Les Flagellants et les flagellés de Paris/IV

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Charles Carrington (pp. 55-66).
PREMIÈRE PARTIE


— Les castagnettes. — Le baiser à l’hameçon. — L’élixir de Jouvence. — Un pacha à trois queues. — Adèle de C… — Le coup de l’archet. — Massage vibratoire. — Une histoire de coffret. — Un préfet marcheur. — Cucu-pralines. — Des enfants bien gardés. — Le coup de pistolet. — Le prince Demidoff. — Un pont d’or. — La place publique. — La saucisse du réserviste. — Un pucelage à la vapeur. — Hortense la blonde. — Sans gifle pas de coup d’État et celui de l’habit noir. — Gras de côtelettes. — Un marmiton d’opéra-comique.




CHAPITRE IV
— Les castagnettes. — Le baiser à l’hameçon. — L’élixir de Jouvence. — Un pacha à trois queues. — Adèle de C… — Le coup de l’archet. — Massage vibratoire.



Une des passionnées de la flagellation, quoique elle n’en fît pas une spécialité, fut la belle Mademoiselle D… R…

C’était, jadis, une brune et une belle fille.

Lorsqu’elle débuta au Théâtre des Variétés, elle fit sensation ; on jugea immédiatement, que point ne serait besoin d’avoir les lunettes de l’Observatoire pour la voir lever.

Coiffée de bandeaux à la vierge, ses longs cheveux noirs, aux reflets bleus et ses longs cils voilaient l’éclat de ses yeux, et donnaient à son visage un air de candeur incomparable.

On eût dit une vierge pudique, et non une future prêtresse du sadisme.

Des Variétés, elle passa à l’Odéon, on la vit au Gymnase, puis elle partit en tournée en Amérique.

Depuis son retour, elle a renoncé au théâtre, ou le théâtre a renoncé à elle. Elle écrit !

Signe particulier,qui aidera à la faire reconnaître.

Les mauvaises langues, qui ont eu le plaisir de partager ses faveurs, affirment qu’au moment psychologique, elle témoigne sa satisfaction par une musique qui a fait la gloire d’Armand Silvestre.

Une nuit, un prince, le prince de G…, lui avait demandé l’hospitalité qui n’avait rien d’écossais.

Elle ne cessait de lui dire : « Prince, êtes-vous satisfait ?»

— Non, répondit le prince, je m’en vais, car je craindrais de m’enrhumer.

— Pourquoi ?

— Ce bruit de castagnettes, dont je n’ai pas l’habitude, m’agace horriblement ; vous devriez, ma chère, vous réserver aux Espagnols ! ou bien vous résigner à habiter sur une plage !…

— Je ne comprends pas ! — Sans vous froisser, on pourrait dire qu’on sent la mer d’ici !

Un jour pourtant, cette passionnée devait trouver son maître, voici à quelle occasion.

Kalil-Pacha voulut ajouter le virginal prénom de la belle, à la liste déjà longue de ses conquêtes, sans compter celles de son harem.

Il n’y eut point besoin pour cela d’ambassadeur, de notes diplomatiques, de protocoles et autres blagues et colles ; l’affaire fut conclue sur une simple offre, appuyée de raisons de poids

La belle était pressée d’encaisser la forte somme, mais Kalil-Pacha, malgré les avances qui lui étaient faites, remettait toujours l’exécution du marché au lendemain.

Enfin, vint un moment où il fallut qu’il s’exécutât, à moins de passer pour un eunuque

Kalil avait connu au champ de courses d’Auteuil le docteur Thévenet ; celui-ci, un célèbre farceur, était devenu son médecin ; Kalil le pria de venir pour une affaire urgente, et lui tint ce langage :

— Mon cher docteur, j’ai un rendez-vous, ce soir, avec Mlle D… R…

— Diable, répondit Thévenet, c’est grave, c’est une femme à outrance.

— Je le sais, aussi c’est ce qui m’inquiète, d’autant plus que je frise la quarantaine et que depuis vingt-cinq ans, j’ai un harem de quarante femmes ! Entre hommes, on peut s’avouer cela… Je suis un peu… fatigué… vanné même, si vous voulez ; je désirerais que vous me donniez quelque chose qui me fasse… plus jeune de quelques années.

— Faites-vous flageller : elle aime ça, et c’est efficace.

— Bien, mais je suis douillet, et d’ailleurs un personnage de mon importance, ne peut se faire flageller, fût-ce avec une verge en or ; cherchez-moi autre chose.

— Essayez du baiser à l’hameçon.

— Qu’est-ce que c’est que cela ?

— Elle est incomparable dans ce genre de travail.

— Ça ne m’explique rien.

— Voici, comme nous sommes en hiver, il faut que la séance ait lieu dans une pièce bien chauffée, où il y aura de grandes glaces, elle et vous, vous mettez dans le costume de notre mère Ève…

— …Puis ?

— Elle vous attachera délicatement une faveur bleue ou rose, la couleur n’y fait rien, à la partie que vous désirez voir ferme, elle vous placera, debout, contre la glace, à l’extrémité de la pièce ; elle se placera à l’extrémité opposée, elle mettra le ruban dans sa bouche, en avançant lentement elle l’avalera, tout en exécutant la danse du ventre, arrivée à vous, elle fera de ce que vous savez, ce que le brochet fait du pauvre poisson qui se débat au bout de l’hameçon du pêcheur.

— Non, ça ne va pas encore, il me faut quelque chose de plus corsé.

— Alors, soyez tranquille, fit Thévenet, je vais vous faire préparer une petite potion, je vous l’enverrai. Invitez la dame à dîner, puis, au dessert, absentez-vous un instant, sous un prétexte quelconque, buvez un petit verre à liqueur du contenu du flacon ; deux heures après, vous m’en direz des nouvelles.

Le soir, le grand 16 du Café Anglais flambait, Kalil y dînait en joyeuse compagnie.

Comme il était convenu, au dessert il s’absenta, puis déboucha le flacon de Jouvence.

Une réflexion lui vint :

— J’ai dit à mon docteur que j’étais un peu fatigué, même vanné, je lui ai menti, je suis archi-vanné ; au lieu d’un petit verre à liqueur, je vais en boire un verre à bordeaux.

Il l’avala,puis rentra dans le cabinet ; les cavaliers et dames ne tardèrent pas à tourbillonner devant ses yeux.

Au bout d’une heure, et à la vue de l’orgie d’épaules qui s’étalaient devant lui avec toute l’éloquence de la chair, Kalil se sentait bien, même très bien, il était plus qu’en forme. A son tour, il devint pressant, si pressant qu’il quitta brusquement les convives en emmenant la belle brune.

Dans la voiture, elle eut toutes les peines du monde à lui rappeler qu’il était un grand seigneur, et qu’il ne devait pas se conduire comme les amoureux sans domicile, qui prennent un fiacre pour abriter leurs amours passagères.

Enfin, à deux heures du matin, ils étaient couchés. Quelle séance, Messeigneurs !… Le matin,vers dix heures, la femme de chambre entra, sur la pointe du pied, apportant le traditionnel chocolat, pas de la Compagnie Coloniale, le chocolat du Planteur ; elle trouva sa maîtresse à moitié morte, gémissante, étendue presque nue sur le tapis.

La vue de la femme de chambre ranima Kalil, il sauta à bas du lit sur elle, pour lui prendre le… chocolat des mains ; elle se mit à pousser des cris terribles, à ses cris, le valet de chambre accourut, mais, à la vue de l’état du Pacha, il s’enfuit épouvanté,se souvenant de la légende des mœurs turques.

On courut chercher Thévenet, qui fit mettre son client au bain, puis il lui administra une médication vigoureuse ; quelques heures plus tard, il était revenu à son état normal de Pacha vanné, il s’en ressentit d’ailleurs le restant de sa vie ; quant à la dame, il lui fallut un mois et plus pour se rétablir de… l’émotion qu’elle avait éprouvée.

Quand elle racontait l’histoire à ses amies, elle disait :

— Je sais bien que Kalil est un des plus grands dignitaires de son pays, un Pacha à trois queues… mais me donnerait-il cent mille francs, que je ne voudrais pas passer une pareille nuit !!!

Il lui arriva, un jour, une bien bonne aventure.

Elle voulait pendre la crémaillère, afin que, en invitant quelques-uns de ces petits jeunes gens qui paient leurs dîners par quelques lignes d’éloges qu’ils glissent subrepticement dans les échos des journaux à femmes, elle puisse avoir un regain de réclame. Mais elle était tiraillée entre l’amour propre et l’avarice ;à force de chercher, elle trouva un moyen terme.

Elle invita deux ou trois bonnes langues de ses amies et deux de ces petits jeunes gens, des punaises d’encrier, comme il en pullule dans la presse actuelle. Pour tout menu, il y avait un potage, du lapin et une salade. Au beau milieu du repas, un vigoureux coup de sonnette retentit. On alla aussitôt ouvrir. C’était Hector de Callias. Son premier mot fut celui-ci : — J’ai faim. — Ah ! il n’y a rien, dit-elle. — Donnez-lui toujours quelque chose, dit une des amies. Tout en rechignant, elle le fit servir ; il mangea et but largement. Vers huit heures, elle pria ses convives d’aller faire un tour jusqu’à dix heures, heure à laquelle on souperait.

L’amie qui avait fait manger Callias, vexée, en sortant, prit le bras du pauvre garçon et lui proposa de l’emmener dans un bon cabaret. Là, elle commanda un dîner épatant : une salade de haricots avec des harengs saurs. Callias en mangea d’une façon effroyable et but tant et tant que, vers neuf heures et demie, il était complètement saoul.

Ils prirent une voiture, et à dix heures sonnant, ils revenaient chez Mlle D… R…

Il s’assit sur le canapé, et, sans doute que les haricots faisaient mauvais ménage avec le picolo, car à peine était-il installé qu’il lançait un renard formidable sur le tapis d’Orient. — Tu ne pouvais donc pas aller dégueuler plus loin ? lui dit, furieuse, la maîtresse de la maison.

— De quoi te plains-tu ? dit majestueusement Callias. Tu nous a donné à dîner ; j’ai pas attendu huit jours pour te le rendre, avec des haricots en plus, et assaisonnés au vin par-dessus le marché.

Puis il sortit, pendant que les bonnes amies se tordaient de rire et que la bonne ramassait un à un les fameux haricots.

Étant au théâtre, elle fut engagée par un impresario pour une grande tournée en Amérique. Ses camarades la plaignaient :

— Pauvre femme, disait l’une, elle aura le mal de mer.

— Ou bien la fièvre jaune, disait une autre.

— Ne la plaignez pas, ajouta la méchante G…. Elle n’aura jamais été à pareille fête ; elle va filer quinze nœuds à l’heure.

Aujourd’hui, cette vieille garde travaille dans le clergé ; c’est une spécialiste pour les collégiens, qui n’ont pas besoin de fouet ni de martinet.

En voici une, Adèle de C…, surnommée la belle Hollandaise, qui était aussi une spécialiste célèbre et fort en vogue. C’était une Belge qui descendait sans doute des temps de l’occupation espagnole ; jamais cheveux plus noirs ne couronnèrent un visage plus mat, d’une blancheur plus éclatante.

Son âge, il se perd dans la nuit des temps ; celui qui le connaissait est mort depuis longtemps. Vers 18.. elle avait un fils qui était capitaine dans l’armée belge.

Après Mme de Païva, Adèle était la plus riche des p… de la haute ; elle possédait environ quatre millions qu’elle avait eu la prévoyance de placer en valeurs de premier ordre.

Ce n’était pas tout.

Un baron lui faisait une pension de six mille francs par mois et lui donnait, en outre, vingt-cinq mille francs le jour de sa fête à lui et égale somme pour sa fête à elle.

Ce n’était pas tout.

Il lui donnait cinquante mille francs pour le jour de l’an. Avec cela, elle pouvait mener un train de maison princier. Elle ne s’en faisait pas faute !

En outre de l’appartement de la rue Saint-Georges, Adèle possédait, près de la Malmaison, une des plus belles villas des environs de Paris. Là, c’était un balthazar permanent. On y rencontrait : Peduzzi, Caroline Hasse, Caroline Letessier, Lucie Mangin, la Barucci, Soubise, Anna Deslions, ses intimes, plus les amies et les amis des amies. On chantait, on dansait, et, comme dit la chanson, on y faisait l’amour la nuit comme le jour.

Le jeudi soir, la bande joyeuse s’envolait, et le vendredi matin le baron arrivait.

Pour le recevoir, les laquais étaient en grande livrée ; deux maîtres d’hôtel majestueux servaient monsieur à table. Il déjeunait avec madame, puis ensuite tous deux passaient dans le boudoir.

J’ai parlé plus haut du massage vibratoire, qui n’est autre qu’un dérivé de la flagellation ; il en est le perfectionnement, à peu près ce que le téléphone est au télégraphe de Chappe.

C’est assez délicat à raconter ; je vais essayer néanmoins.

Il faut trois personnages pour cette petite fête de famille : un archet, un fil d’archal, un œuf en ivoire et une petite baguette d’ébène.

Les trois personnages ne gardent de leurs vêtements que leurs bas et leurs chaussures ; l’œuf est attaché au fil d’archal au moyen d’un piton en argent ; la soubrette, qui n’est qu’une figurante, à l’aide de la baguette introduisait l’œuf dans l’anus du baron le plus profondément possible, puis elle prenait entre ses dents l’extrémité du fil, qu’elle tendait fortement. Alors, Adèle, qui remplissait le rôle de virtuose, saisissait l’archet et, comme Paganini, jouait sur une seule corde une fantaisie endiablée ; quand c’était insuffisant, elle entamait un pas redoublé. Le baron, à chaque vibration, se contorsionnait, puis au bout d’un temps plus ou moins long, la vibration avait accompli son œuvre. Un coup d’éponge sur le tapis et le baron s’en allait heureux, au Sénat, où il prononçait un discours énergique et moral contre les causes de la dépopulation de la France.

Adèle, et elle le savait, servait de plastron au baron. Celui-ci n’aimait que les jeunes éphèbes aux cravates bleues et roses qu’il raccrochait dans le passage Jouffroy, galerie d’Orléans et passage de l’Opéra.

Pour se payer cette petite satisfaction, il emmenait ses amis de passage dans un petit appartement luxueusement meublé, rue Geoffroy-Marie ; une fois là…, le célèbre marquis de Sade n’aurait pas rêvé une pareille orgie.

Plus loin, nous retrouverons le baron.