Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/IX/03

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 465-471).

III

Les tribulations d’une âme. Première tribulation

Mitia regardait les assistants d’un air hagard, sans comprendre ce qu’on disait. Tout à coup, il se leva, tendit les bras vers le ciel et s’écria :

« Je ne suis pas coupable ! Je n’ai pas versé le sang de mon père… Je voulais le tuer, mais je suis innocent. Ce n’est pas moi ! »

À peine finissait-il de parler que Grouchegnka surgit de derrière les rideaux et tomba aux pieds de l’ispravnik.

« C’est moi, maudite, qui suis coupable, cria-t-elle éplorée, les mains tendues, c’est à cause de moi qu’il a tué. Ce pauvre vieillard, qui n’est plus, je l’ai torturé. C’est moi la principale coupable.

— Oui, c’est toi, criminelle ! Tu es une coquine, une fille dépravée », vociféra l’ispravnik en la menaçant du poing.

On le fit taire aussitôt, le procureur le saisit même à bras-le-corps.

« C’est du désordre, Mikhaïl Makarovitch ! Vous gênez l’enquête… vous gâtez l’affaire… »

Il suffoquait presque.

« Il faut prendre des mesures… il faut prendre des mesures, criait de son côté Nicolas Parthénovitch ; on ne peut pas tolérer cela.

— Jugez-nous ensemble ! continuait Grouchegnka toujours à genoux. Exécutez-nous ensemble, je suis prête à mourir avec lui.

— Groucha, ma vie, mon sang, mon trésor sacré ! dit Mitia en s’agenouillant à côté d’elle et en l’étreignant. Ne la croyez pas, elle est innocente, complètement innocente ! »

On les sépara de force, on emmena la jeune femme. Il défaillit et ne revint à lui qu’assis à table, entouré de gens à plaque de métal[1]. En face, sur le divan, se tenait Nicolas Parthénovitch, le juge d’instruction, qui l’exhortait de la façon la plus courtoise à boire un peu d’eau : « Cela vous rafraîchira, vous calmera, n’ayez crainte, ne vous inquiétez pas. » Mitia s’intéressait fort à ses grosses bagues ornées, l’une d’une améthyste, l’autre d’une pierre jaune clair, d’un éclat magnifique. Longtemps après il se rappela avec étonnement que ces bagues le fascinaient durant les pénibles heures de l’interrogatoire et qu’il ne pouvait en détacher les yeux. À gauche de Mitia siégeait le procureur, à droite un jeune homme en veston de chasse fort usé, devant un encrier et du papier. C’était le greffier du juge d’instruction. À l’autre extrémité de la chambre, près de la fenêtre, se tenaient l’ispravnik et Kalganov.

« Buvez de l’eau, répétait doucement, pour la dixième fois le juge d’instruction.

— J’ai bu, messieurs, j’ai bu… Eh bien, écrasez-moi, condamnez-moi, décidez de mon sort ! s’écria Mitia en le fixant.

— Donc, vous affirmez être innocent de la mort de votre père, Fiodor Pavlovitch ?

— Oui. J’ai versé le sang de l’autre vieillard, mais pas celui de mon père. Et je le déplore ! J’ai tué… mais il est dur de se voir accuser d’un crime horrible qu’on n’a pas commis. C’est une terrible accusation, messieurs, un coup de massue ! Mais qui donc a tué mon père ? Qui pouvait le tuer, sinon moi ? C’est prodigieux, c’est inconcevable !…

— Je vais vous le dire… » commença le juge ; mais le procureur (nous appellerons ainsi le substitut), après avoir échangé un coup d’œil avec lui, dit à Mitia :

« Vous vous tourmentez inutilement au sujet du vieux domestique Grigori Vassiliev. Sachez qu’il est vivant. Il a repris connaissance, et malgré le coup terrible que vous lui avez porté, d’après vos dépositions à tous deux, il en réchappera certainement. Tel est du moins l’avis du médecin.

— Vivant ? Il est vivant ! s’exclama Mitia, les mains jointes, le visage rayonnant. Seigneur, je te rends grâce pour ce miracle insigne accordé au pécheur, au scélérat que je suis, à ma prière !… Car j’ai prié toute la nuit !… »

Et il se signa trois fois.

« Ce même Grigori a fait à votre sujet une déposition d’une telle gravité que… poursuivit le procureur, mais Mitia se leva brusquement.

— Un instant, messieurs, de grâce, rien qu’un instant ; je cours vers elle…

— Permettez ! c’est impossible maintenant ! » s’exclama Nicolas Parthénovitch qui se leva aussi.

Les individus aux plaques de métal appréhendèrent Mitia ; il se rassit d’ailleurs de bonne grâce…

« C’est dommage. Je voulais seulement lui annoncer que ce sang qui m’a angoissé toute la nuit est lavé et que je ne suis pas un assassin ! Messieurs, c’est ma fiancée ! dit-il avec respect en regardant tous les assistants. Oh ! je vous remercie ! Vous m’avez rendu à la vie… Ce vieillard m’a porté dans ses bras, c’est lui qui me lavait dans une auge quand j’avais trois ans, quand j’étais abandonné de tous. Il m’a servi de père !…

— Donc, vous… reprit le juge.

— Permettez, messieurs, encore un instant, interrompit Mitia, en s’accoudant sur la table, le visage caché dans ses mains, laissez-moi me recueillir, laissez-moi respirer. Tout cela me bouleverse ; on ne frappe pas sur un homme comme sur un tambour, messieurs !

— Vous devriez boire un peu d’eau… »

Mitia se découvrit le visage et sourit. Il avait le regard vif et paraissait transformé. Ses manières aussi avaient changé, il se sentait de nouveau l’égal de ces gens, de ses anciennes connaissances, comme s’ils s’étaient rencontrés la veille dans le monde, avant l’événement. Notons que Mitia avait d’abord été reçu cordialement chez l’ispravnik, mais que, par la suite, le dernier mois surtout, il avait presque cessé de fréquenter chez lui. L’ispravnik, quand il le rencontrait dans la rue, fronçait les sourcils et ne le saluait que par politesse, ce qui n’échappait pas à Mitia. Il connaissait encore moins le procureur, mais rendait parfois visite, sans trop savoir pourquoi, à sa femme, personne nerveuse et fantasque ; elle le recevait toujours gracieusement et lui témoignait de l’intérêt. Quant au juge, il avait échangé, une ou deux fois avec lui, des propos sur les femmes.

« Vous êtes, Nicolas Parthénovitch, un juge d’instruction fort habile, à ce que je vois, dit gaiement Mitia ; d’ailleurs je vais vous aider. Oh ! messieurs, je suis ressuscité… Ne vous formalisez pas de ma franchise, aussi bien je suis un peu ivre, je l’avoue. Il me semble avoir eu l’honneur… l’honneur et le plaisir de vous rencontrer, Nicolas Parthénovitch, chez mon parent Mioussov… Messieurs, je ne prétends pas à l’égalité, je comprends ma situation vis-à-vis de vous. Il pèse sur moi, si Grigori m’accuse, il pèse sur moi, bien sûr, une charge terrible. Je le comprends très bien. Mais, au fait, messieurs, je suis prêt et nous en aurons bientôt fini. Si je suis sûr de mon innocence, ce ne sera pas long, n’est-ce pas ? »


Mitia parlait vite, avec expansion, comme s’il prenait ses auditeurs pour ses meilleurs amis.

« Ainsi, nous notons en attendant que vous niez formellement l’accusation portée contre vous, dit d’un ton grave Nicolas Parthénovitch, et il dicta à demi-voix au greffier le nécessaire.

— Noter ? Vous voulez noter ça ? Soit, j’y consens, je donne mon plein consentement, messieurs… Seulement, voyez… Attendez, écrivez ceci : il est coupable de voies de fait, d’avoir assené des coups violents à un pauvre vieillard. Et puis, dans mon for intérieur, au fond du cœur, je me sens coupable, mais cela il ne faut pas l’écrire, c’est ma vie privée, messieurs, cela ne vous regarde pas, ce sont les secrets du cœur… Quant à l’assassinat de mon vieux père, j’en suis innocent ! C’est un idée monstrueuse !… Je vous le prouverai, vous serez convaincus tout de suite. Vous rirez vous-mêmes de vos soupçons !…

— Calmez-vous, Dmitri Fiodorovitch, dit le juge. Avant de poursuivre l’interrogatoire, je voudrais, si vous consentez à répondre, que vous me confirmiez un fait : vous n’aimiez pas le défunt, paraît-il, vous aviez constamment des démêlés avec lui… Ici, tout au moins, il y a un quart d’heure, vous avez déclaré avoir eu l’intention de le tuer : « Je ne l’ai pas tué, avez-vous dit, mais j’ai voulu le tuer ! »

— J’ai dit cela ? Oh ! c’est bien possible ! Oui, plusieurs fois, j’ai voulu le tuer… malheureusement !

— Vous le vouliez. Consentez-vous à nous expliquer les motifs de cette haine contre votre père ?

— À quoi bon des explications, messieurs ? fit Mitia d’un air morne en haussant les épaules. Je ne cachais pas mes sentiments, toute la ville les connaît. Il n’y a pas longtemps, je les ai manifestés au monastère, dans la cellule du starets Zosime… Le soir du même jour, j’ai battu et presque assommé mon père, en jurant devant témoins que je viendrais le tuer. Oh ! les témoins ne manquent pas, j’ai crié cela durant un mois… Le fait est patent, mais les sentiments, c’est une autre affaire. Voyez-vous, messieurs, j’estime que vous n’avez pas le droit de m’interroger là-dessus. Malgré l’autorité dont vous êtes revêtus, c’est une affaire intime, qui ne regarde que moi… Mais, puisque je n’ai pas caché mes sentiments auparavant… j’en ai parlé à tout le monde au cabaret, alors… alors je n’en ferai pas un mystère maintenant. Voyez-vous, messieurs, je comprends qu’il y a contre moi des charges accablantes : j’ai dit à tous que je le tuerais, et voilà qu’on l’a tué : n’est-ce pas moi le coupable, en pareil cas ? Ha ! ha ! Je vous excuse, messieurs, je vous excuse complètement. Je suis moi-même stupéfait. Qui donc est l’assassin, dans ce cas, sinon moi ? N’est-ce pas vrai ? Si ce n’est pas moi, qui est-ce donc ? Messieurs, je veux savoir, j’exige que vous me disiez où il a été tué, comment, avec quelle arme. »

Il regarda longuement le juge et le procureur.

« Nous l’avons trouvé gisant sur le plancher, dans son bureau, la tête fracassée, dit le procureur.

— C’est terrible, messieurs ! »

Mitia frémit, s’accouda à la table, se cacha le visage de sa main droite.

« Continuons, dit Nicolas Parthénovitch. Alors, quels motifs inspiraient votre haine ? Vous avez, je crois, déclaré publiquement qu’elle provenait de la jalousie ?

— Eh oui, la jalousie, et autre chose encore.

— Des démêlés d’argent ?

— Eh oui, l’argent jouait aussi un rôle.

— Il s’agissait, je crois, de trois mille roubles que vous n’aviez pas touchés sur votre héritage ?

— Comment, trois mille ! Davantage, plus de six mille, plus de dix mille, peut-être. Je l’ai dit à tout le monde, je l’ai crié partout ! Mais j’étais décidé, pour en finir, à transiger à trois mille roubles. Il me les fallait à tout prix… de sorte que ce paquet caché sous un coussin, et destiné à Grouchegnka, je le considérais comme ma propriété qu’on m’avait volée, oui, messieurs, comme étant à moi. »

Le procureur échangea un coup d’œil significatif avec le juge.

« Nous reviendrons là-dessus, dit aussitôt le juge ; pour le moment, permettez-nous de noter ce point : que vous considériez l’argent enfermé dans cette enveloppe comme votre propriété.

— Écrivez, messieurs ; je comprends que c’est une nouvelle charge contre moi, mais cela ne me fait pas peur, je m’accuse moi-même. Vous entendez, moi-même. Voyez-vous, messieurs, je crois que vous vous méprenez du tout au tout sur mon compte, ajouta-t-il tristement. L’homme qui vous parle est loyal ; il a commis maintes bassesses, mais il est toujours demeuré noble au fond de lui-même… Bref, je ne sais pas m’exprimer… Cette soif de noblesse m’a toujours tourmenté ; je la recherchais avec la lanterne de Diogène, et pourtant, je n’ai fait que des vilenies, comme nous tous, messieurs… c’est-à-dire comme moi seul, je me trompe, je suis le seul de mon espèce !… Messieurs, j’ai mal à la tête. Voyez-vous, tout me dégoûtait en lui : son extérieur, je ne sais quoi de malhonnête, sa vantardise et son mépris pour tout ce qui est sacré, sa bouffonnerie et son irréligion. Mais maintenant qu’il est mort, je pense autrement.

— Comment cela, autrement ?

— C’est-à-dire non, pas autrement, mais je regrette de l’avoir tant détesté.

— Vous éprouvez des remords ?

— Non, pas des remords, ne notez pas cela. Moi-même, messieurs, je ne brille ni par la bonté ni par la beauté ; aussi n’avais-je pas le droit de le trouver répugnant. Vous pouvez noter cela. »

Ayant ainsi parlé, Mitia parut fort triste. Il devenait de plus en plus morne à mesure qu’il répondait aux questions du juge. C’est à ce moment que se déroula une scène inattendue. Bien qu’on eût éloigné Grouchegnka, elle se trouvait dans une chambre proche de celle où avait lieu l’interrogatoire, en compagnie de Maximov, abattu et terrifié, qui s’attachait à elle comme à une ancre de salut. Un individu à plaque de métal gardait la porte. Grouchegnka pleurait ; tout à coup, incapable de résister à son chagrin, après avoir crié : « Malheur, malheur ! » elle courut hors de la chambre vers son bien-aimé, si brusquement que personne n’eut le temps de l’arrêter. Mitia, qui l’avait entendue, frémit, se précipita à sa rencontre. Mais on les empêcha de nouveau de se rejoindre. On le saisit par les bras, il se débattit avec acharnement, il fallut trois ou quatre hommes pour le maintenir. On s’empara aussi de Grouchegnka et il la vit qui lui tendait les bras tandis qu’on l’emmenait. La scène passée, il se retrouva à la même place, en face du juge.

« Pourquoi la faire souffrir ? s’écria-t-il. Elle est innocente !… »

Le procureur et le juge s’efforcèrent de le calmer. Dix minutes s’écoulèrent ainsi.

Mikhaïl Makarovitch, qui était sorti, rentra et dit tout ému :

« Elle est en bas. Me permettez-vous, messieurs, de dire un mot à ce malheureux ? En votre présence, bien entendu.

— Comme il vous plaira, Mikhaïl Makarovitch, nous n’y voyons aucun inconvénient, dit le juge.

— Dmitri Fiodorovitch, écoute, mon pauvre ami, commença le brave homme, dont le visage exprimait une compassion presque paternelle. Agraféna Alexandrovna se trouve en bas, avec les filles du patron ; le vieux Maximov ne la quitte pas. Je l’ai rassurée, je lui ai fait comprendre que tu devais te justifier, qu’il ne fallait pas te troubler, sinon tu aggraverais les charges contre toi, comprends-tu ? Bref, elle a saisi, elle est intelligente et bonne, elle voulait me baiser les mains, demandant grâce pour toi. C’est elle qui m’a envoyé te rassurer, il faut que je puisse lui dire que tu es tranquille à son sujet. Calme-toi donc. Je suis coupable devant elle, c’est une âme tendre et innocente. Puis-je lui dire, Dmitri Fiodorovitch, que tu seras calme ? »

Le bonhomme était ému de la douleur de Grouchegnka, il avait même les larmes aux yeux. Mitia s’élança vers lui.

« Pardon, messieurs, permettez, je vous en prie. Vous êtes un ange, Mikhaïl Makarovitch, merci pour elle. Je serai calme, je serai gai ; dites-le-lui dans votre bonté ; je vais même me mettre à rire, sachant que vous veillez sur elle. Je terminerai bientôt cela, sitôt libre, je cours à elle, qu’elle prenne patience ! Messieurs, je vais vous ouvrir mon cœur, nous allons terminer tout cela gaiement, nous finirons par rire ensemble, n’est-ce pas ? Messieurs, cette femme, c’est la reine de mon âme ! Oh ! laissez-moi vous le dire… Je crois que vous êtes de nobles cœurs. Elle éclaire et ennoblit ma vie. Oh ! si vous saviez ! Vous avez entendu ses cris : « J’irais avec toi à la mort ! » Que lui ai-je donné, moi qui n’ai rien ? Pourquoi un pareil amour ? Suis-je digne, moi, vile créature, d’être aimé au point qu’elle me suive au bagne ? Tout à l’heure, elle se traînait à vos pieds pour moi, elle si fière et innocente ! Comment ne pas l’adorer, ne pas m’élancer vers elle ? Messieurs, pardonnez-moi ! Maintenant, me voilà consolé ! »

Il tomba sur une chaise et, se couvrant le visage de ses mains, se mit à sangloter. Mais c’étaient des larmes de joie. Le vieil ispravnik paraissait ravi, les juges également ; ils sentaient que l’interrogatoire entrait dans une phase nouvelle. Quand l’ispravnik fut sorti, Mitia devint gai.

« Eh bien, messieurs, à présent je suis tout à vous… N’étaient tous ces détails, nous nous entendrions aussitôt. Messieurs, je suis à vous, mais il faut qu’une confiance mutuelle règne entre nous, sinon nous n’en finirons jamais. C’est pour vous que je parle. Au fait, messieurs, au fait ! Surtout ne fouillez pas dans mon âme, ne la torturez pas avec des bagatelles, tenez-vous-en à l’essentiel, et je vous donnerai satisfaction. Au diable, les détails ! »

Ainsi parla Mitia. L’interrogatoire recommença.

  1. Témoins instrumentaires pris parmi les gens du village.