Les Flagellants et les flagellés de Paris/VIII

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Charles Carrington (pp. 129-138).

QUATRIÈME PARTIE La rue Laferrière. - Notre revanche. - Un Pensionnat de Jeunes Filles. - Les Cocottes à passions. - Les allumeuses. - Le coup du Téléphone. - Une vengeance amusante. CHAPITRE VIII La rue Laferrière. - Notre revanche UIn Pensionnat de Jeunes Filles A rue Laferrière, anciennement passage du même nom, prend d’un bout rue Notre Dame-de-Lorette et se termine de l’autre rue Bréda.Cette rueforme un arc de cercle, ce qui fait qu’ilest impossible d’y suivre la ligne droite ; elle est très peu passagère, et pas du tout commerçante, à l’exception, toutefois, de deux ou trois boutiques, dont l’une, surtout, a un certain aspect mystérieux quidit énormémentde choses ;dans lesautres bouti ques, on y vend des objets et des instruments qui ne sont pas faits pour augmenter la population de la France. Il faut dire que ce genre de commerce est fait avec discrétion, car les commerçants pour -4

- é 13o LES FLAGELLANTS raient mettre sur leurs devantures, non pas comme lesgrands couturiers : « fournisseur des cours étran gères », mais : « fournisseur des communautés reli gieuses ». La réclamesefait par la poste,et afin qu’il n’y ait pas d’erreur, l’avis suivant est joint à la chanson : MANIÈRE DE S’EN SERVIR Développer le préservatif sur le mandrin naturel avant de commencer le feu !!! Il est absolument facile de s’en servir sans que la personne puisse s’en apercevoir. NOTRE REVANCHE Paroles de M. BALOCHARD Musique de M. BIENGANTi Air : En r’venant de la Revue Depuis longtemps sur cette terre, Dans l’ancien mond’ comme dans l’nouveau, Nous avons pris à l’Angleterre Ce qu’elle a vraiment de plus beau ; J’veux parler d’ l’objet dont l’usage Est pratique même en voyage ; On peut s’en servir en wagon, En voiture et même en ballon.

| -- ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 131 On s’en sert en tout temps, L’hiver comm’le printemps ; Et si l’on tient à sa santé Faut toujours être bien ganté ; Malgré son titre anglais Il n’est pas moins français, Car ce petit boyau C’est notr’ revanch’de Waterloo. Et confiants, Sans crainte d’accidents, Vous avez là-dedans Toutes vos aises ; Messieurs,tâtez, Voyez les qualités Et le bon marché d’mes Capot’s anglaises. Vous qui portez du mariage La chaîne et le boulet fatal, Maris, qui n’avez en partage, Que le pot-au-feu conjugal ! A la recherch’d'une conquête N’vous aventurez pas nu-tête ; Car ainsi qu’à François premier On s’rait forcé d’vous couper. l’ pied. Grâce à c’préservatif, Ménageant votre pif, A l’abri des rhum’s de cerveau, Sans danger du moindre bobo, Vous pouvez, sans façons, Vous conduire en garçons Et cueillir chaque soir Une Marguerit’ des trottoirs, Et confiants, etc., etc.

132 LES FLAGELLANTS Vous qu’avez un’ nombreus’famille, Et qui n’voulez pas augmenter L’nombr’ de vosgarçons et d’vos filles, Sans pourtant fair’vœu d’ chasteté, Messieurs, donnez-moi votr"pratique, Vous trouverez dans ma boutique Un de ces précieux instruments Grâce auquel on peut mettr" dedans, Sans danger d’voir grossir, Croître et vous envahir, Comme les asperg’s en été, Le flot de votr" prospérité, Vous pourrez chaque jour Vous livrer à l’amour Et frustrer le recensement A la barb’ dugouvernement. Et confiants, etc., etc. r La rue Laferrière, quoique en plein cœur de Paris. a absolument l’aspect d’une rue de pro y p p vince ; toutefois, l’herbe n’y pousse pas entre les pavés comme àVersailles, parce que, si le jour, la rue est bourgeoise et les persiennes des maisons closes, le soir il n’en est pas de même : leTout-Paris vicieux s’y donne rendez-vous, les fenêtres s’illu minent, des voitures de maîtres s’arrêtent àpresque toutes les portes, où presque toutes les maisons, sans être écossaises, sont hospitalières -il n’y a que le visiteur qui est écossé. Ce que l’on y vend ?Tout ce que les plus difficiles ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs

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peuvent désirer à des prixvariables, suivant leurs exigences ; les grandes manœuvres sont ce qu’il y a de plus cher, elles sont néanmoins très fré quemment demandées par les amateurs. Au numéro * de la rue,il existe une maison de belle apparence, haute seulement de deux étages ; dans le vestibule un épais tapis couvre le sol, une lampe accrochée au plafond, brûle constamment, sa lumière est tamisée par un globe en verre dépoli ; au premierest un joli salon genre art nouveau. La patronne de cette maison est une ingénieuse per sonne, elle se mettrait plus que nue, elle se met trait au feu poursatisfaire ses clients, aussi ils sont nombreux et fort riches.

- Sa réputation est universelle, grâce aux inter prètes des grands hôtels qui se font unjoli revenu en procurant l’adresse de la maison aux étrangers de passage à Paris.

En Chine,il existe des bateaux de fleurs. Un industriel, pour l’exposition de 19oo, avait sollicité l’autorisation d’établir un bateau de fleurs sur la Seine, près du pont Alexandre, elle lui fut refusée par l’administration que l’Europe ne nous envie pas, sous le fallacieux prétexte que c’était une chose immorale.

Lapatronne de la rue Laferrière n’a rien demandé à l’autorité du boulevard du Palais, elle a simple %è134

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ment fait construire un palais, boulevard Bineau, à Neuilly, au fond d’un grand parc, planté de ces magnifiques arbres qui faisaient le bonheur du roi Louis-Philippe, elle a fait édifier un immense hall. C’est le garde-meubles, car la maison est machinée comme la scène de l’Opéra, et peut, au gré du client, se transformer de cinquante manières diffé rentes.

Ainsi, pour le comte de B., tous les quinze jours, l’appartement du rez-de-chaussée est trans formé en salle de pensionnaires : aux murs on accroche des cartes géographiques, puis un grand tableau en bois noirsur lequel sont tracées à la craie des formules algébriques, sur un guéridon est placée une énorme mappemonde, la salle est gar nie de cinq rangées de pupitres et d’autant de bancs de bois, placés de façon à ce que l’on puisse circuler entre eux.

Dans le fond de la pièce,àgauche du tableau, est placée une chaire élevée de trois marches, le bois en est masqué par une épaisse draperie en velours grenat frangée d’argent sur le devant de la drape rie, et, bien en vue, des verges, une férule et deux martinets sont accrochés.

La patronne (nommons-la Sarah), huit jours avant la date fixée pour la séance, se met en cam pagne pour recruter des pensionnaires ; c’est une è -é ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 135 grosse besogne car il les faut jeunes, boulottes, petites et assorties, brunes, blondes, rousses et châtaines, au nombre de vingt, quatre parpupitre. Quand le personnel est complet, elle le convoque, la veille de la grande séance, pour la répétition générale. Auvestiaire,une soubrette les habille uniformé ment, bas noirs, robe courte en cachemire noir, montante, serrée à la taille par une ceinture en cuir fauve ; ensuite un coiffeur tresse leurs che veux en nattes nouées par des rubans de diverses nuances- point capital, pas de pantalons ! Ainsi attifées, l’illusion est complète. Chacune seplace à son pupitre, et la répétition commence, Sarah fait la leçon : – Mesdemoiselles, demain, vous entrerez en classe à neuf heures, sur vos pupitres il y aura des livres classiques et tout ce qu’il faut pour écrire, vousparaîtrez absorbées dansvos études, et vous ne lèverez pas la tête quand la porte s’ouvrira pour la personne qui viendra vous interroger, répondez n’importe quoi, même par une bêtise, mais ne res tez pas muettes, surtout gardez-vous de rire à la vue de votre maîtresse. Dès la première heure, des ouvriers viennent accrocher au fronton de la grille, extérieurement, s 136 LES FLAGELLANTS une immense enseigne qui porte ces mots en lettres d’or sur fond noir : ÉCOLE PROFESSIONNELLE DE JEUNES FILLES DIRIGÉE PAR MADEMOISELLE DE SAINT-JUST et sur la porte du rez-de-chaussée, les ouvriers fixent une pancarte : sALLE D’ÉTUDEs de 9 heures à 4 heures Leçons Techniques Ce travail terminé, les élèves entrent en classe et suivent exactement leprogramme tracé par Sarah. Vers dix heures, une voiture de maître, attelée de deux superbes alezans, s’arrête à quelques mètres de la grille, un valet de pied ouvre la portière et aide à descendre un homme ne paraissant pasâgé de plus de quarante ans, complètement imberbe, très élégamment vêtu,portant à la boutonnière la rosette d’officier de la légion d’honneur. C’est le comte de B. Sarah, vêtue de noir, coiffée à la vierge, ouvre la grille et précède le comte, elle le conduit à un cabi net spécial qui lui sert de vestiaire ; là, il se désha bille, et avec l’aide de Sarah qui luisert de femme _ ---- - -

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de chambre, il se coiffe d’une opulente perruque blonde et revêt un costume sévère, en satin noir, il ajuste sur son nez des lunettes d’or : ainsi accou tré, toujours précédé de Sarah, il se dirige du côté de la classe, et ils font leur entrée au milieu du plusprofond silence. Les élèves ne lèvent pas les yeux.

Alors, Sarah présente la maîtresse de pension, toutes les élèves se lèvent et saluent. Le comte de B. monte en chaire et leur fait un discours sur la morale, puis il leur dit : «Mesdemoi selles, avant de commencer la classe, nous allons ensemble prier Dieu, afin qu’il vous couvre de sa protection pour que vous sachiez bien vos leçons et que vous restiez sages et obéissantesà vos parents». Alors,il descend majestueusement de sa chaire, décroche un des martinets, dont il est parlé plus haut, et, avec le plus grand sérieux du monde,un questionnaire à la main, il commence à interroger l’élève placée au pupitre numéro un : – Mademoiselle, en quelle année et en quelle ville a été brûlée Jeanne d’Arc ? Sans hésiter elle répond :

– A Beauvais, en dix-sept cent cinquante ! – Mademoiselle, dit-il, vous ne connaissez pas votre histoire, vous méritez d’être punie. Aussitôt, il retrousse la robe, lesjupons et la 138

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chemise de l’élève, et il la fouette doucement, en contemplant, en connaisseur, la mappemonde blanche et copieuse qu’il a sous les yeux et qu’il flatte de la main.

La même scène se reproduit pour les vingt élèves, il va ôter ses oripeaux, paye, et s’en va gravement. En voilà pour un mois.

D’autrefois la maison se transforme en table d’hôte pour femme seule, elle est le rendez-vous exclusif, ces jours-là, des Tribades. Personne n’y est admis s’il n’appartient à la célèbre corporation dont Amandine et Jeanne Vauqlin sont les grandes prêtresses. Dès le matin fixé pour la grande fête, comme pour le pensionnat, on met à la grille d’en trée un immense écriteau : Table d’hôte, pension de famille. Oh ! elle est jolie la famille ! Les disci ples de Lesbos déjeunent ou dînent dans le jardin en costume primitif, et, après la séance, les sages femmes parisiennes n’ont pas à espérer que l’on demande leur concours.

C’est le bidet qui sert de berceau aux nouveau nés.

J’ai assisté, invisible, à une de ces orgies, et j’avoue que les bacchanales des Romains sont à côté d’elles l’enfance de l’art, surtout lesjours où la princesse russe vient y assouvir sa passion.