Les Flagellants et les flagellés de Paris/VII

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Charles Carrington (pp. 101-166).
TROISIÈME PARTIE




CHAPITRE VII
La Dame aux Camélias. — Un homme peu exigeant. — La corde de Jouvence. — Nina la Bouillabaisse. — Six Femmes pour un cocher. — Cora Pearl. — Le manche de couteau. — Un carnet pas banal.



Marie Duplessis, plus connue sous le nom de La Dame aux Camélias était nantaise. Son père tenait une boutique de confiseur, rue des Verriers, n°52, à Nantes, à l’enseigne du Berger Nantais. Marie fut élevée dans un couvent. Elle était sur le point de le quitter pour épouser un de ses cousins, lorsque son père mourut et fut déclaré en faillite. Naturellement le cousin, qui tenait plus à la boutique qu’à la fiancée, la lâcha carrément. Marie ne songea pas un seul instant à rentrer au couvent. Elle se retira chez une vieille tante. Elle n’y fit pas un long séjour, elle se fit enlever par le fils d’un riche armateur de Nantes. Ils parcoururent la Suisse, l’Espagne et l’Italie. Son amant mourut subitement à Naples.

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Pas embarrassée pour si peu, elle accepta l’hospi talité chez un peintre célèbre qui voyageait avec eux depuis six mois ; elle revint à Paris et devint le modèle de l’artiste. Malheureusement, si elle était un modèle au point de vue de la perfection du peintre, ce n’était pas un modèle de vertu ; elle abandonna son peintre pour un comédien. Cette liaison prouve bien le cœur de la femme. Son nouvel amant n’était plus jeune,il n’était pas beau, il était brutal,il manquait complètement de talent, malgré cela,elle resta avec lui pendant deux ans, deux siècles !

Un jour, elle disparut, vers 1845, elle tenait un magasin de gants et de parfumerie, passage de l’Opéra. La police d’alors n’était pas tracassière,il est vrai de dire que les gantières étaient moins nombreuses qu’aujourd’hui ; elles pouvaient tra vailler en paix. Il faut croire qu’elle avait la poin ture des clients, car elle en avait une quantité et aurait pu dire avec orgueil, comme Alphonse du Gros-Caillou : « Tous sortaient contents de chez moi ».

Un soir, un grand seigneur espagnol, ancien mi nistre des finances, entra chez elle, ilfut si charmé qu’il y revint. Bref, il lui fit comprendre que le métier qu’elle exerçait ne la conduirait pas à l’ob tention du prix Monthyon ; il la décida à accepter % ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 1o3 un appartement rue Saint-Lazare. Le nom de la rue ne lui allait guère, mais comme l’appartement était splendidement meublé, qu’il lui donnait une voiture et 2.ooo francs par mois, ses hésitations ne furent pas de longue durée. Elle s’installa. Le financier n’était pas exigeant. En retour des cadeaux de toutes sortes dont il la comblait, il ne lui demandait que de le recevoir de trois à cinq heures, mais d’une façon toute particulière. Il fallait qu’elle fût vêtue de blanc, d’un peignoir et d’une chemise en mousseline transparente, les cheveux dénoués, les bras nus, un bouquet de fleurs d’oranger au côté,une couronne de mariée sur la tête, des bas blancs et des bottines noires. Le maniaque arrivait à l’heure juste, il s’as seyait, il lui parlait de la pluie et du beautemps, du dernier scandale mondain ; il lui faisait un cours sur la conversion de la dette espagnole, lui em brassait les mains, puis. il s’en allait comme il était venu. Marie quittait en hâte ses vêtements blancs et courait chez son amant manger une partie des 33fr. 35 c. de l’heure qu’elle gagnait si facilement, moins durement que dans son arrière-boutique du passage de l’Opéra. A la suite d’une Révolution, le financier espagnol d

1o4 LES FLAGELLANTS - - - - | fut rappeléà Madrid, mais avant de partir,il la re commanda à un banquierjuif quihabitait Berlin. Il l’emmena dans cette ville où elle acquit rapide ment une grande réputation par ses talents et sa souplesse à se plier aux exigences des passionnés. Marie était une femme à tout faire, elle avait érigé en principe, la fameuse maxime de Mlle de Raucourt : « Chez la femme, tout est vase légi time », elle connaissait l’histoire de cette danseuse de l’Opéra, qui était constamment enceinte ; un jour, devant la célèbre Taglioni, on la plaignait en demandant : comment cela se faisait ? La Taglioni répondit : – Une souris qui n’a qu’un trou est bientôt prise. Pour ces raisons elle était très recherchée, et pour elle aussi ; elle ne travaillait pas pour des prunes, ce qui fit que quelquetemps plus tard, elle revint à Parisà la tête d’une grosse fortune. On pourrait penser qu’elle se retira sous sa tente, point, ce n’était pas une femme à dételer, c’était une femme de tempérament, une outran cière ! Ellefit la connaissance d’un grand seigneur russe, un vieux diplomate quiavait toutes les passions ; mais, comme dit le proverbe : « Ils veulent t’bien, mais ils ne peuvent t-pas » ; elle n’était pas em è | ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 1o5 barrassée pour si peu, elle eût fait pousser des che veux sur un manche à balai. - Prince, lui dit-elle un soir qu’ils causaient au coin d’un bon feu de bois,vous êtes à côté de moi d’une froideur à frapper toutes les carafes de la maison, qu’avez-vous ? –Rien ! - C’est peut-être justement pour cela. - J’ai envie d’aller consulter une somnambule. - N’en faites rien, Prince, les philtres et les élixirs de longue vie ne sont plus de mode aujour d’hui, il y a bien la fameuse méthode de Brown Séquard, qui consiste à transfuser du sang jeune dans les veines d’un vieillard, maisje la crois inef ficace. – Le sang jeune ! mais je l’ai ; toute ma vie,j’ai été attaché à la femme, par la même raison que les fruits tiennent à l’arbre, et, croyez-le bien, je souf fre quandje suis à côté de vous, mon sang bouil lonne à votre approche, à l’odeur fraîche de votre chair rose ; à l’éclat de votre regard profond,il me semble alors que je vais vous étreindre dans une suprême caresse : hélas ! l’impuissance éteint mon désir, le cerveau seul est en érection ! – Prince, lui répondit-elle,vous avez entendu parler de la flagellation ? – Oui, dans mon pays, on flagelle les serfs au -é 1o6 LES FLAGELLANTS moyen du knout ;j’ai assisté àplusieurs exécutions et je vous assure que ce n’est pas un plaisir. - A moi, on m’a dit le contraire : un docteur de mes amis, m’a affirmé. Ah ! à ce sujet, avez-vous vu les Aïssaouas ? – Oui, et j’ai trouvé ce spectacle dégoûtant, sans toutefois pouvoir me l’expliquer. - – L’explication est bien simple, ce sont des jouisseurs ; avez-vous remarqué leur mouvement cadencé de la nuque, en respirant un parfum spé cial ?Ce mouvement produit le même effet que la flagellation et que le spasme suprême du pendu, vous le connaissez ? – Non, mais on m’a dit qu’il existait une secte de gens quipratiquaient la pendaison. – C’est exact,j’ai eu un amant qui en faisait partie. - –Jeserai bien curieuxde connaître cettejoie-là. – Cela est facile, le cordon de soie sera peut être pour vous, le cordon de Jouvence. Elle sonna sa femme de chambre, fit enlever la suspension, elle fixa un cordon de soie au piton, tous deux se déshabillèrent, le prince passa sa tête dans le nœud coulant, elle renversa le fauteuil qui avait servi de marche-pied et attendit quelques se condes ; le prince tira la langue et. elle le dépen dit.

  1. è ET LEsFLAGELLÉs DEPARIs 1o7

La bonne en fut quitte pour laver le tapis avec une éponge.

Voilà la femme queAlexandre Dumasfils poétisa dans un roman célèbre, à tel point que, quand elle mourut, ce futpresque un événementpublic.Toutes les dames de la haute aristocratie visitèrent son appartement, et lorsqu’on vendit son mobilier aux enchères publiques, ilfutvendu plus de quatre fois sa valeur.

Le proverbe ancien qui dit que la vertu et la ré putation ne tiennent qu’à un fil, est extrêmement juste, tous les jours on en voit la preuve : en amour, en politique ou en littérature ;tel, obscur la veille, est célèbre le lendemain ; la gloire est une fumée, dit un autre proverbe, mais c’est une fumée qui enivre et saoule les plus sobres. -Nina la Bouillabaisse en est la preuve flagrante. Ce surnom indique une Marseillaise. Elle fut dé bauchée par un agent de change, qui, lorsqu’il en eut assez, l’envoya à Lyon à un de ses amis no taire.Ce dernier, en raison du scandale qu’elle cau sait, l’envoya à Bordeaux au curé d’une des prin cipales églises ; le prêtre, effrayé des exigences de Nina qui aurait mangé le Tabernacle, l’expédia par l’express à un de ses amis, avocat à Paris.Une fois « dans nos murs », elle n’eut plus besoin de recommandations, elle fut vite en vogue, grâce à 1o8 LES FLAGELLANTS à ce qu’une nuit de balà l’Opéra, elle soupait avec plusieurs jeunes gens,à la Maison Dorée.Un des convives la pria de désigner le mets qu’elle dési rait, elle répondit sans hésitation : une bouilla baisse ; à tous les services elle demanda une bouilla baisse. Tous les convives se mirent à applaudir, on la baptisa Bouillabaisse et on lui fit, séance tenante, vingt propositions. Nina était une fille intelligente, elle se tint ce raisonnement : Tant que je n’étais que Nina, je n’avais que des amants plus rosses et plus mufles les uns que les autres, ils jouaient à la balle avec moi ; le matin un blond, à midiun châ tain, le soirun brun ; la nuit il aurait fallu un tour niquet à ma porte, et toujours la dèche ;je de mande une bouillabaisse et les amants sérieux tombent comme grêle. Puisque à Paris la bouilla baisse est un talisman, je ne demanderai plus au restaurant que mon plat national. Au café Anglais : Garçon, une bouillabaisse ; chez Julien, une bouillabaise ; partout en un mot, ce fut pendant quinze jours le mot à la mode. A la Bourse : La bouillabaisse est à 12ofrancs, dont 1o. Au Cercle : Jete joue une nuit chez Bouillabaisse en cinqsec. Ce fut à Nina Bouillabaisse qu’arriva l’aventure |

ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs IO9 suivante qui, lorsqu’elle fut connue, fit rire tout Paris ;il est bon d’ajouter qu’elle ne courut pas les salons, mais bien les cabinetsparticuliers. Le Tout-Paris se souvient de l’archi-millionnaire L., qui s’était fait une réputation de viveur excen trique et dont la générosité avec les femmes était proverbiale ;il était le petit manteau bleu des filles dans l’embarras. - Une nuit, L. soupait seul dans un cabinet de la Maison Dorée, ils’ennuyait,comme dirait Cléo de Mérode, à 1oofrancs par tête, ne sachant que boire ni manger, ni à quel sein se vouer pour se distraire – il les avait tous adorés - une idée folle lui tra versa la cervelle. Il sonna le garçon. –Joseph, lui dit-il, va me chercher six putains. - Monsieur est donc en bien belle humeur ce soir, qu’il veutsefaire taquiner le goujon ?répondit Joseph. –Va toujours, ce n’est paspour toi, allons plus vite que ça, ajouta L... Joseph descendit sur le boulevard, raccrocha six filles qui flânaient sur les chaises, attendant pour charger ; il les mit au courant. En une minute, sans se faire prier, elles firent irruption dans le cabinet où le millionnaire bâillait à se fendre la mâchoire jusqu’aux oreilles.

gèIIO LES FLAGELLANTS Joseph s’en alla discrètement ; aussitôt la porte fermée, L. les fit mettre sur un rang et les exa mina. – Vous voilà six, leur dit-il, combien pour le tas ? –5oo francs, répondit Bouillabaisse. –Non,2o francs par tête. –Qa va, s’écrièrent-elles en chœur. L. sonna à nouveau. –Joseph, va me chercher mon cocher. Le cocher entra, raide, comme tout cocher de bonne maison. –Tu vois ces six putains, lui dit-il,j’ai payé pour toi. – Faut-il éteindre legaz, dit Nina ? - Ah ! non, par exemple, j’en veuxpour mes 12o francs ! – Mais, hasarda le pauvre cocher, Monsieur, il yenasix ! – Ça te fait peur, à toi, le roi des lapins ? Il resonna Joseph. – Va me chercher un martinet. Joseph revint peu après avec un martinet à faire envie au Père Fouettard. Il appela Nina Bouillabaisse. - Toi, lui dit il, tu n’auraspas le cocher. -Cela ne me gêne pas, quand un homme est à ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs III poil, il n’a pas son blason dans le dos, et celle du plus infime roturier vaut celle du plus grand sei gneur. –Garde tes réflexions ;tu vas prendre ce mar tinet flambant neuf et quand tu verras mon cocher fléchir, colle lui en une volée sur les reins, cela te donnera une leçon. La séance commença, elle dura une demi-heure, quand le combat finit,faute de combattants, Nina Bouillabaisse s’écria : – N. de Dieu,j’emporte le martinet comme sou venir. –Tu as raison, dit L., viens chez moi ce soir, nous en ferons l’épreuve ! Ce ne fut pas, comme bien on le pense, Nina Bouillabaisse quiraconta cette héroïque et érotique aventure ; ce furent les garçons de la Maison Dorée. Comment ? Oh ! c’est très simple, les garçons,friands d’as sister aux scènes quise passent dans l’intérieur des cabinets particuliers, ont imaginé (il en était, du moins, ainsi autrefois) un moyen économiqne de jouer le rôle de voyeurs, sans bourse délier, cela devient même une passion pour certains,passion qui a été décrite par Tissot de Genève, sous cetitre : Onanisme ! i- 35

4e II2 LES FLAGELLANTS Ils percent un trou dans la porte du cabinet, trou imperceptible, puis, aux aguets, quand les amou reux ont fini de dîner, qu’ils deviennent tendres, ils se mettent à leur observatoire, et malgré la lu mière, ils voient la lune en plein midi. Il est, je pense,inutile d’insister, mais de même qu’il faut se défier des écrevisses en cabinet parti culier,ilfaut se défier des garçons et baisser la por tière, au besoin l’assujettir au moyen d’une chaise. Il faut croire que le martinet fut fort goûté de L., car il garda Nina Bouillabaisse jusqu’à sa mort en lui laissant la forte.somme. Bouillabaisse retourna à Marseille, où elle se maria. Elle peut manger àson aise du mets qui a fait sa fortune. Vers la fin de l’Empire, le journal la Presse, sous la signature de Nestor Roqueplan, parlait ainsi de la fameuse Cora Pearl. – D’où vient Mademoiselle ? ou pour mieuxdire Miss Cora Pearl ? –Du bois de Boulogne. –Quel est son maître ? – La nature. – Pourquoi débute-t-elle ? - Parce que cela lui plaît et qu’elle désire plaire au public, sous ce nouvel aspect.

éè ET LEsFLAGELLÉsDEPARIs 113 » Quant à d’autre aspect, tout Paris le connaît, Cora Pearl est une centauresse, elle a créé l’ama 2OIl62. » La première, elle aparu dans nospromenades élégantes, avec de vrais chevaux qu’elle montait avec une distinction et une habileté sanspareille, ou dans des voitures que les plus raffinés ont con sidérées comme des modèles, sous le rapport de la coupe et de la couleur, de même qu’ils ont admiré ses attelages si bien appareillés, le style et la tenue de ses harnais, de ses livrées et de sesgens, au nombre desquels setrouve ungroom dont l’exiguité et la gentillesse contrastent avec lagravité. » Quiconque connaît les chevaux n’auraitjamais confondu Cora Pearl avec les centauresses mala droites qui ont voulu quelquefois la rivaliser. Efforts gauches et vite découragés, écurie pauvre, mauvais cochers, chevaux de carton, ménage à effets, chic incomplet et fugitif. » Pour Cora Pearl, le cheval n’est pas seulement un luxe, c’est un art ; ce n’est pas seulement un art, c’est une administration. Une visite dans ses écuries fait comprendre la manière de dépenser sé rieusement des sommes folles pour ce seul chapitre d’un budget fantastique. » C’est de l’insenséisme rationnel. » Il y a de quoi désespérer lespetits centaures d 8

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propriétaires d’un seul cheval à deux fers, qui ébouriffent en passant les bonnes gens assis sur les marches des Champs-Elysées, et qui engagentdans une course un quart de cheval. » Le samedi 27 janvier 1866, Cora Pearl, de son vrai nom Emma Cruch, réunit ses amis, et le nombre en était grand, dans l’élégante salle des Bouffes-Parisiens.

Des loges avaient été louées 5oo et 1.ooofrancs, les simples strapontins se vendaient à la porte de 4 à 5 louis, le droit de jeter un coup d’œil à travers les vitres était disputé avecun acharnement inouï par une nuée de concurrents de tout âge. Jamais on ne vit dans une salle de théâtre plus de toilettes invraisemblables, plus de fleurs, plus de diamants, plus de luxuriantes épaules.Tout le personnel de Laborde et de Cellarius s’était donné rendez-vous dans le nouveau salon de Cora Pearl. Quant aux hommes ils étaient nombreux : des ambassadeurs, des députés, les rois de la finance et du sport avaient tenu à faire honneur à une in vitation aussi affriolante.

Voir Cora Pearl dans ce costume diaphane qui commence bien au-dessus dugenou pour se termi ner bien au-dessous de la poitrine et se prête dans l’intervalle aux explorations les plus audacieuses ; voir passer à quelques pas de soi, sur des planches % ET LEs FLAGELLÉsDEPARIs

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vulgaires, transfigurées par le pied mignon de la rutilante déesse que l’on n’avait aperçue que jus que là au bois, au fond d’une loge ou d’un boudoir, toujours fuyante, toujours indécise, toujours dé poétisée dans son costume par lesgrotesques exi gences d’une civilisation maussade ; la saisir enfin, la tenir sous le feu de sa lorgnette sans qu’elle puisse échapper cette fois, dévorer les ailes blan ches, cette jambe fine,faire le tour de ces beautés secrètes, et mordre à bouche que veux-tu dans ce fruit si longtemps interdit, c’était évidemment une de ces joies incomparables, une de ces joies sans seconde, qui marque dans lavie d’un homme un de ces régals que l’on n’ose espérer, auxquels on ne peut croire même quand on les tient dans la main. Depuis plus de quinze joursil n’aurait pas fallu parler à ces hommes intelligents, ou de la Prusse ou de la question d’Orient, ou de la lettre de l’Em pereur, ou du prix du pain, ou de l’autorisation préalable abolie en matière de journaux, ou de Galilée, ou de Don Carlos ; Cora Pearl ! Cora Pearl ! ils ne voyaient que Cora ! Ils n’entendaient que Cora. Sa visite au directeur, cette détermina tion prise brusquement par elle, et sans que rien présageât un tel événement d’aller faire l’amour en public, là, sous le feu de la rampe et d’arborer le costume traditionnel, et de chanter le couplet, et 116 LES FLAGELLANTS d’entrer, de sortir, de suivre le bâton du chefd’or chestre comme la première venue des figurantes en maillot ; voilà de quoi ils vivaient, ces hommes ! Voilà où leur pensée, disait Gasperini dans La Li berté, s’était perdue, concentrée, figée ; ils atten daient la soirée de ce samedi mémorable avec une impatience fébrile, anxieuse. La salle haletait d’émotion, quand les trois coups sacramentels annoncèrent l’ouverture d’Orphée. La portière doublée de velours rouge s’ouvrit, et Cora en personne, costumée pour son rôle, apparut. Elle était en amour Louis XIV. Un maillot couleur de chair,un maillot fin,très léger, transparent, un joli manteau en velours bleu, à ramages et à franges d’or,se drapait sur ses épaules ; des ailes d’azur à plumes blanches et dorées ; des sandales à courroies jaunes s’atta chaient sur lacheville ; des faux cheveux en boucles éparpillés sur le haut de la tête et sur le cou. Ces messieurs trouvaient Cora ravissante. Le corsage de la robe était littéralement couvert de diamants, aigrette dans les cheveux, guirlande de diamants par-ci, ceinture de diamants par-là. Elle flamboyait. Malheureusement, elle chanta, elle parla, elle fit même l’espiègle, la pauvre fille ! Dans ce rôle de -

% ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs I17 l’amour qu’elle croyait probablement plus facile, elle s’avança, souriante jusqu’au fond de son bou doir. Là, elle s’arrêta, elle prit une flèche de son carquois et elle la mit avec un geste indéfinissable sur son arc d’or. Mais, avant de viser, elle hésita ; à ce moment, quelques voix se firent entendre, des ferventsapplaudirent, mais l’amour était démonté et l’artiste blessée au cœur. Il était curieux de voir avec quelles figures agi tées, avec quels yeux ardents, toutes ces femmes suivaient leur amie, et quelles joies sourdes se mêlaient,quand elles s’aperçurent que la débutante faiblissait, à leurs applaudissements de condo léances. A l’issue de la représentation, un de mes amis me disait : « Quoi, c’est la femme au luxe prover bial, aux voitures et aux attelages princiers, aux toilettes ducales ! Et la grâce ? Et la fo.o.orme ? Qu’en font donc tous les Bridoisons de l’aristo cratie financière ?Je comprends à présent les odeurs de Paris. » Gestes contraints, désinvolture flasque, voixpeu reuse, accent déplorable, triste exhibition qui fai sait regretter le parascenium antique. Si l’amour était ainsi fait, il n’eût perdu ni Troie, ni Eurydice. Portrait peu flatteur, mais encore au-dessous de 118

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la vérité, car l’engouement pour cette hétaïre aux cheveux roux, aux jambes en manches de veste, aux bras d’araignée, ne pourrait s’expliquer s’il n’y avait des dessous.

Les dessous c’étaient des talentsintimes et per sonnels.

L’Empereur Napoléon III, qui avait été renseigné par un de ses amis qui la connaissait par expé rience, voulut,à la suite de la représentation des Bouffes-Parisiens, passer une nuit avec elle ;il lui dépêcha, comme ambassadeur, le général Fané, pourvoyeur en titres.Comme bien on le pense, les pourparlers ne furent pas longs, il ne fut pas ques tion de prix, car elle connaissait la générosité du souverain.

Le général lui demanda des arrhes, elle lui répondit : « Pas de ça, Lisette, mais je vais te faire voir les trois poissons. »

Aussitôt elle ouvrit son peignoir : « Tu vois, lui dit-elle, ceci est la barbue » ; puis se tournant, elle ajouta : «Voici la raie » ; alors elle le prit par le bras et le planta devant l’armoire à glace, en lui disant : «Voilà le maquereau ! Et je t’assure qu’il n’y en a pas de pareils aux halles et qu’ils ne sont pas conservés dans la glace. » Le soir convenu,elle fut introduite auxTuileries. Soit qu’elle eût mal digéré son dîner, soit qu’elle 3è ET LEs FLAGELLÉs DEPARIs

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fût émue de partager la couche d’un César, pen dant la nuit, elle se leva plusieurs fois en proie à des coliques pressantes. Le lendemain matin, elle fut reconduite chez elle, dans le célèbre petit coupé sans armoiries, qui ne servait qu’à cet usage. Dans la matinée, le général, en képi à trois ponts, surintendant des plaisirs de Sa Majesté, lui apporta une somme de 5.ooo francs en or. Elle fit une moue significative. - Tu ne m’apportes que cela, lui dit-elle, com bien as-tugardé pour ta commission ? – Mais, rien !

- Eh bien ! remporte ton argent,je n’en veux pas.

Legénéral Fané rendit compte à l’Empereur de sa mission.

– Ah ! elle ne trouve pas que c’est suffisant, lui dit-il ; rends-moi mon or et donne-lui ces cinq mille francs en billets de 1oo francs, et tu lui diras ceci : « Mademoiselle, vous avez raison, l’Empereur m’a dit que vous êtes allée assez de fois aux lieux, pen dant la nuit, pour avoir besoin de papier ! » Elle était d’une perversité précoce ; un soir, elle valsait avec le jeune ducde X., récemment marié, jeune alors, charmant, timide, qui n’avait jamais quitté son précepteur, un Révérend Père Jésuite célèbre. Elle avait fait plusieurs fois le tour du sa I2O LES FLAGELLANTS lon. Il la pressait de plus en plus, d’une façon étroite, n’osant lever les yeux sur elle, paraissant comme enivré par une bonne odeur de chair fraî che, lorsque tout à coup, elle sentit un corps dur qui la gênait, elle voulut sans rien dire le déplacer et, n’y parvenant pas, elle lui dit : – Monsieur le Duc, ôtez donc le couteau que vous avez dans votre poche, le manche me gêne. Le pauvre valseur rougit jusqu’aux oreilles. La malicieuse savait bien que l’on ne va pas dans le monde avec un couteau dans sa poche, comme les Normands à la foire. Un soir, sa mère lisait le journal à voix haute, il s’agissait d’un fait divers à sensation. Unejeune femme avait subi les « derniers outrages ». « Maman, qu’est-ce que c’est que les derniers outrages ?. » Sa mère embarrassée, qui était loin de soupçon ner la précocité de la jeune fille, répondit : « C’est de cracher à la figure de quelqu’un. » A quelque temps de là, étant avec sa mère, en visite dans une maison amie, la conversation vint à tomber sur le même sujet. – C’est horrible, disait l’une. – La malheureuse, ajoutait l’autre. Elle, le plus tranquillement du monde : – Elle n’avait qu’à s’essuyer.

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Lagaillarde passait tous ses étés dans un magni fique château qu’elle possédait en Touraine. Un jour, dans son parc, derrière une haie, elle s’accroupit pour satisfaire un petit besoin person nel. Se croyant seule, elle s’était mise à l’aise ; de l’autre côté de la haie qui bordait la route, un jeune garde-chasse, pris du même besoin, s’offrait la même satisfaction ; le bruit de l’eau qui tombait en cascade sur les feuilles lui fit lever la tête, sans se déranger, elle cria au garde-chasse : – Ata santé, Baptiste.

Baptiste, sans se presser et sans s’émouvoir, lui répondit :

– Si Madame voulait trinquer ? - Tout de même.

Sur ses vieux jours, elle devint proxénète ; elle disait avec un profond cynisme : « Les imbéciles devraient rayer ce mot du dictionnaire et y subs tituer l’expression : Intermédiaires. » En effet, elle était une intermédiaire très habile pour alimenter les maisons de rendez-vous, elle était à l’affût des femmes gênées momentanément ; elle avait un tarif très étudié, précis comme ba rême : ses émoluments, sa commission étaient en regard du nom de chaque femme ; comme complé ment de ce tarif elle tenait àjour un agenda sur I22

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lequel étaient inscrits les noms des michés de pas sage, les noms des ordinaires y figuraient, depuis les collégiens jusqu’au vieillard, à qui il faut toutes les herbes de la Saint-Jean pour accomplir une légère station sur l’autel de Vénus. Ce livre est des plus curieux, surtout à cause de ses annotations dugenre de celle-ci : A., notaire,dépense 1oo.ooo francs par an, une fois par mois, une nouvelle petite fille de onze à quatorze ans au plus, lui choisir tout ce que l’on pourra trouver de plus maigre.

Ne jamais lui écrire à son domicile particulier, à cause de sa femme.

V. de S., ancien habitué de la Leroy, rue Du phot,toutes les semaines, le vendredi, lui envoyer la plusforte femmepossible, 1oo francs, une demi heure de séance, la beauté n’y fait rien, pourvu qu’elle ait un estomac volumineux. N., curé de. Tous les mois, lui adresser une femme de trente ans environ ; brune, entièrement vêtue de noir, le costume d’une veuve en grand deuil, n’a pas besoin d’être jolie pourvu qu’elle ait une grande bouche ; cette dernière condition,pour une raison spéciale, est indispensable. Le Baron.Tous les quinze jours, luienvoyer une jeune femme ayant l’apparence d’une ouvrière ; vêtue d’une de ces longues blouses comme en por

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é ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 123 tent les polisseuses de la rue Pastourelle, les che veux ébouriffés comme si ellevenait de courir pour arriver plus vite au rendez-vous. Elle devra savoir faire une omelette. Mme de E., après minuit, ses jours de récep tion, veut une femme blonde, rousse depréférence, surtout pas de parfum atténuant la femme au na turel. Madame la vicomtesse de T., une femme du peuple, chiffonnière ou balayeuse, lui écrire le jour et l’heure ou la femme sera libre, lui donner rendez-vous dans un hôtel borgne ; conditions expresses, que la femme ait ses menstrues et sur tout qu’elle ne change ni de linge ni de vêtements. Le marquis de R., tous les samedis, un de ces petits italiens crasseux qui vendent des figuri nes en plâtre, à la terrasse des cafés ou sur les parapets des ponts, le choisir entre treize et qua torze ans, il faut qu’il vienne avec son panier. Copier en entier ce Bottin du monde vicieux, serait chose impossible, tant il renferme de mons truosités et de turpitudes, ces exemples suffisent, je pense, pour en indiquer la nature. Une femme joua un grand rôle dans la vie de Cora, ce fut Marthe de Vère, comme elle fut une célébrité dans le monde de la galanterie, elle est ici bien à sa place.

4 124 . LES FLAGELLANTS Marthe de Vère, vrai nom Esther Mordet, fut une favorisée ; peu de femmes eurent une plus brillante fortune : d’une très bonne famille, ins truite, bien élevée, jolie à ravir, elle se fit enlever par un officier qui la lâcha quelques mois plus tard. - Dans ses pérégrinations, elle rencontra un Anglais colossalement riche, sir Robert Persil,allié à la famille des Northumberland. L’Anglais devint éperdument amoureux de Marthe ; il lui fit le royal cadeau d’un million placé en rentes sur l’État, il lui acheta un hôtel aux Champs-Elysées. Malgré cela, elle regrettait toujours son officier, son premier amour ;pour se consoler, elle débuta dans un drame à la Porte-Saint-Martin. Elle fut si abominablement mauvaise dans son rôle, qu’elle fut sifflée outrageusement ; jamais on ne vit plus horrible tempête, excepté toutefois la représen tation des Funérailles de l’Honneur, et à celle de Zacharie où Frédérick Lemaître fut si remar quable. Ce début orageux ne la découragea pas. Elle resta au théâtre, cinq ou six ans,jouant toutes les pannes dont personne ne voulait ; c’est que les planches pour elle étaient une réclame permanente, et surtout fructueuse à ce point qu’elle y gagna ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 125 plus de cinq millions, quoique n’émargeant que cent cinquantefrancs par mois. Marthe était plus forte que le fameux sous-lieutenant de La Dame Blanche. Marthe était, comme on dit vulgairement, une fille à poils. Vers les dernières années de l’Empire, son duel à coups de cravache avec Cora Pearl, fit un tapage infernal dans le monde de la haute gomme. La cause en fut assez curieuse et n’est pas connue. Les deux femmes étaient en délicatesse pour un étranger fort riche ou du moins qui passait pour tel, il se disait Arménien et se faisait appeler le prince Khoras. Depuis longtemps elles cherchaient à se rencon trer. Un matin, toutes deux se promenaient dans la grande allée, l’une montait, l’autre descendait. Elles coururent l’une sur l’autre avec une furie sans égale, les coups de cravache tombaient dru comme grêle, les spectateurs n’intervinrent pas.Après un combat quidura un bon quart d’heure, les deux adversaires, lassées, meurtries, durent s’arrêter. Cora Pearl sortit de cette affaire en si fâcheux état qu’ellefut plus de deux mois sanspouvoir quitter sa chambre. - L’épilogue de cette rivalité rappelle la fable de l’Huître et les Plaideurs : le fameux Arménien - qui n’était qu’un vulgaire rasta, les laissa toutes deux pour Obarucci à laquelle il emprunta deux cent mille francs, puis fila, sans dire qu’il revien drait. 126 LES FLAGELLANTS

QUATRIÈME PARTIE



QUATRIÈME PARTIE La rue Laferrière. - Notre revanche. - Un Pensionnat de Jeunes Filles. - Les Cocottes à passions. - Les allumeuses. - Le coup du Téléphone. - Une vengeance amusante. CHAPITRE VIII La rue Laferrière. - Notre revanche UIn Pensionnat de Jeunes Filles A rue Laferrière, anciennement passage du même nom, prend d’un bout rue Notre Dame-de-Lorette et se termine de l’autre rue Bréda.Cette rueforme un arc de cercle, ce qui fait qu’ilest impossible d’y suivre la ligne droite ; elle est très peu passagère, et pas du tout commerçante, à l’exception, toutefois, de deux ou trois boutiques, dont l’une, surtout, a un certain aspect mystérieux quidit énormémentde choses ;dans lesautres bouti ques, on y vend des objets et des instruments qui ne sont pas faits pour augmenter la population de la France. Il faut dire que ce genre de commerce est fait avec discrétion, car les commerçants pour -4

- é 13o LES FLAGELLANTS raient mettre sur leurs devantures, non pas comme lesgrands couturiers : « fournisseur des cours étran gères », mais : « fournisseur des communautés reli gieuses ». La réclamesefait par la poste,et afin qu’il n’y ait pas d’erreur, l’avis suivant est joint à la chanson : MANIÈRE DE S’EN SERVIR Développer le préservatif sur le mandrin naturel avant de commencer le feu !!! Il est absolument facile de s’en servir sans que la personne puisse s’en apercevoir. NOTRE REVANCHE Paroles de M. BALOCHARD Musique de M. BIENGANTi Air : En r’venant de la Revue Depuis longtemps sur cette terre, Dans l’ancien mond’ comme dans l’nouveau, Nous avons pris à l’Angleterre Ce qu’elle a vraiment de plus beau ; J’veux parler d’ l’objet dont l’usage Est pratique même en voyage ; On peut s’en servir en wagon, En voiture et même en ballon.

| -- ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 131 On s’en sert en tout temps, L’hiver comm’le printemps ; Et si l’on tient à sa santé Faut toujours être bien ganté ; Malgré son titre anglais Il n’est pas moins français, Car ce petit boyau C’est notr’ revanch’de Waterloo. Et confiants, Sans crainte d’accidents, Vous avez là-dedans Toutes vos aises ; Messieurs,tâtez, Voyez les qualités Et le bon marché d’mes Capot’s anglaises. Vous qui portez du mariage La chaîne et le boulet fatal, Maris, qui n’avez en partage, Que le pot-au-feu conjugal ! A la recherch’d'une conquête N’vous aventurez pas nu-tête ; Car ainsi qu’à François premier On s’rait forcé d’vous couper. l’ pied. Grâce à c’préservatif, Ménageant votre pif, A l’abri des rhum’s de cerveau, Sans danger du moindre bobo, Vous pouvez, sans façons, Vous conduire en garçons Et cueillir chaque soir Une Marguerit’ des trottoirs, Et confiants, etc., etc.

132 LES FLAGELLANTS Vous qu’avez un’ nombreus’famille, Et qui n’voulez pas augmenter L’nombr’ de vosgarçons et d’vos filles, Sans pourtant fair’vœu d’ chasteté, Messieurs, donnez-moi votr"pratique, Vous trouverez dans ma boutique Un de ces précieux instruments Grâce auquel on peut mettr" dedans, Sans danger d’voir grossir, Croître et vous envahir, Comme les asperg’s en été, Le flot de votr" prospérité, Vous pourrez chaque jour Vous livrer à l’amour Et frustrer le recensement A la barb’ dugouvernement. Et confiants, etc., etc. r La rue Laferrière, quoique en plein cœur de Paris. a absolument l’aspect d’une rue de pro y p p vince ; toutefois, l’herbe n’y pousse pas entre les pavés comme àVersailles, parce que, si le jour, la rue est bourgeoise et les persiennes des maisons closes, le soir il n’en est pas de même : leTout-Paris vicieux s’y donne rendez-vous, les fenêtres s’illu minent, des voitures de maîtres s’arrêtent àpresque toutes les portes, où presque toutes les maisons, sans être écossaises, sont hospitalières -il n’y a que le visiteur qui est écossé. Ce que l’on y vend ?Tout ce que les plus difficiles ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs

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peuvent désirer à des prixvariables, suivant leurs exigences ; les grandes manœuvres sont ce qu’il y a de plus cher, elles sont néanmoins très fré quemment demandées par les amateurs. Au numéro * de la rue,il existe une maison de belle apparence, haute seulement de deux étages ; dans le vestibule un épais tapis couvre le sol, une lampe accrochée au plafond, brûle constamment, sa lumière est tamisée par un globe en verre dépoli ; au premierest un joli salon genre art nouveau. La patronne de cette maison est une ingénieuse per sonne, elle se mettrait plus que nue, elle se met trait au feu poursatisfaire ses clients, aussi ils sont nombreux et fort riches.

- Sa réputation est universelle, grâce aux inter prètes des grands hôtels qui se font unjoli revenu en procurant l’adresse de la maison aux étrangers de passage à Paris.

En Chine,il existe des bateaux de fleurs. Un industriel, pour l’exposition de 19oo, avait sollicité l’autorisation d’établir un bateau de fleurs sur la Seine, près du pont Alexandre, elle lui fut refusée par l’administration que l’Europe ne nous envie pas, sous le fallacieux prétexte que c’était une chose immorale.

Lapatronne de la rue Laferrière n’a rien demandé à l’autorité du boulevard du Palais, elle a simple %è134

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ment fait construire un palais, boulevard Bineau, à Neuilly, au fond d’un grand parc, planté de ces magnifiques arbres qui faisaient le bonheur du roi Louis-Philippe, elle a fait édifier un immense hall. C’est le garde-meubles, car la maison est machinée comme la scène de l’Opéra, et peut, au gré du client, se transformer de cinquante manières diffé rentes.

Ainsi, pour le comte de B., tous les quinze jours, l’appartement du rez-de-chaussée est trans formé en salle de pensionnaires : aux murs on accroche des cartes géographiques, puis un grand tableau en bois noirsur lequel sont tracées à la craie des formules algébriques, sur un guéridon est placée une énorme mappemonde, la salle est gar nie de cinq rangées de pupitres et d’autant de bancs de bois, placés de façon à ce que l’on puisse circuler entre eux.

Dans le fond de la pièce,àgauche du tableau, est placée une chaire élevée de trois marches, le bois en est masqué par une épaisse draperie en velours grenat frangée d’argent sur le devant de la drape rie, et, bien en vue, des verges, une férule et deux martinets sont accrochés.

La patronne (nommons-la Sarah), huit jours avant la date fixée pour la séance, se met en cam pagne pour recruter des pensionnaires ; c’est une è -é ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 135 grosse besogne car il les faut jeunes, boulottes, petites et assorties, brunes, blondes, rousses et châtaines, au nombre de vingt, quatre parpupitre. Quand le personnel est complet, elle le convoque, la veille de la grande séance, pour la répétition générale. Auvestiaire,une soubrette les habille uniformé ment, bas noirs, robe courte en cachemire noir, montante, serrée à la taille par une ceinture en cuir fauve ; ensuite un coiffeur tresse leurs che veux en nattes nouées par des rubans de diverses nuances- point capital, pas de pantalons ! Ainsi attifées, l’illusion est complète. Chacune seplace à son pupitre, et la répétition commence, Sarah fait la leçon : – Mesdemoiselles, demain, vous entrerez en classe à neuf heures, sur vos pupitres il y aura des livres classiques et tout ce qu’il faut pour écrire, vousparaîtrez absorbées dansvos études, et vous ne lèverez pas la tête quand la porte s’ouvrira pour la personne qui viendra vous interroger, répondez n’importe quoi, même par une bêtise, mais ne res tez pas muettes, surtout gardez-vous de rire à la vue de votre maîtresse. Dès la première heure, des ouvriers viennent accrocher au fronton de la grille, extérieurement, s 136 LES FLAGELLANTS une immense enseigne qui porte ces mots en lettres d’or sur fond noir : ÉCOLE PROFESSIONNELLE DE JEUNES FILLES DIRIGÉE PAR MADEMOISELLE DE SAINT-JUST et sur la porte du rez-de-chaussée, les ouvriers fixent une pancarte : sALLE D’ÉTUDEs de 9 heures à 4 heures Leçons Techniques Ce travail terminé, les élèves entrent en classe et suivent exactement leprogramme tracé par Sarah. Vers dix heures, une voiture de maître, attelée de deux superbes alezans, s’arrête à quelques mètres de la grille, un valet de pied ouvre la portière et aide à descendre un homme ne paraissant pasâgé de plus de quarante ans, complètement imberbe, très élégamment vêtu,portant à la boutonnière la rosette d’officier de la légion d’honneur. C’est le comte de B. Sarah, vêtue de noir, coiffée à la vierge, ouvre la grille et précède le comte, elle le conduit à un cabi net spécial qui lui sert de vestiaire ; là, il se désha bille, et avec l’aide de Sarah qui luisert de femme _ ---- - -

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de chambre, il se coiffe d’une opulente perruque blonde et revêt un costume sévère, en satin noir, il ajuste sur son nez des lunettes d’or : ainsi accou tré, toujours précédé de Sarah, il se dirige du côté de la classe, et ils font leur entrée au milieu du plusprofond silence. Les élèves ne lèvent pas les yeux.

Alors, Sarah présente la maîtresse de pension, toutes les élèves se lèvent et saluent. Le comte de B. monte en chaire et leur fait un discours sur la morale, puis il leur dit : «Mesdemoi selles, avant de commencer la classe, nous allons ensemble prier Dieu, afin qu’il vous couvre de sa protection pour que vous sachiez bien vos leçons et que vous restiez sages et obéissantesà vos parents». Alors,il descend majestueusement de sa chaire, décroche un des martinets, dont il est parlé plus haut, et, avec le plus grand sérieux du monde,un questionnaire à la main, il commence à interroger l’élève placée au pupitre numéro un : – Mademoiselle, en quelle année et en quelle ville a été brûlée Jeanne d’Arc ? Sans hésiter elle répond :

– A Beauvais, en dix-sept cent cinquante ! – Mademoiselle, dit-il, vous ne connaissez pas votre histoire, vous méritez d’être punie. Aussitôt, il retrousse la robe, lesjupons et la 138

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chemise de l’élève, et il la fouette doucement, en contemplant, en connaisseur, la mappemonde blanche et copieuse qu’il a sous les yeux et qu’il flatte de la main.

La même scène se reproduit pour les vingt élèves, il va ôter ses oripeaux, paye, et s’en va gravement. En voilà pour un mois.

D’autrefois la maison se transforme en table d’hôte pour femme seule, elle est le rendez-vous exclusif, ces jours-là, des Tribades. Personne n’y est admis s’il n’appartient à la célèbre corporation dont Amandine et Jeanne Vauqlin sont les grandes prêtresses. Dès le matin fixé pour la grande fête, comme pour le pensionnat, on met à la grille d’en trée un immense écriteau : Table d’hôte, pension de famille. Oh ! elle est jolie la famille ! Les disci ples de Lesbos déjeunent ou dînent dans le jardin en costume primitif, et, après la séance, les sages femmes parisiennes n’ont pas à espérer que l’on demande leur concours.

C’est le bidet qui sert de berceau aux nouveau nés.

J’ai assisté, invisible, à une de ces orgies, et j’avoue que les bacchanales des Romains sont à côté d’elles l’enfance de l’art, surtout lesjours où la princesse russe vient y assouvir sa passion. CHAPITRE IX

les Cocottes à passions. - Les allumeuses. - Le coup du Téléphone. -UIne vengeance amusante. U’UNE femmepersillesur le trottoir boueux, au coin d’une rue obscure, vêtue de hail | lons sordides, effilochés, graisseux ; que son haleine fétide exhale une odeur puante, d’ail, d’alcoolet de tabac ; qu’elle se nomme : Choléra, la Rouquine,la Miteuse, Gueule en pente, ou qu’elle fasse son persil sur les planches d’un théâtre, à la lumière électrique, sur les grands boulevards, dans les cafés à la mode,au bois dans un splendide coupé, vêtue de velours, de soie, de fourrures, couverte de diamants ; qu’elle senomme Delphinede Lizy, Hélène de Lancy, Louise de Silva, Isabelle de Lineuil, Betty de Montbazon, Béatrice de Castillon, Marion de Lorme,HenriettedeBarras,Schneiderde Sombreuil, Lucile de Ligny, Francine de Croza, Madeleine de Mogen, Marcelle de Montfort, Blanche d’Orthez, Liane de Pougy, Julia d’Essonnes, Laure de Chiffre ville, Emilienne d’Alençon, Cléo de Mérode, c’est toujours de la viande tarifée au mois, à l’heure ou à 4 14o LES FLAGELLANTS la course ; que l’Etal soit dans un boudoir somp tueux, meublé de ruines successives, ou dans un garni fuligineux, squalide, c’est une question de prix, voilà tout :il n’y a que l’enveloppe qui diffère. Dans lesgrands quartiers, le cochon àla vitrine des charcutiers, les joursgras, ou à la Noël, paré de bouffettes de rubans et de fleurs artificielles, est absolument le même que celui qui s’étale modeste ment accroché à un clou à la porte des charcutiers des quartiers ouvriers. C’est toujours du cochon. C’estun problème qui n’a jamais étérésolu. Pour quoi les femmes d’aujourd’hui s’ennoblissent-elles toutes et ne se nomment-ellespas comme autrefois, simplement : Caroline, Marie, Rose ouJoséphine ? Moi, jepense que c’estpour faire croire qu’elles sont toutes filles de cinq louis. - La grande cocotte n’est donc autre chose que la fille de la rue, elle a eu plus de veine ou plus d’au dace que ses congénères, condamnées à perpétuité au boulevard, à l’hôpital, au souteneur, à Saint Lazare ou à la morgue, mais toujours même igno minie, même sottise, mêmes goûts, mêmes passions, mêmes origines, la loge d’un concierge ou l’arrière boutique d’un savetier. Celle de la rue a pour souteneur un voyou qui la vole et la rosse,celle de la haute a un rastaquouère

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qui lagruge sous une autre forme, c’est un maque reau en gants jaunes,voilà tout,seulement il a l’air d’avoir une profession : commis-voyageur en po teauxtélégraphiques, professeur de trompette pour conducteurs de tramways, chef de gare au Bazar de l’Hôtel-de-ville pour les chemins de fer à treize sous, cocher de fiacre à bord du bateau l’Hiron delle, etc., etc..

On refuse généralement la main au souteneur de la pierreuse ; le souteneur de la cocotte est reçu dans le monde : au lieu de promener ses écailles chez les mastroquets,il les promène dans les salons, dans les cercles, dans les tables d’hôtes huppées. Le maquereau des boulevards extérieurs ne connaît que la plage Pigalle et la plageClichy ; le maque reau des Champs-Elysées fait les plages en répu tation : Nice, Monte-Carlo, Trouville ou Biarritz. Quand on interroge une fille affublée d’un de ronflant sur ses débuts, jamais elle n’est sincère, jamais elle n’avoue qu’elle sort d’une loge de con cierge, que son père et sa mère avaient rêvé pour elle le Conservatoire ou le théâtre, qu’ils lui avaient appris à péterplus haut que le c.., et que son pre mier amant a été un affreux voyou avec qui elle avait l’habitude de vagabonder, qu’ayant échoué, elle a commencé par un pécule modeste pour agrandir le cercle de ses opérations.

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Elles sedonnent commefilles d’officiers supérieurs élevées à Saint-Denis, comme ayant été séduites par leur beau-père, comme institutrices déclassées ; cette dernière assertion n’est pas tout à fait fausse, car à la tombée de la nuit, aux environs de la place Saint-Georges, on peutvoir une grande fille brune, modestement mise, qui a piqué sur son jersey le ruban des palmes académiques.

Son boniment est court et n’est pas banal.C’est une invite à. cœur discrète, En passant à côté de vous, elle dit d’une voix douce et basse, en lançant un regard polisson : « Je ne demeure pas loin l » Rien de repréhensible ;tout le monde a le droit, dans la rue, de faire une réflexion à voix haute. C’est un rude métier que celui de marchande d’amour. Pauvres créatures qui se sont dévouées dans un jour d’abnégation touchante au bonheur physique des vieux messieurs. Leur sort inspire une pitié profonde mêlée à une certaine admiration pour tant de courage et de persévérance ; ce sont les sœurs de charité du mal, toujours prêtes à s’installer au chevet d’un homme riche. Elles ont éteint en elles toute espèce de dégoût physique, et aucune plaie morale ne les effraye, aucune lèpre - sociale ne les rebute, ça les attire au contraire. Quand elle voit ses nombreux et consciencieux travaux récompensés par la fortune, ellejouit en ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs

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grande dame de ce qu’elle a amassé comme petite dame. Mais elle a le spleen ; alors elle se paye des fantaisies, elle réunit dans un dîner splendide les hommes qui l’ont aidée dans ses spéculations, elle tient à voir en général ceux qu’elle a connus en particulier ; alors, en avant, les souvenirs de jeu nesse !

Il y a plusieurs genres de ce qu’on est convenu d’appeler la cocotte ; comme il y a fagots et fagots, il y a également une infinité de manières de tra vailler, suivant les goûts des clients. La rameneuse, c’est la boulevardière, qu’on appelle Beurre-demi-sel lorsqu’elle est mûre pour les boulevards extérieurs, pour retourner d’où elle est partie, pour dégringoler de l’Olympe au Marais.

La rameneuse a un chez elle, mais presque toujours en meublé, soit qu’elle habite dans une maison particulière, où d’anciennes filles retirées de la circulation louent des chambres, soit que ses meubles lui soient loués par un tapissier qui, comme garantie, garde le logement à son nom jusqu’à payement complet du mobilier, ce qui n’ar rive presque jamais ; elle est le plus souvent en carte, soumise à la visite sanitaire. Mais mieux élevées que les pierreuses, quand elles y vont, elles ne disent pas : «Je vais à Montretout». Elles 144 LES FLAGELLANTS disent : « J’ai été cramper avec le dabe d’ar gent. » La rameneuse travaille toute la journée ; dès midi, elle descend de chez elle dans Paris ; si en chemin elle n’a pas chargé, elle va au boulevard, du faubourg Montmartreà la Madeleine ; les mardis etvendredis, jours du marché aux fleurs, sont pour elle généralement fructueux. Chaque fois qu’un homme s’approche près d’une bouquetière, elles font mine d’acheter un bouquet de deux sous ;il est rare que l’homme les laisse payer ; alors elles se confondent enremerciements. «Ceseraun souvenir ; oh ! comme vous êtes aimable, monsieur, comme ces fleurs sentent bon ! » La conversation s’engage. Coût : cent sous ou vingt francs, suivant les besoins du moment ou la générosité du client. La rameneuse fait aussi les Champs-Elysées, mais à pied ; les chaises qui bordent l’avenue en sont parfois bondées. Là, le raccrochage est des plus faciles, est sans dangers, les agents des mœurs ne s’y hasardent pas de crainte desgaffes. En effet, les mères de famille ysont confondues, l’homme longe l’allée, et passe la revue du bataillon des toujours-prêtes ; quandil ajeté son dévolu, il prend carrément une chaise et s’installe à côté de celle qu’il convoite. Oh ! d-

é

ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 145 les préliminaires ne sont pas longs, il y en a d’ail leurs qui ont leurs ordinaires pour un prixfait, invariable, comme le travail. - Quand un homme est connu pour un miché douillard, elles se le disputent, surtout s’il donne une bougie à la bonne, parce qu’elles partagent avec elle. Il est des rameneuses qui, en dix ans, n’ont jamais amené un homme chez elles, elles vont chez une camarade pour n’avoirpas àpayer un hôtel, et réciproquement. La rameneuse gagne en moyenne huit mille francs par an, sans compter les lapins qu’on lui pose et quipassent par profits et pertes ; ces huit mille francs représentent en moyenne mille clients ! Depuis quelques années les femmes sont plus méfiantes, elles ne se laissent pas attraper facile ment, elles se font payer d’avance : pour carotter une roue de derrière ouun demi-sigue en dehors du prix convenu, elles emploient une foule de ruses ; en voici une qui réussit toujours. Arrivée à la chambre de l’amie, elle commence par faire asseoir son miché, elle ôte son chapeau, déroule ses cheveux, dégraffe sa robe, enlève son corset et ses jupons ; elle reste ainsi en pantalon très court et très décolletée, parce que par un geste imperceptible elle a tiré la coulisse qui fermait sa 1O

-4 146 LES FLAGELLANTS chemise sur sa poitrine. Elle s’assied près, bien près, quelquefois sur ses genoux et entame une conversation banale, l’homme la couve des yeux : en femme habile, elle suit sur sa physionomie la marche de ses désirs ; quand elle le voit à point, elle aborde la question. –Tu m’as donné dix francs (ou un louis), mais tu ne savais pas commej’étais faite, comme j’étais fraîche ; allons, mon bébé, donne-moi dix francs (ouun louis) de plus, tuverras comme je seraibien gentille. C’est le coup de l’allumage. L’homme ne répondpas, mais il sort fébrilement son porte-monnaie de sapoche et double souvent la somme demandée. Il n’en a pas davantage pour cela ! La cocotte à parties est une putain en carte, elle ne racole pas ouvertement, à l’aide du boni ment traditionnel : « Mon petit homme, veux-tu monter chez moi ?Je suis élève de la Farcy ou du Chabanais ! » Elle est généralement élégante, elle s’arrête aux devantures des magasins et se fait suivre d’un coup d’œil engageant, elle ne ramène pas chezelle, elle conduit son miché dans des maisons spéciales qui se nomment Maisons de passes ; elles sont situées rues Laferrière, Labruyère, Bréda, Fontaine, etc., -4

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etc. Rien ne distingue ces maisons des autres maisons.

Il y a dans Paris un certain nombre de proprié taires aux allures chastes, fervents disciples du sénateur Bérenger qui rendent le pain bénit dans leur paroisse, hypocrites qui se fâchent d’un écart de langage et qui, néanmoins, tirent un gros revenu d’une ou deux chambres, que la concierge loue cinq ou dix francs la passe, suivant le quartier et l’apparence de la maison ; si dans le quartierune indiscrétion dévoilait ce joli commerce, c’est la concierge qui endosserait la responsabilité ; songez donc, le propriétaire, un si brave homme, un conservateur, quelle horreur ! N’empêche que M. Prudhomme n’est qu’un vulgaire maquereau ! La cocotte appelle cela faire une passade, parce que la séance ne dureguère plus d’un quart d’heure. La cocotte à parties a un grand luxe de linge, cela lui sert d’enseigne ; c’est pour cette raison qu’en parlant d’elle,les garçons d’hôtels la désignent par cette expression : un linge, tandis qu’ils appel lent la fille de bas étage : un torchon. Quand la cocotte aborde le théâtre, elle devient une grue, c’est généralement une dinde, belle fille, mais bête comme ses pieds, qui ne trouve pas les planches trop dures,ilfait plus chaud sur la scène que sur le trottoir, etpuis elle peut faire l’orchestre 4

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et étaler sa viande, l’amateur peut juger d’un seul coup d’œil, s’il en aura pour son argent, du moins, au poids.

Les directeurs de théâtres en tirent profit, ils ont de belles filles qu’ils payent peu - quand ils les payent - et souvent elles ont servi de truchement pour une commandite ; si on prend le brochet par la gueule on prend les vieux cochons par le contraire. La grande cocotte, la huppée, en dehors du tour du Bois, ne raccroche pas personnellement, elle reçoit des visites !

C’est son allumeuse qui lui procure le client de passage. Ce genre de travail a beaucoup de succès quand les étrangers affluent à Paris, surtout aux époques de grandes expositions universelles. Madame reçoit, c’est tout un monde. Il y a peu de temps, j’étais invité à déjeuner chez une dame à qui j’avais été présenté dansune soirée de gala donnée par un de nos ministres. A l’heure fixée, midi, je fus ponctuel. Appartement somp tueux, salle à manger princière, soubrette jolie et accorte. Je fus reçu à bras ouverts, et comme il faisait chaud, la maîtresse de maison portait un corsage outrageusement échancré ; on se mit à table, on nous servit un menu impérial. A côté de moi, était assis un monsieur très correct que je connaissais de vue ; la dame qui voyait que je m’in %è ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs

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quiétais de savoir qui était ce personnage, me dit tout à coup : « Excusez-moi, j’ai oublié de vous présenter mon mari». Je m’inclinai. A peine le café était-il servi qu’un violent coup de sonnette retentit ; sans mot dire, la dame se leva de table, passa dans sa chambre à coucher, et la bonne nous enferma dans la salle à manger ; quelques minutes plus tard la bonne revint, nous ouvrit la porte, puis celle du palier, en nous disant : « Marchez dou Cement ».

Ne comprenant rien à ce manège,unefois dans la rue, le mari me dit : «Vous êtes étonné, monsieur, je n’y puis rien, ma femme reçoit ses amis.» Et dire qu’ily a dans Paris dix mille m.aris et plus dont la femme reçoit !

Revenons à la cocotte huppée. Les souverains leur font tourner la tête, elles voudraient bien le leur rendre, pas le Schah de Perse, par exemple, depuis qu’elles savent que ses fameux diamants ne sont que des bouchons de carafes. Une véritable fièvre s’empare de ces ambitieuses, on pourrait l’appeler une fièvre monarcho-purpu rale,il leur faut du souverain, elles l’attendent et ne peuvent croire qu’il ne viendrapas, une nuit ou l’autre, au moins une fois, visiter leur exposition permanente ; d’aucunes, prévoyantes, font mettre dans leur antichambre des patères spéciales pour 4 15o LES FLAGELLANTS qu’il puisse y accrocher commodément sa cou I’OIlI16. Elles envient toutes cette actrice célèbre du théâtre des Variétés, qui fut sous l’Empire sur nommée : le passage des Princes ! Cette actrice fut célèbre à différents titres : elle était la maîtresse en pied d’un duc illustre qui a donné son nom à une rue des plus aristocratiques. Le duc était un assidu du théâtre, il y venait cha que soir.On représentait une pièce à succès, l’ac trice était en scène, l’orchestre préludait, elle allait entonner un couplet, le silence était sigrand dans la salle que l’on aurait entendu voler un mouchoir, lorsque,tout à coup, elle poussa un soupir qu’eut envié le pétomane ; ravi, le duc se mit à applaudir, en s’écriant : « J’entends la voix de ce quej’aime. » Ces intéressantes fiévreuses deviennent inaborda bles pour les simples mortels, elles donnent à leurs domestiques les ordres les plus sévères, pour que lesvisiteurs royauxsoient seuls admis s’ils daignent se présenter. Généralement, les souverains de grande marque sont rares, elles n’ont même paspu se rattrapersur Ménélik ! Revenons à l’allumeuse. L’allumeuse n’est ni jeune ni jolie (elle pour rait néanmoins travailler pour son compte), elle a gè ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 151 l’œil américain, elle sait fouiller un homme sans qu’il ouvre son porte-monnaie, elle a l’aspect sévère, une tenue des plus correctes, on jurerait une gouvernante de bonne maison, elle est com plète et inappréciable lorsqu’elle parle plusieurs langues. Elle a de grandes relations surtout parmi les hommes d’un certain âge, les jeunes présentent trop de danger, ils deviennent collants et cela pour rait gêner la grande cocotte qui a besoin de s’entourer de précautions pour conserver son ordinaire qui fait marcher la maison, tandis que les vieux, à passion pour la plupart, ayant généra lement des situations à conserver, sont extrême ment discrets et réservés dans leurs relations, et puis, les vieux, ça paye mieux, et elle n’a pas à craindre les tuteurs, gens très gênants. Quand,par fantaisie, la grande cocotte suit à pied, l’allumeuse, qui joue le rôle de dame de compagnie, a l’air de veiller avec soin sur le « tré sor » qui lui est confié, elle y veille en effet, mais pour choisir le miché, c’est l’allumeuse qui donne la carte de la cocotte,qui débat le prix, qui énumère les plaisirs futurs. C’est encore l’allumeuse qui fait le coup de téléphone. C’est l’enfance de l’art, et pourtant c’est absolu d - 152 LES FLAGELLANTS ment ingénieux. Elle se rend à une cabine télépho nique publique. - Allô ! allô ! mettez-moi, mademoiselle, en communication avec le Cercle des Epatants ? – Vous yêtes. - Allô ! allô ! à qui ai-je l’honneur de parler ? – Augérant. – Bien, monsieur, merci, voulez-vous faire appeler le prince Machinskoff, c’est de la part de Mme Laure de Saints-Lieux. – Volontiers, madame. Le prince arrive à l’appareil. – Allô ! que voulez-vous, madame ? - Mme Laure et ses amies font demander si ces messieurs du cercle sont en bonnes disposi tions. – Très bonnes, combien sont-elles ? – Autant que monsieur le prince voudra. – Amenez-en six, à une heure, chez Durand. On voit que rien n’est plus simple. Le coup de l’invitation, quoiqu’un peu ancien, n’en est pas moins très pratique et très facile à exécuter. Voici en quoi il consiste : La cocotte renseignée par un journal spécial sur l’arrivée à Paris « des nobles étrangers » ou bien par son allumeuse qui est en rapport avec les ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs

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gérants des principaux hôtels de Paris, organise une soirée, elle lance des invitations ainsi rédigées : Monsieur,

Voulez-vous me faire l’honneur d’assister à une soirée musicale, qui aura lieu le 1o de ce mois, on y entendra un jeune ténor doué d’une voix extraordinaire. LÉA D’EssoNNEs.

Un jour, une invitation de cegenre fut adressée , à un gentilhomme du Poitou, que le journal indi quait comme garçon ; c’était une erreur, il était marié. Il était descendu au Grand Hôtel avec sa femme et ses deux filles ; le père était absent, ce fut la mère qui reçut l’invitation ; le soir, en grande toilette, elle et ses deuxfillesfaisaient, dans le salon de la cocotte,une entrée à sensation. Cette cocotte sur le retour était en même temps une proxénète fort connue. Elle pria la mère de passer dans un salon voisin, croyant qu’elle lui amenait les deux jeunesses pour en trafiquer. Sans préambule, elle lui demanda si elles étaient dans le commerce depuis longtemps et combien elle en voulait.

La mère ne comprenait pas.

- Mais nous ne sommespas dans le commerce, répondit-elle, nous habitons notre château dans le Poitou, vous devez le savoir, puisque vous avez 4 154 LES FLAGELLANTS adressé à mon mari, le comte de X., l’invitation que voici. La proxénète comprit le quiproquo, et comme elle était bien avec la préfecture de police, à qui elle rendait des services, elle essaya d’éviter le scandale, elle expliqua à la mère que toutes les demoiselles qui étaient au salon étaient des actrices et que. que. c’était une invitation pour hommes et non pour femmes ; l’aventure en resta là. Un autre moyen tout à fait nouveau est employé par une vieille garde,decelles qui se vendent mais ne meurent jamais. Elle adresse la lettre suivante à un certain nom bre d’hommes du monde : Monsieur, Une malheureuse jeune fille, musicienne distinguée, douée d’une jolie voix,vient d’être abandonnée par sa mère. Son père, un misérable, ce nom est encore trop douxpourqualifier sa conduite,veut la séduire ; elle a résisté jusqu’ici, mais le pourra-t-elle longtemps ? Elle est appelée à un avenir magnifique, elle vous a remar qué et vous aime ardemment, elle a besoin de votre amour pour vivre heureuse et la sauver des griffes de ce satyre. Venez au plus vite. . LoUIsE DE BoUssY. d

è ETLEsFLAGELLÉs DEPARIs n55 Les heures varient afin que les clients ne se ren contrent pas. - Il va sans dire que c’est une pauvre fille qu’elle exploite audacieusement ; à la fin de la journée, elle lui donne deux louis pour une demi-douzaine de séances plus ou moins prolongées. Ceux qui s’aperçoivent de la mystification n’ont garde de se plaindre, mais ils se vengent à leur manière. Une vieille garde, du genre de Louise de Boussy, était tranquillement, un matin, en train de se ma quiller consciencieusement pour réparer des nuits l’irréparable outrage. Elle entend un vigoureux coup de sonnette ; la femme de chambre alla ouvrir, et vint lui dire que c’était un jeune homme qui désirait la voir, elle continua son travail, extérieurement flattée de cette visite matinale. Autre coup de sonnette, autre visite. Enfin, en un quart d’heure le salon était plein, dix minutes plus tard ce fut le tour de la salle à manger, puis de la cuisine, il y en avait jusque sur le palier, le concierge furieux ne savait à qui répondre. Enfin, elle fit son entrée,tous poussèrent un cri en la voyant : elle, sans se démonter, elle en avait bien vu d’autres, leur demanda ce qui lui valait l’honneur de leur visite.

-é 156 LEs FLAGELLANTs Chacun des visiteurs sortit de sa poche un billet ainsi conçu : « Mme Louise de Boussy. prie M. X. de lui faire l’honneur de passer chez elle le 15 courant, à dix heures du matin. » Elle comprit la mystification, mais n’en connut jamais l’auteur, qui aujourd’hui est un de nos députés les plus en vue, en passe de devenir ministre, il l’a déjà été, et est célèbre par un procès retentissant, dont personne ne connaît le fin mot et ne le connaîtra jamais, mais qui peut se résumer dans la parole du Christ : « Sinite parvulos venire ad me ».

CINQUIÈME PARTIE



CINQUIÈME PARTIE M. P. - Une Messaline moderne. - Un Prince de l’Église. - Le Vocabulaire poissard. - Berthe France. - Le Pain bénit. - Catherine Schumacher. - La marquise d’Orvault. -Un Maquereau du grand monde. - La Matelassière.- La Bastonnade. - De mon temps ! CHAPITRE X M. P. -UIne Messaline moderne. -UIn Prince de l’Église. - Le Vocabulaire poissard. - Berthe France. - Le Pain bénit. g voici une, M. P., qui fut la coque % luche de tous les vieux tendeurs ; elle % côtoya toute savie le monde des grandes cocottes, sans jamais parvenir à s’yimplanter, car lesgrandes putains ont leuraristocratie, tout comme le faubourgSaint-Germain. C’était avant tout une irrégulière, auxidées tel lement mobiles qu’elle était incapable de s’occuper plus d’une heure de la même idée et plus de trois jours d’un homme, quelque position qu’il puisse lui faire. -4

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LES FLAGELLANTS

Aller à la ballade, à la vadrouille, suivant ses expressions favorites, c’était le but de savie. Elle était si insoucieuse de l’argent qu’elle faisait poser de F. qui lui apportait dix mille francs, pour s’en aller manger des frites à la halle ou une mate lotte au Marronnier, à Bercy, avec un béguin. M. P. était le produit d’une mère concierge et d’un père ferblantier de la rue de Taranne. Elle entra, vers quinze ans, dans les petites classes de danse de l’Opéra ; à seize ans, elle en avait déjà assez. Cela s’explique : des remontrances et des réprimandes tous les jours et le bonnet d’âne trois ou quatre fois par semaine,une véritable vie d’enfer, d’autant plus qu’étant d’un snobisme remarquable, elle était en butte aux sarcasmes de ses camarades plus précoces qu’elle ; elle se rat trapa depuis, mais elle aimait à raconter ces deux souvenirs de son jeune âge :

Sa mère avait, quoique concierge, une vieille cantinière pour femme de ménage qui avait con servé un amour immodéré pour la culotte garance. Un jour de chaleur caniculaire, une amie vint rendre visite à sa mère. M. P.jouait au volant dans la cour ; sa mère l’appela, elle arriva en hâte. « Voilà, dit-elle, dix minutes que je cherche Baïon nette pour aller prendreun litre chez le bistro.Sans doute qu’elle est en train de licher ; va donc voir è -4 ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs 16I où elle est». M. P. partit comme une flèche ; elle resta un quart d’heure absente et revint dans la loge, rouge, essoufflée. – D’où viens-tu ? lui dit sa mère,furieuse. As tu rencontré Baïonnette ? – Oui, maman, elle est dans l’écurie en train de traire un soldat ! Une autre fois, son père était à faire une partie de piquet avec un camarade, dans un cabaret voisin. Elle accourut et dit à son père : – Viens vite dans la loge ; maman a retroussé ses jupons et ton cousin a défait son pantalon. Je crois bien qu’ils vont faire caca dans la chambre ! Malgré sa naïveté, vers les quinze ans, elle ren contra un musicien, chef d’orchestre dans un bal à la mode, et,un beau soir, elle déserta la classe et la loge de la rue de Taranne. Dans l’orchestre de son amant,il y avait un piston ; elle lâcha le premier et s’attacha au second, à cause de son coup de lan gue lorsqu’il jouait la polka de Trilby du fameux Arban. Elle débuta au Prado au lieu de débuter à l’Opéra. Elle préférait les lauriers de Louise la Balocheuse à ceux de la Taglioni. Un homme bien connu, T., pour faire concur rence au célèbre bouillon Liebig, et surtout pour faire une position sociale à M. P., qu’il adorait, II -4 162 LES FLAGELLANTS acheta le brevet de l’off-meat,un autre bouillon à la minute. Il installa une somptueuse boutique boulevard Haussmann, au coin du boulevard Malesherbes. Elle, en toilette tapageuse, trônait au comptoir et, pour faire apprécier la valeur de l’off-meat, elle distribuait des tasses de bouillon pour le prix de vingt centimes. Les clients pouvaient même prendre un verre de madère ou de bordeaux et à très bon marché,tou jours pour faire de la réclame au fameux bouillon. Ah ! c’était un drôle de fonds de commerce ; on n’en verra jamais de semblable. Depuis la reine Blanche jusqu’à Brébant, depuis le Helder jusqu’à Madrid, pareils à une traînée de poudre, on faisait des commentaires sans fin. M. P. est rangée ; elle a acheté une conduite, elle tient un grand magasin boulevard Hauss II1aIlIl. Ce fut une procession étrange. Alice la Proven çale, Finette, Rigolboche, Moutonnet, la reine des gougnottes, Amandine et Joséphine la petite femme, Clara Blum, de la tribu des Brache, la belle Polonaise, en un mot toutes les grandes cocottes, étoiles du Paris-galant, s’y donnaient rendez-vous.

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Les unes entraient dans la boutique ; d’autres stationnaient sur le trottoir, regardant curieuse ment les glaces de la devanture. Si une bourgeoise se hasardait dans la boutique, peu d’instants après elle s’enfuyait épouvantée, ahurie, affolée ; si au contraire c’était un homme, il riait à se tordre, assailli qu’il était par un troupeau de p., et il n’en ressortait pas sans en emmener une à n’im porte quelle sauce.Ce genre d’off-meat lui coûtait plus de vingt centimes la tasse. -

M. P., qui avait pressenti la phrase de Clé ment Duvernois : « Sire, faites grand », dit un jour à T. :« Il faut faire grand.»T. y con sentit. Alors elle servit avec le bouillon des sand wichs au jambon d’York et au foie gras. Naturel lement, les camarades ne payaient pas, on buvait unetrentaine de bouteilles de bordeaux, de malaga, de madère ou de champagne chaque jour et l’on mangeaitplus de cent cinquante sandwichs. A ce train-là, l’off-meat ne pouvait tenir long temps et, six semaines plus tard, la boutique fer mait. Mais M. P. était fière d’avoir été établie, et jusqu’à la fin de ses jours, elle disait à tout propos :

– Il fallait me voir dans mon comptoir, au boulevard Haussmann !

Elle recommença son existence folle, sa vie de - cascadeuse. Le comte de L. la conduisit en Italie. Naturellement, à peine arrivée à Turin, le comte de F. lui fit la cour ; mais, pour le moment, et par 164 LES FLAGELLANTS exception, cela se passa platoniquement. A Naples, ils furent, Marie et le comte, admi rablement reçus par Joseph Achard, Français dont la famille est fixée dans le royaume italien depuis Murat. Ah ! les belles promenades sur le golfe, au Pau silippe, à Castellamare, à Pompéï, dans toutes les villes remarquables ; partout où ils passèrent, le comte L. fut ce qu’il devait être : cocufié auda cieusement. Il ne le sut qu’à son retour à Paris par une circonstance bizarre. En arrivant à Paris, après plusieurs mois de séjour en Italie, on défit les malles. Pendant le déballage, une lettre tomba sur le tapis ; le comte s’empressa de la ramasser, il la lut et reconnut l’écriture de son ami Achard. La lettre était très explicite ; elle ne pouvait laisser au comte aucune illusion. Furieux,il écrivit à Achard une lettre, lui reprochant sa trahison. Le mot était gros pour une pareille femme, mais son excuse était dans ses vingt ans. Achard lui télégraphia qu’il prenait le bateau et qu’il venait se mettre à ses ordres. ET LEs FLAGELLÉs DE PARIs

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Ils se battirent en duel à Fontainebleau. Achard en fut quitte pour un coup d’épée dans le bras. Ils se réconcilièrent sur le terrain.Combattants et témoins s’installèrent à l’hôtel de l’Aigle Noir, ils télégraphièrent aux petites amies qui s’empres sèrent d’accourir, et ce fut pendant huit jours une fête fantastique que le compagnon de saint Antoine aurait pu présider. M. P. naturellement n’en était pas.

La sachant libre, le comte de F.-j’avais oublié de dire que c’était un des plus riches banquiers de Turin - s’empressa d’accourir à Paris. Il l’installa dans un magnifique appartement de la rue Saint Honoré, et pour cadeau de noce il lui offrit une superbe paire de chevaux pie dont elle avait envie ; ces chevaux sortaient des écuries de la comtesse Walewska.

Pendant trois mois, chose invraisemblable, sa conduite fut absolument irréprochable. Un beau jour, le comte de F.fut invité à une partie de chasse chez le correspondant de sa mai son, M. Hottinguer, il fallait partir le soir même pour le château d’Everly. Elle le conduisit à la gare et le mit dans le train en pleurant et en protestant de safidélité.

Arrivé à Longueville, le comte de F. ne trouva pas devoiturepour le conduire au château. Passer

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-4 la nuit dans une chambre d’hôtel quand on a une 166 LES FLAGELLANTS jeune et jolie femmeà Paris, c’était dur ; on lui dit qu’une heure plustard passerait un train express. Le comte le prit. - Descendant de la gare, il se fit en hâte conduire chez M. P. ; ayant sa clef, il entra sans éveiller les domestiques, il courut droit à la chambre à coucher et. la trouva couchée avec Cochinat. Tableau ! Le comte fit une scène épouvantable, elle, pour se disculper, lui dit ceci : –Je m’ennuyais seule, je suis allée aux Folies Bergère, j’ai renconté Cochinat. Comme j’avais entendudire qu’au moment psychologique,un nègre devenait tout blanc, j’ai voulu m’en assurer. Mais je n’aime que toi, mon petit Charles. F. se mit à rire. Pendant ce temps-là Cochinat s’habilla à la hâte, puis sortit majestueusement sans se presser, en saluant courtoisement l’impor tun qui venait d’empêcher sa maîtresse de se livrer à une curieuse expérience. F. pardonna ce soir-là, mais huitjours plus tard il repartait pour Turin. M. P. était une fille de tempérament, l’anec dote suivante, absolument authentique, en fournit la preuve. Brébant, alors, était le restaurant à la mode,