Mozilla.svg

Les Fonds de la mer

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LES FONDS DE LA MER

Nous n’avons pas négligé de donner de nombreux détails sur l’exploration des profondeurs de l’Océan, actuellement entreprise par une expédition anglaise, dans des conditions exceptionnelles[1]. Il ne nous semble pas nécessaire d’insister sur l’importance de ces sondages opérés au fond des mers ; ils sont certainement appelés à nous révéler, en même temps que les mystères de la vie sous-marine, les merveilles de la constitution de notre globe, car sur notre planète, les continents occupent à peine le quart de la surface, et l’eau qui s’y étend est véritablement la généralité. La géologie des fonds de la mer, science à peine créée, est destinée à ouvrir de nouveaux horizons à l’étude de notre sphéroïde ; les savants qui vont fouiller ces profondeurs océaniques, aussi éloignées de la superficie des mers, que les sommets de nos plus hautes montagnes le sont en sens inverse, ont, à n’en pas douter, de riches butins à recueillir, dans ces domaines encore vierges de tout regard humain. Mais les renseignements que nous avons procurés à nos lecteurs nous ont attiré certaines réclamations.

Quelques-uns de nos lecteurs, fort compétents dans ces sortes de travaux scientifiques, nous ont fait observer que nous mettions en évidence une expédition anglaise d’une importance évidemment capitale, mais que nous négligions jusqu’ici de signaler les travaux qui avaient été entrepris depuis longtemps, dans le même sens, par des savants français. Nous nous hâterons de dire que la science n’a pas de patrie ; c’est peut-être un de ses beaux privilèges ; tous les hommes de bonne volonté qui étudient la nature, qui professent l’amour du travail, qui consacrent leur intelligence à conquérir dans le monde de l’inconnu quelque fait nouveau, pour le bien de l’humanité, sont tous au même titre, et quelle que soit leur nationalité, dignes de notre estime et de notre reconnaissance. Mais il n’en est pas moins juste d’accorder à chacun selon ses œuvres, et de rendre à César ce qui appartient à César. Nous avons parlé avec quelques détails de la belle exploration du Challenger ; nous croyons devoir compléter, en quelque sorte, les documents que nous avons publiés à ce sujet, en mentionnant des entreprises antérieures, exécutées dans le même but par un groupe de savants français qui poursuivent actuellement leurs remarquables investigations des fonds de la mer. À l’époque où parurent les remarquables travaux de Maury sur la géographie de la mer, MM. de Folin et Périer eurent l’idée de compléter les travaux du savant américain sur la météorologie marine en créant la géologie du fond des mers, en étudiant la faune et la flore de ces incomparables vallées enfouies dans les abîmes de l’Océan. En 1865, M. de Folin eut l’occasion de commencer de curieuses observations marines, près de l’isthme de Panama, et il découvrit tout un monde de petits ostracodes foraminifères ; ces résultats furent aussitôt communiqués à la Société Linnéenne de Bordeaux ; leur importance fut comme une révélation. MM. de Folin et Périer comprirent quelles richesses inouïes la science devait puiser dans les fonds de la mer ; pour s’assurer des ressources ils fondèrent en 1867, avec M. Fischer, les Fonds de la mer, publication remarquable, qu’ils envoyèrent aux États-Unis, en Allemagne, en Italie, faisant un appel au monde savant de tous les pays civilisés pour former une coalition d’un nouveau genre, destinée à dévoiler les innombrables merveilles que cache à nos regards l’immensité de la nappe océanique. Cette publication continue et prospère ; elle abonde en révélations curieuses en observations fécondes, et elle nous offre une preuve manifeste de l’initiative intelligente que notre pays a su prendre dans les explorations des profondeurs de l’Océan. Les auteurs des Fonds de la mer se sont depuis longtemps signalés à l’attention des savants par de remarquables opérations de sondage, et, dès 1868, ils publièrent de très-intéressants travaux sur les fonds du golfe de Gascogne où ils recueillirent un sable magnétique de la plus haute curiosité, où ils découvrirent plusieurs espèces animales inédites, dont quatre crustacés nouveaux et deux mollusques. Malheureusement la France ne sait pas encourager les travaux de ce genre ; tandis que de l’autre côté de la Manche, les naturalistes, avides d’explorer les profondeurs océaniques, ont été pourvus d’un magnifique navire, véritable arsenal de l’observation scientifique, tandis qu’on leur a assuré les ressources d’un voyage autour du monde, nous laissons nos savants jeter leurs sondes à quelques kilomètres de nos côtes !

Gaston Tissandier.

  1. Expédition du Challenger, p. 97 ; — Pêches du Challenger, p. 220-225.