Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/XI/08

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 622-635).

VIII

Troisième et dernière entrevue avec Smerdiakov

Durant le trajet, un vent âpre s’éleva, le même que le matin, amenant une neige fine, épaisse et sèche. Elle tombait sans adhérer au sol, le vent la faisait tourbillonner et ce fut bientôt une vraie tourmente. Dans la partie de la ville où habitait Smerdiakov, il n’y a presque pas de réverbères. Ivan marchait dans l’obscurité en s’orientant d’instinct. Il avait mal à la tête, les tempes lui battaient, son pouls était précipité. Un peu avant d’arriver à la maisonnette de Marie Kondratievna, il rencontra un homme pris de boisson, au caftan rapiécé, qui marchait en zigzag en invectivant, s’interrompant parfois pour entonner une chanson d’une voix rauque :

« Pour Piter[1] est parti Vanka,
Je ne l’attendrai pas. »

Mais il s’arrêtait toujours au second vers et recommençait ses imprécations. Depuis un bon moment, Ivan Fiodorovitch éprouvait inconsciemment une véritable haine contre cet individu ; tout à coup il s’en rendit compte. Aussitôt, il eut une envie irrésistible de l’assommer. Juste à ce moment, ils se trouvèrent côte à côte, et l’homme, en titubant, heurta violemment Ivan. Celui-ci repoussa avec rage l’ivrogne, qui s’abattit sur la terre gelée, exhala un gémissement et se tut. Il gisait sur le dos, sans connaissance. « Il va geler ! » pensa Ivan qui poursuivit son chemin.

Dans le vestibule, Marie Kondratievna, qui était venue ouvrir, une bougie à la main, lui dit à voix basse que Pavel Fiodorovitch (c’est-à-dire Smerdiakov) était très souffrant et paraissait détraqué ; il avait même refusé de prendre le thé.

« Alors, il fait du tapage ? s’informa Ivan.

— Au contraire, il est tout à fait calme, mais ne le retenez pas trop longtemps… », demanda Marie Kondratievna.

Ivan entra dans la chambre.

Elle était toujours aussi surchauffée, mais on y remarquait quelques changements : un des bancs avait fait place à un grand canapé en faux acajou, recouvert de cuir, arrangé comme lit avec des oreillers assez propres. Smerdiakov était assis, toujours vêtu de sa vieille robe de chambre. On avait mis la table devant le canapé, de sorte qu’il restait fort peu de place. Il y avait sur la table un gros livre à couverture jaune. Smerdiakov accueillit Ivan d’un long regard silencieux et ne parut nullement surpris de sa visite. Il avait beaucoup changé physiquement, le visage fort amaigri et jaune, les yeux caves, les paupières inférieures bleuies.

« Tu es vraiment malade ? dit Ivan Fiodorovitch. Je ne te retiendrai pas longtemps, je garde même mon pardessus. Où peut-on s’asseoir ? »

Il approcha une chaise de la table et prit place.

« Pourquoi ne parles-tu pas ? Je n’ai qu’une question à te poser, mais je te jure que je ne partirai pas sans réponse : Catherine Ivanovna est venue te voir ? »

Smerdiakov ne répondit que par un geste d’apathie et se détourna.

« Qu’as-tu ?

— Rien.

— Quoi, rien ?

— Eh bien, oui, elle est venue ; qu’est-ce que ça peut vous faire ? Laissez-moi tranquille.

— Non. Parle : quand est-elle venue ?

— Mais, j’en ai perdu le souvenir. »

Smerdiakov sourit avec dédain. Tout à coup il se tourna vers Ivan, le regard chargé de haine, comme un mois auparavant.

« Je crois que vous êtes aussi malade. Comme vous avez les joues creuses, l’air défait !

— Laisse ma santé et réponds à ma question.

— Pourquoi vos yeux sont-ils si jaunes ? Vous devez vous tourmenter. »

Il ricana.

« Écoute, je t’ai dit que je ne partirais pas sans réponse, s’écria Ivan exaspéré.

— Pourquoi cette insistance ? Pourquoi me torturez-vous ? dit Smerdiakov d’un ton douloureux.

— Eh, ce n’est pas toi qui m’intéresses. Réponds, et je m’en vais.

— Je n’ai rien à vous répondre.

— Je t’assure que je te forcerai à parler.

— Pourquoi vous inquiétez-vous ? demanda Smerdiakov en le fixant avec plus de dégoût que de mépris. Parce que c’est demain le jugement ? Mais vous ne risquez rien ; rassurez-vous donc une bonne fois ! Rentrez tranquillement chez vous, dormez en paix, vous n’avez rien à craindre.

— Je ne te comprends pas… pourquoi craindrais-je demain ? » dit Ivan surpris, et qui tout à coup se sentit glacé d’effroi.

Smerdiakov le toisa.

« Vous ne com-pre-nez pas ? fit-il d’un ton de reproche. Pourquoi diantre un homme d’esprit éprouve-t-il le besoin de jouer pareille comédie ! »

Ivan le regardait sans parler. Le ton inattendu, arrogant, dont lui parlait son ancien domestique, sortait de l’ordinaire.

« Je vous dis que vous n’avez rien à craindre. Je ne déposerai pas contre vous, il n’y a pas de preuves. Voyez comme vos mains tremblent. Pourquoi ça ? Retournez chez vous, ce n’est pas vous l’assassin ! »

Ivan tressaillit, il se souvint d’Aliocha.

« Je sais que ce n’est pas moi… murmura-t-il.

— Vous le sa-vez ? »

Ivan se leva, le saisit par l’épaule.

« Parle, vipère ! Dis tout ! »

Smerdiakov ne parut nullement effrayé. Il regarda seulement Ivan avec une haine folle.

« Alors, c’est vous qui avez tué, si c’est comme ça », murmura-t-il avec rage.

Ivan se laissa retomber sur sa chaise, paraissant méditer. Enfin il sourit méchamment.

« C’est toujours la même histoire, comme l’autre fois ?

— Oui, vous compreniez très bien la dernière fois, et vous comprenez encore maintenant.

— Je comprends seulement que tu es fou.

— Vraiment ! Nous sommes ici en tête à tête, à quoi bon nous duper, nous jouer mutuellement la comédie ? Voudriez-vous encore tout rejeter sur moi seul, à ma face ? Vous avez tué, c’est vous le principal assassin, je n’ai été que votre auxiliaire, votre fidèle instrument[2], vous avez suggéré, j’ai accompli.

— Accompli ? C’est toi qui as tué ? »

Il eut comme une commotion au cerveau, un frisson glacial le parcourut. À son tour, Smerdiakov le considérait avec étonnement, l’effroi d’Ivan le frappait enfin par sa sincérité.

« Ne saviez-vous donc rien ? » dit-il avec méfiance.

Ivan le regardait toujours, sa langue était comme paralysée.

« Pour Piter est parti Vanka,
Je ne l’attendrai pas. »

crut-il soudain entendre.

« Sais-tu que j’ai peur que tu ne sois un fantôme ? murmura-t-il.

— Il n’y a point de fantôme ici, sauf nous deux, et encore un troisième. Sans doute il est là maintenant.

— Qui ? Quel troisième ? proféra Ivan avec effroi, en regardant autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un.

— C’est Dieu, la Providence, qui est ici, près de nous, mais inutile de le chercher, vous ne le trouverez pas.

— Tu as menti, ce n’est pas toi qui as tué ! rugit Ivan. Tu es fou, ou tu m’exaspères à plaisir, comme l’autre fois ! »

Smerdiakov, nullement effrayé, l’observait attentivement. Il ne pouvait surmonter sa méfiance, il croyait qu’Ivan « savait tout » et simulait l’ignorance pour rejeter tous les torts sur lui seul.

« Attendez », dit-il enfin d’une voix faible, et, retirant sa jambe gauche de dessous la table, il se mit à retrousser son pantalon.

Smerdiakov portait des bas blancs et des pantoufles. Sans hâte, il ôta sa jarretelle et mit la main dans son bas. Ivan Fiodorovitch, qui le regardait, tressaillit soudain de frayeur.

« Dément ! » hurla-t-il.

Il se leva d’un bond, recula vivement en se cognant le dos au mur où il demeura comme cloué sur place, les yeux fixés sur Smerdiakov avec une terreur folle. Celui-ci, imperturbable, continuait à fouiller dans son bas, s’efforçait de saisir quelque chose. Il y parvint enfin et Ivan le vit retirer une liasse de papiers qu’il déposa sur la table.

« Voilà ! dit-il à voix basse.

— Quoi ?

— Veuillez regarder. »

Ivan s’approcha de la table, prit la liasse et commença à la défaire, mais tout à coup il retira ses doigts comme au contact d’un reptile répugnant, redoutable.

« Vos doigts tremblent convulsivement », remarqua Smerdiakov, et lui-même, sans se presser, déplia le papier.

Sous l’enveloppe, il y avait trois paquets de billets de cent roubles.

« Tout y est, les trois mille au complet, inutile de compter ; prenez », dit-il en désignant les billets.

Ivan s’affaissa sur sa chaise. Il était blanc comme un linge.

« Tu m’as fait peur… avec ce bas… murmura-t-il avec un étrange sourire.

— Alors, vraiment, vous ne saviez pas encore ?

— Non, je ne savais pas, je croyais que c’était Dmitri. Ah ! frère, frère ! » Il se prit la tête à deux mains. « Écoute : tu as tué seul, sans mon frère ?

— Seulement avec vous, avec vous seul. Dmitri Fiodorovitch est innocent.

— C’est bien… c’est bien… Nous parlerons de moi ensuite. Mais pourquoi tremblé-je de la sorte… Je ne puis articuler les mots.

— Vous étiez hardi, alors ; « tout est permis », disiez-vous ; et maintenant vous avez la frousse ! murmura Smerdiakov stupéfait. Voulez-vous de la limonade ? Je vais en demander, ça rafraîchit. Mais il faudrait d’abord couvrir ceci. »

Il désignait la liasse. Il fit un mouvement vers la porte pour appeler Marie Kondratievna, lui dire d’apporter de la limonade ; en cherchant avec quoi cacher l’argent, il sortit d’abord son mouchoir, mais comme celui-ci était fort malpropre, il prit sur la table le gros livre jaune qu’Ivan avait remarqué en entrant, et couvrit les billets avec ce bouquin intitulé : Sermons de notre saint Père Isaac le Syrien.

« Je ne veux pas de limonade, dit Ivan. Assieds-toi et parle : comment as-tu fait ? Dis tout…

— Vous devriez ôter votre pardessus, sinon vous serez tout en sueur. »

Ivan Fiodorovitch ôta son pardessus qu’il jeta sur le banc sans se lever.

« Parle, je t’en prie, parle ! »

Il paraissait calme. Il était sûr que Smerdiakov dirait tout maintenant.

« Comment les choses se sont passées ? Smerdiakov soupira. De la manière la plus naturelle, d’après vos propres paroles…

— Nous reviendrons sur mes paroles, interrompit Ivan, mais sans se fâcher cette fois, comme s’il était tout à fait maître de lui. Raconte seulement, en détail et dans l’ordre, comment tu as fait le coup. Surtout n’oublie pas les détails, je t’en prie.

— Vous êtes parti, je suis tombé dans la cave…

— Était-ce une vraie crise ou bien simulais-tu ?

— Je simulais, bien entendu. Je suis descendu tranquillement jusqu’en bas, je me suis étendu… après quoi j’ai commencé à hurler. Et je me suis débattu pendant qu’on me transportait.

— Un instant. Et plus tard, à l’hôpital, tu simulais encore ?

— Pas du tout. Le lendemain matin, encore à la maison, j’ai été pris d’une véritable crise, le plus forte que j’aie eue depuis des années. Je suis resté deux jours sans connaissance.

— Bien, bien. Continue.

— On m’a mis sur une couchette, derrière la cloison ; je m’y attendais, car, quand j’étais malade, Marthe Ignatièvna m’installait toujours pour la nuit dans leur pavillon ; elle a toujours été bonne pour moi, depuis ma naissance. Pendant la nuit, je geignais de temps à autre, mais doucement ; j’attendais toujours Dmitri Fiodorovitch.

— Tu attendais qu’il vienne te trouver ?

— Mais non, j’attendais sa venue à la maison, j’étais sûr qu’il viendrait cette nuit même, car, privé de mes renseignements, il devait fatalement s’introduire par escalade et entreprendre quelque chose.

— Et s’il n’était pas venu ?

— Alors, rien ne serait arrivé. Sans lui, je n’aurais pas agi.

— Bien, bien… Parle sans te presser, surtout n’omets rien.

— Je comptais qu’il tuerait Fiodor Pavlovitch… à coup sûr, car je l’avais bien préparé pour ça… les derniers jours… et surtout, il connaissait les signaux. Méfiant et emporté comme il l’était, il ne pouvait manquer de pénétrer dans la maison. Je m’y attendais.

— Un instant. S’il avait tué, il aurait aussi pris l’argent ; tu devais faire ce raisonnement. Que serait-il resté pour toi ? Je ne le vois pas.

— Mais il n’aurait jamais trouvé l’argent. Je lui ai dit qu’il était sous le matelas, je mentais. Auparavant il était dans une cassette. Ensuite, comme Fiodor Pavlovitch ne se fiait qu’à moi au monde, je lui suggérai de cacher l’argent derrière les icônes, car personne n’aurait l’idée de le chercher là, surtout dans un moment de presse. Mon conseil avait plu à Fiodor Pavlovitch. Garder l’argent sous le matelas, dans une cassette fermée à clef, eût été tout bonnement ridicule. Mais tout le monde a cru à cette cachette : raisonnement stupide ! Donc, si Dmitri Fiodorovitch avait assassiné, il se serait enfui à la moindre alerte, comme tous les assassins, ou bien on l’aurait surpris et arrêté. Je pouvais ainsi le lendemain, ou la nuit même, aller dérober l’argent ; on aurait tout mis sur son compte.

— Mais s’il avait seulement frappé, sans tuer ?

— Dans ce cas, je n’aurais certainement pas osé prendre l’argent, mais je comptais qu’il frapperait Fiodor Pavlovitch jusqu’à lui faire perdre connaissance ; alors je m’approprierais le magot, je lui aurais expliqué ensuite que c’était Dmitri Fiodorovitch qui avait volé.

— Attends… je n’y suis plus. C’est donc Dmitri qui a tué ? Tu as seulement volé ?

— Non, ce n’est pas lui. Certes, je pourrais encore vous dire, maintenant, que c’est lui… mais je ne veux pas mentir, car… car même si, comme je le vois, vous n’avez rien compris jusqu’à présent et ne simulez pas pour rejeter tous les torts sur moi, vous êtes pourtant coupable de tout ; en effet, vous étiez prévenu de l’assassinat, vous m’avez chargé de l’exécution et vous êtes parti. Aussi, je veux vous démontrer ce soir que le principal, l’unique assassin, c’est vous, et non pas moi, bien que j’aie tué. Légalement, vous êtes l’assassin.

— Comment cela ? Pourquoi suis-je l’assassin ? ne put se défendre de demander Ivan Fiodorovitch, oubliant sa décision de remettre à la fin de l’entretien ce qui le concernait personnellement. C’est toujours à propos de Tchermachnia ? Halte ! Dis-moi pourquoi il te fallait mon consentement, puisque tu avais pris mon départ pour un consentement ? Comment m’expliqueras-tu cela ?

— Assuré de votre consentement, je savais qu’à votre retour vous ne feriez pas d’histoire pour la perte de ces trois mille roubles, si par hasard la justice me soupçonnait au lieu de Dmitri Fiodorovitch ou de complicité avec lui ; au contraire, vous auriez pris ma défense… Ayant hérité, grâce à moi, vous pouviez ensuite me récompenser pour toute la vie, car si votre père avait épousé Agraféna Alexandrovna, vous n’auriez rien eu.

— Ah ! tu avais donc l’intention de me tourmenter toute la vie ! dit Ivan, les dents serrées. Et si je n’étais pas parti, si je t’avais dénoncé ?

— Que pouviez-vous dire ? Que je vous avais conseillé de partir pour Tchermachnia ? La belle affaire ! D’ailleurs, si vous étiez resté, rien ne serait arrivé ; j’aurais compris que vous ne vouliez pas et me serais tenu tranquille. Mais votre départ m’assurait que vous ne me dénonceriez pas, que vous fermeriez les yeux sur ces trois mille roubles. Vous n’auriez pas pu me poursuivre ensuite, car j’aurais tout raconté à la justice, non le vol ou l’assassinat, cela je ne l’aurais pas dit, mais que vous m’y aviez poussé et que je n’avais pas consenti. De cette façon vous ne pouviez pas me confondre, faute de preuves, et moi j’aurais révélé avec quelle ardeur vous désiriez la mort de votre père, et tout le monde l’aurait cru, je vous en donne ma parole.

— Je désirais à ce point la mort de mon père ?

— Certainement, et votre silence m’autorisait à agir. »


Smerdiakov était très affaibli et parlait avec lassitude, mais une force intérieure le galvanisait, il avait quelque dessein caché, Ivan le pressentait.

« Continue ton récit.

— Continuons ! J’étais donc couché, quand j’entendis votre père crier. Grigori était sorti un peu auparavant ; tout à coup il se mit à hurler, puis tout redevint silencieux. J’attendis, immobile ; mon cœur battait, je ne pouvais plus y tenir. Je me lève, je sors ; à gauche, la fenêtre de Fiodor Pavlovitch était ouverte, je m’avançai pour écouter s’il donnait signe de vie, je l’entendis s’agiter, soupirer. « Vivant », me dis-je. Je m’approche de la fenêtre, je lui crie : « C’est moi. — Il est venu, il s’est enfui (il voulait parler de Dmitri Fiodorovitch), il a tué Grigori, me répond-il. — Où ? — Là-bas, dans le coin. — Attendez, dis-je. » Je me mis à sa recherche et trébuchai près du mur contre Grigori, évanoui, ensanglanté. « C’est donc vrai que Dmitri Fiodorovitch est venu », pensai-je, et je résolus d’en finir. Même si Grigori vivait encore, il ne verrait rien, ayant perdu connaissance. Le seul risque était que Marthe Ignatièvna se réveillât. Je le sentis à ce moment, mais une frénésie s’était emparée de moi, à en perdre la respiration. Je revins à la fenêtre : « Agraféna Alexandrovna est là, elle veut entrer. » Il tressaillit. « Où, là, où ? » Il soupira sans y croire encore. « Mais là, ouvrez donc ! » Il me regardait par la fenêtre, indécis, craignant d’ouvrir. « Il a peur de moi, pensai-je ; c’est drôle. » Tout à coup, j’imaginai de faire sur la croisée le signal de l’arrivée de Grouchegnka, devant lui, sous ses yeux ; il ne croyait plus aux paroles, mais, dès que j’eus frappé, il courut ouvrir la porte. Je voulais entrer, il me barra le passage. « Où est-elle, où est-elle ? » Il me regardait en palpitant. « Eh ! pensais-je, s’il a une telle peur de moi, ça va mal ! » Mes jambes se dérobaient, je tremblais qu’il ne me laissât pas entrer, ou qu’il appelât, ou que Marthe Ignatièvna survînt. Je ne me souviens pas, je devais être très pâle. Je chuchotai : « Elle est là-bas, sous la fenêtre, comment ne l’avez-vous pas vue ? — Amène-la, amène-la ! — Elle a peur, les cris l’ont effrayée, elle s’est cachée dans un massif ; appelez-la vous-même du cabinet. » Il y courut, posa la bougie sur la fenêtre : « Grouchegnka, Grouchegnka ! tu es ici ? » criait-il. Il ne voulait ni se pencher ni s’écarter de moi, à cause de la peur que je lui inspirais. « La voici, lui dis-je, la voici dans le massif, elle vous sourit, voyez-vous ? » Il me crut soudain et se mit à trembler, tant il était fou de cette femme ; il se pencha entièrement. Je saisis alors le presse-papiers en fonte, sur sa table, vous vous souvenez, il pèse bien trois livres, et je lui assénai de toutes mes forces un coup sur la tête, avec le coin. Il ne poussa pas un cri, s’affaissa. Je le frappai encore deux fois et sentis qu’il avait le crâne fracassé. Il tomba à la renverse, tout couvert de sang. Je m’examinai : pas une éclaboussure ; j’essuyai le presse-papiers, le remis à sa place, puis je pris l’enveloppe derrière les icônes, j’en retirai l’argent et je la jetai à terre, ainsi que la faveur rose. J’allai au jardin tout tremblant, droit à ce pommier creux, vous le connaissez, je l’avais remarqué et j’y avais mis en réserve du papier et un chiffon ; j’enveloppai la somme et je la fourrai au fond du creux. Elle y est restée quinze jours, jusqu’à ma sortie de l’hôpital. Je retournai me coucher, songeant avec effroi : « Si Grigori est tué, ça peut aller fort mal ; s’il revient à lui, ce sera très bien, car il attestera que Dmitri Fiodorovitch est venu, qu’il a, par conséquent, tué et volé. » Dans mon impatience, je me mis à geindre pour réveiller Marthe Ignatièvna. Elle se leva enfin, vint auprès de moi, puis, remarquant l’absence de Grigori, elle alla au jardin où je l’entendis crier. J’étais déjà rassuré. »

Smerdiakov s’arrêta. Ivan l’avait écouté dans un silence de mort, sans bouger, sans le quitter des yeux. Smerdiakov lui jetait parfois un coup d’œil, mais regardait surtout de côté. Son récit achevé, il parut ému, respirant avec peine, le visage couvert de sueur. On ne pouvait deviner s’il éprouvait des remords.

« Un instant, reprit Ivan en réfléchissant. Et la porte ? S’il n’a ouvert qu’à toi, comment Grigori a-t-il pu la voir ouverte auparavant ? Car il l’a bien vue le premier ? »

Ivan posait ces questions du ton le plus calme, de sorte que si quelqu’un les eût observés en ce moment du seuil, il en aurait conclu qu’ils s’entretenaient paisiblement d’un sujet quelconque.

« Quant à cette porte que Grigori prétend avoir vue ouverte, ce n’est qu’un effet de son imagination, dit Smerdiakov avec un sourire. Car c’est un homme très entêté ; il aura cru voir, et vous ne l’en ferez pas démordre. C’est un bonheur pour nous qu’il ait eu la berlue ; cette déposition achève de confondre Dmitri Fiodorovitch.

— Écoute, dit Ivan paraissant de nouveau s’embrouiller, écoute… J’avais encore beaucoup de choses à te demander, mais je les ai oubliées… Ah ! oui, dis-moi seulement pourquoi tu as décacheté et jeté l’enveloppe à terre ? Pourquoi ne pas avoir emporté le tout ?… D’après ton récit, il m’a semblé que tu l’avais fait à dessein, mais je ne puis en comprendre la raison…

— Je n’ai pas agi sans motifs. Un homme au courant comme moi, par exemple, qui a peut-être mis l’argent dans l’enveloppe, qui a vu son maître la cacheter et écrire la suscription, pourquoi un tel homme, s’il a commis le crime, ouvrirait-il aussitôt l’enveloppe, puisqu’il est sûr du contenu ? Au contraire, il la mettrait simplement dans sa poche et s’esquiverait. Dmitri Fiodorovitch aurait agi autrement : ne connaissant l’enveloppe que par ouï-dire, il se serait empressé de la décacheter, pour se rendre compte, puis de la jeter à terre, sans réfléchir qu’elle constituerait une pièce accusatrice, car c’est un voleur novice, qui n’a jamais opéré ouvertement, et de plus un gentilhomme. Il ne serait pas venu précisément voler, mais reprendre son bien, comme il l’avait au préalable déclaré devant tout le monde, en se vantant d’aller chez Fiodor Pavlovitch se faire justice lui-même. Lors de ma déposition, j’ai suggéré cette idée au procureur, mais sous forme d’allusion, et de telle sorte qu’il a cru l’avoir trouvée lui-même ; il était enchanté…

— Tu as vraiment réfléchi à tout cela sur place et à ce moment ? » s’écria Ivan Fiodorovitch stupéfait.

Il considérait de nouveau Smerdiakov avec effroi.

« De grâce, peut-on songer à tout dans une telle hâte ? Tout cela était combiné d’avance.

— Eh bien !… eh bien ! c’est que le diable lui-même t’a prêté son concours ! Tu n’es pas bête, tu es beaucoup plus intelligent que je ne pensais… »

Il se leva pour faire quelques pas dans la chambre, mais comme on pouvait à peine passer entre la table et le mur il fit demi-tour et se rassit. C’est sans doute ce qui l’exaspéra : il se remit à vociférer.

« Écoute, misérable, vile créature ! Tu ne comprends donc pas que si je ne t’ai pas tué encore, c’est parce que je te garde pour répondre demain devant la justice ? Dieu le voit (il leva la main), peut-être fus-je coupable, peut-être ai-je désiré secrètement… la mort de mon père, mais je te le jure, je me dénoncerai moi-même demain ; je l’ai décidé ! Je dirai tout. Mais nous comparaîtrons ensemble ! Et quoi que tu puisses dire ou témoigner à mon sujet, je l’accepte et ne te crains pas ; je confirmerai tout moi-même ! Mais toi aussi, il faudra que tu avoues ! Il le faut, il le faut, nous irons ensemble ! Cela sera ! »


Ivan s’exprimait avec énergie et solennité : rien qu’à son regard on voyait qu’il tiendrait parole.

« Vous êtes malade, je vois, bien malade, vous avez les yeux tout jaunes, dit Smerdiakov, mais sans ironie et même avec compassion.

— Nous irons ensemble ! répéta Ivan. Et si tu ne viens pas, j’avouerai tout seul. »

Smerdiakov parut réfléchir.

« Non, vous n’irez pas, dit-il d’un ton catégorique.

— Tu ne me comprends pas !

— Vous aurez trop honte de tout avouer ; d’ailleurs ça ne servirait à rien, car je nierai vous avoir jamais tenu ces propos ; je dirai que vous êtes malade (on le voit bien) ou que vous vous sacrifiez par pitié pour votre frère, et m’accusez parce que je n’ai jamais compté à vos yeux. Et qui vous croira, quelle preuve avez-vous ?

— Écoute, tu m’as montré cet argent pour me convaincre. »

Smerdiakov retira le volume, découvrit la liasse.

« Prenez cet argent, dit-il en soupirant.

— Certes, je le prends ! Mais pourquoi me le donnes-tu puisque tu as tué pour l’avoir ? »

Et Ivan le considéra avec stupéfaction.

« Je n’en ai plus besoin, dit Smerdiakov d’une voix tremblante. Je pensais d’abord, avec cet argent, m’établir à Moscou, ou même à l’étranger ; c’était mon rêve, puisque « tout est permis ». C’est vous qui m’avez en effet appris et souvent expliqué cela : si Dieu n’existe pas, il n’y a pas de vertu, et elle est inutile. Voilà le raisonnement que je me suis fait.

— Tu en es arrivé là tout seul ? dit Ivan avec un sourire gêné.

— Sous votre influence.

— Alors tu crois en Dieu, maintenant, puisque tu rends l’argent ?

— Non, je n’y crois pas, murmura Smerdiakov.

— Pourquoi rends-tu l’argent, alors ?

— Laissez donc ! trancha Smerdiakov avec un geste de lassitude. Vous-même répétiez sans cesse que tout est permis, pourquoi êtes-vous si inquiet maintenant ? Vous voulez même vous dénoncer. Mais il n’y a pas de danger ! Vous n’irez pas ! dit-il catégoriquement.

— Tu verras bien !

— C’est impossible. Vous êtes trop intelligent. Vous aimez l’argent, je le sais, les honneurs aussi car vous êtes très orgueilleux, vous raffolez du beau sexe, vous aimez par-dessus tout vivre indépendant et à votre aise. Vous ne voudrez pas gâter toute votre vie en vous chargeant d’une pareille honte. De tous les enfants de Fiodor Pavlovitch vous êtes celui qui lui ressemble le plus ; vous avez la même âme.

— Tu n’es vraiment pas bête, dit Ivan avec stupeur, et le sang lui monta au visage. Je te croyais sot.

— C’est par orgueil que vous le croyiez. Prenez donc l’argent. »

Ivan prit la liasse de billets et la fourra dans sa poche, telle quelle.

« Je les montrerai demain au tribunal, dit-il.

— Personne ne vous croira ; ce n’est pas l’argent qui vous manque à présent, vous aurez pris ces trois mille roubles dans votre cassette. »

Ivan se leva.

« Je te répète que si je ne t’ai pas tué, c’est uniquement parce que j’ai besoin de toi demain ; ne l’oublie pas !

— Eh bien, tuez-moi, tuez-moi maintenant, dit Smerdiakov d’un air étrange. Vous ne l’osez même pas, ajouta-t-il avec un sourire amer, vous n’osez plus rien, vous si hardi autrefois !

— À demain !… »

Ivan marcha vers la porte.

« Attendez… Montrez-les-moi encore une fois. »

Ivan sortit les billets, les lui montra ; Smerdiakov les considéra une dizaine de secondes.

« Eh bien allez !… Ivan Fiodorovitch ! cria-t-il soudain.

— Que veux-tu ? »

Ivan qui partait se retourna.

« Adieu.

— À demain ! »

Ivan sortit. La tourmente continuait. Il marcha d’abord d’un pas assuré, mais se mit bientôt à chanceler. « Ce n’est que physique », songea-t-il en souriant. Une sorte d’allégresse le gagnait. Il se sentait une fermeté inébranlable ; les hésitations douloureuses de ces derniers temps avaient disparu. Sa décision était prise et « déjà irrévocable », se disait-il avec bonheur. À ce moment il trébucha, faillit choir. En s’arrêtant, il distingua à ses pieds l’ivrogne qu’il avait renversé, gisant toujours à la même place, inerte. La neige lui recouvrait presque le visage. Ivan le releva, le chargea sur ses épaules. Ayant aperçu de la lumière dans une maison, il alla frapper aux volets et promit trois roubles au propriétaire s’il l’aidait à transporter le bonhomme au commissariat. Je ne raconterai pas en détail comment Ivan Fiodorovitch réussit dans cette entreprise et fit examiner le croquant par un médecin en payant généreusement les frais. Disons seulement que cela demanda presque une heure. Mais Ivan demeura satisfait. Ses idées s’éparpillaient : « Si je n’avais pas pris une résolution si ferme pour demain, pensa-t-il soudain avec délice, je ne serais pas resté une heure à m’occuper de cet ivrogne, j’aurais passé à côté sans m’inquiéter de lui… Mais comment ai-je la force de m’observer ? Et eux qui ont décidé que je deviens fou ! » En arrivant devant sa porte, il s’arrêta pour se demander : « Ne ferais-je pas mieux d’aller dès maintenant chez le procureur et de tout lui raconter ?… Non, demain, tout à la fois ! » Chose étrange, presque toute sa joie disparut à l’instant. Lorsqu’il entra dans sa chambre, une sensation glaciale l’étreignit comme le souvenir ou plutôt l’évocation de je ne sais quoi de pénible ou de répugnant, qui se trouvait en ce moment dans cette chambre et qui s’y était déjà trouvé. Il se laissa tomber sur le divan. La vieille domestique lui apporta le samovar, il fit du thé, mais n’y toucha pas ; il la renvoya jusqu’au lendemain. Il avait le vertige, se sentait las, mal à l’aise. Il s’assoupissait, mais se mit à marcher pour chasser le sommeil. Il lui semblait qu’il avait le délire. Après s’être rassis, il se mit à regarder de temps à autre autour de lui, comme pour examiner quelque chose. Enfin, son regard se fixa sur un point. Il sourit, mais le rouge de la colère lui monta au visage. Longtemps il demeura immobile, la tête dans ses mains, lorgnant toujours le même point, sur le divan placé contre le mur d’en face. Visiblement, quelque chose à cet endroit l’irritait, l’inquiétait.

  1. Appellation familière de Pétersbourg.
  2. Il y a dans le texte : « votre fidèle Litcharda » , expression courante empruntée au conte populaire de Bova fils de roi, dernier avatar de notre chanson de geste Bueves d’Hanstone – XIIIème siècle –, qui gagna la Russie par des intermédiaires italiens et serbes et y devint très populaire dès le XVIIème siècle. Litcharda est une déformation de Richard, nom du fidèle serviteur de la reine Blonde.