Les Fiancés (Montémont)/Chapitre XXVI

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 249-256).



CHAPITRE XXVI.

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Quoi ! belle, jeune, et fidèle aussi ? C’est un miracle, si c’est vrai.
Waller.


Rose, qui naturellement était la femme la plus affectueuse et la plus désintéressée qui eût jamais existé, fut la première à réfléchir sur la situation particulière où sa maîtresse se trouvait placée, sur la contrainte marquée qui avait jusqu’alors accompagné ses relations avec son jeune protecteur, et elle devint en peine de savoir ce qu’on allait faire du chevalier blessé ; cependant, quand elle s’approcha d’Éveline pour le lui demander, sa résolution faillit lui manquer.

L’état d’Éveline était tel, qu’il y aurait eu presque de la cruauté à la tourmenter par des réflexions qui, sous aucun rapport, ne concernaient les malheurs qui l’avaient assaillie et dont son esprit était encore frappé. Son visage était aussi pâle que la mort, sauf aux endroits où il était taché de sang ; son voile, tout déchiré et en désordre, était souillé par la poussière et le sang ; ses cheveux, épars, retombaient sur son front et sur ses épaules, et une plume brisée, seul reste de sa coiffure, avait été entrelacée dans ses tresses, et y voltigeait encore, semblant une moquerie plutôt qu’un ornement. Ses yeux étaient fixés sur la litière où était placé Damien, et elle suivait à cheval, tout à côté, sans paraître avoir d’autre pensée que celle du danger de celui qui y était étendu.

Rose vit facilement que sa maîtresse était dans un moment d’exaltation qui l’empêcherait de réfléchir sagement et prudemment sur sa position. Elle essaya donc graduellement de la calmer. « Ma chère maîtresse, s’écria Rose, vous plairait-il de prendre mon manteau ?

— Ne me tourmentez pas, » répondit Éveline d’un ton un peu brusque.

« En vérité, milady, » ajouta dame Gillian en s’avançant promptement, comme si elle craignait qu’on n’intervînt dans ses fonctions de maîtresse de la garde-robe ; « en vérité, Rose Flammock a raison ; ni votre jupe ni votre robe ne sont arrangées convenablement, ni même décemment, puisqu’il faut l’avouer. Si Rose veut se retirer et détourner son cheval de mon chemin, je vous arrangerai, en moins de temps qu’il n’en faut pour placer une épingle, et mieux que ne le feraient toutes les Flamandes en douze heures.

— Je ne m’inquiète pas de ma toilette, » reprit Éveline du même ton.

« Inquiétez-vous donc de votre honneur, de votre réputation, » dit Rose en avançant son cheval tout près de celui de sa maîtresse ; puis elle ajouta à voix basse : « Décidez promptement où vous voulez mener ce jeune homme blessé.

— Au château, » reprit Éveline tout haut, comme si elle méprisait le secret. « Conduisez-le au château, et le plus vite que vous pourrez.

— Pourquoi pas plutôt à son camp, ou à Malpas ? dit Rose ; ma chère maîtresse, croyez que ce sera bien mieux.

— Pourquoi pas, pourquoi pas ! Pourquoi ne pas l’abandonner sur la route, au poignard des Gallois ou à la dent des loups ? Il a été mon libérateur, une fois, deux fois, trois fois : il ira où j’irai, et je ne penserai à ma sûreté que lorsque je serai sûre de la sienne. »

Rose vit qu’elle ne ferait aucune impression sur sa maîtresse, mais que la vie du blessé pourrait être compromise par un transport plus long que celui qui était absolument nécessaire. Un expédient par lequel elle imagina qu’on obvierait à cet embarras lui vint à l’idée, mais il fallait qu’elle consultât son père. Elle donna un coup de cravache à son palefroi, et en un instant sa petite mais charmante personne, et son genêt plein de feu, se trouvèrent à l’ombre du gigantesque Flamand et de son énorme cheval noir. « Mon cher père, dit Rose, milady a l’intention de faire transporter sir Damien au château, où il est probable qu’il séjournera longtemps ;… qu’en pensez-vous ?… est-ce une décision convenable ?

— Convenable pour le jeune homme, certes, Roschen, répondit le Flamand, parce qu’il échappera bien mieux au danger de la fièvre.

— C’est vrai : mais est-ce prudent pour milady ? continua Rose.

— Assez prudent, si elle agit prudemment. Mais pourquoi douterais-tu d’elle, Roschen ?

— Je ne sais pas, » dit Rose, voulant cacher même à son père ses craintes et ses doutes ; « mais où il y a de mauvaises langues, il y a de mauvais rapports. Sir Damien et milady sont bien jeunes. Il me semble qu’il vaudrait mieux, mon père, que vous offrissiez un asile au chevalier blessé, au lieu de le laisser transporter au château.

— Quant à cela, je n’en ferai rien, ma fille. » répondit précipitamment le Flamand : « je n’en ferai rien, si je puis faire autrement. Les Normands et les Anglais ne franchiront pas le seul paisible de ma porte, pour se rire de mon bien et consommer ma propriété. Tu ne les connais pas, parce que tu es toujours la favorite de ta maîtresse ; mais moi je les connais ; et tout le bien que j’obtiendrai d’eux sera : Fainéant de Flamand, et avide Flamand, et sot de Flamand. Je remercie les saints de ce qu’ils ne peuvent me traiter de lâche Flamand, depuis l’affaire galloise de Gwenwyn.

— J’avais toujours pensé, mon père, reprit Rose, que vous aviez trop de flegme pour faire attention à ces viles calomnies. Songez que vous êtes sous la bannière de celle qui a toujours été ma bonne maîtresse, et que son père était votre bon seigneur ; vous avez aussi de grandes obligations au connétable pour un accroissement de privilèges. L’argent peut acquitter les dettes, mais la bonté seule acquitte de la bonté ; et je prévois que vous n’aurez jamais une aussi belle occasion de servir les maisons de Berenger et de Lacy, qu’en ouvrant vos portes à ce chevalier blessé.

— Les portes de ma maison ! reprit le Flamand ; sais-je combien de temps encore je pourrai appeler cette maison, ou quelque autre, la mienne ? Hélas ! ma fille, nous sommes venus ici pour fuir la rage des éléments ; mais qui sait si celle des hommes ne terminera pas notre vie ?

— Vous raisonnez d’une manière étrange, mon père, dit Rose ; il ne convient pas à votre sagesse d’augurer tant de mal de l’entreprise d’un brigand gallois.

— Je ne parle pas du voleur borgne, reprit Wilkin, quoique l’accroissement et l’audace d’un brigand comme Dawfyd[1] n’annonce pas un pays paisible. Mais toi qui es renfermée dans ces murs, tu n’entends pas parler de ce qui se passe dehors, et cette ignorance t’épargne des tourments… Vous n’auriez rien su par moi, si je n’avais pas vu la nécessité de me retirer dans un autre pays.

— De vous retirer, mon père, de quitter le pays où votre économie et votre industrie vous ont acquis une honorable aisance.

— Oui, et où l’avidité des méchants, qui m’envient le produit de mon économie, peut me conduire à une mort déshonorante. Il y a eu du tumulte parmi les hommes de la populace anglaise dans plus d’un comté, et leur fureur se dirige contre ceux de notre nation, comme si nous étions des juifs ou des païens, et non de meilleurs chrétiens et de meilleurs hommes qu’eux-mêmes. Ils ont, à Garck, à Bristol et ailleurs, bouleversé les maisons des Flamands, abimé leurs marchandises, maltraité leurs familles, et assassiné nos compatriotes…. Et pourquoi ?… parce que nous leur avons apporté les talents et l’industrie qu’ils ne possédaient pas, et parce que la richesse, qui eût été inconnue à la Grande-Bretagne, était la récompense de notre art et de notre travail. Roschen, ce mauvais esprit s’accroît de jour en jour : ici nous sommes plus en sûreté qu’ailleurs, parce que nous formons une colonie forte et nombreuse ; mais je ne me fie pas à nos voisins ; et si toi, Rose, tu n’eusses pas été en sûreté, il y a long-temps que j’aurais tout abandonné et quitté la Grande-Bretagne.

— Tout abandonné, et quitté la Grande-Bretagne ! » Ces paroles résonnaient mal aux oreilles de sa fille, qui savait mieux que tout autre combien son père avait réussi dans son industrie, et combien il était peu probable qu’un homme d’un caractère ferme et calme comme le sien abandonnât des avantages réels et connus par la crainte d’un danger vague et éloigné. Enfin, elle reprit : « Si le danger est tel, mon père, il me semble que votre maison et vos biens ne peuvent pas être mieux protégés que par la présence de ce noble chevalier. Quel est l’homme qui oserait entreprendre la moindre violence contre la maison qui donne asile à Damien de Lacy ?

— Je l’ignore, » dit le Flamand d’un ton calme, mais triste. « Que le ciel me le pardonne, si c’est un péché ! mais je ne vois guère que de la folie dans ces croisades que les prêtres ont prêchées avec tant de succès. Voilà près de trois ans que le connétable est absent, et on ignore encore s’il est vivant ou mort, victorieux ou vaincu. Il est parti d’ici comme s’il avait eu l’intention de ne pas détourner la bride ni de regaîner l’épée avant d’avoir regagné le saint sépulcre ; cependant nous n’apprenons pas avec certitude qu’on ait prit seulement un hameau aux Sarrasins. Pendant ce temps, le peuple devient mécontent ; les seigneurs, avec la meilleure partie de leurs vassaux, sont en Palestine, morts ou vivants, nous ne le savons pas ; ces malheureux sujets sont opprimés et dépouillés par des intendants et des députés dont le joug est plus lourd et moins légèrement porté que celui du seigneur même. Les communes, qui naturellement détestent les chevaliers et la noblesse, pensent que le moment est propice pour se révolter contre eux… Oui, et il y a bien des nobles qui ne craindront pas de se mettre à leur tête, pourvu qu’ils aient part aux dépouilles ; car les expéditions lointaines et la prodigalité les ont appauvris ; et celui qui est pauvre assassinerait son père pour de l’argent. Je hais les pauvres, et je voudrais voir au diable tout homme qui ne peut se suffire par le travail de ses mains. »

Le Flamand termina par cette imprécation caractéristique un discours qui fit connaître à Rose l’état effrayant de l’Angleterre, qu’elle ignorait, renfermée comme elle l’était dans Garde-Douloureuse. « Certes, dit-elle, ces violences dont vous parlez ne sont pas à redouter pour ceux qui vivent sous la bannière de de Lacy et de Berenger ?

— Berenger n’existe que de nom, reprit Wilkin Flammock, et Damien, quoique un brave jeune homme, n’a pas l’ascendant et l’autorité du caractère de son oncle. Ses soldats se plaignent qu’ils sont harassés de veiller à la protection d’un château qui est par lui-même imprenable, et qu’une bonne garnison défend, et qu’ils perdent l’occasion de faire des entreprises honorables, ainsi qu’ils les appellent, c’est-à-dire, de se battre et de piller. Ils disent que Damien, sans barbe, était un homme ; mais que Damien avec la moustache ne vaut guère mieux qu’une femme ; et que l’âge, qui a bruni sa lèvre supérieure, a en même temps fait pâlir son courage. Et ils disent bien autre chose qu’il serait ennuyeux de répéter.

— Au nom du ciel, apprenez-moi ce qu’on dit, s’écria Rose, si, comme il est probable, cela concerne ma chère maîtresse.

— Oui, cela la regarde, Roschen, reprit Wilkin. Il y a beaucoup de soldats normands qui disent, en vidant leur bouteille, que Damien de Lacy est amoureux de la fiancée de son oncle, et qu’ils correspondent ensemble par magie.

— Il faut effectivement que ce soit par magie, » dit Rose en souriant avec mépris, « car ils ne correspondent par aucun moyen terrestre : quant à moi, je puis l’assurer.

— Aussi, dit Wilkin, attribuent-ils à la magie que dès que milady est hors du château, de Lacy est en selle avec une partie de sa cavalerie, quoiqu’ils soient bien certains qu’il n’a reçu ni message, ni lettre, ni aucun avis de son dessein de sortir ; et cependant jamais, en pareil cas, ils ne parcourent les défilés, sans, bientôt voir ou apprendre que milady Éveline se promène.

— Cela ne m’a pas échappé, dit Rose, et milady a même exprimé son mécontentement de l’exactitude avec laquelle Damien connaissait ses actions, ainsi que de la ponctualité officieuse qu’il déployait en la gardant. Ce jour a prouvé néanmoins, continua-t-elle, que sa vigilance est utile ; et comme ils ne se sont jamais rencontrés dans ces occasions, et que la distance qui les séparait leur ôtait toute possibilité d’entrevue, il me semble qu’ils auraient pu échapper à la censure de l’esprit le plus soupçonneux.

— Oui, ma fille ! reprit Wilkin, mais en poussant trop loin la précaution on peut exciter les soupçons. Pourquoi, disent les soldats, ces deux êtres ont-ils des intelligences si constantes et pourtant si bien cachées ? Pourquoi s’approcher de si près, et cependant ne jamais se rencontrer ? Si l’un n’eût été que le neveu et l’autre que la fiancée du connétable, ils pourraient se voir sans dissimuler ; d’un autre côté, s’ils s’aiment, ils y a tout lieu de croire qu’ils savent bien trouver leurs lieux secrets de rendez-vous, quoiqu’ils aient assez d’art pour le cacher.

— Chacune de vos paroles, mon père, me fait voir la nécessité absolue de recevoir ce jeune blessé dans votre maison. Quelque grands que soient les maux que vous redoutez, je vous assure qu’ils ne peuvent augmenter en lui donnant un asile ainsi qu’à plusieurs de ses fidèles serviteurs.

— Je ne recevrai aucun de ses serviteurs, » dit Wilkin vivement, « pas un de ces valets mangeurs de bœuf, sauf le page qui doit le servir, et le docteur qui se charge de le guérir.

— Mais à ces trois au moins je puis offrir votre maison ? demanda Rose.

— Fais comme tu voudras, fais comme tu voudras, dit le bon père. Ma foi, Roschen, il est heureux pour toi que tu aies du bon sens et de la modération dans tes demandes, puisque j’ai la folie d’y accéder si promptement. Voilà maintenant une de tes fredaines d’honneur et de générosité ; mais je préfère la prudence et l’honnêteté… Ah ! Rose, Rose ! ceux qui veulent faire mieux que bien font quelquefois pire que mal… Mais je crois que j’en serai quitte pour la peur, et que ta maîtresse, qui, sauf respect, ressemble un peu à une demoiselle errante, voudra conserver le privilège de loger son chevalier et de le servir en personne. »

Le Flamand disait vrai. Rose n’eut pas plutôt proposé à Éveline de laisser Damien se rétablir dans la maison de son père, que sa maîtresse rejeta brièvement et positivement cette proposition. « Il a été mon libérateur, dit-elle, et s’il reste un seul être pour qui les portes de Garde-Douloureuse doivent s’ouvrir d’elles-mêmes, c’est pour Damien de Lacy… Allons, jeune fille, ne me regardez pas avec cet air triste et soupçonneux… Ceux qui sont au-dessus du déguisement méprisent le soupçon. C’est à Dieu et à Notre-Dame que je dois rendre compte de ma conduite, et mon cœur leur est ouvert.

Elles avancèrent en silence jusqu’à la porte du château, où lady Éveline ordonna que son protecteur (c’est ainsi qu’avec emphase elle appelait Damien fût logé dans l’appartement de son père ; et, avec la prudence d’un âge plus avancé, elle donna les ordres nécessaires pour la réception de ses serviteurs et les arrangements qu’un pareil renfort de convives exigeait. Elle s’acquitta de tous ces soins avec le plus grand calme et la plus grande présence d’esprit, avant même d’avoir songé à remettre ses vêtements en ordre.

Il lui restait encore un autre devoir à remplir. Elle courut à la chapelle de la Vierge, et se prosternant devant sa divine protectrice, elle la remercia de sa seconde délivrance, implora son secours, et, par son intercession, celui du Dieu tout-puissant, pour régler sa conduite. « Tu sais, dit-elle, que ce n’est pas par ma confiance en ma propre force que je me suis précipitée dans les dangers. Oh ! fortifie ma faiblesse ! Que ma reconnaissance et ma compassion ne me deviennent pas un piège ! et tandis que je m’efforce de m’acquitter des devoirs que la gratitude m’impose, défends-moi contre la langue calomniatrice des hommes ! et sauve, oh ! sauve-moi des conseils perfides de mon propre cœur ! »

Elle récita ensuite son rosaire avec ferveur, et, rentrant dans sa chambre, elle appela ses femmes pour l’habiller et faire disparaître les marques de la violence qu’elle venait d’éprouver si récemment.





  1. Le texte écrit Dafyd ; mais le flamand écrit comme il prononce, Dawfyd. a. m.