Les Flagellants et les flagellés de Paris/III

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Charles Carrington (pp. 32-51).


CHAPITRE III
— La baronne d’Ange. — Le prince de Bismarck. — Étrange aventure. — La femme à la tête de mort



Angèle Bardin, dite baronne d’Ange[1], tout Paris connaissait cette femme qui se conduisait si mal et qui conduisait si bien.

Chaque jour elle sortait dans son milord attelé de deux orloffs noirs superbes ; elle menait elle-même avec une crânerie et une maëstria que le sourire insolent des passants n’abaissait point. Elle suivait la foule des équipages, aussi peu gênée sur son siège que sur les canapés de son hôtel de la rue Saint-Georges. On se la montrait du bout du doigt : « La baronne qui passe. » D’autres lui refusaient un grade et se bornaient à la dire vidame.

Elle paraissait ne reconnaître personne.

Cependant proxénète haut cotée, c’était dans cette assemblée élégante qu’elle comptait le plus clair de sa clientèle, mais le métier exige une profonde discrétion, son succès lui permettait la morgue. Qui donc payait ses chevaux les plus beaux de Paris ? Qui donc payait son luxe ? Qui donc l’enrichissait, sinon les mâles de cette foule dans laquelle elle se confondait et qui lui remboursaient en or, chez elle, les dédains dont ils la saluaient, dans la rue, à l’heure de la promenade-réclame ?

Car c’était sa réclame cette promenade osée. Elle fut vingt ans sa propre affiche, obligeant les plus chastes à la lire au passage, les plus vertueux à retenir son nom. Pour s’imposer au Paris, surtout au Paris blasé, quelque commerce que l’on fasse, il faut, comme Alcibiade, couper la queue à son chien. C’est une façon de parler, car jamais la baronne n’eût consenti à une mutilation pareille ; elle eût trouvé un équivalent que tout Paris connaissait et qui est caractérisé par ce mot d’un gavroche : on sait qu’ils ont la dent cruelle.

Elle passait dans son milord, sur le boulevard, la figure emmaillotée d’un foulard en soie blanche pour protéger ses joues horriblement gonflées par une atroce fluxion. Gavroche, à sa vue, s’écria : « Ah l la pauvre baronne qui est enceinte. »

Sa voiture à tapage, son nom de guerre, sa dans le négoce de la volupté au tarif, le cynisme dans l’affichage, cette apothéose de trois à cinq du vice se profilant sous l’Arc de Triomphe, était d’une commerçante entendue, et même ses émules, même les Phryné qui chantent en allant au bois : « Les lauriers sont coupés, mais le persil verdit toujours », même les jeunes, même les belles admiraient cette confectionneuse habile qui était parvenue à donner à sa marque de fabrique un renom universel.

Elle n’était pas Parisienne. « Lyon est ma première ville natale », écrivait-elle un jour à quelqu’un qui voulait tenir de sa plume, quelques lignes de biographie. Elle s’imposa grâce à ce genre. Son salon, que la police surveillait (bien mal), était un rendez-vous de filles mineures, ses élèves, demoiselles bien élevées, candides, rougissantes, disant, avec un momentané défaut de prononciation : «Ah ! monsieur, si maman savait que je vous fais la cour ! » Elle gagna dans la traite des blanches, des noires, voire même des marrons, une fortune colossale ; sur ses vieux jours, elle s’était offert le luxe d’un jeune mari. Il se montrait avec elle en voiture, à la grande stupéfaction du trottoir, qui pourtant n’est pas bégueule.

La baronne d’Ange avait une infinité de cordes à son arc. C’était une âme sensible, elle aimait les hommes, les femmes, les animaux. Cette bienfaitrice de l’humanité était vraiment étonnante.

Elle avait pour amie inséparable une femme assez agréable ; c’était de « l’amour pur » comme dans un grand nombre de ménages. A certains jours, parfois, dans certaines nuits, elles se disputaient et se battaient comme des chiffonnières, puis se raccommodaient et se rapprochaient plus étroitement que jamais.

L’amie avait pour compagne un caniche noir magnifique : la baronne d’Ange en avait un également, mais de couleur lilas ; ces deux chiens étaient admirablement dressés. Ils eussent fait la fortune d’un cirque ; ils excellaient dans l’art de laver la vaisselle.

Quand la baronne avait un grief contre son amie, et réciproquement, et tout était prétexte à grief ; si l’une d’elles restait trop longtemps en conversation avec un monsieur ou avec une visiteuse, aussitôt la dispute commençait ; les deux chiens se montraient les dents et aboyaient rageusement ; quand, des gros mots, elles en venaient aux coups, les deux chiens caniches se précipitaient l’un sur l’autre avec fureur et se mordaient cruellement. Chacun défendait sa chacune.

Il ne faut pas voir malice dans cette anecdote authentique ; tout le monde connaît l’amour fidèle des chiens pour leur maître, et surtout pour leur maîtresse.

La baronne d’Ange avait une clientèle d’amis ; les uns et les autres se donnaient l’adresse du n° 16 de la rue Saint-Georges et se recommandaient mutuellement.

Un jour, un pharmacien de province débarqua chez la baronne. Le notaire du pays lui avait dit avant de partir : « Tu t’annonceras comme venant de ma part et tu ne donneras que cinq francs. » Justement, ce jour-là, la pauvre baronne avait eu un accident de voiture ; ses chevaux s’étaient emballés dans les Champs-Élysées et, dans sa chute, elle avait perdu une boucle d’oreille en diamant estimée douze mille francs. Comme elle était très avare, elle était très désolée et furieuse de cette perte. Le brave pharmacien fit demander la baronne et suivit les recommandations du notaire ; mais quand il parla de cinq francs, elle bondit, elle l’appela mufle et lui demanda s’il la prenait pour une vulgaire putain. Le provincial, abasourdi, ne savait que répondre : « Cent sous ! cent sous ! mais c’est une somme. Cela représente un liniment, deux vomitifs, un julep gommeux et un loch. — Non, disait la baronne, dix francs ou rien. On n’offre pas cent sous à une femme qui vient de perdre douze mille francs ; à ce jeu-là, il en faudrait du temps pour rattraper cette somme ! »

Le pharmacien allait partir, quand la baronne, qui avait réfléchi, se ravisa :

— Tiens, si tu veux, lui dit-elle, j’ai une jolie soubrette, mon élève. Elle n’est pas comme moi ; sa réputation ne lui impose pas de maintenir les prix. Si tu veux, je vais la faire appeler, tu lui donneras cent sous.

— Volontiers, dit le potard. La soubrette lui plut.

— Bah ! dit la baronne, moitié pour elle, moitié pour moi ; c’est encore cinquante sous, et c’est elle qui aura la peine de travailler sa vieille carcasse.

La baronne d’Ange aimait les gens de lettres ; beaucoup avaient leurs entrées à l’œil et étaient des clients flanelle ; quelques-uns allaient rue Saint-Georges par curiosité. C’est qu’en effet il s’y passait des scènes curieuses ; parmi elles, les voyeurs tenaient le premier rang.

Pierre-Paul Rubens, l’illustre peintre, a émis cet aphorisme : Voir n’est pas regarder. Avait-il pressenti les voyeurs modernes ?

L’expression de voyeurs, quoique datant de 1862 au moins, ne figure pas dans les dictionnaires d’argot. C’est pourtant une expression énergique qui indique très exactement l’action à laquelle elle se rattache.

Les voyeurs jouent un grand rôle dans les maisons de prostitution clandestine ; ils sont une source d’immenses bénéfices pour les patronnes de ces maisons, car il existe une catégorie de gens qui payent des prix énormes pour satisfaire leur lubricité ou leur folie érotique. Folie n’est pas une expression exagérée, car il faut être sérieusement fou pour avoir une semblable passion. Les gens qui la possèdent relèvent certainement plus de la Faculté que de la police correctionnelle.

La baronne, en femme experte, ne pouvait manquer à la tradition. Elle avait des voyeurs installés avec un luxe inouï ; elle avait au reste pour devise : Da lucem ut videas. (Éclaire situveux voir.)

Qui pourrait supposer que le voyeur a pu jouer un rôle politique et être la cause de graves événements ?

On a beaucoup écrit, davantage discuté sur les causes qui amenèrent la fatale guerre de 1870-71 entre la France et l’Allemagne. À plus de trente années de distance, la question est encore pendante et n’est pas élucidée. Eh bien, la cause de la guerre est due à un voyeur.

En 1869, je crois me souvenir que le prince de Bismarck vint à Paris ; il ne pouvait manquer d’aller rendre visite à la fameuse baronne, aussi célèbre à Berlin qu’à Paris.

Dans un des salons de la baronne (il y en avait plusieurs), il fit la rencontre d’une grande dame de l’Empire, Mme de R… de B…, réputée avec raison pour avoir la cuisse légère.

On l’avait surnommée Madame Sans-Gêne, comme la maréchale Lefebvre, sous le premier Empire. Comme dans les salons, on admirait ses couleurs fraîches, rivalisant avec la pêche, sans qu’elle eût recours aux artifices du maquillage, un soir de gala, à l’Opéra, la comtesse de P…, lui demanda : « Mais, ma chère, comment faites-vous, pour avoir ce teint de lis et de rose ? »

– C’est bien simple, répondit Mme R… de B…, quand je suis habillée, prête à monter en voiture, je me fais fouetter jusqu’au sang, par mon valet de chambre.

– Il doit être bien heureux, le gaillard ?

– Pas si heureux que ça. Mais, quand je suis partie, il peut manger son pain à la fumée.

Elle employait bien ce moyen-là, mais il était précédé d’un plus efficace, que je recommande aux femmes qui ne veulent pas vieillir ; je tiens le procédé d’elle-même, car, malgré la soixantaine sonnée, la beauté de ses formes pourrait lutter avec celles de Vénus ou de Junon ; c’est dur et ferme comme du roc, elle n’a besoin ni de baleine, ni de faux mollets, ni de tétons artificiels, tout est nature, aussi, elle porte un corset lâche, qui maintient les seins sans les comprimer ; elle emploie pour favoriser le développement des seins, des épaules et accentuer la rondeur des bras, une préparation savante, composée de myrthe, de pimprenelle, de musc et de fleurs de sureau.

Afin d’éviter que sa chair ne devienne molle, elle se lotionne d’eau d’alun et d’eau-de-vie blanche ; pour lui conserver l’éclat de la jeunesse, elle prend des bains de lait ; au sortir du bain, sa femme de chambre la frictionne avec une éponge imbibée d’eau glacée, ensuite elle fait ses ablutions dans un bassin rempli d’eau de rose, d’essence de jasmin et de fleurs d’oranger.

Oh ! ce n’est pas fini.

Comme elle a de fort jolies mains et des pieds minuscules, pour conserver la blancheur de ses mains et leur délicatesse, en se couchant, elle les fixe, au moyen de bandelettes, aux colonnes en marbre de son lit. Quand ce système la fatigue trop, elle se couche avec des gants enduits intérieurement, d’une pâte de savon doux, d’huile d’amande, d’esprit-de-vin et de musc ; quelquefois, elle se contente de porter, pendant son sommeil, de simples gants de peau blanche. Pour prévenir la moindre rugosité, elle se lotionne de jus de citron, de vinaigre et de vin blanc mousseux.

Ce supplice de tous les jours atteint le comble de l’héroïsme. Jusqu’à l’âge de vingt ans, elle ne se couchait, qu’après avoir entouré ses pieds et ses chevilles de bandages serrés.

Elle dédaigne l’émaillage.

L’émaillage n’est pas, comme on le croit, un maquillage perfectionné.

Les femmes qui attrapent la patte d’oie, supportent l’opération suivante : on leur pratique des incisions à la peau et on y injecte des liquides, qui pénètrent les tissus, les gonflent et remplissent les vides.

Il existe des émailleuses célèbres, pour hommes et pour femmes.

Elle emploie un moyen plus efficace.

Ce n’est pas une petite affaire, le cou s’allonge et se raidit insensiblement chaque jour, l’horrible patte d’oie s’empare des tempes, des fils d’argent, émaillent sa chatoyante chevelure.

Que d’art, que de patience, que de soins il lui faut, pour retarder la ride qui arrive par le train rapide et réparer les désastres de la soixantaine.

Chaque soir, en se mettant au lit, elle applique sur son visage deux tranches de bœuf cru — le cuissot de bœuf est préférable — pour empêcher sa peau de se faner ; mais cette opération efface les couleurs du teint, il faut les ramener ; pour cela elle se frotte les joues avec du jus de betteraves, avec des fraises ou des mûres bouillies dans de l’eau de benjoin, ou avec du benjoin mélangé de quelques gouttes d’eau arsénieuse.

Pour les cheveux, autre travail.

Elle les brosse deux fois par jour et les nettoie, chaque matin, avec une éponge humide, afin d’en prévenir la chute ; elle se sert d’habitude, pour ses cheveux, d’une pommade composée de sciure de bois, d’esprit de romarin et d’esprit de muscade.

Pour faire disparaître les scélérats de cheveux blancs, elle les colore avec de l’acide gallique et du sesqui-chlorure de fer.

Ouf ! voilà, je crois, un semblant de jeunesse bien gagné !

Mais, revenons au fameux salon de la baronne d’Ange, connu seulement des Initiés, ayant appartenu au plus haut monde,il mérite de passer à la postérité.

Il était (car le célèbre hôtel est aujourd’hui une maison meublée) entièrement capitonné de velours gris perle, bordé d’une grecque d’or vert ; à hauteur d’homme il y avait une garniture de boutons en argent, ils masquaient les trous des voyeurs ; aux murs, des appliques en argent finement ciselées, dans lesquelles brûlaient une profusion de bougies roses, qui répandaient une odeur parfumée ; pour tous meubles, deux poufs et une chaise longue semblable aux tentures.

Une particularité étrange : aux murs étaient appendus une foule d’objets hétéroclites, des fouets, depuis le Perpignan du charretier, jusqu’aux fouets mignons des levrettes, des martinets de toutes grandeurs,en lanières de cuir et en tresses de soie, des masques de velours garnis de barbes de dentelle, que l’on nomme loups, des colliers en argent, des chaînes, des chapelets, depuis le vulgaire à cinq sous jusqu’au rosaire à grains d’or.

La conversation s’engagea entre le prince de Bismarck et Mme de R… de B…, il connaissait la réputation de la grande dame, il fut pressant, elle résista, se débattit :

— Non, prince, pas la première fois, un autre jour, quelle opinion auriez-vous de moi ?

— Que celle que vous êtes une femme charmante.

Bref, elle se défendit, et comme elle n’était pas comme la citadelle de Lille, imprenable, elle se rendit.

Le prince voulut lui offrir de l’argent, elle le refusa avec indignation.

— Vous n’y pensez pas, lui dit-elle.

— Alors, madame,vous me permettrez de vous offrir un cadeau.

— Non ! prince, je suis assez payée. — Que ne suis-je le Sultan, ajouta le prince, je vous décorerais de l’ordre de l’Osmanié.

M. de Bismarck y prit goût sans doute, d’autant plus qu’il avait été très satisfait, et que, par-dessus le marché, cela ne lui avait rien coûté. Il revint.

Même lutte que la dernière fois ; seulement, comme on était en plein été, Mme R… de B…, était vêtue d’une chemise en mousseline, tellement transparente, que c’était comme si elle n’en avait pas ; le chancelier de fer qui connaissait la chanson :


Maintenant que tu n’as plus ta chemise,
Tu peux y aller carrément.


pour se mettre à l’unisson, se dévêtit, ne gardant que ses bottes ; elle se mit à courir autour de la chaise longue, le prince courut aussi, essayant de la saisir, mais elle lui glissait des mains comme une anguille, tout à coup elle s’arrêta et lui dit :

— Prince, je veux bien, mais je veux vous donner une fessée.

Le prince, croyant à une fantaisie de jolie femme, et pressé d’en finir, car on peut juger que, en sa qualité de militaire il présentait les armes, accepta ; elle décrocha du mur un fouet tout mignon, et se mit à le flageller avec fureur ; enfin, de guerre lasse…

Il voulut encore lui offrir un cadeau, qu’elle refusa comme la première fois.

Quelque temps plus tard, M. de Bismarck apprit par une indiscrétion qu’il avait simplement joué le rôle de figurant comme un vulgaire garçon boucher ; que dans les boutons des tentures étaient dissimulés de petits regards presque imperceptibles, qui permettaient à une douzaine de personnes à la fois de jouir du spectacle, et justement ce jour là, parmi les voyeurs, il y avait un ambassadeur d’une grande puissance, deux ministres et un illustre général, qui fut ministre de la guerre ces dernières années.

Sa colère fut grande, et il jura de se venger. Comprend-on d’avoir vu, lui,un des puissants du monde, dans le simple appareil :


D’un mortel que l’on vient d’arracher au sommeil,

avec ses bottes, costume qui manquait assurément de majesté ?

Les ivrognes ont le vin gai ou le vin triste. C’est une question de tempérament ou d’influence des milieux de la vie ; pourtant, il y a une exception. Les croquemorts qui, par la nature de leur profession lugubre, devraient être larmoyants, sont d’une humeur joyeuse ; sans doute que l’habitude d’assister à tant de douleurs hypocrites les a rendus sceptiques, et que, suivant le mot célèbre de Beaumarchais, ils se hâtent d’en rire pour n’avoir point à en pleurer.

Tous les ans, le deux novembre, dans un banquet autrefois rue Corbeau, aujourd’hui rue Curial, ils se réunissent avec mesdames les ensevelisseuses, les fabricantes de couronnes funéraires et les fossoyeurs. On y trinque à la santé des médecins, du choléra, de la fièvre typhoïde, en un mot à toutes les maladies épidémiques.

Ce n’est pas un spectacle banal, et il faut être bien aguerri pour ne pas frissonner au milieu de ces pourvoyeurs de cimetières, à qui la mort donne la vie.

Au dessert, chacun chante la sienne ; il va sans dire que pour les croquemorts la chanson bachique domine ; mesdames les ensevelisseuses roucoulent les romances de Darcier et de Loisa Puget ; les fossoyeurs, qui ont entendu, appuyés sur leurs pelles, tant de discours mensongers, ne chantent pas : ils pérorent.

Au dernier banquet, j’étais assis à côté du doyen des fossoyeurs, le père Sapin, ainsi nommé parce qu’il trouve que la meilleure bière est celle de sapin. Il demanda la parole et raconta ceci :

— Pendant cinq ans, je vis arriver à la même heure, n’importe par quel temps, une jeune femme entièrement vêtue de noir, jolie comme les amours, les bras chargés de gerbes de fleurs rares ; elle s’asseyait silencieusement sur le bord de l’ entourage, relevait son voile et semblait causer avec un être invisible. Je ne voulais pas la troubler, mais j’écoutais avec plaisir sa voix harmonieuse qui se confondait avec le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles. Je ne saisissais pas bien ce qu’elle disait, mais je devinais, au mouvement de ses lèvres, qu’elle répétait sans cesse : Ami… Je t’aime… La mort… Affection éternelle… Mon cœur à toi… Je te vois… Bientôt tu seras avec moi… Je la prenais pour une hallucinée, pour une détraquée, mais j’étais intrigué tout de même.

Un jour, on afficha à la porte du cimetière l’avis que les fosses temporaires allaient être relevées. Elle arriva comme de coutume. Justement,je creusais une fosse à côté. Elle s’avança vers moi et me dit avec un soupir de contentement ce seul mot :

— Enfin !!!

Voilà une femme étrange, pensais-je, quand tant d’autres parents et amis pleurent à l’idée que la tombe des leurs va disparaître à jamais et qu’ils ne pourront plus accomplir leur douloureux pèlerinage. Elle, se réjouit. Que veut-elle dire par ce mot : Enfin ! Va-t-elle se suicider, quand on ouvrira la fosse, sur le squelette de son ami ?

— Que voulez-vous dire, madame, par ce mot : Enfin ! Est-ce que vous êtes fatiguée d’apporter des fleurs chaque jour ? fis-je.

— Oh l non, me répondit-elle, dans un sourire énigmatique, c’est parce que je pense que je vais le revoir et le ravoir, si vous le voulez bien.

— Le revoir, c’est possible, si vous assistez à l’ouverture de la fosse, mais le ravoir, vous ne songez pas à emporter ses ossements, la loi le défend.

— Son squelette, non, mais sa tête.

— Sa tête ?

— Oui, ce n’est pas impossible. Je vous paierai ce que vous me demanderez.

Elle joignit les mains, me pria, me supplia, avec tant d’éloquence et de tendresse, que j’étais ému malgré moi.

— C’est bien, lui dis-je, venez le lendemain du jour fixé pour le relèvement et vous aurez ce que vous désirez. En ramassant les ossements, je cachai la tête dans une touffe de buis et je l’attendis.

Elle fut exacte.

Elle portait au bras gauche un réticule de velours noir. Je lui remis la tête. Elle la prit fébrilement, la couvrit de baisers, malgré qu’elle fût encore saturée de terre, puis elle la cacha dans son sac.

J’aurais bien voulu connaître la fin de cette histoire, mais je ne revis jamais la femme.

— Je vais vous la raconter, cria un jeune croquemort : — Je sortais de faire une huitième, et j’attendais à la porte du cimetière pour taper les parents du machabé, lorsque je vis sortir une femme qui dissimulait un paquet sous son manteau. La prenant pour une voleuse, je lui demandai ce qu’elle portait là ; sans se troubler, elle me montra son sac de velours, elle s’éloigna, et je repris ma faction. Quelques instants étaient à peine écoulés, qu’elle revenait sur ses pas et me disait :

— Voulez-vous me rendre un service, vous serez largement récompensé ?

— Volontiers, madame, si je le peux.

— Eh bien, venez chez moi, rue de Saint-Pétersbourg, n° 127, ce soir, à neuf heures. Vous demanderez Mme de X… Venez dans votre tenue professionnelle.

Singulière idée, pensais-je en moi-même, enfin j’irai. Les femmes sont tellement capricieuses qu’il faut, comme dit la chanson, s’attendre à tout pour ne s’étonner de rien.

À l’heure dite, je me rendis à l’adresse indiquée. Ah ! mes amis, quelle chouette maison, un palais, un escalier en marbre à rampe en fer forgé ; les marches étaient couvertes d’un épais tapis d’Orient. À l’entresol, je sonnai. Une jolie soubrette vint m’ouvrir, mais en me voyant elle recula en jetant un cri d’épouvante :

— Il n’y a pas d’ouvrage pour vous ici, me dit elle d’une voix étranglée. Allez-vous en.

Je mis mon pied entre le chambranle et la porte afin de l’empêcher de la refermer et je lui répondis :

— C’est bien ici Mme de X…, elle m’attend, allez la prévenir.

Quelques instants plus tard, j’étais introduit dans un élégant petit salon où m’attendait la femme.

Sans préambule, elle me dit :

— Vous êtes toujours décidé à me rendre le service que je vais vous demander ?

— Oui, madame.

— Alors,venez avec moi.

Elle marcha la première. Je la suivis, et, après avoir traversé une enfilade de pièces plus luxueusement meublées les unes que les autres, elle poussa une petite porte dissimulée par une tapisserie. Cette porte donnait accès à une chambre dont l’aspect n’était pas ordinaire. Elle était entièrement tendue de crêpe ; devant la cheminée était un guéridon recouvert d’un tapis de velours noir. Sur ce guéridon était posée une tête de mort ; la cavité des orbites était masquée par un morceau de cristal de couleur bleue, celle qu’avaient les yeux du mort. Devant le guéridon était une chaise longue en velours noir ; aucune lumière dans la pièce, qui n’était éclairée que par une bougie placée dans la tête du mort, et dont la lumière sortait des yeux, tamisée par le verre. J’ai vu bien des choses dans ma vie, mais j’avoue que jamais je n’ai rien vu de plus effroyable, de plus terrifiant. Elle m’invita à m’asseoir sur une pile de coussins, puis elle se déshabilla entièrement nue, elle me donna une cravache en baleine, s’agenouilla sur la chaise longue, devant la tête de mort, elle joignit ses mains comme une dévote qui va prier. Alors, elle me dit de la frapper sur les fesses, sur les reins, ce que je faisais mollement, car j’avais peur : « Frappe donc, hurlait-elle, frappe donc, tu vois bien qu’il me regarde, qu’il m’attend, qu’il me veut ». Je frappais plus fort, inconsciemment. Alors, dans un spasme suprême, elle s’écria : « À toi ! » puis elle resta inerte. La lumière s’éteignit, parce que la longueur de la bougie était calculée sur la durée de la séance.

J’attendis son réveil en silence, ce ne fut pas long. Elle me donna cent francs, en me disant :

« À la semaine prochaine ».

Voilà, mon vieux Sapin, la conclusion de ton histoire.Tu vois qu’elle n’est pas banale.


Charles Virmaître - Les Flagellants et les flagellés de Paris - 2.png
  1. Dans une brochure rarissime, parue en 1861, et qui porte pour titre : Paris qui danse, il est question d’une baronne d’Ange, comme une habituée du Bal Robert, alors en grande réputation, impasse du Cadran, boulevard Rochechouart. À la même date, on parle aussi dans les Mémoires de Rigolboche d’une baronne d’Ange.