Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/V/03

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (1p. 241-250).

III

Les frères font connaissance

À vrai dire, la table d’Ivan, près de la fenêtre, était simplement protégée par un paravent contre les regards indiscrets. Elle se trouvait à côté du comptoir, dans la première salle, où les garçons circulaient à tout moment. Seul un vieux militaire en retraite prenait le thé dans un coin. Dans les autres salles, on entendait le brouhaha habituel à ces établissements : des appels, les bouteilles qu’on débouchait, le choc des billes sur le billard. Un orgue jouait. Aliocha savait que son frère n’aimait guère les cabarets et n’y allait presque jamais. Sa présence ne s’expliquait donc que par le rendez-vous assigné à Dmitri.

« Je vais te commander une soupe au poisson ou autre chose, tu ne vis pas de thé seulement, dit Ivan qui parut enchanté de la compagnie d’Aliocha. Il achevait de dîner et prenait le thé.

— Entendu, et ensuite du thé, j’ai faim, dit joyeusement Aliocha.

— Et des confitures de cerises ? Te rappelles-tu comme tu les aimais, dans ton enfance, chez Poliénov ?

— Ah ! tu t’en souviens ! Je veux bien, je les aime encore. »

Ivan sonna, commanda une soupe au poisson, du thé, des confitures.

« Je me rappelle tout, Aliocha. Tu avais onze ans et moi quinze. La camaraderie entre frères n’est pas possible à cet âge, avec quatre ans de différence. Je ne sais même pas si je t’aimais. Les premières années de mon séjour à Moscou, je ne pensais pas à toi. Puis, lorsque tu y es venu à ton tour, nous nous sommes rencontrés une seule fois, je crois. Et depuis plus de trois mois que je vis ici, nous n’avons guère causé. Je pars demain, et je songeais tout à l’heure aux moyens de te voir pour te faire mes adieux. Tu tombes bien.

— Tu désirais beaucoup me voir ?

— Beaucoup. Je veux que nous apprenions à nous connaître mutuellement. Ensuite, nous nous quitterons. À mon avis, il vaut mieux faire connaissance avant de se séparer. J’ai remarqué comme tu m’observais, durant ces trois mois ; une attente continuelle se lisait dans tes yeux, et c’est ce qui me tenait à distance. Enfin, j’ai appris à t’estimer : voilà, pensais-je, un petit homme qui a de la fermeté. Note que je parle sérieusement, tout en riant. Car tu es ferme, n’est-ce pas ? J’aime qu’on soit ferme pour n’importe quel motif, et même à ton âge. Enfin, ton regard anxieux cessa de me déplaire, il me devint même sympathique. On dirait que tu as de l’affection pour moi, Aliocha ?

— Certainement, Ivan. Dmitri dit que tu es un tombeau. Moi, je dis que tu es une énigme. Tu l’es encore maintenant pour moi ; pourtant je commence à te comprendre, depuis ce matin seulement.

— Que veux-tu dire ? fit Ivan en riant.

— Tu ne te fâcheras pas, au moins ? dit Aliocha, riant à son tour.

— Eh bien ?

— Eh bien, j’ai découvert qu’à vingt-trois ans tu es un jeune homme pareil à tous les autres, un garçon aussi frais, aussi gentiment naïf, bref un vrai blanc-bec. Mes paroles ne t’offusquent pas ?

— Au contraire, je suis frappé d’une coïncidence, s’écria Ivan avec élan. Le croiras-tu, depuis notre entrevue de ce matin, je ne pense qu’à la naïveté de mes vingt-trois ans, et c’est par là que tu commences, comme si tu l’avais deviné. Sais-tu ce que je me disais, tout à l’heure : si je n’avais plus foi en la vie, si je doutais d’une femme aimée, de l’ordre universel, persuadé au contraire que tout n’est qu’un chaos infernal et maudit — et fussé-je en proie aux horreurs de la désillusion — même alors je voudrais vivre quand même. Après avoir goûté à la coupe enchantée, je ne la quitterai qu’une fois vidée. D’ailleurs, vers trente ans, il se peut que je la regrette, même inachevée, et j’irai… je ne sais où. Mais, jusqu’à trente ans, j’en ai la certitude, ma jeunesse triomphera de tout, désenchantement, dégoût de vivre, etc. Souvent je me suis demandé s’il y avait au monde un désespoir capable de vaincre en moi ce furieux appétit de vivre, inconvenant peut-être, et je pense qu’il n’en existe pas, avant mes trente ans, tout au moins. Cette soif de vivre, certains moralistes morveux et poitrinaires la traitent de vile, surtout les poètes. Il est vrai que c’est un trait caractéristique des Karamazov, cette soif de vivre à tout prix ; elle se retrouve en toi, mais pourquoi serait-elle vile ? Il y a encore beaucoup de force centripète sur notre planète, Aliocha. On veut vivre, et je vis, même en dépit de la logique. Je ne crois pas à l’ordre universel, soit ; mais j’aime les tendres pousses au printemps, le ciel bleu, j’aime certaines gens, sans savoir pourquoi. J’aime l’héroïsme, auquel j’ai peut-être cessé de croire depuis longtemps, mais que je vénère par habitude. Voilà qu’on t’apporte la soupe au poisson, bon appétit ; elle est excellente, on la prépare bien, ici. Je veux voyager en Europe, Aliocha. Je sais que je n’y trouverai qu’un cimetière, mais combien cher ! De chers morts y reposent, chaque pierre atteste leur vie ardente, leur foi passionnée dans leur idéal, leur lutte pour la vérité et la science. Oh ! je tomberai à genoux devant ces pierres, je les baiserai en versant des pleurs. Convaincu d’ailleurs, intimement, que tout cela n’est qu’un cimetière, et rien de plus. Et ce ne seront pas des larmes de désespoir, mais de bonheur. Je m’enivre de mon propre attendrissement. J’aime les tendres pousses au printemps et le ciel bleu. L’intelligence et la logique n’y sont pour rien, c’est le cœur qui aime, c’est le ventre, on aime ses premières forces juvéniles… Comprends-tu quelque chose à mon galimatias, Aliocha ? conclut-il dans un éclat de rire.

— Je comprends trop, Ivan ; on voudrait aimer par le cœur et par le ventre, tu l’as fort bien dit. Je suis ravi de ton ardeur à vivre. Je pense qu’on doit aimer la vie par-dessus tout.

— Aimer la vie, plutôt que le sens de la vie ?

— Certainement. L’aimer avant de raisonner, sans logique, comme tu dis ; alors seulement on en comprendra le sens. Voilà ce que j’entrevois depuis longtemps. La moitié de ta tâche est accomplie et acquise, Ivan : tu aimes la vie. Occupe-toi de la seconde partie, là est le salut.

— Tu es bien pressé de me sauver ; peut-être ne suis-je pas encore perdu. En quoi consiste-t-elle, cette seconde partie ?

— À ressusciter tes morts, qui sont peut-être encore vivants. Donne-moi du thé. Je suis content de notre entretien, Ivan.

— Je vois que tu es en verve. J’aime ces professions de foi[1] de la part d’un novice. Oui, tu as de la fermeté, Alexéi. Est-il vrai que tu veuilles quitter le monastère ?

— Oui, mon starets m’envoie dans le monde.

— Alors, nous nous reverrons avant mes trente ans, quand je commencerai à délaisser la coupe. Notre père, lui, ne veut pas y renoncer avant soixante-dix ou quatre-vingts ans. Il l’a dit très sérieusement, quoique ce soit un bouffon. Il tient à sa sensualité comme à un roc… À vrai dire, après trente ans, il n’y a pas d’autre ressource, peut-être. Mais il est vil de s’y adonner jusqu’à soixante-dix ans. Mieux vaut cesser à trente ans. On conserve une apparence de noblesse, tout en se dupant soi-même. Tu n’as pas vu Dmitri, aujourd’hui ?

— Non, mais j’ai vu Smerdiakov. »

Et Aliocha fit à son frère un récit détaillé de sa rencontre avec Smerdiakov. Ivan écoutait d’un air soucieux, il insista sur certains points.

« Il m’a prié de ne pas répéter à Dmitri ce qu’il a dit de lui », ajouta Aliocha.

Ivan fronça les sourcils, devint soucieux.

« C’est à cause de Smerdiakov que tu t’es assombri ?

— Oui. Que le diable l’emporte ! Je voulais, en effet, voir Dmitri ; maintenant, c’est inutile… proféra Ivan à contrecœur.

— Tu pars vraiment si tôt, frère ?

— Oui.

— Comment tout cela finira-t-il, avec Dmitri et notre père ? demanda Aliocha avec inquiétude.

— Tu y reviens toujours ! Que puis-je y faire ? Suis-je le gardien de mon frère Dmitri ? » répliqua Ivan avec irritation.

Soudain il eut un sourire amer. « C’est la réponse de Caïn à Dieu. Tu y penses peut-être en ce moment, hein ? Mais, que diable ! je ne peux pourtant pas rester ici pour les surveiller ! Mes affaires sont terminées, je pars. Tu ne vas pas croire que j’étais jaloux de Dmitri, que je cherchais à lui prendre sa fiancée, durant ces trois mois ? Eh ! non, j’avais mes affaires. Les voilà terminées, je pars. Tu as vu ce qui s’est passé ?

— Chez Catherine Ivanovna ?

— Bien sûr. Je me suis dégagé d’un coup. Que m’importe Dmitri ? Il n’est pour rien là-dedans. J’avais mes propres affaires avec Catherine Ivanovna. Tu sais toi-même que Dmitri s’est conduit comme s’il était de connivence avec moi. Je ne lui ai rien demandé ; c’est lui-même qui me l’a solennellement transmise, avec sa bénédiction. C’est risible. Aliocha, si tu savais comme je me sens léger, à présent ! Ici, en dînant, je voulais demander du champagne pour fêter ma première heure de liberté. Pouah ! Six mois de servitude, presque, et tout à coup me voilà débarrassé ! Hier encore, je ne me doutais pas qu’il était si aisé d’en finir.

— Tu veux parler de ton amour, Ivan ?

— Oui, c’est de l’amour, si tu veux. Je me suis amouraché d’une pensionnaire, et nous nous faisions mutuellement souffrir. Je ne songeais qu’à elle… et soudain tout s’écroule. Tantôt je parlais d’un air inspiré, mais le croirais-tu ? je suis sorti en riant aux éclats. C’est la vérité pure.

— Tu en parles encore maintenant avec gaieté, remarqua Aliocha en considérant le visage épanoui de son frère.

— Mais comment pouvais-je savoir que je ne l’aimais pas du tout ? C’était pourtant la vérité. Mais qu’elle me plaisait, et hier encore, quand je discourais ! Même à présent, elle me plaît beaucoup, cependant je la quitte le cœur léger. Tu penses peut-être que je fais le fanfaron ?

— Non, peut-être n’était-ce pas l’amour.

— Aliocha, dit Ivan en riant, ne raisonne pas sur l’amour, cela ne te convient pas. Comme tu t’es mis en avant, hier ! J’ai oublié de t’embrasser pour ça… Comme elle me tourmentait ! C’était un véritable déchirement. Oh ! elle savait que je l’aimais ! C’est moi qu’elle aimait, et non Dmitri, affirma gaiement Ivan. Dmitri ne lui sert qu’à se torturer. Tout ce que je lui ai dit est la vérité pure. Seulement, il lui faudra peut-être quinze ou vingt ans pour se rendre compte qu’elle n’aime nullement Dmitri, mais seulement moi, qu’elle fait souffrir. Peut-être même ne le devinera-t-elle jamais, malgré la leçon d’aujourd’hui. Cela vaut mieux. Je l’ai quittée pour toujours. À propos, que devient-elle ? Que s’est-il passé après mon départ ? »

Aliocha lui raconta que Catherine Ivanovna avait eu une crise de nerfs et que maintenant elle délirait.

« Elle ne ment pas, cette Khokhlakov ?

— Je ne crois pas.

— Il faut prendre de ses nouvelles. On ne meurt pas d’une crise de nerfs… D’ailleurs, c’est par bonté que Dieu en a gratifié les femmes. Je n’irai pas chez elle. À quoi bon ?

— Tu lui as dit pourtant qu’elle ne t’avait jamais aimé.

— C’était exprès, Aliocha. Je vais demander du champagne, buvons à ma liberté ! Si tu savais comme je suis content !

— Non, frère, ne buvons pas ; d’ailleurs, je me sens triste.

— Oui, tu es triste, je m’en suis aperçu depuis longtemps.

— Alors, tu pars décidément demain matin ?

— Demain, mais je n’ai pas dit le matin… D’ailleurs, ça se peut. Me croiras-tu ? aujourd’hui j’ai dîné ici uniquement pour éviter le vieux, tellement il me dégoûte. S’il n’y avait que lui, je serais parti depuis longtemps. Pourquoi t’inquiètes-tu tant de mon départ ? Nous avons encore du temps d’ici là, toute une éternité !

— Comment cela, si tu pars demain ?

— Qu’est-ce que ça peut bien faire ? Nous aurons toujours le temps de traiter le sujet qui nous intéresse. Pourquoi me regardes-tu avec étonnement ? Réponds, pourquoi nous sommes-nous réunis ici ? Pour parler de l’amour de Catherine Ivanovna, du vieux ou de Dmitri ? De la politique étrangère ? De la fatale situation de la Russie ? De l’empereur Napoléon ? Est-ce pour cela ?

— Non.

— Donc, tu comprends toi-même pourquoi. Nous autres, blancs-becs, nous avons pour tâche de résoudre les questions éternelles, voilà notre but. À présent, toute la jeune Russie ne fait que disserter sur ces questions primordiales, tandis que les vieux se bornent aux questions pratiques. Pourquoi m’as-tu regardé durant trois mois d’un air anxieux, sinon pour me demander : « As-tu la foi ou ne l’as-tu pas ? » Voilà ce qu’exprimaient vos regards, Alexéi Fiodorovitch ; n’est-il pas vrai ?

— Cela se peut bien, fit Aliocha en souriant. Mais tu ne te moques pas de moi, en ce moment, frère ?

— Me moquer de toi ? Je ne voudrais pas chagriner mon jeune frère, qui m’a scruté durant trois mois avec tant d’anxiété. Aliocha, regarde-moi en face : je suis un petit garçon pareil à toi, sauf que tu es novice. Comment procède la jeunesse russe, une partie du moins ? Elle va dans un cabaret empesté, tel que celui-ci, et s’installe dans un coin. Ces jeunes gens ne se connaissaient pas et resteront quarante ans sans se retrouver. De quoi discutent-ils au cours de ces minutes brèves ? Seulement des questions essentielles : si Dieu existe, si l’âme est immortelle. Ceux qui ne croient pas en Dieu discourent sur le socialisme, l’anarchie, sur la rénovation de l’humanité ; or, ces questions sont les mêmes, mais envisagées sous une autre face. Et une bonne partie de la jeunesse russe, la plus originale, s’hypnotise sur ces questions. N’est-ce pas vrai ?

— Oui, pour les vrais Russes, les questions de l’existence de Dieu, de l’immortalité de l’âme, ou, comme tu dis, ces mêmes questions envisagées sous une autre face, sont primordiales, et c’est tant mieux, dit Aliocha en regardant son frère avec un sourire scrutateur.

— Aliocha, être Russe, ce n’est pas toujours une preuve d’intelligence. Il n’y a rien de plus sot que les occupations actuelles de la jeunesse russe. Pourtant, il y a un adolescent russe que j’aime beaucoup.

— Comme tu as bien exposé tout cela ! fit Aliocha en riant.

— Eh bien, dis-moi par où commencer. Par l’existence de Dieu ?

— Comme tu voudras, tu peux même commencer par « l’autre face ». Tu as proclamé hier que Dieu n’existait pas, dit Aliocha en plongeant son regard dans celui de son frère.

— J’ai dit ça chez le vieux, exprès pour t’irriter, j’ai vu tes yeux étinceler. Mais, maintenant, je suis disposé à m’entretenir sérieusement avec toi. Je désire m’entendre avec toi, Aliocha, car je n’ai pas d’ami et je veux en avoir un. Figure-toi que j’admets peut-être Dieu, dit Ivan, en riant ; tu ne t’y attendais pas, hein ?

— Sans doute, si tu ne plaisantes pas en ce moment.

— Allons donc ! C’était hier, chez le starets, qu’on pouvait prétendre que je plaisantais. Vois-tu, mon cher, il y avait un vieux pécheur, au XVIIIe siècle, qui a dit : Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer[2]. Et, en effet, c’est l’homme qui a inventé Dieu. Et ce qui est étonnant, ce n’est pas que Dieu existe en réalité, mais que cette idée de la nécessité de Dieu soit venue à l’esprit d’un animal féroce et méchant comme l’homme, tant elle est sainte, touchante, sage, tant elle fait honneur à l’homme. Quant à moi, j’ai renoncé depuis longtemps à me demander si c’est Dieu qui a créé l’homme, ou l’homme qui a créé Dieu. Bien entendu, je ne passerai pas en revue tous les axiomes que les adolescents russes ont déduits des hypothèses européennes, car ce qui, en Europe, est une hypothèse devient aussitôt un axiome pour lesdits adolescents, et non seulement pour eux, mais pour leurs professeurs, qui souvent leur ressemblent. Aussi j’écarte toutes les hypothèses : quel est, en effet, notre dessein ? Mon dessein est de t’expliquer le plus rapidement possible l’essence de mon être, ma foi et mes espérances. Aussi je déclare admettre Dieu, purement et simplement. Il faut noter pourtant que si Dieu existe, s’il a créé vraiment la terre, il l’a faite, comme on sait, d’après la géométrie d’Euclide, et n’a donné à l’esprit humain que la notion des trois dimensions de l’espace. Cependant, il s’est trouvé, il se trouve encore des géomètres et des philosophes, même éminents, pour douter que tout l’univers et même tous les mondes aient été créés seulement suivant les principes d’Euclide. Ils osent même supposer que deux parallèles, qui suivant les lois d’Euclide ne peuvent jamais se rencontrer sur la terre, peuvent se rencontrer quelque part, dans l’infini. J’ai décidé, étant incapable de comprendre même cela, de ne pas chercher à comprendre Dieu. J’avoue humblement mon incapacité à résoudre de telles questions : j’ai essentiellement l’esprit d’Euclide, un esprit terrestre : à quoi bon vouloir résoudre ce qui n’est pas de ce monde ? Et je te conseille de ne jamais te creuser la tête là-dessus, mon ami Aliocha, surtout au sujet de Dieu. Existe-t-il ou non ? Ces questions sont hors de la portée d’un esprit qui n’a que la notion des trois dimensions. Ainsi, j’admets non seulement Dieu, mais encore sa sagesse, son but qui nous échappe ; je crois à l’ordre, au sens de la vie, à l’harmonie éternelle, où l’on prétend que nous nous fondrons un jour : je crois au Verbe où tend l’univers qui est en Dieu et qui est lui-même Dieu, à l’infini. Suis-je dans la bonne voie ? Figure-toi qu’en définitive, ce monde de Dieu, je ne l’accepte pas, et quoique je sache qu’il existe, je ne l’admets pas. Ce n’est pas Dieu que je repousse, note bien, mais la création, voilà ce que je me refuse à admettre. Je m’explique : je suis convaincu, comme un enfant, que la souffrance disparaîtra, que la comédie révoltante des contradictions humaines s’évanouira comme un piteux mirage, comme la manifestation vile de l’impuissance mesquine, comme un atome de l’esprit d’Euclide ; qu’à la fin du drame, quand apparaîtra l’harmonie éternelle, une révélation se produira, précieuse au point d’attendrir tous les cœurs, de calmer toutes les indignations, de racheter tous les crimes et le sang versé ; de sorte qu’on pourra, non seulement pardonner, mais justifier tout ce qui s’est passé sur la terre. Que tout cela se réalise, soit, mais je ne l’admets pas et ne veux pas l’admettre. Que les parallèles se rencontrent sous mes yeux, je le verrai et dirai qu’elles se sont rencontrées ; pourtant je ne l’admettrai pas. Voilà l’essentiel, Aliocha, voilà ma thèse. J’ai commencé exprès notre entretien on ne peut plus bêtement, mais je l’ai mené jusqu’à ma confession, car c’est ce que tu attends. Ce n’est pas la question de Dieu qui t’intéressait, mais la vie spirituelle de ton frère affectionné. J’ai dit. »

Ivan acheva sa longue tirade avec une émotion singulière, inattendue.

« Mais pourquoi as-tu commencé « on ne peut plus bêtement » ? demanda Aliocha en le regardant d’un air pensif.

— D’abord, par couleur locale : les conversations des Russes sur ce thème s’engagent toujours bêtement. Ensuite, la bêtise rapproche du but et de la clarté. Elle est concise et ne ruse pas, tandis que l’esprit use de détours et se dérobe. L’esprit est déloyal, il y a de l’honnêteté dans la bêtise. Plus je confesserai bêtement le désespoir qui m’accable, mieux cela vaudra pour moi.

— M’expliqueras-tu pourquoi « tu n’admets pas le monde » ?

— Certainement, ce n’est pas un secret, et j’y venais. Mon petit frère, je n’ai pas l’intention de te pervertir ni d’ébranler ta foi, c’est plutôt moi qui voudrais me guérir à ton contact, dit Ivan avec le sourire d’un petit enfant. »

Aliocha ne l’avait jamais vu sourire ainsi.

  1. En français dans le texte
  2. Voltaire, Épître à l’auteur des Trois Impostures. En français dans le texte.