Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/IX/04

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 472-477).

IV

Deuxième tribulation

« Vous ne sauriez croire combien votre bonne volonté nous réconforte, Dmitri Fiodorovitch, dit Nicolas Parthénovitch, dont les yeux gris clair, des yeux de myope, à fleur de tête, brillaient de satisfaction. Vous avez parlé avec raison de cette confiance mutuelle, indispensable dans les affaires d’une telle importance, si l’inculpé désire, espère et peut se justifier. De notre côté, nous ferons tout ce qui dépendra de nous, vous avez pu voir comment nous menons cette affaire… Vous êtes d’accord, Hippolyte Kirillovitch ?

— Certes », approuva le procureur, toutefois sur un ton un peu sec.

Notons une fois pour toutes que Nicolas Parthénovitch témoignait, depuis sa récente entrée en fonctions, un profond respect au procureur, pour qui il éprouvait de la sympathie. Il était presque seul à croire aveuglément au remarquable talent psychologique et oratoire d’Hippolyte Kirillovitch, dont il avait entendu parler dès Pétersbourg. En revanche, le jeune Nicolas Parthénovitch était le seul homme au monde que notre malchanceux procureur aimât sincèrement. En chemin, ils avaient pu se concerter au sujet de l’affaire qui s’annonçait, et maintenant, l’esprit aigu du juge saisissait au vol et interprétait chaque signe, chaque jeu de physionomie de son collègue.

« Messieurs, reprit Mitia, laissez-moi vous raconter les choses sans m’interrompre à propos de bagatelles ; ce ne sera pas long.

— Très bien, mais avant de vous entendre, permettez-moi de constater ce petit fait très curieux pour nous. Vous avez emprunté dix roubles hier au soir à cinq heures, en laissant vos pistolets en gage à votre ami Piotr Ilitch Perkhotine.

— Oui, messieurs, je les ai engagés pour dix roubles à mon retour de voyage, et puis ?

— Vous reveniez de voyage ? Vous aviez quitté la ville ?

— J’étais allé à quarante verstes, messieurs ; vous n’en saviez rien ? »


Le procureur et le juge échangèrent un regard.

« Vous feriez bien de commencer votre récit en décrivant méthodiquement votre journée dès le matin. Veuillez nous dire, par exemple, pourquoi vous vous êtes absenté, le moment de votre départ et de votre retour…

— Il fallait me le demander tout de suite, dit Mitia en riant ; si vous voulez, je remonterai à avant-hier, alors vous comprendrez le sens de mes démarches. Ce jour-là, dès le matin, je suis allé chez le marchand Samsonov pour lui emprunter trois mille roubles contre de sûres garanties ; il me fallait cette somme au plus vite.

— Permettez, interrompit d’un ton poli le procureur, pourquoi aviez-vous besoin tout à coup d’une pareille somme ?

— Eh ! messieurs, que de détails ! Comment, quand, pourquoi, pour quelle raison une pareille somme et non une autre ? Verbiage que tout cela. De ce train-là, trois volumes n’y suffiraient pas, il faudrait un épilogue ! »

Mitia parlait avec la bonhomie familière d’un homme animé des meilleures intentions et désireux de dire toute la vérité.

« Messieurs, reprit-il, veuillez excuser ma brusquerie, soyez sûrs de mes sentiments respectueux à votre égard. Je ne suis plus ivre. Je comprends la différence qui nous sépare : je suis, à vos yeux, un criminel que vous devez surveiller ; vous ne me passerez pas la main dans les cheveux pour Grigori, on ne peut pas assommer impunément un vieillard. Cela me vaudra six mois ou un an de prison, mais sans déchéance civique, n’est-ce pas, procureur ? Je comprends tout cela… Mais avouez que vous déconcerteriez Dieu lui-même avec ces questions : « Où es-tu allé, comment et quand ? pourquoi ? » Je m’embrouillerai de cette façon, vous en prendrez note aussitôt, et qu’est-ce qui en résultera ? Rien ! Enfin, si j’ai commencé à mentir, j’irai jusqu’au bout, et vous me le pardonnerez étant donné votre instruction et la noblesse de vos sentiments. Pour terminer, je vous prie de renoncer à ce procédé officiel qui consiste à poser des questions insignifiantes : « comment t’es-tu levé ? qu’as-tu mangé ? où as-tu craché ? » et « l’attention de l’inculpé étant endormie », à le bouleverser en lui demandant : « qui as-tu tué ? qui as-tu volé ? » Ha ! ha ! Voilà votre procédé classique, voilà sur quoi se fonde toute votre ruse ! Employez ce truc avec des croquants, mais pas avec moi ! J’ai servi, je connais les choses, ha ! ha ! Vous n’êtes pas fâchés, messieurs, vous me pardonnez mon insolence ? — Il les regardait avec une étrange bonhomie. — On peut avoir plus d’indulgence pour Mitia Karamazov que pour un homme d’esprit ! ha ! ha ! »

Le juge riait. Le procureur restait grave, ne quittait pas Mitia des yeux, observait attentivement ses moindres gestes, ses moindres mouvements de physionomie.

« Pourtant, dit Nicolas Parthénovitch en continuant de rire, nous ne vous avons pas dérouté d’abord par des questions telles que : « comment vous êtes-vous levé ce matin ? qu’avez-vous mangé ? » Nous sommes même allés trop vite au but.

— Je comprends, j’apprécie toute votre bonté. Nous sommes tous les trois de bonne foi ; il doit régner entre nous la confiance réciproque de gens du monde liés par la noblesse et l’honneur. En tout cas, laissez-moi vous regarder comme mes meilleurs amis dans ces pénibles circonstances ! Cela ne vous offense pas, messieurs ?

— Pas du tout, vous avez bien raison, Dmitri Fiodorovitch, approuva le juge.

— Et les détails, messieurs, toute cette procédure chicanière, laissons cela de côté, s’exclama Mitia très exalté ; autrement nous n’aboutirons à rien.

— Vous avez tout à fait raison, intervint le procureur, mais je maintiens ma question. Il nous est indispensable de savoir pourquoi vous aviez besoin de ces trois mille roubles ?

— Pour une chose ou une autre… qu’importe ? pour payer une dette.

— À qui ?

— Cela, je refuse absolument de vous le dire, messieurs ! Ce n’est pas par crainte ni timidité, car il s’agit d’une bagatelle, mais par principe. Cela regarde ma vie privée, et je ne permets pas qu’on y touche. Votre question n’a pas trait à l’affaire, donc elle concerne ma vie privée. Je voulais acquitter une dette d’honneur, je ne dirai pas envers qui.

— Permettez-nous de noter cela, dit le procureur.

— Je vous en prie. Écrivez que je refuse de le dire, estimant que ce serait malhonnête. On voit bien que le temps ne vous manque pas pour écrire !

— Permettez-moi, monsieur, de vous prévenir, de vous rappeler encore, si vous l’ignorez, dit d’un ton sévère le procureur, que vous avez le droit absolu de ne pas répondre à nos questions, que, d’autre part, nous n’avons nullement le droit d’exiger des réponses que vous ne jugez pas à propos de faire. Mais nous devons attirer votre attention sur le tort que vous vous causez en refusant de parler. Maintenant, veuillez continuer.

— Messieurs, je ne me fâche pas… je… bredouilla Mitia un peu confus de cette observation ; voyez-vous, ce Samsonov chez qui je suis allé… »

Bien entendu nous ne reproduirons pas son récit des faits que le lecteur connaît déjà. Dans son impatience, le narrateur voulait tout raconter en détail, bien que rapidement. Mais on notait au fur et à mesure ses déclarations, il fallait donc l’arrêter. Dmitri Fiodorovitch s’y résigna en maugréant. Il s’écriait parfois : « Messieurs, il y a de quoi exaspérer Dieu lui-même », ou : « Messieurs, savez-vous que vous m’agacez sans raison ? » mais malgré ces exclamations, il restait expansif. C’est ainsi qu’il raconta comment Samsonov l’avait mystifié (il s’en rendait parfaitement compte maintenant). La vente de la montre pour six roubles, afin de se procurer l’argent du voyage, intéressa fort les magistrats qui l’ignoraient encore ; à l’extrême indignation de Mitia, on jugea nécessaire de consigner en détail ce fait, qui établissait à nouveau que la veille aussi, il était déjà presque sans le sou. Peu à peu, Mitia devenait morne. Ensuite, après avoir décrit sa visite chez Liagavi, la nuit passée dans l’izba, et le commencement d’asphyxie, il aborda son retour en ville et se mit de lui-même à décrire ses tourments jaloux au sujet de Grouchegnka. Les juges l’écoutaient en silence et avec attention, notant surtout le fait que depuis longtemps, il avait un poste d’observation dans le jardin de Marie Kondratievna, pour le cas où Grouchegnka viendrait chez Fiodor Pavlovitch, et que Smerdiakov lui transmettait des renseignements ; ceci fut mentionné en bonne place. Il parla longuement de sa jalousie, malgré sa honte d’étaler ses sentiments les plus intimes, pour ainsi dire, « au déshonneur public », mais il la surmontait afin d’être véridique. La sévérité impassible des regards fixés sur lui, durant son récit, finit par le troubler assez fort : « Ce gamin, avec qui je bavardais sur les femmes, il y a quelques jours, et ce procureur maladif ne méritent pas que je leur raconte cela, songeait-il tristement ; quelle honte ! » « Supporte, résigne-toi, tais-toi[1] », concluait-il, tout en s’affermissant pour continuer. Arrivé à la visite chez Mme Khokhlakov, il redevint gai et voulut même raconter sur elle une anecdote récente, hors de propos ; mais le juge l’interrompit et l’invita à passer « à l’essentiel ». Ensuite, ayant décrit son désespoir et parlé du moment où, en sortant de chez cette dame, il avait même songé à « égorger quelqu’un pour se procurer trois mille roubles », on l’arrêta pour consigner la chose. Enfin, il raconta comment il avait appris le mensonge de Grouchegnka, repartie aussitôt de chez Samsonov, tandis qu’elle devait, affirmait-elle, rester chez le vieillard jusqu’à minuit. « Si je n’ai pas tué alors cette Fénia, messieurs, c’est uniquement parce que le temps me manquait », laissa-t-il échapper. Cela aussi fut noté. Mitia attendit d’un air morne et allait expliquer comment il était entré dans le jardin de son père, lorsque le juge l’interrompit, et ouvrant une grande serviette qui se trouvait auprès de lui, sur le divan, en sortit un pilon de cuivre.

« Connaissez-vous cet objet ?

— Ah ! oui. Comment donc ! Donnez que je le voie… Au diable ! c’est inutile.

— Vous avez oublié d’en parler.

— Que diable ! Pensez-vous que je vous l’aurais caché ? Je l’ai oublié, voilà tout.

— Veuillez nous raconter comment vous vous êtes procuré cette arme.

— Volontiers, messieurs. »

Et Mitia conta comment il avait pris le pilon et s’était sauvé.

« Mais quelle était votre intention en vous emparant de cet instrument ?

— Quelle intention ? Aucune. Je l’ai pris et me suis enfui.

— Pourquoi donc, si vous n’aviez pas d’intention ? »

L’irritation gagnait Mitia. Il fixait le « gamin » avec un mauvais sourire, regrettait la franchise qu’il avait montrée « à de telles gens » à propos de sa jalousie.

« Je m’en fiche, du pilon !

— Pourtant…

— Eh bien, c’est contre les chiens ! Il faisait sombre… à tout hasard.

— Auparavant, quand vous sortiez la nuit, aviez-vous aussi une arme, puisque vous craignez tant l’obscurité ?

— Sapristi, messieurs, il n’y a pas moyen de causer avec vous ! s’écria Mitia exaspéré, et s’adressant, rouge de colère, au greffier : écris tout de suite : « Il a pris le pilon pour aller tuer son père… pour lui fracasser la tête ! » Êtes-vous contents, messieurs ? dit-il d’un air provocant.

— Nous ne pouvons tenir compte d’une telle déposition, inspirée par la colère. Nos questions vous paraissent futiles et vous irritent, alors qu’elles sont très importantes, dit sèchement le procureur.

— De grâce, messieurs ! J’ai pris ce pilon… Pourquoi prend-on quelque chose en pareil cas ? Je l’ignore. Je l’ai pris et me suis sauvé. Voilà tout. C’est honteux, messieurs ; passons[2], sinon je vous jure que je ne dirai plus mot. »

Il s’accouda, la tête dans la main. Il était assis de côté, par rapport à eux, et regardait le mur, s’efforçant de surmonter un mauvais sentiment. Il avait, en effet, grande envie de se lever, de déclarer qu’il ne dirait plus un mot, « dût-on le mener au supplice ».

« Voyez-vous, messieurs, en vous écoutant, il me semble faire un rêve, comme ça m’arrive parfois… Je rêve souvent que quelqu’un me poursuit, quelqu’un dont j’ai grand-peur et qui me cherche dans les ténèbres. Je me cache honteusement derrière une porte, derrière une armoire. L’inconnu sait parfaitement où je me trouve, mais il feint de l’ignorer afin de me torturer plus longtemps, de jouir de ma frayeur… C’est ce que vous faites maintenant !

— Vous avez de pareils rêves ? s’informa le procureur.

— Oui, j’en ai… Ne voulez-vous pas le noter ?

— Non, mais vous avez d’étranges rêves.

— Maintenant, ce n’est plus un rêve ! C’est la réalité, messieurs, le réalisme de la vie ! Je suis le loup, vous êtes les chasseurs !

— Votre comparaison est injuste… dit doucement le juge.

— Pas du tout, messieurs ! fit Mitia avec irritation, bien que sa brusque explosion de colère l’eût soulagé. Vous pouvez refuser de croire un criminel ou un inculpé que vous torturez avec vos questions, mais non un homme animé de nobles sentiments (je le dis hardiment). Vous n’en avez pas le droit. Mais

« Silence, mon cœur,
Supporte, résigne-toi, tais-toi ! »

…Faut-il continuer ? demanda-t-il d’un ton revêche.

— Comment donc, je vous en prie » dit le juge.

  1. Paraphrase du Silentium, poésie de Tioutchev – 1833.
  2. En français dans le texte.