Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/III/06

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (1p. 134-138).

VI

Smerdiakov

Il trouva Fiodor Pavlovitch encore à table. Comme d’habitude, le couvert était mis dans le salon et non dans la salle à manger. C’était la plus grande pièce de la maison, meublée avec une certaine prétention surannée. Les meubles, fort anciens, étaient blancs, recouverts d’une étoffe rouge mi-soie mi-coton. Il y avait des trumeaux aux cadres prétentieux, sculptés à la vieille mode, également blancs et dorés. Aux murs, dont la tapisserie blanche était fendue en maints endroits, figuraient deux grands portraits, celui d’un ancien gouverneur de la province, et celui d’un prélat, mort lui aussi depuis longtemps. Dans l’angle qui faisait face à la porte d’entrée se trouvaient plusieurs icônes, devant lesquelles brûlait une lampe pendant la nuit, moins par dévotion que pour éclairer la chambre. Fiodor Pavlovitch se couchait fort tard, à trois ou quatre heures du matin, et jusque-là se promenait de long en large ou méditait dans son fauteuil. C’était devenu une habitude. Il passait souvent la nuit seul, après avoir congédié les domestiques, mais la plupart du temps le valet Smerdiakov dormait dans l’antichambre, couché sur un long coffre.

À l’arrivée d’Aliocha le dîner s’achevait, on avait servi les confitures et le café. Fiodor Pavlovitch aimait les douceurs après le dîner avec du cognac. Ivan prenait le café avec son père. Les domestiques, Grigori et Smerdiakov, se tenaient près de la table. Maîtres et serviteurs étaient visiblement de joyeuse humeur. Fiodor Pavlovitch riait aux éclats ; Aliocha, dès le vestibule, reconnut son rire glapissant qui lui était si familier. Il en conclut que son père, encore éloigné de l’ivresse, se trouvait dans d’heureuses dispositions.

« Le voilà enfin ! s’écria Fiodor Pavlovitch, enchanté de l’arrivée d’Aliocha. Viens t’asseoir avec nous. Veux-tu du café noir, il est bouillant et fameux ? Je ne t’offre pas de cognac, puisque tu jeûnes. Mais si tu en veux… Non, je te donnerai plutôt une de ces liqueurs. Smerdiakov, va au buffet, tu la trouveras sur le second rayon, à droite, voici les clefs, oust ! »


Aliocha commença par refuser.

« On la servira quand même, pour nous, sinon pour toi. Dis-moi, as-tu dîné ? »

Aliocha répondit que oui ; en réalité, il avait mangé un morceau de pain et bu un verre de kvass, à la cuisine du Père Abbé.

« Je prendrai volontiers une tasse de café.

— Ah ! le gaillard ! il ne refuse pas le café ! Faut-il le réchauffer ? Non, il est encore bouillant. C’est du fameux café, préparé par Smerdiakov. Il est passé maître pour le café, les tourtes et la soupe au poisson. Tu viendras un jour manger la soupe au poisson chez nous. Avertis-moi à l’avance. À propos, ne t’ai-je pas dit de transporter ici ton matelas et tes oreillers, aujourd’hui même ? Est-ce fait ? hé, hé !

— Non, je ne les ai pas apportés, répondit Aliocha, souriant aussi.

— Ah ! Ah ! et cependant tu as eu peur, avoue que tu as eu peur ! Suis-je capable de te faire de la peine, mon chéri ? Écoute, Ivan, quand il me regarde dans les yeux en riant, je ne peux pas y résister. La joie me dilate les entrailles, rien qu’à le voir. Je l’aime ! Aliocha, viens recevoir ma bénédiction. »

Aliocha, se leva, mais Fiodor Pavlovitch s’était ravisé.

« Non, je ferai seulement un signe de croix, comme ça, va t’asseoir. À propos, tu vas être content : l’ânesse de Balaam a parlé, et sur un sujet qui te tient à cœur. Écoute un peu son langage : cela te fera rire. »

L’ânesse de Balaam n’était autre que le valet. Smerdiakov, jeune homme de vingt-quatre ans, insociable, taciturne, arrogant et qui paraissait mépriser tout le monde. Le moment est venu de dire quelques mots du personnage. Élevé par Marthe Ignatièvna et Grigori Vassiliévitch, le gamin, « nature ingrate », selon l’expression de Grigori, avait grandi sauvage dans son coin. Il prenait plaisir à pendre les chats, puis à les enterrer en grande cérémonie : il s’affublait d’un drap de lit en guise de chasuble, et chantait en agitant un simulacre d’encensoir au-dessus du cadavre ; tout cela dans le plus grand mystère. Grigori le surprit un jour et le fouetta rudement. Pendant une semaine, le gamin se blottit dans un coin, en regardant de travers. « Il ne nous aime pas, le monstre, disait Grigori à Marthe. D’ailleurs, il n’aime personne. — Es-tu vraiment un être humain ? demanda-t-il une fois à Smerdiakov. Non, tu es né de l’humidité des étuves… » Smerdiakov, comme on le vit par la suite, ne lui avait jamais pardonné ces paroles. Grigori lui apprit à lire et lui enseigna l’histoire sainte dès sa douzième année. Mais cette tentative fut malheureuse. Un jour, à une des premières leçons, le gamin se mit à rire.

« Qu’as-tu ? demanda Grigori en le regardant sévèrement par-dessus ses lunettes.

— Rien. Dieu a créé le monde le premier jour, le soleil, la lune et les étoiles le quatrième jour. D’où venait donc la lumière le premier jour ? »

Grigori demeura stupide. Le gamin considérait son maître d’un air ironique, son regard semblait même le provoquer. Grigori ne put se contenir : « Voilà d’où elle est venue », s’écria-t-il en le souffletant violemment. L’enfant ne broncha pas, mais se blottit de nouveau dans son coin pour plusieurs jours. Une semaine après, il eut une première crise d’épilepsie, maladie qui ne le quitta plus désormais. Fiodor Pavlovitch changea aussitôt sa manière d’être envers le gamin. Jusqu’alors il le regardait avec indifférence, bien qu’il ne le grondât jamais et lui donnât un kopek chaque fois qu’il le rencontrait ; quand il était de bonne humeur, il lui envoyait du dessert de sa table. La maladie de l’enfant provoqua sa sollicitude ; il fit venir un médecin, on essaya un traitement, mais Smerdiakov était incurable. Il avait en moyenne une crise tous les mois, à intervalles irréguliers. Les attaques variaient d’intensité, tantôt faibles, tantôt violentes. Fiodor Pavlovitch défendit formellement à Grigori de battre le gamin et donna à celui-ci accès dans sa maison. Il interdit également toute étude jusqu’à nouvel ordre. Un jour — Smerdiakov avait alors quinze ans — Fiodor Pavlovitch l’aperçut en train de lire les titres des ouvrages à travers les vitres de la bibliothèque. Fiodor Pavlovitch possédait une centaine de volumes, mais on ne l’avait jamais vu y toucher. Il donna aussitôt les clefs à Smerdiakov. « Tiens, dit-il, tu seras mon bibliothécaire ; assieds-toi et lis, cela vaudra mieux que de flâner dans la cour. Prends ceci. » Et Fiodor Pavlovitch lui tendit les Soirées à la ferme près de Dikanka[1].

Ce livre ne plut pas au garçon, qui l’acheva d’un air maussade, sans avoir ri une seule fois.

« Eh bien, ce n’est pas amusant ? » lui demanda Fiodor Pavlovitch.

Smerdiakov garda le silence.

« Réponds donc, imbécile.

— Il n’y a que des mensonges, là-dedans, marmotta Smerdiakov en souriant.

— Va-t’en au diable, faquin ! Attends, voici l’Histoire universelle, de Smaragdov[2]. Ici tout est vrai, lis. »

Mais Smerdiakov n’en lut pas dix pages, il trouvait cela assommant. Il ne fut plus question de la bibliothèque. Bientôt Marthe et Grigori rapportèrent à Fiodor Pavlovitch que Smerdiakov était devenu très difficile, qu’il faisait le dégoûté ; en contemplation devant son assiette de soupe, il l’examinait, en puisait une cuillerée, la regardait à la lumière.

« Il y a un cafard, peut-être ? demandait parfois Grigori.

— Ou bien une mouche ? » insinuait Marthe.

Le méticuleux jeune homme ne répondait jamais, mais il procédait de même avec le pain, la viande, tous les mets ; prenant un morceau avec sa fourchette, il l’étudiait à la lumière comme au microscope, et, après réflexion, se décidait à le porter à sa bouche. « On dirait un fils à papa », murmurait Grigori en le regardant. Fiodor Pavlovitch, mis au courant de cette manie de Smerdiakov, décréta aussitôt qu’il avait la vocation de cuisinier et l’envoya apprendre son art à Moscou. Il y passa plusieurs années et revint fort changé d’aspect : vieilli hors de proportion avec son âge, ridé, jauni, il ressemblait à un skopets[3]. Moralement il était presque le même qu’avant son départ ; toujours un vrai sauvage qui fuyait la société. On apprit plus tard qu’à Moscou il n’avait guère desserré les lèvres ; la ville elle-même l’avait fort peu intéressé ; une soirée passée au théâtre lui avait déplu. Il rapportait des vêtements et du linge convenables, brossait soigneusement ses habits deux fois par jour, et aimait beaucoup à cirer ses bottes élégantes, en veau, avec un cirage anglais spécial, qui les faisait reluire comme un miroir. Il se révéla excellent cuisinier. Fiodor Pavlovitch lui assigna des gages qui passaient presque entièrement en vêtements, pommades, parfums, etc. Il paraissait faire aussi peu de cas des femmes que des hommes, se montrait avec elles gourmé et presque inabordable. Fiodor Pavlovitch se mit à le considérer d’un point de vue un peu différent. Ses crises devenant plus fréquentes, Marthe Ignatièvna le remplaçait ces jours-là à la cuisine, ce qui ne convenait nullement à son maître.

« Pourquoi as-tu des crises plus souvent qu’autrefois ? demandait-il au nouveau cuisinier en le dévisageant. Tu devrais prendre femme ; veux-tu que je te marie ? »

Mais Smerdiakov ne répondait rien à ces propos qui le rendaient blême de dépit. Fiodor Pavlovitch s’en allait en haussant les épaules. Il le savait foncièrement honnête, incapable de dérober quoi que ce fût, et c’était l’essentiel. Fiodor Pavlovitch, étant ivre, perdit dans sa cour trois billets de cent roubles qu’il venait de recevoir et ne s’en aperçut que le lendemain ; comme il fouillait dans ses poches, il les vit sur la table. Smerdiakov les avait trouvés et rapportés la veille. « Je n’ai jamais rencontré ton pareil, mon brave », dit laconiquement Fiodor Pavlovitch, et il lui fit cadeau de dix roubles. Il faut ajouter que non seulement il était sûr de son honnêteté, mais qu’il avait pour lui de l’affection, bien que le jeune homme lui fît la mine comme aux autres. Si l’on s’était demandé en le regardant : « à quoi s’intéresse ce jeune homme, qu’est-ce qui le préoccupe principalement ? » on n’aurait pu trouver de réponse. Cependant, tant à la maison, que dans la cour ou dans la rue, il arrivait à Smerdiakov de demeurer plongé dans ses songes pendant une dizaine de minutes. Son visage n’eût alors rien révélé à un physionomiste ; aucune pensée, du moins, mais seulement les indices d’une sorte de contemplation. Il y a un remarquable tableau du peintre Kramskoï[4], intitulé le Contemplateur. C’est l’hiver, dans la forêt ; sur la route se tient un paysan en houppelande déchirée et en bottes de tille, qui paraît réfléchir ; en réalité il ne pense pas, il « contemple » quelque chose. Si on le heurtait, il tressaillirait et vous regarderait comme au sortir du sommeil, mais sans comprendre. À vrai dire, il se remettrait aussitôt ; mais qu’on lui demande à quoi il songeait, sûrement il ne se rappellerait rien, tout en s’incorporant l’impression sous laquelle il se trouvait durant sa contemplation. Ces impressions lui sont chères et elles s’accumulent en lui, imperceptiblement, à son insu, sans qu’il sache à quelle fin. Un jour, peut-être, après les avoir emmagasinées durant des années, il quittera tout et s’en ira à Jérusalem, faire son salut, à moins qu’il ne mette le feu à son village natal ! Peut-être même fera-t-il l’un et l’autre. Il y a beaucoup de contemplateurs dans notre peuple. Smerdiakov était certainement un type de ce genre, et il emmagasinait avidement ses impressions, sans savoir pourquoi.

  1. Premier recueil des nouvelles de Gogol (1831).
  2. Auteur de manuels d’histoire (1871).
  3. Membre d’une secte religieuse d’eunuques.
  4. Un des meilleurs représentants de la peinture religieuse russe (1837-1887).