Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/IX/01

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 454-459).

I

Les débuts du fonctionnaire Perkhotine

Piotr Ilitch Perkhotine, que nous avons laissé frappant de toutes ses forces à la porte cochère de la maison Morozov, finit naturellement par se faire ouvrir. En entendant un pareil vacarme, Fénia, encore mal remise de sa frayeur, faillit avoir une crise de nerfs ; bien qu’elle eût assisté à son départ, elle s’imagina que c’était Dmitri Fiodorovitch qui revenait, car lui seul pouvait frapper si « insolemment ». Elle accourut vers le portier, réveillé par le bruit, et le supplia de ne pas ouvrir. Mais celui-ci ayant appris le nom du visiteur et son désir de voir Fédossia Marcovna pour une affaire importante, se décida à le laisser entrer. Piotr Ilitch se mit à interroger la jeune fille et découvrit aussitôt le fait le plus important : en se lançant à la recherche de Grouchegnka, Dmitri Fiodorovitch avait emporté un pilon et était revenu les mains vides, mais ensanglantées. « Le sang en dégouttait », s’exclama Fénia, imaginant dans son trouble cette affreuse circonstance. Piotr Ilitch les avait vues, ces mains, et aidé à les laver ; il ne s’agissait pas de savoir si elles avaient séché rapidement, mais si Dmitri Fiodorovitch était allé vraiment chez son père avec le pilon. Piotr Ilitch insista sur ce point et, bien qu’il n’eût en somme rien appris de certain, il demeura presque convaincu que Dmitri Fiodorovitch n’avait pu se rendre que chez son père et que, par conséquent, il avait dû se passer là-bas quelque chose.

« À son retour, ajouta Fénia, et lorsque je lui eus tout avoué, je lui ai demandé : « Dmitri Fiodorovitch, pourquoi avez-vous les mains en sang ? » Il m’a répondu que c’était du sang humain et qu’il venait de tuer quelqu’un, puis il est sorti en courant comme un fou. Je me suis prise à songer : « Où peut-il bien aller, maintenant ? À Mokroïé tuer sa maîtresse. » Alors j’ai couru chez lui pour le supplier de l’épargner. En passant devant la boutique des Plotnikov, je l’ai vu prêt à partir, et j’ai remarqué qu’il avait les mains propres… »

La grand-mère confirma le récit de sa petite-fille. Piotr Ilitch quitta la maison encore plus troublé qu’il n’y était entré.

Le plus simple semblait maintenant d’aller tout droit chez Fiodor Pavlovitch s’enquérir s’il n’était rien arrivé ; puis, une fois édifié, de se rendre chez l’ispravnik. Piotr Ilitch y était bien résolu. Mais la nuit était sombre, la porte cochère massive, il ne connaissait que fort peu Fiodor Pavlovitch ; si, à force de frapper, on lui ouvrait, et qu’il ne se fût rien passé, demain, le malicieux Fiodor Pavlovitch irait raconter en ville, comme une anecdote, qu’à minuit, le fonctionnaire Perkhotine, qu’il ne connaissait pas, avait forcé sa porte pour s’informer si on ne l’avait pas tué. Ça ferait un beau scandale ! Or, Piotr Ilitch redoutait par-dessus tout le scandale. Néanmoins, le sentiment qui l’entraînait était si puissant qu’après avoir tapé du pied avec colère et s’être dit des injures, il s’élança dans une autre direction, chez Mme Khokhlakov. Si elle répondait négativement à la question des trois mille roubles donnés à telle heure à Dmitri Fiodorovitch, il irait trouver l’ispravnik, sans passer chez Fiodor Pavlovitch ; sinon, il remettrait tout au lendemain et retournerait chez lui. On comprend bien que la décision du jeune homme de se présenter à onze heures du soir chez une femme du monde inconnue, de la faire lever peut-être pour lui poser une question singulière, risquait de provoquer un bien autre scandale qu’une démarche auprès de Fiodor Pavlovitch. Mais il arrive souvent que les gens les plus flegmatiques prennent en pareil cas des décisions de ce genre. Or, à ce moment-là, Piotr Ilitch n’était pas du tout flegmatique ! Il se rappela toute sa vie comment le trouble insurmontable qui s’était emparé de lui dégénéra en supplice et l’entraîna contre sa volonté. Bien entendu, il s’injuria tout le long du chemin pour cette sotte démarche, mais « j’irai jusqu’au bout ! » répétait-il pour la dixième fois en grinçant des dents, et il tint parole.

Onze heures sonnaient quand il arriva chez Mme Khokhlakov. Il pénétra assez facilement dans la cour, mais le portier ne put lui dire avec certitude si Madame était déjà couchée, comme elle en avait l’habitude à cette heure.

« Faites-vous annoncer, vous verrez bien si on vous reçoit ou non. »

Piotr Ilitch monta, mais alors les difficultés commencèrent. Le valet ne voulait pas l’annoncer ; il finit par appeler la femme de chambre. D’un ton poli, mais ferme, Piotr Ilitch la pria de dire à sa maîtresse que le fonctionnaire Perkhotine désirait lui parler au sujet d’une affaire importante, sans quoi il ne se serait pas permis de la déranger.

« Annoncez-moi en ces termes », insista-t-il.

Il attendit dans le vestibule. Mme Khokhlakov se trouvait déjà dans sa chambre à coucher. La visite de Mitia l’avait retournée, elle pressentait pour la nuit une migraine ordinaire en pareil cas. Elle refusa avec irritation de recevoir le jeune fonctionnaire, bien que la visite d’un inconnu, à pareille heure, surexcitât sa curiosité féminine. Mais Piotr Ilitch s’entêta cette fois comme un mulet ; se voyant repoussé, il insista impérieusement et fit dire dans les mêmes termes « qu’il s’agissait d’une affaire fort importante et que Madame regretterait peut-être ensuite de ne pas l’avoir reçu. » La femme de chambre le considéra avec étonnement et retourna faire la commission. Mme Khokhlakov fut stupéfaite, réfléchit, demanda quel air avait le visiteur et apprit qu’ « il était bien mis, jeune, fort poli ». Notons en passant que Piotr Ilitch était beau garçon et qu’il le savait. Mme Khokhlakov se décida à se montrer. Elle était en robe de chambre et en pantoufles, mais jeta un châle noir sur ses épaules. On pria le fonctionnaire d’entrer au salon. La maîtresse du logis parut, l’air interrogateur et, sans faire asseoir le visiteur, l’invita à s’expliquer.

« Je me permets de vous déranger, madame, au sujet de notre connaissance commune, Dmitri Fiodorovitch Karamazov », commença Perkhotine ; mais à peine avait-il prononcé ce nom qu’une vive irritation se peignit sur le visage de son interlocutrice. Elle étouffa un cri et l’interrompit avec colère.

« Va-t-on me tourmenter encore longtemps avec cet affreux personnage ? Comment avez-vous le front de déranger à pareille heure une dame que vous ne connaissez pas… pour lui parler d’un individu qui, ici même, il y a trois heures, est venu m’assassiner, a frappé du pied, est sorti d’une façon scandaleuse ? Sachez, monsieur, que je porterai plainte contre vous ; veuillez vous retirer sur-le-champ… Je suis mère, je vais… je…

— Alors il voulait vous tuer aussi ?

— Est-ce qu’il a déjà tué quelqu’un ? demanda impétueusement Mme Khokhlakov.

— Veuillez m’accorder une minute d’attention, madame, et je vous expliquerai tout, répondit avec fermeté Perkhotine. Aujourd’hui, à cinq heures de relevée, Mr Karamazov m’a emprunté dix roubles en camarade, et je sais positivement qu’il était sans argent ; à neuf heures, il est venu chez moi tenant en main une liasse de billets de cent roubles, pour deux ou trois mille roubles environ. Il avait l’air d’un fou, les mains et le visage ensanglantés. À ma question : d’où provenait tant d’argent, il répondit textuellement qu’il l’avait reçu de vous et que vous lui avanciez une somme de trois mille roubles pour partir soi-disant aux mines d’or. »

Le visage de Mme Khokhlakov exprima une émotion soudaine.

« Mon Dieu ! C’est son vieux père qu’il a tué ! s’exclama-t-elle en joignant les mains. Je ne lui ai pas donné d’argent, pas du tout ! Oh ! courez, courez !… N’en dites pas davantage ! Sauvez le vieillard, courez vers son père !

— Permettez, madame… Ainsi vous ne lui avez pas donné d’argent ? Vous êtes bien sûre de ne lui avoir avancé aucune somme ?

— Aucune, aucune. J’ai refusé, car il ne savait pas apprécier mes sentiments. Il est parti furieux en frappant du pied. Il s’est jeté sur moi, je me suis rejetée en arrière… Figurez-vous — car je ne veux rien vous cacher — qu’il a craché sur moi ! Mais pourquoi rester debout ? Asseyez-vous… Excusez, je… Ou courez plutôt sauver ce malheureux vieillard d’une mort affreuse ?

— Mais s’il l’a déjà tué ?

— En effet, mon Dieu ! Qu’allons-nous faire maintenant ? Que pensez-vous qu’on doive faire ? »

Cependant elle avait fait asseoir Piotr Ilitch et pris place en face de lui, il lui exposa brièvement les faits dont il avait été témoin, raconta sa récente visite chez Fénia et parla du pilon. Tous ces détails bouleversèrent la dame qui poussa un cri, mit la main devant ses yeux.

« Figurez-vous que j’ai pressenti tout cela ! C’est un don chez moi, tous mes pressentiments se réalisent. Combien de fois j’ai regardé ce terrible homme en songeant : « Il finira par me tuer. » Et voilà que c’est arrivé… Ou plutôt, s’il ne m’a pas tuée maintenant comme son père, c’est grâce à Dieu qui m’a protégée ; de plus, il a eu honte, car je lui avais attaché au cou, ici même, une petite image provenant des reliques de sainte Barbe, martyre… J’ai été bien près de la mort à cette minute, je m’étais approchée tout à fait de lui, il me tendait le cou ! Savez-vous, Piotr Ilitch (vous avez dit, je crois qu’on vous appelle ainsi), je ne crois pas aux miracles, mais cette image, ce miracle évident en ma faveur, cela m’impressionne et je recommence à croire à n’importe quoi. Avez-vous entendu parler du starets Zosime ?… D’ailleurs, je ne sais pas ce que je dis… Figurez-vous qu’il a craché sur moi avec cette image au cou… Craché seulement, sans me tuer, et… et voilà où il a couru ! Qu’allons-nous faire maintenant, dites, qu’allons-nous faire ? »

Piotr Ilitch se leva et déclara qu’il allait tout raconter à l’ispravnik, et que celui-ci agirait à sa guise.

« Ah ! je le connais, c’est un excellent homme. Allez vite le trouver. Que vous êtes ingénieux, Piotr Ilitch ; à votre place je n’y aurais jamais songé !

— D’autant plus que je suis moi-même en bons termes avec l’ispravnik, insinua Piotr Ilitch, visiblement désireux d’échapper à cette dame expansive qui ne lui laissait pas prendre congé.

— Savez-vous, venez me raconter ce que vous aurez vu et appris… Les constatations… ce qu’on fera de lui… Dites-moi, la peine de mort n’existe pas chez nous ? Venez sans faute, fût-ce à trois ou quatre heures du matin… Faites-moi réveiller, secouer, si je ne me lève pas… D’ailleurs, je ne dormirai pas, sans doute. Et si je vous accompagnais ?

— Non, mais si vous certifiiez par écrit, à tout hasard, que vous n’avez pas donné d’argent à Dmitri Fiodorovitch, cela pourrait servir… à l’occasion…

— Certainement ! approuva Mme Khokhlakov en s’élançant à son bureau. Votre ingéniosité, votre savoir-faire me confondent. Vous êtes employé ici ? Cela me fait grand plaisir… »

Tout en parlant, elle avait à la hâte tracé ces quelques lignes, en gros caractères :

« Je n’ai jamais prêté trois mille roubles au malheureux Dmitri Fiodorovitch Karamazov, ni aujourd’hui, ni auparavant ! Je le jure par ce qu’il y a de plus sacré.

« Khokhlakov. »

« Voilà qui est fait ! fit-elle en se retournant vers Piotr Ilitch. Allez, sauvez son âme. C’est un grand exploit que vous accomplissez. »

Elle fit trois fois sur lui le signe de la croix, et le reconduisit jusqu’au vestibule.

« Que je vous suis reconnaissante ! Vous ne pouvez vous imaginer comme je vous suis reconnaissante d’être venu d’abord me trouver. Comment se fait-il que nous ne nous soyons jamais rencontrés ? Je serai charmée de vous recevoir dorénavant. Je constate avec plaisir que vous remplissez vos devoirs avec une exactitude, une ingéniosité remarquables… Mais on doit vous apprécier, vous comprendre, enfin, et tout ce que je pourrai faire pour, soyez sûr… Oh ! j’aime la jeunesse, j’en suis éprise. Les jeunes gens sont l’espoir de notre malheureuse Russie… Allez, allez !… »

Piotr Ilitch s’était déjà sauvé, sinon elle ne l’aurait pas laissé partir si vite. D’ailleurs, Mme Khokhlakov lui avait produit une impression assez agréable, qui adoucissait même son appréhension de s’être engagé dans une affaire aussi scabreuse. On sait que les goûts sont fort variés. « Et elle n’est pas si âgée, songeait-il avec satisfaction ; au contraire, je l’aurais prise pour sa fille. »

Quant à Mme Khokhlakov, elle était tout bonnement aux anges. « Un tel savoir-faire, une telle précision chez un si jeune homme, avec ses manières et son extérieur. On prétend que les jeunes gens d’aujourd’hui ne sont bons à rien, voilà un exemple, etc. » Si bien qu’elle oublia même « cet affreux événement » ; une fois couchée, elle se rappela vaguement qu’elle avait été « près de la mort » et murmura : « Ah ! c’est affreux, affreux ! » Mais elle s’endormit aussitôt d’un profond sommeil. Je ne me serais d’ailleurs pas étendu sur des détails aussi insignifiants, si cette rencontre singulière du jeune fonctionnaire avec une veuve encore fraîche n’avait influé, par la suite, sur toute la carrière de ce jeune homme méthodique. On s’en souvient même avec étonnement dans notre ville et nous en dirons peut-être un mot en terminant la longue histoire des Frères Karamazov.