Les Frères Kip/Seconde partie/Chapitre XV

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XV
Le fait nouveau
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XV

le fait nouveau.


Non ! ce ne devait être qu’un de ces faux bruits qui prennent naissance on ne sait où, qui se répandent on ne sait comment, et dont le bon sens public a bientôt fait justice.

Était-il admissible que les frères Kip, après avoir eu cette chance inespérée de s’enfuir en Amérique, fussent revenus en Tasmanie ?… Eux, les assassins du capitaine Gibson, — eux de retour ?… Est-ce donc que le navire sur lequel ils avaient pris passage en quittant San Francisco avait été contraint de relâcher sur rade d’Hobart-Town ?… Et, alors, reconnus, dénoncés, appréhendés, ils auraient été conduits en prison en attendant de réintégrer le pénitencier où l’on saurait bien empêcher toute nouvelle tentative de fuite ?… Quant à penser qu’ils fussent revenus d’eux-mêmes, qu’ils eussent commis une pareille imprudence, c’était inadmissible.

Quoi qu’il en soit, — et les plus impatients purent s’en convaincre dès le matin, — Karl et Pieter Kip étaient enfermés dans la prison depuis la veille. Toutefois, le gardien chef ne consentait point à dire dans quelles conditions ils y avaient été amenés, ni de quelle manière s’était effectuée leur arrestation.

Cependant, si ce fait paraissait inexplicable, il y eut un homme auquel sa conviction en suggéra l’explication véritable. Une révélation se produisit dans son esprit, — il serait plus juste de dire dans son cœur. Ce fut la solution du problème qu’il se posait depuis l’invraisemblable évasion des frères Kip.

« Ils n’ont pas fui !… s’écria M. Hawkins, ils ont été enlevés de Port-Arthur !… Oui !… ils sont revenus de plein gré… revenus parce qu’ils sont innocents, parce qu’ils veulent faire éclater leur innocence au grand jour ! »

C’était la vérité.

En effet, la veille, un steamer américain, le Standard de San Diego, avait mouillé sur rade avec une cargaison à destination d’Hobart-Town. Karl et Pieter Kip se trouvaient à bord en qualité de passagers.

Au cours de la traversée de l’Illinois entre Port-Arthur et San Francisco, les deux frères s’étaient d’abord tenus sur une extrême réserve vis-à-vis de leurs compagnons de bagne. Ils avaient même protesté contre l’enlèvement. D’ailleurs, lorsqu’ils affirmèrent de nouveau qu’ils n’étaient pas les meurtriers du capitaine Gibson, ni O’Brien, ni Macarthy, ni Farnham, ni personne ne mit cette affirmation en doute. Et, s’ils regrettaient cette évasion, c’est qu’on s’occupait de la révision de leur procès, révision qui pouvait ainsi se trouver compromise.

D’autre part, bien que ce fût le hasard, le hasard seul, qui eût amené les frères Kip sur la pointe Saint-James, ils n’avaient pu hésiter à lutter contre les constables. Et, dès lors, quoi de plus naturel que les fenians eussent profité de cette circonstance pour les entraîner à bord du navire américain ?… Après le service que Karl et Pieter Kip venaient de rendre aux Irlandais, n’était-ce pas là un acte de reconnaissance, et pouvaient-ils se repentir de l’avoir accompli ?… Non, et, en somme, ce qui était fait était fait.

À l’arrivée de l’Illinois au port de San Francisco, les frères Kip prirent congé des Irlandais, qui essayèrent en vain de les retenir. Où allaient-ils se réfugier ? Ils ne leur dirent point. Seulement, étant sans ressources, ils ne refusèrent pas d’accepter quelques centaines de dollars à rembourser dès que cela serait possible. Après un dernier adieu, ils se séparèrent d’O’Brien, de Macarthy et de Farnham.

Très heureusement pour eux, aucune demande d’extradition n’avait été encore adressée aux autorités américaines par le consul de la Grande-Bretagne, et la police n’avait pu les arrêter à leur débarquement.

À dater de ce jour, on ne rencontra plus jamais les deux frères dans les rues de San Francisco, et il y eut lieu de croire qu’ils avaient quitté la ville.

Effectivement, quarante-huit heures après avoir pris terre, Karl et Pieter Kip descendaient dans une modeste auberge de San Diego, capitale de la Basse-Californie, où ils espéraient trouver un navire en partance pour l’un des ports du continent australien.

Leur ferme intention était de revenir au plus tôt à Hobart-Town, de se livrer à cette justice qui les avait si injustement condamnés !… Si la fuite avait dû être interprétée comme un aveu de culpabilité, le retour crierait au monde entier l’innocence… Non ! ils n’accepteraient pas de vivre à l’étranger, sous le coup d’une accusation criminelle, avec l’incessante crainte d’être reconnus, dénoncés, repris !… Ce qu’ils voulaient, c’était la révision de leur procès, c’était la réhabilitation publique.

Et c’est bien de ce projet, de sa mise à exécution, que Karl et Pieter Kip n’avaient cessé de s’entretenir à bord de l’Illinois. Peut-être y eut-il chez Karl comme un instinct de révolte… Se sentir libre et renoncer à la liberté !… S’en remettre à la justice des hommes, à la faillibilité humaine !… Mais il s’était rendu aux observations de son frère.

Ils étaient donc à San Diego, cherchant un embarquement et, autant que possible, sur un navire à destination de la Tasmanie. Les circonstances les servirent. Le Standard, précisément en charge pour Hobart-Town, prenait des passagers de différentes classes. Karl et Pieter Kip, se contentant de la dernière, arrêtèrent leurs places sous un nom d’emprunt. Le lendemain, le steamer faisait route, cap au sud-ouest. Après une assez longue traversée, contrariée par les mauvais temps du Pacifique, il doubla l’extrême pointe de Port-Arthur et jeta l’ancre en rade d’Hobart-Town.

Tout ce qui vient d’être rapporté en quelques lignes, la ville en fut instruite dès les premières heures. Un revirement soudain se produisit en faveur des frères Kip ; et qui aurait pu s’en étonner ?… Ils étaient donc les victimes d’une erreur judiciaire ?… Ce n’était pas volontairement qu’ils avaient fui le pénitencier, et, dès qu’ils avaient eu l’occasion de quitter l’Amérique, ils étaient revenus en Tasmanie !… Et, maintenant, ne serait-il pas possible d’établir leur innocence sur des bases moins fragiles que de simples présomptions ?…

Aussitôt que cette nouvelle lui parvint, M. Hawkins se transporta à la prison, dont les portes lui furent tout de suite ouvertes. Un instant après, il se trouvait en présence des deux frères enfermés dans la même cellule.

Là, devant l’armateur, ils se levèrent, l’un tenant la main de l’autre.

« Monsieur Hawkins, dit Pieter Kip, ce n’est pas à vous que notre retour apporte un nouveau témoignage… Vous connaissiez la vérité depuis longtemps, et vous ne nous avez jamais crus coupables… Mais, cette vérité, il fallait la rendre évidente aux yeux de tous, et voilà pourquoi le Standard nous a ramenés à Hobart-Town. »

M. Hawkins était tellement ému que les paroles lui manquaient. Des larmes coulaient de ses yeux, et, enfin :

« Oui…, dit-il, oui… messieurs… c’est bien… c’est grand ce que vous avez fait !… C’est la réhabilitation qui vous attend ici… avec la sympathie de tous les honnêtes gens !… Vous ne deviez pas rester des évadés de Port-Arthur !… Les efforts que j’ai faits, les démarches que je vais reprendre aboutiront !… Votre main, Pieter Kip !… Votre main, capitaine du James-Cook ! »

Et, en redonnant ce titre à Karl Kip, le digne M. Hawkins ne lui rendait-il pas toute son estime ?

Alors, tous trois revinrent sur l’affaire, sur les soupçons que le maître d’équipage et Vin Mod leur avaient inspirés. Les deux frères apprirent alors que Flig Balt, Vin Mod, Len Cannon et ses camarades s’étaient embarqués sur le Kaiser, comment, après leur passage à Port-Praslin, ils étaient partis pour l’archipel des Salomon. Et, à l’heure actuelle, qui sait si, déjà maîtres de ce bâtiment, ils ne se livraient pas à la piraterie dans cette partie du Pacifique où il serait impossible de les retrouver ?…

« Et, d’ailleurs, fit observer Pieter Kip, lors même que Flig Balt et ses anciens compagnons du James-Cook seraient amenés devant la cour criminelle, quelles preuves pourrions-nous produire contre eux ?… Ils accuseraient encore, et quel moyen de prouver que les assassins du capitaine Gibson ce sont eux, et non pas nous ?…

— On nous croira !… s’écria Karl Kip. On nous croira, puisque nous sommes revenus pour attester notre innocence !… »

Peut-être, mais quels faits nouveaux invoquer pour obtenir la révision du procès ?…

Inutile d’insister sur l’effet que produisit dans les deux familles le retour de Karl et de Pieter Kip. Mme Gibson, prise des doutes les plus terribles en ce qui les concernait, ne parvint pas à ébranler la conviction de son fils. Et qu’on n’en soit pas étonné puisque, depuis si longtemps, depuis les faits qui furent révélés au procès de Flig Balt, les meurtriers n’étaient pour Nat Gibson, ne pouvaient être que les deux frères !… Sa pensée le ramenait sans cesse sur le théâtre du crime !… Il revoyait son malheureux père attaqué dans
« Eux !… eux !… les assassins de mon père ! » (Page 451.)

la forêt de Kerawara, frappé par la main même de ceux qu’il avait recueillis sur l’île Norfolk, assassiné par les naufragés de la Wilhelmina !… Oui !… toutes les preuves étaient contre eux, et que leur opposait-on ?… De vagues et incertaines présomptions à l’égard du maître d’équipage et de son complice !… Et, pourtant, ils étaient revenus à Hobart-Town !… ils y étaient revenus d’eux-mêmes !

Il va de soi que M. Hawkins avait aussitôt demandé une audience à sir Edward Carrigan. Le gouverneur, très impressionné, résolut de faire tout ce qui dépendrait de lui pour réparer cette erreur judiciaire, pour provoquer une révision qui permettrait de réhabiliter les frères Kip. Et quel pas en avant dans cette voie, si l’on avait pu mettre la main sur Flig Balt, Vin Mod et leurs compagnons !

On comprendra que la population d’Hobart-Town, sous le coup d’une surexcitation, se fût déclarée en faveur de Karl et de Pieter Kip. Y a-t-il lieu d’être surpris de cette mobilité des foules ?… Quoi de plus naturel ?… Cette fois, d’ailleurs, tout ce qui s’était passé depuis l’arrestation des deux frères ne justifiait-il pas ce revirement des esprits ?…

Cependant, un des juges de la Cour criminelle venait d’être désigné pour reprendre ou plutôt recommencer une enquête, interroger de nouveau les deux condamnés, citer au besoin d’autres témoins. Qui sait si un fait nouveau ne permettrait pas de présumer l’innocence et de conclure à la révision ?…

Et, en effet, si cette enquête ne parvenait pas à démontrer qu’un autre ou d’autres que les frères Kip devaient être les meurtriers du capitaine Gibson, force serait de tenir l’affaire pour bien jugée, et il n’y aurait pas lieu de procéder à une réhabilitation.

La justice fut donc régulièrement saisie, et l’instruction allait suivre son cours. Mais, étant données les circonstances, l’éloignement du théâtre du crime, la difficulté des recherches en ce qui concernait Flig Balt, Vin Mod, Len Cannon et les autres embarqués sur le Kaiser, il se pourrait qu’elle fût de longue durée.

Aussi, en cette prévision, le régime de la prison allait-il être, dès ce jour, adouci pour les prisonniers. Ils ne furent pas tenus au secret. On n’interdit point leur cellule à ceux qui s’intéressaient à leur sort, entre autres M. Hawkins et aussi M. Zieger, dont les encouragements les soutenaient au milieu de ces rudes épreuves.

Le lord chief-justice du Royaume-Uni avait été mis au courant de cette passionnante affaire. Comme on attachait grande importance à retrouver le Kaiser, des ordres furent donnés de le rechercher dans cette portion du Pacifique qui comprend la Nouvelle-Guinée, l’archipel Bismarck, les Salomon et les Nouvelles-Hébrides. De son côté, le gouvernement allemand avait prescrit les mêmes mesures, en prévision de ce que le Kaiser était peut-être tombé entre les mains de pirates dans ces parages où l’Angleterre et l’Allemagne étendent leur double protection.

Cependant, à Hobart-Town, le magistrat enquêteur, avec le concours officieux de M. Hawkins, connaissant les démarches déjà faites, procéda à l’interrogatoire de nouveaux témoins. Les deux frères avaient été interrogés au sujet de leur séjour dans l’auberge de Great-Old-Man.

S’étaient-ils aperçus que la chambre voisine de la leur eût été occupée ?… Ils n’avaient rien pu répondre à ce sujet, car ils quittaient l’auberge dès le matin et n’y rentraient que pour se coucher.

Le magistrat et M. Hawkins, après s’être transportés à cette auberge, se rendirent compte que le balcon intérieur de la cour donnait accès sur la chambre voisine. Mais l’hôtelier, chez lequel passaient tant d’hôtes d’une nuit, ne se rappelait pas par qui cette seconde chambre avait été occupée.

D’autre part, lorsque le tenancier des Fresh-Fishs fut mandé devant le juge, il put affirmer, — et c’était vrai, — que Vin Mod et les autres avaient toujours logé dans son établissement dès l’arrivée du James-Cook à Hobart-Town jusqu’au jour de l’arrestation des frères Kip.

On était au 20 juillet. Près d’un mois venait de s’écouler depuis que Karl et Pieter Kip s’étaient remis entre les mains de la justice. Et l’enquête n’amenait aucun résultat… La base sur laquelle se fût appuyée la révision manquait toujours… M. Hawkins ne faiblissait pas ; mais que de chagrin il éprouvait à constater son impuissance !

Malgré les réconfortantes paroles de M. Hawkins, Karl Kip, lui aussi, se laissait aller parfois à un complet découragement contre lequel son frère ne réagissait pas sans peine. Qui sait même s’il ne reprochait pas à Pieter d’avoir voulu revenir d’Amérique en Tasmanie pour se représenter devant cette justice qui les avait condamnés une première fois ?…

« Et qui nous condamnera peut-être une seconde !… dit un jour Karl Kip.

— Non…, frère, non… ! s’écria Pieter. Dieu ne le permettrait pas…

— Il a bien permis qu’on nous ait condamnés à mort comme assassins et que notre nom soit voué à l’infamie !

— Aie confiance, pauvre frère, aie confiance ! »

Pieter Kip ne pouvait répondre autre chose. D’ailleurs, cette confiance, rien ne l’eût ébranlée en lui… Elle était aussi absolue que la conviction de M. Hawkins en leur innocence !

À cette époque, M. Zieger, dont le séjour à Hobart-Town ne devait pas se prolonger au-delà d’une quinzaine, s’occupait de trouver un embarquement sur un steamer allemand ou anglais à destination de Port-Praslin.

Ces quelques semaines, les deux familles venaient de les passer ensemble dans la plus complète intimité. Depuis le retour des frères Kip, elles partageaient les mêmes idées, les mêmes espérances. Quant à Mme Gibson, la pensée que deux innocents eussent été victimes d’une erreur la troublait profondément, et elle souffrait à voir se prolonger cette situation.

En effet, l’affaire restait toujours au même point en ce qui concernait la demande de révision. De nouvelles informations prises en Hollande, relativement aux frères Kip, n’avaient fait que confirmer les premières. Dans le pays où survivaient les souvenirs de leur famille, ils n’étaient pas nombreux ceux qui avaient tout d’abord admis la culpabilité, et, après que leur retour eut été connu à Groningue, l’erreur ne faisait plus de doute pour personne.

Mais, en somme, ce n’étaient là que des sentiments, et le magistrat n’obtenait rien de ce qui était juridiquement exigé pour déclarer recevable une demande en révision de l’affaire.

Enfin, à propos du navire allemand le Kaiser, depuis son départ de Port-Praslin, les nouvelles de mer ne signalaient son passage ni aux Salomon ni dans les archipels voisins. Impossible de savoir ce qu’étaient devenus Flig Balt, Vin Mod et autres qui pouvaient être impliqués dans le crime de Kerawara.

Aussi, au vif désespoir de M. Hawkins, le magistrat allait-il renoncer à continuer l’enquête. Et alors, c’était la condamnation définitive, c’était la réintégration des deux frères au pénitencier de Port-Arthur, à moins qu’une grâce royale ne vînt mettre fin à de si terribles épreuves.

« Plutôt mourir que de rentrer au bagne !… s’écriait Karl Kip.

— Ou d’être l’objet d’une grâce déshonorante !… » répondait Pieter Kip.

Telle était la situation. On comprendra qu’elle fût de nature à troubler profondément les esprits, et même à provoquer quelque acte d’indignation publique.

Le départ de M. et Mme Zieger devait s’effectuer le 5 août suivant à bord d’un steamer anglais, chargé pour l’archipel Bismarck. On se souvient que, le lendemain même du crime de Kerawara, M. Hawkins avait fait en double épreuve la photographie du capitaine Gibson, représenté nu à mi-corps, la poitrine trouée par le kriss malais.

Or, avant de retourner à Port-Praslin, M. Zieger voulut que M. Hawkins lui fît une reproduction agrandie de la tête du capitaine, afin de la placer dans le salon de Wilhelmstaf.

L’armateur consentit volontiers au désir de M. Zieger. Il serait tiré plusieurs épreuves de ce nouveau cliché, qui resteraient entre les mains des familles Gibson, Hawkins et Zieger.

Le 27 juillet, dans la matinée, M. Hawkins procéda à cette opération dans son atelier, pourvu des meilleurs appareils, qui dès cette époque, grâce aux substances accélératrices, permettaient d’obtenir de véritables œuvres d’art. Voulant opérer dans les conditions les plus favorables, il se servit du cliché négatif fait à Kerawara, et sur lequel il ne prit que la tête du capitaine Gibson.

Après avoir placé ce cliché dans la chambre d’agrandissement, il mit son appareil au point de manière à obtenir une épreuve de grandeur naturelle.

Comme le jour était excellent, quelques instants suffirent, et la nouvelle photographie fut disposée dans un cadre placé sur un chevalet au milieu de l’atelier.

L’après-midi, M. Zieger et Nat Gibson, prévenus par M. Hawkins, se rendirent chez lui.

Il serait difficile de peindre leur émotion, lorsqu’ils se trouvèrent devant cette fidèle image d’Harry Gibson, le vivant portrait de l’infortuné capitaine.

C’était bien lui, sa figure sérieuse et sympathique tout empreinte d’une mortelle angoisse, tel qu’il avait été au moment où les meurtriers venaient de le frapper au cœur… à l’instant où il les regardait de ses yeux démesurément ouverts…

Nat Gibson s’était approché du chevalet, la poitrine gonflée de sanglots, en proie à une douleur que partageaient M. Hawkins et M. Zieger, tant il leur semblait que le capitaine fût là vivant devant eux…

Puis le fils se courba pour baiser le front de son père…

Soudain il s’arrête, il s’approche plus près encore, ses yeux dans les yeux du portrait…

Qu’a-t-il donc vu ou cru voir ?… Sa figure est convulsée… sa physionomie bouleversée… Il est pâle comme un mort… On dirait qu’il veut parler et ne le peut… Ses lèvres sont contractées… la voix lui manque…

Enfin il se retourne… il saisit sur une table une de ces fortes loupes dont les photographes se servent pour retoucher les détails d’une épreuve… Il la promène sur la photographie, et le voici qui s’écrie d’une voix épouvantée :

« Eux !… eux !… les assassins de mon père ! »

Et, au fond des yeux du capitaine Gibson, sur la rétine agrandie, apparaissaient, dans toute leur férocité, les figures de Flig Balt et de Vin Mod !