Les Fiancés (Montémont)/Chapitre XXXII

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 4p. 314-327).




CHAPITRE XXXII.

conclusion.


Un soleil s’est couché, une étoile s’est levée, ô Géraldine ! depuis que tes bras ont été la prison de la belle dame.
Coleridge.


La renommée s’était trompée en assignant à Éveline Berenger, après la prise de son château, une réclusion plus sévère que celle du couvent de sa tante abbesse. Elle était déjà assez ennuyeuse, car les tantes célibataires, abbesses ou non, ne tolèrent pas les erreurs du genre de celles que l’on reprochait à Éveline ; et l’innocente jeune fille fut forcée de dévorer sa honte et ses chagrins. Chaque jour on rendait sa prison de plus en plus insupportable, par les brocards lancés sous les formes de la sympathie, de la pitié et des exhortations, mais qui, dans le fond, n’étaient que de la colère et de l’insulte. La compagnie de Rose était tout ce qu’Éveline avait pour résister à ces afflictions, mais enfin elle lui fut retirée le matin même où tant d’événements importants arrivèrent à Garde-Douloureuse.

L’infortunée Éveline demanda vainement à une nonne revêche qui parut à la place de Rose pour l’aider à s’habiller, pourquoi sa compagne et son amie n’avait pas la permission de la servir. La nonne garda sur ce sujet un silence obstiné, mais prononça quelques phrases sur l’importance qu’on mettait à orner un être d’argile, et sur le désagrément de ce qu’il fallait qu’une épouse du ciel détournât ses pensées de devoirs plus élevés, et daignât attacher des agrafes et ajuster des voiles.

L’abbesse, cependant, dit à sa nièce, après matines, que sa suivante ne lui était ôtée que pour quelque temps, mais qu’il était probable qu’elle serait renfermée dans le plus sévère couvent, pour avoir aidé sa maîtresse à recevoir Damien de Lacy dans sa chambre à coucher au château de Baldringham.

Un soldat de Lacy, qui avait jusqu’alors gardé le secret sur ce qu’il avait observé cette nuit hors de son poste, avait pensé que, dans la disgrâce de Damien, il trouverait son profit à raconter cette histoire. Ce nouveau coup, si inattendu, si affligeant… cette nouvelle accusation, qu’il était si difficile et si impossible de nier entièrement, parut à Éveline décider du sort de son amant et du sien ; mais l’idée d’avoir conduit à sa perte son affectionnée et courageuse suivante était tout ce qu’il lui fallait pour lui donner l’apathie du désespoir. « Pensez de moi tout ce qu’il vous plaira, dit-elle à sa tante, je ne me défendrai plus… dites ce qu’il vous plaira, je ne vous répondrai plus… emmenez-moi où vous voudrez, je ne résisterai plus… Dieu disculpera mon honneur quand il le jugera à propos : puisse-t-il alors pardonner à mes persécuteurs ! »

Après cela, et pendant plusieurs heures de cette malheureuse journée, lady Éveline, pâle, froide, silencieuse, alla de la chapelle au réfectoire et du réfectoire à la chapelle, au moindre signe de l’abbesse et de ses sœurs, et parut regarder les diverses privations, pénitences, remontrances et reproches, auxquels elle fut assujettie toute la journée, avec la même indifférence qu’une statue de marbre supporte l’inclémence de l’air ou les gouttes de pluie qui doivent, avec le temps, l’user et la détruire.

L’abbesse, qui aimait sa nièce, quoique son affection se montrât parfois d’une manière peu agréable, finit par s’alarmer ; elle révoqua l’ordre de conduire Éveline dans une cellule inférieure, elle assista même à son coucher, attention que la jeune fille regarda, comme tout le reste, avec la même indifférence, et avec une tendresse qui se ranimait, la baisa et la bénit en quittant l’appartement. Toute légère qu’était cette marque d’affection, elle était inattendue, et, semblable à la baguette de Moïse, elle ouvrit les sources cachées. Éveline pleura, ressource qui lui avait été refusée tout ce jour… elle pria, et enfin s’endormit en sanglotant comme un enfant, avec l’esprit un peu calmé par cette émotion naturelle.

Elle s’éveilla plus d’une fois dans la nuit, au milieu de sombres rêves qui lui montraient confusément des cellules et des châteaux, des funérailles et des noces, des couronnements et des gibets ; mais vers le matin elle tomba dans un sommeil plus profond, et ses visions se ressentirent de son esprit plus calme. La dame de Garde-Douloureuse semblait lui sourire dans ses rêves, et lui promettre sa protection. L’ombre de son père y était aussi ; et, avec la hardiesse que donnent les rêves, elle le regarda tranquillement et sans crainte ; ses lèvres remuèrent, et elle entendit des paroles qu’elle ne pouvait comprendre, mais qui paraissaient lui annoncer l’espérance, la consolation et son bonheur prochain. Il s’y glissa aussi une femme, dont les yeux bleus se fixaient sur les siens ; elle était vêtue d’une tunique de soie couleur de safran, avec un manteau bleu de ciel et de forme gothique ; elle était resplendissante de cette beauté délicate qui est le partage des blondes. Il lui sembla que c’était la Bretonne Vanda ; mais sa physionomie n’exprimait plus le ressentiment ; ses longs cheveux ne tombaient plus sur ses épaules, mais étaient mystérieusement ornés de chêne et de gui ; sa main droite était gracieusement cachée sous son manteau, et ce fut une main blanche et charmante qui pressa celle d’Éveline. Malgré ces apparences de faveur, un frisson de crainte s’empara d’Éveline quand la vision sembla répéter ou chanter :

Épouse veuve et vierge à l’hymen consacrée,
Fiancée à la fois trahie en trahissant :
La prophétie est avérée,
Et de Vanda l’injure est réparée.
Recevez son pardon par ce simple présent.

Elle se baissa comme pour embrasser Éveline, qui tressaillit et s’éveilla aussitôt. Sa main était effectivement serrée par une autre main aussi pure, aussi blanche que la sienne. Les yeux bleus, les cheveux blonds, et le sein à demi voilé d’une femme charmante, dont les lèvres touchaient celles de la charmante dormeuse, s’offrirent à son réveil ; mais c’était Rose, dont les bras serraient sa maîtresse, et qui mouillait son visage de ses larmes, tandis que dans l’élan de son affection elle le couvrait aussi de baisers.

« Que signifie ceci, Rose ? dit Éveline ; grâce au ciel, vous m’êtes donc rendue ! Mais que veulent dire ces transports et ces larmes !

— Laissez-moi pleurer, laissez-moi pleurer, dit Rose ; il y a long-temps que je n’ai pleuré de joie, et il se passera du temps, je l’espère, avant que nous pleurions de chagrin. Il y a eu des nouvelles de Garde-Douloureuse. C’est Amelot qui les a apportées. Il est libre, son maître aussi, et en grande faveur près de Henri. Écoutez ensuite ; mais il ne faut pas que je vous l’annonce trop vite, car vous pâlissez.

— Non, non, dit Éveline ; continuez, continuez ; je crois vous comprendre.

— Le scélérat Randal de Lacy, la première cause de tous nos chagrins, ne nous tourmentera plus ; il a été tué par un honnête Gallois, et je suis bien fâchée qu’on ait pendu ce pauvre homme pour le bon service qu’il nous a rendu. Et puis, le bon vieux connétable est revenu de la Palestine, aussi respectable, mais plus sage qu’auparavant ; car on pense qu’il renoncera à son mariage avec vous.

— Jeune folle, » dit Éveline, rougissant autant qu’elle avait pâli, « ne plaisante pas là-dessus. Mais se peut-il que tout cela soit vrai ? Randal est-il réellement tué ? et le connétable de retour ? »

Les questions et les réponses étaient précipitées et confuses, et on les interrompait par des exclamations de surprise et de remercîments au ciel et à Notre-Dame, jusqu’à ce que l’extase de la joie se changeât en un étonnement tranquille.

Damien de Lacy avait aussi ses explications à recevoir, et la manière dont on les lui donna avait quelque chose d’étrange. Damien depuis quelque temps habitait ce que dans notre siècle on appellerait un cachot, mais qui alors se nommait une prison. Nous sommes peut-être blâmables d’accorder au criminel convaincu une demeure et une nourriture plus agréables que celles qu’il aurait peut-être pu se procurer lors de sa liberté, et quand il ne vivait que par un travail honnête ; mais cette erreur n’est que vénielle comparée à celle de nos ancêtres, qui, regardant l’accusation et la conviction comme synonymes, traitaient l’accusé, avant le jugement, d’une manière qui aurait pu être une punition sévère après que le crime eût été prouvé. Damien, malgré sa haute naissance et son rang distingué, était renfermé comme le plus grand criminel ; il était chargé de chaînes pesantes, nourri grossièrement, et n’éprouvait d’autre soulagement que la permission de penser à son malheur dans une cellule solitaire et séparée, dont le misérable ameublement consistait en un grabat, une chaise et une table cassée. Dans un coin était placé un cercueil, où ses armes et ses initiales étaient peintes, pour lui rappeler le sort qui l’attendait ; et dans l’autre un crucifix, pour l’avertir qu’il y avait un monde au-dessus de celui qu’il devait bientôt quitter. Aucun bruit ne pouvait interrompre le silence de sa prison, ni aucune rumeur touchant son sort et celui de ses amis. Accusé d’avoir porté les armes contre son roi, il était soumis à la loi militaire et devait être condamné à mort, même sans le privilège d’être entendu ; et il ne prévoyait pas d’autre fin à son emprisonnement.

Il y avait environ un mois que Damien habitait cette demeure ténébreuse, quand, tout étrange que cela puisse paraître, sa santé, qui avait souffert beaucoup de ses blessures, commença à s’améliorer peu à peu, soit qu’il se trouvât bien du régime sévère auquel il était réduit, ou qu’une fatale certitude, avec toute la mélancolie qui l’accompagne, soit un mal que bien des personnes supportent mieux qu’une lutte pénible entre la passion et le devoir. Mais la fin de son emprisonnement semblait s’approcher rapidement ; son geôlier, Saxon maussade de la plus belle classe, l’avertit, en plus de mots qu’il ne lui en avait encore fait entendre, de penser à changer bientôt d’habitation ; et, à la manière dont il parla, le prisonnier jugea qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Il demanda un confesseur, et le geôlier, quoiqu’il se retirât sans répondre, sembla indiquer par un geste qu’on lui accorderait sa demande.

Le lendemain, de très-grand matin, les chaînes et les verrous de la cellule firent entendre leur bruit et leur gémissement, et tirèrent Damien d’un sommeil interrompu, qui ne durait que depuis environ deux heures. Ses yeux se fixaient sur la porte qui s’ouvrait lentement, comme s’il eût attendu le bourreau et ses valets ; mais le geôlier fit entrer un homme robuste vêtu d’un habit de pèlerin.

« Est-ce un prêtre que vous m’amenez, geôlier ? dit l’infortuné prisonnier.

— Il répondra mieux que moi à cette question, » reprit le brusque Saxon en se retirant aussitôt.

Le pèlerin resta debout, le dos tourné vers la petite fenêtre, ou plutôt l’ouverture par laquelle la cellule était imparfaitement éclairée, et regarda fixement Damien, qui était assis sur le bord de son lit ; ses joues pâles et ses cheveux en désordre formaient un triste mais parfait accord avec ses fers pesants. Il examina à son tour le pèlerin ; mais la lumière lui laissa seulement voir que son visiteur était un robuste vieillard ayant des coquilles sur son chapeau, signe qu’il avait passé la mer, et il avait une branche de palmier à la main pour montrer qu’il avait visité la terre sainte.

« Benedicite, révérend père, dit l’infortuné jeune homme : êtes-vous un prêtre venu pour décharger ma conscience ?

— Je ne suis pas prêtre, reprit le pèlerin, mais un homme qui vous apporte de tristes nouvelles.

— Vous les apportez à un homme à qui le bonheur est depuis long-temps étranger, et dans un lieu qui ne l’a jamais connu, reprit Damien.

— Je n’en aurai aussi que plus de courage pour vous les apprendre, dit le pèlerin : ceux qui sont dans la douleur peuvent mieux supporter les mauvaises nouvelles que ceux qu’elles viennent frapper au milieu de la joie et du bonheur.

— Quoi qu’il en soit, la situation du malheureux, dit Damien, peut devenir encore plus misérable par l’attente ; je vous prie donc, mon révérend père, de me dire tout de suite le plus terrible ; si vous venez m’annoncer le sort de ce pauvre corps, puisse Dieu avoir pitié de l’âme qu’on en chassera violemment !

— Je n’ai pas cette commission, dit le pèlerin. Je viens de la terre sainte, et j’ai d’autant plus de douleur de vous trouver dans cette position, que mon message s’adressait à un homme libre et riche.

— Quant à ma liberté et à ma fortune, dit Damien, ces fers et cet appartement vous répondent ; mais, annonce tes nouvelles. Si mon oncle, car je crains qu’il ne soit question de lui, a besoin de mon bras ou de ma fortune, ce cachot et ma dégradation m’occasionnent plus de tourments que je ne l’avais encore supposé.

— Votre oncle, jeune homme, dit le pèlerin, est prisonnier, je devrais plutôt dire esclave du grand soudan ; il fut pris dans une bataille où il se distingua beaucoup, quoiqu’il lui fût impossible de prévenir la défaite des chrétiens, qui la termina. Il fut fait prisonnier tandis qu’il couvrait la retraite, après avoir tué, pour son malheur, ainsi que la suite l’a prouvé, Hassan Ali, favori du Soudan. Le cruel païen a fait charger le digne chevalier de fers plus pesants que ceux que vous portez, et, en comparaison du cachot où il est renfermé, celui-ci semblerait un palais. L’intention de l’infidèle était de faire souffrir au vaillant connétable la mort la plus affreuse que ses bourreaux pourraient inventer ; mais la renommée lui apprit que c’était un homme puissant et très-riche : alors il a demandé une rançon de dix mille besants d’or. Votre oncle répondit que ce paiement le ruinerait entièrement, et l’obligerait à se défaire de toutes ses propriétés ; de plus, il exposa qu’il lui faudrait du temps pour les changer en argent. Le soudan répondit qu’il lui importait peu qu’un chien comme le connétable fût gras ou maigre ; par conséquent il insista pour avoir la rançon entière. Mais il consentit enfin à la laisser payer en trois fois, à condition que, la première, le plus proche parent et héritier de de Lacy serait livré entre ses mains comme otage de ce qui resterait dû. À ces conditions il consentait à ce que votre oncle fût mis en liberté aussitôt votre arrivée en Palestine avec l’argent.

— C’est maintenant que je puis me dire malheureux, s’écria Damien, puisque je ne puis montrer mon amour et mon respect pour mon oncle, qui a toujours été un père pour moi, pauvre orphelin.

— Ce sera un grand désappointement pour le connétable, dit le pèlerin, car il était empressé de revenir dans cet heureux pays, pour y accomplir un mariage avec une lady de grande beauté et de grande fortune. »

Damien tressaillit au point que ses fers s’entre-choquèrent ; mais il ne répondit rien.

« S’il n’était pas votre oncle, continua le pèlerin, et s’il n’était pas connu pour un homme sage, je dirais qu’il n’est pas tout à fait prudent dans cette affaire. Quel qu’il fût avant son départ d’Angleterre, deux années dans les guerres de la Palestine, et une autre dans les tortures et les privations d’une prison païenne, en ont fait un triste époux.

— Silence, pèlerin ! » dit de Lacy d’une voix sévère ; « il ne t’appartient pas de blâmer un aussi noble chevalier que mon oncle, et il ne me convient pas d’écouter tes critiques.

— Je vous demande pardon, jeune homme, dit le pèlerin. Je n’avais en vue que votre intérêt, qui, ce me semble, n’est pas que votre oncle laisse un héritier.

— Paix ! homme vil, dit Damien ; par le ciel je déteste encore plus ma prison qu’auparavant, puisque ses portes se sont ouvertes à un tel conseiller, et mes chaînes, puisqu’elles m’empêchent de te châtier ; retire-toi, je t’en prie.

— Pas avant d’avoir réponse pour ton oncle, reprit le pèlerin. Ma vieillesse méprise la colère de ta jeunesse autant que le rocher méprise l’écume du petit ruisseau qui s’y précipite.

— Alors dis à mon oncle, reprit Damien, que je suis prisonnier, autrement j’aurais volé près de lui ; que je suis un mendiant séquestré, car sans cela je lui aurais envoyé tout ce que je possède.

— Des intentions aussi vertueuses peuvent s’annoncer aisément et hardiment, dit le pèlerin, quand celui qui les affiche sait qu’il ne pourra pas être appelé à remplir ses vaines promesses. Mais si je t’apprenais que ta liberté et tes richesses te sont rendues ; je crois que tu réfléchirais deux fois avant d’accomplir le sacrifice que tu proposes maintenant si aisément.

— Laisse-moi, je te prie, vieillard, dit Damien ; ton âme ne peut comprendre la mienne. Va, et n’ajoute pas à ma douleur par des insultes qu’il m’est impossible de venger.

— Mais si j’avais le pouvoir de te rendre ta liberté et tes richesses, te rappellerais-tu avec plaisir la promesse que tu viens de faire ? Dans ce cas, tu peux être sûr que jamais je ne parlerai de la différence qui existe entre les sentiments de Damien prisonnier et ceux de Damien libre.

— Que veux-tu dire ? ou as-tu quelque autre intention que celle de me tourmenter ? dit le jeune homme.

— Non, » répondit le vieux pèlerin, en tirant de son sein un rouleau de parchemin sur lequel était attaché un lourd cachet. Apprends que ton cousin Randal a été assassiné d’une manière étrange, que ses trahisons envers le connétable et toi ont été découvertes d’une manière aussi étrange, et que le roi, pour te dédommager de tes souffrances, t’envoie ce plein pardon, et te donne le tiers de ces immenses biens, qui, par sa mort, reviennent à la couronne.

— Et le roi m’accorde-il aussi ma liberté ? s’écria Damien.

— Dès ce moment, par conséquent, dit le pèlerin. Regarde ce parchemin, vois la signature et le cachet royal.

— Il faut que j’en aie une meilleur preuve. Ici, » s’écria-t-il en secouant fortement ses fers ; « ici, dogget geôlier, fils d’un chien-loup saxon ! »

Le pèlerin, en frappant à la porte, seconda ses efforts pour appeler le geôlier qui entra enfin.

« Gardien, » dit Damien de Lacy d’un ton sévère, « suis-je ou ne suis-je pas encore ton prisonnier ? »

Le geôlier consulta le pèlerin par un regard, et répondit ensuite à Damien qu’il était libre.

« Alors donc, misérable esclave, » dit Damien avec impatience, « pourquoi ces fers enchaînent-ils les membres libres d’un noble Normand ? Chaque moment qui s’écoule vaut toute la vie d’esclavage d’un serf comme toi.

— Ils seront ôtés bientôt, sir Damien, dit le geôlier ; et je vous prie de prendre patience, en vous rappelant qu’il y a dix minutes vous ne deviez pas penser que ces bracelets vous seraient ôtés pour tout autre motif que pour monter à l’échafaud.

— Paix ! chien, dit Damien, dépêche-toi ! Et toi, qui m’as apporté ces bonnes nouvelles, je te pardonne ta première intention ; tu pensais sans doute qu’il était important de m’arracher, pendant mon esclavage, des promesses que l’honneur me forcerait de tenir quand je serais libre. Ton soupçon avait quelque chose d’offensant, mais tu avais pour but la sûreté de mon oncle.

— Et avez-vous réellement l’intention, dit le pèlerin, d’employer votre liberté nouvellement acquise à faire le voyage de Syrie, et d’échanger votre prison anglaise contre le cachot du Soudan ?

— Si tu veux me servir de guide, tu n’auras pas à dire que je m’arrête en chemin.

— Et la rançon, dit le pèlerin, comment vous la procurerez-vous ?

— Comment ? les propriétés qui me sont rendues appartiennent vraiment et justement à mon oncle, et doivent servir pour lui avant tout. Si je ne me trompe pas, il n’y a pas un Juif ou un Lombard qui n’avancerait volontiers les sommes nécessaires sur une telle assurance. Aussi, chien, » continua-t-il en s’adressant au geôlier, « hâte-toi de défaire tes rivets, et ne crains pas de me faire un peu de mal pourvu que tu ne me casses pas un membre. »

Le pèlerin le regarda un instant, comme surpris de la détermination de Damien ; puis il s’écria : « Je ne puis garder plus long-temps le secret du vieillard. Il ne faut pas sacrifier une générosité si grande. Écoute, brave Damien, j’ai encore un grand secret à te confier, et comme ce rustre Saxon n’entend pas le français, l’occasion est favorable pour te le conter. Apprends que le caractère de ton oncle est aussi changé que son corps est cassé et débile ; l’humeur et la jalousie se sont emparées d’un cœur qui fut jadis grand et généreux ; sa vie touche maintenant à sa fin, et la fin en est désagréable et amère.

— Est-ce là ton grand secret ? dit Damien. Que les hommes vieillissent, je le sais ; et si, avec l’infirmité du corps vient celle du caractère et de l’esprit, leur état exige encore plus l’accomplissement des devoirs de ceux qui leur sont liés par le sang et l’affection.

— Oui ; mais l’esprit du connétable a été aigri contre toi par les bruits qui d’Angleterre ont frappé son oreille ; il a été question d’amour entre toi et son épouse fiancée, Éveline Berenger. Hein ! t’ai-je touché maintenant ?

— Pas le moins du monde, » dit Damien, appelant à son secours la plus forte résolution que pût lui fournir sa vertu. « C’est ce drôle qui m’a frappé un peu fort avec son marteau. Continuez. Mon oncle apprit ces bruits et les crut ?

— Oui, dit le pèlerin ; je puis l’affirmer, puisqu’il ne me cachait aucune pensée. Mais il me pria de vous cacher soigneusement ses soupçons ; sans quoi, dit-il, le jeune loup ne viendrait jamais dans le piège pour en délivrer le vieux. S’il était une fois dans ma prison, » continua votre oncle en parlant de vous, « il y pourrirait et y mourrait avant que j’envoyasse un sou pour libérer l’amant de ma fiancée.

— Mon oncle parlait-il sérieusement ? » dit Damien effrayé. Pouvait-il former un plan aussi perfide que celui de me laisser dans la captivité où je me serais jeté pour le racheter ? Non ! cela ne peut être.

— Ne vous flattez pas d’une aussi vaine idée, dit le pèlerin. Si vous allez en Syrie, vous courez à une éternelle captivité, tandis que votre oncle reviendra posséder une fortune aussi considérable qu’auparavant et Éveline Berenger.

— Ah ! » s’écria Damien ; et baissant les yeux un instant, il demanda au pèlerin, d’une voix plus soumise, ce qu’il lui conseillait en pareille circonstance.

« Le cas est simple, selon mon pauvre jugement, reprit le pèlerin. Nul n’est tenu d’être fidèle envers celui qui a l’intention de ne pas l’être envers l’autre. Prévenez la trahison de votre oncle, et que son existence, maintenant courte et frêle, périsse dans la cellule pestiférée à laquelle il voudrait condamner votre jeunesse vigoureuse. La faveur royale vous a donné assez de biens pour vivre honorablement ; et pourquoi ne pas y réunir ceux de Garde-Douloureuse ? Éveline Berenger, si je ne me trompe, ne dira pas non, et bien mieux, je réponds qu’elle dira oui, car je connais bien ses sentiments ; et quant à son premier contrat, un mot de Henri à Sa Sainteté, maintenant qu’ils sont presque réconciliés, effacera du parchemin le nom de Hugo, et y substituera celui de Damien.

— Ma foi ! » dit Damien en se levant et en plaçant son pied sur le tabouret, afin que le geôlier pût enlever avec plus de facilité le dernier anneau qui renchaînait, « j’ai entendu dire pareille chose ; j’ai ouï parler d’êtres qui, sous une apparence de gravité, mais pleins de conseils subtils qu’ils donnent avec art aux faiblesses humaines, hantent les cellules des hommes désespérés, et leur font plus d’une belle promesse, à condition qu’ils quitteront pour leurs voies détournées le sentier du salut. Tels sont les agents les plus chers du démon, et c’est sous ce déguisement que le démon lui-même s’est montré au nom de Dieu. Vieillard, si tu es un être humain, retire-toi ! Je n’aime ni tes paroles ni ta présence ; je méprise tes conseils, et fais bien attention, » ajouta-t-il en le menaçant, « je serai libre tout à l’heure.

— Jeune homme, reprit le pèlerin en croisant ses bras sous son manteau d’un air dédaigneux, « je méprise tes menaces ; je ne te quitterai que lorsque nous nous connaîtrons mieux.

— Et moi aussi, dit Damien, je veux savoir si tu es homme ou démon ; et à l’épreuve maintenant ! » Comme il parlait, le dernier fer tomba de sa jambe et résonna sur le pavé ; et au même moment il s’élança sur le pèlerin, le saisit par le corps, et s’écria, en faisant trois efforts désespérés pour l’enlever et le jeter par terre la tête la première : « Voici pour avoir calomnié un noble gentilhomme, ceci pour avoir douté de l’honneur d’un chevalier, et ceci (en faisant un effort encore plus violent) pour avoir mal parlé d’une dame ! »

Chaque tentative de Damien semblait assez forte pour déraciner un arbre ; elles ébranlèrent le vieillard, mais ne purent le renverser ; et tandis que Damien reprenait haleine après son dernier effort, le pèlerin s’écria : « Et toi, reçois ceci pour avoir si rudement secoué le frère de ton père. »

Comme il parlait, Damien de Lacy, le meilleur lutteur des jeunes gens du Cheshire, fit une chute violente sur le carreau du cachot.

Il se releva lentement et tout étourdi ; mais le pèlerin avait jeté bas son capuchon et sa dalmatique, et ses traits, quoique changés par l’âge et le climat, étaient ceux de son oncle le connétable, qui dit avec calme : « Je crois, Damien, que tu es devenu plus fort, ou moi plus faible, depuis que nous nous sommes essayés l’un contre l’autre dans le jeu célèbre de notre pays. Ton dernier coup m’a presque renversé ; heureusement je connaissais le croc-en-jambe des de Lacy aussi bien que toi. Mais pourquoi t’agenouiller, mon ami ? » Il le releva avec beaucoup de bonté, l’embrassa, et continua : « Ne crois pas, mon cher neveu, que j’aie eu l’intention par ce déguisement d’éprouver ton amitié dont je n’ai jamais douté ; mais les mauvaises langues avaient causé, et c’est ce qui m’a décidé à cette épreuve dont le résultat, ainsi que je m’y attendais, a été des plus honorables pour toi, et sache (car ces murs ont quelquefois des oreilles c’est à la lettre) qu’il y a des oreilles et des yeux peu éloignés qui ont tout vu et tout entendu. Néanmoins je voudrais que ton dernier coup n’eût pas été si fort : mes côtes sentent encore l’empreinte de tes doigts.

— Mon cher et digne oncle, dit Damien, excusez…

— Il n’y a rien à excuser, » reprit son oncle en l’interrompant ; « n’avions-nous pas déjà lutté ensemble ? Mais tu as encore une épreuve à subir. Sors de ce trou promptement ; habille-toi de ton mieux pour me suivre à l’église, car il faut que tu sois présent au mariage de lady Éveline Berenger. »

Cette proposition foudroya l’infortuné jeune homme. « Par miséricorde, s’écria-t-il, excusez-moi, mon cher oncle ! J’ai été sérieusement blessé dernièrement, et je suis encore très faible.

— Comme mes côtes le prouvent, dit son oncle. Comment ! drôle, tu es aussi fort qu’un ours de Norwége.

— La colère, reprit Damien, pouvait me donner de la force pour le moment ; mais, mon cher oncle, demandez-moi toute autre chose que celle-ci. Il me semble que si j’ai commis quelque faute, quelque autre punition suffirait.

— Je te dis, reprit le connétable, que ta présence est nécessaire ; indispensablement nécessaire. D’étranges bruits ont couru, et ton absence en ce moment les confirmerait. L’honneur d’Éveline y est intéressé.

— S’il en est ainsi, dit Damien, s’il en est vraiment ainsi, aucune tâche ne me sera pénible ; mais j’espère que, dès que la cérémonie sera finie, vous ne me refuserez pas la permission de prendre la croix, à moins que vous ne préfériez que j’aille rejoindre les troupes destinées, comme je l’ai entendu dire, à conquérir l’Irlande.

— Oui, oui, dit le connétable ; si Éveline t’en donne la permission, je ne te refuserai pas la mienne.

— Mon oncle, » dit Damien un peu sévèrement, « vous ne connaissez pas les sentiments dont vous plaisantez.

— Mais, dit le connétable, je ne te force en rien ; car si tu vas à l’église et que le mariage ne te convienne pas, tu peux l’empêcher si tu veux ; le sacrement ne peut s’achever sans la volonté de l’époux.

— Je ne vous comprends pas, mon oncle, dit Damien ; vous avez déjà consenti…

— Oui, Damien, répondit le connétable, j’ai consenti à renoncer à mon droit en ta faveur ; car si Éveline Berenger se marié aujourd’hui, c’est toi qui es l’époux. L’Église a donné sa permission, et le roi son approbation… la demoiselle ne dit pas non… et il ne reste plus qu’à demander si l’époux dira oui. »

La réponse se devine aisément, et il n’est pas nécessaire de nous arrêter à détailler la splendeur de la cérémonie, que Henri honora de sa présence pour expier sa sévérité injuste. Amelot et Rose furent unis peu de temps après. Le vieux Flammock fut auparavant créé gentilhomme et reçut des armoiries, afin que le noble sang normand pût, sans déroger, se mêler à celui qui colorait les joues, le cou et le sein de la belle Flamande. Il n’y eut rien dans les manières du connétable envers son neveu et son épouse qui exprimât un seul regret de la privation qu’il s’était imposée en faveur de leur jeune passion. Mais bientôt après il accepta un haut grade dans les troupes destinées à envahir l’Irlande, et son nom se trouve parmi les plus illustres des chevaliers normands qui réunirent les premiers cette belle île à la couronne d’Angleterre.

Éveline, rendue à son château et à ses domaines, ne manqua pas de pourvoir au sort de son confesseur et de ses vieux soldats, serviteurs et domestiques, oubliant leurs erreurs pour ne se rappeler que leur fidélité. Le confesseur fut admis à la chère d’Égypte, plus convenable à ses habitudes que le maigre régime de son couvent. Gillian même reçut d’abondants moyens de subsistance, puisque la punir c’eût été affliger le fidèle Raoul. Ils se querellèrent le reste de leur vie dans l’abondance, tout autant qu’ils s’étaient querellés dans la pauvreté ; car les chiens hargneux se battent aussi bien pour un bon repas que pour un os.

La seule cause de contrariété sérieuse que nous connaissions à lady Éveline provint d’une visite de sa parente saxonne, rendue avec une grande pompe, mais malheureusement au moment où la dame abbesse rendait la sienne. La discorde qui exista entre ces deux personnes venait d’une double cause, car l’une était Normande et l’autre Saxonne, et de plus, elles différaient d’opinion sur le temps de Pâques. Néanmoins ce ne fut qu’un léger vent qui dérangea la sérénité habituelle d’Éveline, car son union inespérée avec Damien termina les épreuves et les chagrins des fiancés.



fin des fiancés.