Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/I/03

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (1p. 18-24).

III

nouveau mariage et seconds enfants


Fiodor Pavlovitch, après s’être défait du petit Mitia, contracta bientôt un second mariage, qui dura huit ans. Il prit sa seconde femme, également fort jeune, dans une autre province, où il s’était rendu, en compagnie d’un juif, pour traiter une affaire. Quoique fêtard, ivrogne, débauché, il surveillait sans cesse le placement de ses capitaux et faisait presque toujours de bonnes mais peu honnêtes opérations. Fille d’un diacre obscur et orpheline dès l’enfance, Sophie Ivanovna avait grandi dans l’opulente maison de sa bienfaitrice, la veuve haut placée du général Vorokhov, qui l’élevait et la rendait malheureuse. J’ignore les détails, j’ai seulement entendu dire que la jeune fille, douce, patiente et candide, avait tenté de se pendre à un clou dans la dépense, tant l’excédaient les caprices et les éternels reproches de cette vieille, point méchante au fond, mais que son oisiveté rendait insupportable. Fiodor Pavlovitch demanda sa main ; on prit des renseignements sur lui et il fut éconduit. Comme lors de son premier mariage, il proposa alors à l’orpheline de l’enlever. Très probablement, elle eût refusé de devenir sa femme, si elle avait été mieux renseignée sur son compte. Mais cela se passait dans une autre province ; que pouvait d’ailleurs comprendre une jeune fille de seize ans, sinon qu’il valait mieux se jeter à l’eau que de demeurer chez sa tutrice ? La malheureuse remplaça donc sa bienfaitrice par un bienfaiteur. Cette fois-ci, Fiodor Pavlovitch ne reçut pas un sou, car la générale, furieuse, n’avait rien donné, à part sa malédiction. Du reste, il ne comptait pas sur l’argent. La beauté remarquable de la jeune fille et surtout sa candeur l’avaient enchanté. Il en était émerveillé, lui, le voluptueux, jusqu’alors épris seulement de charmes grossiers. « Ces yeux innocents me transperçaient l’âme », disait-il par la suite avec un vilain rire. D’ailleurs, cet être corrompu ne pouvait éprouver qu’un attrait sensuel. Fiodor Pavlovitch ne se gêna pas avec sa femme. Comme elle était pour ainsi dire « coupable » envers lui qu’il l’avait presque « sauvée de la corde », profitant, en outre, de sa douceur et de sa résignation inouïes, il foula aux pieds la décence conjugale la plus élémentaire. Sa maison devint le théâtre d’orgies auxquelles prenaient part de vilaines femmes. Un trait à noter, c’est que le domestique Grigori, être morne, raisonneur stupide et entêté, qui détestait sa première maîtresse, prit le parti de la seconde, se querellant pour elle avec son maître d’une façon presque intolérable de la part d’un domestique. Un jour, il alla jusqu’à mettre à la porte les donzelles qui festoyaient chez Fiodor Pavlovitch. Plus tard, la malheureuse jeune femme, terrorisée dès l’enfance, fut en proie à une maladie nerveuse fréquente parmi les villageoises et qui leur vaut le nom de « possédées ». Parfois la malade, victime de terribles crises d’hystérie, en perdait la raison. Elle donna pourtant à son mari deux fils : le premier, Ivan, après un an de mariage ; le second, Alexéi, trois ans plus tard. À sa mort, le jeune Alexéi était dans sa quatrième année et, si étrange que cela paraisse, il se rappela sa mère toute sa vie, mais comme à travers un songe. Quand elle fut morte, les deux garçons eurent le même sort que le premier : leur père les oublia, les délaissa totalement, et ils furent recueillis par le même Grigori, dans son pavillon. C’est là que les trouva la vieille générale, la bienfaitrice qui avait élevé leur mère. Elle vivait encore et, durant ces huit années, sa rancune n’avait pas désarmé. Parfaitement au courant de l’existence que menait sa Sophie, en apprenant sa maladie et les scandales qu’elle endurait, elle déclara deux ou trois fois aux parasites de son entourage : « C’est bien fait, Dieu la punit de son ingratitude. » Trois mois exactement après la mort de Sophie Ivanovna, la générale parut dans notre ville et se présenta chez Fiodor Pavlovitch. Son séjour ne dura qu’une demi-heure, mais elle mit le temps à profit. C’était le soir. Fiodor Pavlovitch, qu’elle n’avait pas vu depuis huit ans, se montra en état d’ivresse. On raconte que, dès l’abord, sans explication aucune, elle lui donna deux soufflets retentissants, puis le tira trois fois par son toupet de haut en bas. Sans ajouter un mot, elle alla droit au pavillon où se trouvaient les enfants. Ils n’étaient ni lavés ni tenus proprement ; ce que voyant, l’irascible vieille donna encore un soufflet à Grigori et lui déclara qu’elle emmenait les garçons. Tels qu’ils étaient, elle les enveloppa dans une couverture, les mit en voiture et repartit. Grigori encaissa le soufflet en bon serviteur et s’abstint de toute insolence ; en reconduisant la vieille dame à sa voiture, il dit d’un ton grave, après s’être incliné profondément, que « Dieu la récompenserait de sa bonne action ». « Tu n’es qu’un nigaud », lui cria-t-elle en guise d’adieu. Après examen de l’affaire, Fiodor Pavlovitch se déclara satisfait et accorda par la suite son consentement formel à l’éducation des enfants chez la générale. Il alla en ville se vanter des soufflets reçus.

Peu de temps après, la générale mourut ; elle laissait, par testament, mille roubles à chacun des deux petits « pour leur instruction » ; cet argent devait être dépensé à leur profit intégralement, mais suffire jusqu’à leur majorité, une telle somme étant déjà beaucoup pour de pareils enfants ; si d’autres voulaient faire davantage, libre à eux, etc…

Sans avoir lu le testament, je sais qu’il renfermait un passage bizarre, dans ce goût par trop original. Le principal héritier de la vieille dame était, par bonheur, un honnête homme, le maréchal de la noblesse de notre province. Euthyme Pétrovitch Poliénov. Il échangea quelques lettres avec Fiodor Pavlovitch qui, sans refuser catégoriquement et tout en faisant du sentiment, traînait les choses en longueur. Voyant qu’il ne tirerait jamais rien du personnage, Euthyme Pétrovitch s’intéressa personnellement aux orphelins et conçut une affection particulière pour le cadet, qui demeura longtemps dans sa famille. J’attire sur ce point l’attention du lecteur : c’est à Euthyme Pétrovitch, un noble caractère comme on en rencontre peu, que les jeunes gens furent redevables de leur éducation. Il conserva intact aux enfants leur petit capital, qui, à leur majorité, atteignait deux mille roubles avec les intérêts, les éleva à ses frais, en dépensant pour chacun d’eux bien plus de mille roubles. Je ne ferai pas maintenant un récit détaillé de leur enfance et de leur jeunesse, me bornant aux principales circonstances. L’aîné, Ivan, devint un adolescent morose, renfermé, mais nullement timide ; il avait compris de bonne heure que son frère et lui grandissaient chez des étrangers, par grâce, qu’ils avaient pour père un individu qui leur faisait honte, etc. Ce garçon montra dès sa plus tendre enfance (à ce qu’on raconte, tout au moins) de brillantes capacités pour l’étude. À l’âge de treize ans environ, il quitta la famille d’Euthyme Pétrovitch pour suivre les cours d’un collège de Moscou, et prendre pension chez un fameux pédagogue, ami d’enfance de son bienfaiteur. Plus tard, Ivan racontait que celui-ci avait été inspiré par son « ardeur au bien » et par l’idée qu’un adolescent génialement doué devait être élevé par un éducateur génial. Au reste, ni son protecteur, ni l’éducateur de génie n’étaient plus lorsque le jeune homme entra à l’université. Euthyme Pétrovitch ayant mal pris ses dispositions, le versement du legs de la générale traîna en longueur, par suite de diverses formalités et de retards inévitables chez nous ; le jeune homme se trouva donc fort gêné pendant ses deux premières années d’université, et dut gagner sa vie tout en poursuivant ses études. Il faut noter qu’alors il n’essaya nullement de correspondre avec son père ; peut-être était-ce par fierté, par dédain envers lui ; peut-être aussi le froid calcul de sa raison lui démontrait-il qu’il n’avait rien à attendre du bonhomme. Quoi qu’il en fût, le jeune homme ne se troubla pas, trouva du travail, d’abord des leçons à vingt kopeks, ensuite des articles en dix lignes sur des scènes de la rue, signés « Un Témoin oculaire », qu’il portait à divers journaux. Ces articles, dit-on, étaient toujours curieux et spirituels, ce qui assura leur succès. De la sorte, le jeune reporter montra sa supériorité pratique et intellectuelle sur les nombreux étudiants des deux sexes, toujours nécessiteux, qui, tant à Pétersbourg qu’à Moscou, assiègent du matin au soir les bureaux des journaux et des périodiques, n’imaginant rien de mieux que de réitérer leur éternelle demande de copie et de traductions du français. Une fois introduit dans le monde des journaux, Ivan Fiodorovitch ne perdit pas le contact ; durant ses dernières années d’université, il donna avec beaucoup de talent des comptes rendus d’ouvrages spéciaux et se fit ainsi connaître dans les milieux littéraires. Mais ce n’est que vers la fin qu’il réussit, par hasard, à éveiller une attention particulière dans un cercle de lecteurs beaucoup plus étendu. À sa sortie de l’université, et alors qu’il se préparait à partir pour l’étranger avec ses deux mille roubles, Ivan Fiodorovitch publia, dans un grand journal, un article étrange, qui attira même l’attention des profanes. Le sujet lui était apparemment inconnu, puisqu’il avait suivi les cours de la Faculté des Sciences, et que l’article traitait la question des tribunaux ecclésiastiques, partout soulevée alors. Tout en examinant quelques opinions émises sur cette matière, il exposait également ses vues personnelles. Ce qui frappait, c’était le ton et l’inattendu de la conclusion. Or, tandis que beaucoup d’ « ecclésiastiques » tenaient l’auteur pour leur partisan, les « laïcs », aussi bien que les athées, applaudissaient à ses idées. En fin de compte, quelques personnes décidèrent que l’article entier n’était qu’une effrontée mystification. Si je mentionne cet épisode, c’est surtout parce que l’article en question parvint jusqu’à notre fameux monastère — où l’on s’intéressait à la question des tribunaux ecclésiastiques — et qu’il y provoqua une grande perplexité. Le nom de l’auteur une fois connu, le fait qu’il était originaire de notre ville et le fils de « ce Fiodor Pavlovitch » accrut l’intérêt. Vers la même époque, l’auteur en personne parut.

Pourquoi Ivan Fiodorovitch était-il venu chez son père ? Il me souvient que je me posais dès alors cette question avec une certaine inquiétude. Cette arrivée si fatale, qui engendra de telles conséquences, demeura longtemps pour moi inexpliquée. À vrai dire, il était étrange qu’un jeune homme aussi savant, d’apparence si fière et si réservée, se montrât dans une maison aussi mal famée. Fiodor Pavlovitch l’avait ignoré toute sa vie, et — bien qu’il n’eût donné pour rien au monde de l’argent si on lui en avait demandé — il craignait toujours que ses fils ne vinssent lui en réclamer. Et voilà que le jeune homme s’installe chez un tel père, passe auprès de lui un mois, puis deux, et qu’ils s’entendent on ne peut mieux, Je ne fus pas le seul à m’étonner de cet accord. Piotr Alexandrovitch Mioussov, dont il a déjà été question, et qui, à cette époque, avait élu domicile à Paris, séjournait alors dans sa propriété suburbaine. Plus que tous, il se montrait surpris, ayant fait la connaissance du jeune homme qui l’intéressait fort et avec lequel il rivalisait d’érudition. « Il est fier, nous disait-il, il se tirera toujours d’affaire ; dès maintenant, il a de quoi partir pour l’étranger, que fait-il ici ? Chacun sait qu’il n’est pas venu trouver son père pour de l’argent, que celui-ci lui refuserait d’ailleurs. Il n’aime ni boire, ni courir les filles ; pourtant le vieillard ne peut se passer de lui. » C’était vrai ; le jeune exerçait une influence visible sur le vieillard, qui, bien que fort entêté et capricieux, l’écoutait parfois ; il commença même à se comporter plus décemment…

On sut plus tard qu’Ivan était arrivé en partie à la demande et pour les intérêts de son frère aîné, Dmitri, qu’il vit pour la première fois à cette occasion, mais avec lequel il correspondait déjà au sujet d’une affaire importante, dont il sera parlé avec détails en son temps. Même lorsque je fus au courant, Ivan Fiodorovitch me parut énigmatique et son arrivée parmi nous difficile à expliquer.

J’ajouterai qu’il tenait lieu d’arbitre et de réconciliateur entre son père et son frère aîné, alors totalement brouillés, ce dernier ayant même intenté une action en justice.

Pour la première fois, je le répète, cette famille, dont certains membres ne s’étaient jamais vus, se trouva réunie. Seul le cadet, Alexéi, habitait le pays depuis un an déjà. Il est malaisé de parler de lui dans ce préambule, avant de le mettre en scène dans le roman. Je dois pourtant m’étendre à son sujet pour élucider un point étrange, à savoir que mon héros apparaît, dès la première scène, sous l’habit d’un novice. Depuis un an, en effet, il habitait notre monastère et se préparait à y passer le reste de ses jours.


IV

le troisième fils : aliocha[1]


Il avait vingt ans (ses frères, Ivan et Dmitri, étaient alors respectivement dans leur vingt-quatrième et leur vingt-huitième année). Je dois prévenir que ce jeune Aliocha n’était nullement fanatique, ni même, à ce que je crois, mystique. À mon sens, c’était simplement un philanthrope en avance sur son temps, et s’il avait choisi la vie monastique, c’était parce qu’alors elle seule l’attirait et représentait pour lui l’ascension idéale vers l’amour radieux de son âme dégagée des ténèbres et des haines d’ici-bas. Elle l’attirait, cette voie, uniquement parce qu’il y avait rencontré un être exceptionnel à ses yeux, notre fameux starets[2] Zosime, auquel il s’était attaché de toute la ferveur novice de son cœur inassouvi. Je conviens qu’il avait, dès le berceau, fait preuve d’étrangeté. J’ai déjà raconté qu’ayant perdu sa mère à quatre ans, il se rappela toute sa vie son visage, ses caresses « comme s’il la voyait vivante ». De pareils souvenirs peuvent persister (chacun le sait), même à un âge plus tendre, mais ils ne demeurent que comme des points lumineux dans les ténèbres, comme le fragment d’un immense tableau qui aurait disparu. C’était le cas pour lui : il se rappelait une douce soirée d’été, la fenêtre ouverte aux rayons obliques du couchant ; dans un coin de la chambre une image sainte avec la lampe allumée, et, devant l’image, sa mère agenouillée, sanglotant avec force gémissements comme dans une crise de nerfs. Elle l’avait saisi dans ses bras, le serrant à l’étouffer et implorait pour lui la sainte Vierge, relâchant son étreinte pour le tendre vers l’image, mais la nourrice était accourue

  1. Diminutif d’Alexéi. — H. M.
  2. Mot à mot : l’Ancien. Le sens de ce mot sera expliqué plus loin (ch. V) par l’auteur. — H. M.