille ? dit le moine. Comment, vous ici et armée ! Où est la sentinelle, le chien, le paresseux de Flamand chargé de garder ce poste ?

— Ne peut-il pas se faire, mort père, que ce ne soit ni un chien paresseux, ni un soldat flamand, » dit Rose toujours piquée de la plus petite réflexion qui avait pour objet de critiquer son pays. « Il me semble que j’ai ouï dire qu’il existait aussi de tels individus chez les Anglais.

— Allons, silence, Rose, vous êtes trop hardie pour une jeune fille, dit Wilkin. Encore une fois, où est Peterkin Vorst, chargé de garder ce poste ?

— Ne le blâmez pas d’une faute que j’ai commise, » dit Éveline, montrant la sentinelle flamande profondément endormie dans un endroit couvert formé par les créneaux. « Cet homme était accablé par la fatigue, il avait combattu avec ardeur tout le jour. Passant en cet endroit comme un esprit errant qui ne peut trouver ni tranquillité ni sommeil, je le trouvai dormant, et je ne voulus point troubler un repos que j’enviais. Comme il avait combattu pour moi, je croyais pouvoir veiller une heure pour lui ; je pris donc son arme dans le dessein d’attendre qu’on vînt le relever.

— Le misérable ! je le relèverai d’une terrible manière, » dit Wilkin ; et, disant ces mots, il assena au malheureux dormeur deux coups de pied qui firent résonner son armure. En proie à la plus vive alarme, le garde fut immédiatement sur pied, et il eut communiqué sa terreur aux sentinelles voisines et à toute la garnison, en s’écriant que les Gallois étaient sur les murailles, si, à l’instant où il allait pousser cette clameur, le moine n’eût de sa main bouché sa large bouche. « Silence, lui dit-il, et descends à l’instant auprès du sous-bailli, car, d’après les lois militaires, tu mérites la mort. Mais regarde, indigne soldat, et vois qui t’a sauvé de la corde, en veillant pendant que tu rêvais, chair de porc et pot de bière. »

Le Flamand, quoiqu’à demi éveillé, vit bien quelle était sa situation. Il se retira donc sans réplique, après deux ou trois salutations gauches à Éveline et à tous ceux par qui son repos avait été si grossièrement interrompu.

« Le coquin, dit Wilkin, il mérite d’être attaché par les pieds et par la tête. Mais enfin, milady, mes compatriotes ne peuvent vivre sans sommeil. » Cela dit, il se mit tellement à bâiller, qu’on eût pu lui supposer le dessein d’avaler une des tourelles de la plate-forme où ils se trouvaient alors.

« Vous dites vrai, bon Flammock, répondit Éveline ; prenez donc vous-même quelque repos, et fiez-vous à ma surveillance active, au moins jusqu’à ce que les sentinelles soient relevées. Je ne pourrais dormir quand bien même je le voudrais, et quand je le voudrais, je ne le pourrais pas.

— Je vous remercie, milady, dit Flammock ; et, en effet, comme ce lieu est un endroit central, et que la ronde doit passer dans une heure au plus tard, je me livrerai au sommeil pendant ce temps, car mes paupières sont aussi pesantes que des écluses.

« Ô mon père, mon père ! » s’écria Rose irritée de ce que son père manquait ainsi au décorum, « songez où vous êtes, et à la personne en présence de laquelle vous vous trouvez.

— Vraiment oui, Flammock, dit le moine, n’oubliez que pas vous êtes en présence d’une noble héritière normande, et que vous ne pouvez, sans manquer aux convenances, ôter votre manteau et mettre votre bonnet de nuit. »

« Laissez-le, mon père, » dit Éveline, qui dans un autre moment aurait pu sourire de l’empressement que mit Wilkin à s’entourer de son ample manteau, à étendre ses membres robustes sur les bancs de pierre et à donner les marques les plus positives d’un sommeil profond, long-temps avant que le moine eût fini de parler. « L’observation des convenances et du respect est bonne pour les temps de paix et de repos ; mais au milieu des dangers, la chambre à coucher du soldat est partout où il peut goûter à loisir une heure de sommeil ; sa salle à manger partout où il peut trouver quelque nourriture. Bon père, asseyez-vous ici, près de Rose et de moi, que nous puissions entendre quelque sainte leçon, afin de passer avec moins d’amertume ces jours de malheur. »

Le bon père obéit ; néanmoins, tout en voulant donner quelque consolation, son ingénuité et sa science théologique ne lui suggérèrent rien de mieux que les psaumes de la pénitence, qu’il se mit à réciter, jusqu’à ce qu’enfin la fatigue s’emparant aussi de lui, il commit la même inconvenance qu’il avait réprouvée en Flammock, et s’endormit profondément au milieu de ses oraisons.