Les Frères Karamazov (trad. Henri Mongault)/XI/10

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Traduction par Henri Mongault.
NRF (2p. 652-656).

divan, personne. Les coups à la fenêtre persistaient, mais bien moins forts qu’il ne lui avait semblé, et même fort discrets.

« Ce n’est pas un rêve ! Non, je jure que ce n’était pas un rêve, tout ça vient d’arriver. »

Ivan courut à la fenêtre et ouvrit le vasistas.

« Aliocha, je t’avais défendu de venir, cria-t-il, rageur, à son frère. En deux mots, que veux-tu ? En deux mots, tu m’entends ?

— Smerdiakov s’est pendu il y a une heure, dit Aliocha.

— Monte le perron, je vais t’ouvrir », dit Ivan, qui alla ouvrir la porte.


X

« C’est lui qui l’a dit ! »

Aliocha apprit à Ivan qu’une heure auparavant Marie Kondratievna était venue chez lui pour l’informer que Smerdiakov venait de se suicider. « J’entre dans sa chambre pour emporter le samovar, il était pendu à un clou. » Comme Aliocha lui demandait si elle avait fait sa déclaration à qui de droit, elle répondit qu’elle était venue tout droit chez lui, en courant. Elle tremblait comme une feuille. L’ayant accompagnée chez elle, Aliocha y avait trouvé Smerdiakov encore pendu. Sur la table, un papier avec ces mots : « Je mets fin à mes jours volontairement ; qu’on n’accuse personne de ma mort. » Aliocha, laissant ce billet sur la table, se rendit chez l’ispravnik, « et de là chez toi », conclut-il en regardant fixement Ivan, dont l’expression l’intriguait.

« Frère, dit-il soudain, tu dois être très malade ! Tu me regardes sans avoir l’air de comprendre ce que je te dis.

— C’est bien d’être venu, dit Ivan d’un air préoccupé et sans prendre garde à l’exclamation d’Aliocha. Je savais qu’il s’était pendu.

— Par qui le savais-tu ?

— Je ne sais pas par qui, mais je le savais. Le savais-je ? Oui, il me l’a dit, il vient de me le dire. »

Ivan se tenait au milieu de la chambre, l’air toujours absorbé, regardant à terre. « Qui lui ? demanda Aliocha avec un coup d’œil involontaire autour de lui.

— Il s’est esquivé. »

Ivan releva la tête et sourit doucement.

« Il a eu peur de toi, la colombe. Tu es un « pur chérubin ». Dmitri t’appelle ainsi : chérubin… Le cri formidable des séraphins ! Qu’est-ce qu’un séraphin ? Peut-être toute une constellation, et cette constellation n’est peut-être qu’une molécule chimique… Il existe la constellation du Lion et du Soleil, sais-tu ?

— Frère, assieds-toi, dit Aliocha effrayé, assieds-toi sur le divan, je t’en supplie. Tu as le délire, appuie-toi sur le coussin, comme ça. Veux-tu une serviette mouillée sur la tête ? Ça te soulagerait.

— Donne la serviette qui est sur la chaise, je l’ai jetée tout à l’heure.

— Non, elle n’y est pas. Ne t’inquiète pas, la voici », dit Aliocha en trouvant dans un coin, près du lavabo, une serviette propre, encore pliée.

Ivan l’examina d’un regard étrange. La mémoire parut lui revenir.

« Attends, dit-il en se levant, il y a une heure je me suis appliqué sur la tête cette même serviette mouillée, puis je l’ai jetée là… ; comment peut-elle être sèche ? Il n’y en avait pas d’autre.

— Tu t’es appliqué cette serviette sur la tête ?

— Mais oui, et j’ai marché à travers la chambre, il y a une heure… Pourquoi les bougies sont-elles consumées ? Quelle heure est-il ?

— Bientôt minuit.

— Non, non, non ! s’écria Ivan, ce n’était pas un rêve ! Il était ici, sur ce divan. Quand tu as frappé à la fenêtre, je lui ai lancé un verre… celui-ci… Attends un peu, ce n’est pas la première fois… mais ce ne sont pas des rêves, c’est réel : je marche, je parle, je vois… tout en dormant. Mais il était ici, sur ce divan… Il est très bête, Aliocha très bête. »

Ivan se mit à rire et à marcher dans la chambre.

« Qui est bête ? De qui parles-tu, frère ? demanda anxieusement Aliocha.

— Du diable ! Il vient me voir. Il est venu deux ou trois fois. Il me taquine, prétendant que je lui en veux de n’être que le diable, au lieu de Satan aux ailes roussies, entouré de tonnerres et d’éclairs. Ce n’est qu’un imposteur, un méchant diable de basse classe. Il va aux bains. En le déshabillant, on lui trouverait certainement une queue fauve, longue d’une aune, lisse comme celle d’un chien danois… Aliocha, tu es transi, tu as reçu la neige, veux-tu du thé ? Il est froid, je vais faire préparer le samovar… C’est à ne pas mettre un chien dehors.[1] »

Aliocha courut au lavabo, mouilla la serviette, persuada Ivan de se rasseoir et la lui appliqua sur la tête. Il s’assit à côté de lui.

« Qu’est-ce que tu me disais tantôt de Lise ? reprit Ivan. (Il devenait fort loquace.) Lise me plaît. Je t’ai mal parlé d’elle. C’est faux, elle me plaît. J’ai peur demain, pour Katia surtout, pour l’avenir. Elle m’abandonnera demain et me foulera aux pieds. Elle croit que je perds Mitia par jalousie, à cause d’elle, oui, elle croit cela ! Mais non ! Demain, ce sera la croix et non la potence. Non, je ne me pendrai pas. Sais-tu que je ne pourrai jamais me tuer, Aliocha ! Est-ce par lâcheté ? Je ne suis pas un lâche. C’est par amour de la vie ! Comment savais-je que Smerdiakov s’était pendu ? Oui, c’est lui qui me l’a dit…

— Et tu es persuadé que quelqu’un est venu ici ?

— Sur ce divan, dans le coin. Tu l’auras chassé. Oui, c’est toi qui l’as mis en fuite, il a disparu à ton arrivée. J’aime ton visage, Aliocha. Le savais-tu ? Mais lui, c’est moi, Aliocha, moi-même. Tout ce qu’il y a en moi de bas, de vil, de méprisable ! Oui, je suis un « romantique », il l’a remarqué… pourtant c’est une calomnie. Il est affreusement bête, mais c’est par là qu’il réussit. Il est rusé, bestialement rusé, il sait très bien me pousser à bout. Il me narguait en disant que je crois en lui ; c’est ainsi qu’il m’a forcé à l’écouter. Il m’a mystifié comme un gamin. D’ailleurs, il m’a dit sur mon compte bien des vérités, des choses que je ne me serais jamais dites. Sais-tu, Aliocha, sais-tu, ajouta Ivan sur un ton confidentiel, je voudrais bien que ce fût réellement lui, et non pas moi !

— Il t’a fatigué, dit Aliocha en regardant son frère avec compassion.

— Il m’a agacé, et fort adroitement : « La conscience, qu’est-ce que cela ? C’est moi qui l’ai inventée. Pourquoi a-t-on des remords ? Par habitude. L’habitude qu’a l’humanité depuis sept mille ans. Défaisons-nous de l’habitude et nous serons des dieux. » C’est lui qui l’a dit !

— Mais pas toi, pas toi ? s’écria malgré lui Aliocha avec un lumineux regard. Eh bien, laisse-le, oublie-le donc ! Qu’il emporte avec lui tout ce que tu maudis maintenant et qu’il ne revienne plus.

— Il est méchant, il s’est moqué de moi. C’est un insolent, Aliocha, dit Ivan, frémissant au souvenir de l’offense. Il m’a calomnié à maint égard, il m’a calomnié en face. « Oh ! tu vas accomplir une noble action, tu déclareras que c’est toi l’assassin responsable, que le valet a tué ton père à ton instigation… »

— Frère, contiens-toi ; ce n’est pas toi qui as tué. Ce n’est pas vrai !

— C’est lui qui le dit, et il le sait : « Tu vas accomplir une action vertueuse, et pourtant tu ne crois pas à la vertu, voilà ce qui t’irrite et te tourmente. » Voilà ce qu’il m’a dit, et il s’y connaît…

— C’est toi qui le dis, ce n’est pas lui ! Tu parles dans le délire.

— Non, il sait ce qu’il dit : « C’est par orgueil que tu vas dire : C’est moi qui ai tué, pourquoi êtes-vous saisis d’effroi, vous mentez ! Je méprise votre opinion, je me moque de votre effroi. » Il disait encore : « Sais-tu, tu veux qu’on t’admire ; c’est un criminel, un assassin, dira-t-on, mais quels nobles sentiments ! Pour sauver son frère, il s’est accusé ! » Mais c’est faux, Aliocha, s’écria Ivan, les yeux étincelants. Je ne veux pas de l’admiration des rustres. Je te jure qu’il a menti. C’est pour ça que je lui ai lancé un verre qui s’est brisé sur son museau !

— Frère, calme-toi, cesse…

— Non, c’est un savant tortionnaire, et cruel, poursuivit Ivan qui n’avait pas entendu. Je savais bien pourquoi il venait. « Soit, disait-il, tu voulais aller par orgueil, mais en gardant l’espoir que Smerdiakov serait démasqué et envoyé au bagne, qu’on acquitterait Mitia, et qu’on te condamnerait moralement seulement (tu entends, il a ri à cet endroit ! ), tandis que d’autres t’admireraient. Mais Smerdiakov est mort, qui te croira maintenant en justice, toi seul ? Pourtant tu y vas, tu as décidé d’y aller. Dans quel dessein, après cela ? » C’est bizarre, Aliocha, je ne puis supporter de pareilles questions. Qui a l’audace de me les poser ?

— Frère, interrompit Aliocha, glacé de peur mais espérant toujours ramener Ivan à la raison, comment a-t-il pu te parler de la mort de Smerdiakov avant mon arrivée, alors que personne ne la connaissait et n’avait eu le temps de l’apprendre ?

— Il m’en a parlé, dit Ivan d’un ton tranchant. Il n’a même parlé que de cela, si tu veux. « Si encore tu croyais à la vertu : on ne me croira pas, n’importe, j’agis par principe. Mais tu n’es qu’un pourceau, comme Fiodor Pavlovitch, tu n’as que faire de la vertu. Pourquoi te traîner là-bas, si ton sacrifice est inutile ? Tu n’en sais rien et tu donnerais beaucoup pour le savoir ! Soi-disant, tu t’es décidé ? Tu passeras la nuit à peser le pour et le contre ! Pourtant, tu iras, tu le sais bien, tu sais que, quelle que soit ta résolution, la décision ne dépend pas de toi. Tu iras, parce que tu n’oseras pas faire autrement. Et pourquoi n’oseras-tu pas ? Devine toi-même, c’est une énigme ! » Là-dessus il est parti, quand tu arrivais. Il m’a traité de lâche, Aliocha. Le mot de l’énigme[2], c’est que je suis un lâche ! Smerdiakov en a dit autant. Il faut le tuer. Katia me méprise, je le vois depuis un mois ; Lise commence à me mépriser. « Tu iras pour qu’on t’admire », c’est un abominable mensonge ! Et toi aussi, tu me méprises, Aliocha. Je te déteste de nouveau ! Et je hais aussi le monstre, qu’il pourrisse au bagne ! Il a chanté un hymne ! J’irai demain leur cracher au visage à tous. »

Ivan se leva avec fureur, arracha la serviette, se remit à marcher dans la chambre. Aliocha se rappela ses récentes paroles : « Il me semble dormir éveillé… Je vais, je parle, je vois, et pourtant je dors. » C’est bien cela, il n’osait le quitter pour aller chercher un médecin, n’ayant personne à qui le confier. Peu à peu Ivan se mit à déraisonner tout à fait. Il parlait toujours, mais ses propos étaient incohérents ; il articulait mal les mots. Tout à coup, il chancela, mais Aliocha put le soutenir ; il le déshabilla tant bien que mal et le mit au lit. Le malade tomba dans un profond sommeil, la respiration régulière. Aliocha le veilla encore deux heures, puis il prit un oreiller et s’allongea sur le divan, sans se dévêtir. Avant de s’endormir, il pria pour ses frères. Il commençait à comprendre la maladie d’Ivan. « Les tourments d’une résolution fière, une conscience exaltée ! » Dieu, auquel Ivan ne croyait pas, et Sa vérité, avaient subjugué ce cœur encore rebelle. « Oui, songeait Aliocha, puisque Smerdiakov est mort, personne ne croira Ivan ; néanmoins, il ira déposer. Dieu vaincra, se dit Aliocha avec un doux sourire. Ou Ivan se relèvera à la lumière de la vérité, ou bien… il succombera dans la haine, en se vengeant de lui-même et des autres pour avoir servi une cause à laquelle il ne croyait pas », ajouta-t-il avec amertume. Et il pria de nouveau pour Ivan.

  1. En français dans le texte.
  2. En français dans le texte.