Les Frères Trois-Points/VIII

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VIII

LE ROSE-CROIX ET LES GRADES CAPITULAIRES


§ I

Les Premiers Grades Capitulaires.


Ainsi que le lecteur a pu le remarquer en lisant les Règlements Généraux de la Franc-Maçonnerie, tant ceux du Rite Français que ceux du Rite Écossais, un certain nombre de grades, à partir de celui de Maître, peuvent être conférés par communication : en d’autres termes, on confère à l’initié plusieurs grades d’un seul coup en lui donnant le titre et les secrets du plus important et dernier des grades de la série ; on résume, dans la réception, tous les degrés intermédiaires, le plus important d’entre eux étant conféré avec tout l’appareil prescrit par les Rituels.

Cette faculté, laissée au Chapitre qui initie, de donner à l’initié les divers grades d’une série l’un après l’autre ou de les lui conférer tous ensemble, a une raison d’être. De même qu’à l’initiation première (grade d’Apprenti) les épreuves sont plus ou moins nombreuses et varient suivant le tempérament reconnu du récipiendaire, de même, le Maître, désigné par les chefs secrets de la secte pour entrer dans les hauts grades, subit un stage plus ou moins long et passe par les divers degrés intermédiaires ou les franchit, selon l’opinion qu’il a déclaré s’être formée au sujet du véritable esprit, du vrai but de la Maçonnerie.

L’initié Maître qui, à la tenue du compte rendu de ses impressions, a nettement affirmé les sentiments les plus impies, est dispense du plus grand nombre des stations du 4e au 18e degré ; même, on les lui fait sauter toutes d’un seul coup, au besoin, il devient Rose-Croix sans aucun arrêt. Au contraire, celui qui s’est borné à faire une profession de foi panthéiste ne devient Rose-Croix qu’après avoir été reçu successivement aux divers grades intermédiaires.

Dans le Rite Français, on passe beaucoup plus de grades intermédiaires que dans le Rite Écossais (voir l’exposé du système au chapitre IV, premier volume, pages 302 et suivantes).

Les grades de Maître Secret. Maître Parfait, Secrétaire Intime, Prévôt et Juge, Intendant des Bâtiments, ne sont plus pratiqués dans aucun des deux rites[1]. Le grade d’Élu, ou, pour mieux dire, les trois grades d’Élu (Maître Élu des Neuf, Illustre Élu des Quinze et Sublime Chevalier Élu). sont, au contraire, de pratique courante, mais réunis en une seule réception qui explique censément la suite de la légende d’Hiram.


GRADE D’ÉLU

Pour la réception à ce grade, on se sert de trois pièces du local maçonnique ou trois appartements : 1° la Chambre des Préparations ; 2° la Chambre du Conseil ; 3° la Chambre Obscure, appelée aussi la Caverne.

La décoration de ces trois appartements est indiquée avec force détails dans le Manuel Général du Grand-Orient de France et dans celui du Rite Écossais ; ce dernier, imprimé en 1884.

La Chambre des Préparations est décorée très simplement et peinte de couleurs obscures. Une table de bois et une chaise grossièrement façonnée ou un simple petit banc sont au milieu. Pour tout luminaire, une bougie jaune, dans un chandelier de bois teint en noir, est posée sur la table. Aux murs sont accrochés trois tableaux où sont inscrites les maximes suivantes : « Le crime ne peut être impuni. — La conscience est un juge inflexible. — Sans un ordre légitime, la vengeance est criminelle. » Telle est la pièce dans laquelle on renferme le récipiendaire à son arrivée.

La Chambre du Conseil est tendue de drap noir parsemé de larmes rouges. L’autel est recouvert d’un tapis rouge bordé de noir ; sur la partie de ce tapis qui pend faisant face à la salle, est brodé, au milieu, un poignard dont la lame est nuire et le manche blanc entouré de neuf flammes noires disposées en rayons divergents. Sur l’autel sont déposés, un poignard, un compas, une Bible ouverte au Livre de la Sagesse, un maillet et un cordon noir. Dans un angle, à gauche de l’autel, se trouve un tableau représentant trois têtes coupées et placées chacune sur un pieu. Au-dessus de la tête du milieu est l’inscription : Crime puni ; et au-dessous : un maillet. Au-dessus de la tête de droite, l’inscription : Le ciel nous juge ; et au-dessous : une règle. Au-dessus de la tête de gauche, l’inscription : Le châtiment est certain ; et au-dessous : une équerre. Ce hideux tableau est masqué par un rideau rouge, et l’on ne le découvre qu’au moment où le candidat est définitivement reçu. Le pourtour de la salle est éclairé par six grandes lumières appliquées au mur. Dans l’intérieur, sur le côté de la droite en entrant (Midi du temple), est un chandelier, à neuf branches, celle du milieu plus élevée que les autres.

Quant à la troisième chambre, dite la Caverne, elle représente un désert d’aspect sauvage ; tout autour sont figurés de grands blocs rustiques et détachés, des pierres non taillés, comme dans une carrière. Dans un des angles de la salle, est un réduit qui figure une caverne taillée dans le roc, ou l’on est censé descendre par neuf marches rustiques ; il y a, dans cette caverne, une lampe allumée, posée sur une pierre. À droite, en avant de la caverne, est une source d’eau (figurée par une fontaine) jaillissant d’un rocher ; à gauche, un chien empaillé, le museau contre terre, comme suivant une piste. À l’entrée de la caverne sont quatre mannequins, représentant deux hommes qui prennent la fuite et deux autres qui les poursuivent. La caverne est d’abord fermée par un transparent que l’on enlève à un moment donné et qui alors laisse voir, au fond de l’antre, un cinquième mannequin représentant un homme assis ; la tête de ce mannequin et celles des deux autres représentant des hommes qui fuient doivent ne pas tenir au corps, mais être simplement posées sur le cou. Le transparent représente un bras tenant un poignard et ce mot écrit : Vengeance !

À ce grade, on ne dit plus ni Loge ni Chambre du Milieu, mais « le Conseil. » Le président, nommé Très Sage, a, auprès de lui, un vice-président, nommé Très Puissant ; c’est le Premier Surveillant qui remplit cette fonction. Le Second Surveillant, ou, plus exactement, le Surveillant unique, porte le titre de Sévère Inspecteur ; le Grand-Expert porte celui d’Intime du Conseil. Tous les autres assistants sont désignés sous le nom de Très Respectables Élus Secrets ; pour leur costume, voyez le chapitre XI, aux divers rites. Quant au président, qui figure Salomon, il porte une couronne enrichie de pierreries ; ses gants sont garnis d’une frange d’or ; son tablier est bordé d’une dentelle d’argent ; il tient à la main un sceptre bleu avec dorures, surmonté d’un triangle en or. Le vice-président, qui figure le Roi de Tyr, tient à la main un grand poignard ; sa couronne est sans pierreries ; sur le côté gauche, il a un petit plastron, où est brodé, en argent, une tête de mort au-dessus d’un tibia et d’un poignard entrecroisé, le tout entouré de la devise : Vaincre ou Mourir. Tous les assistants ont un poignard suspendu à l’extrémité de leur cordon.

Au milieu de la salle est, comme toujours, le Tableau de la Loge. Je n’en donnerai pas la description, qui serait trop longue ; bornons-nous à dire qu’il représente les décorations distinctives du cérémonial de la réception, la caverne, le chien qui flaire, la source jaillissante d’un rocher, etc. Sur ce tableau, on a placé un mannequin représentant un tout petit enfant assis sur son séant.

À l’ouverture de la séance, le président, la couronne en tête, est seul assis à l’Orient. Le vice-président se tient debout au pied de l’autel.

Le Très Sage, ou Salomon. — Très Puissant Roi de Tyr, que venez-vous faire ici ?

Le Roi de Tyr. — Très Sage, je viens vous demander vengeance de la mort d’Hiram, laquelle jusqu’à ce jour est demeurée impunie.

Salomon. — Prenez place, mon Frère, et soyez témoin des recherches que je vais ordonner pour découvrir les meurtriers.

Le Roi de Tyr monte à l’Orient et prend place sur son trône. En même temps, le Grand-Expert s’approche de l’autel et met genou en terre devant Salomon.

Salomon, posant son sceptre sur la tête du Grand-Expert. — Mon Frère, je vous constitue l’Intime du Conseil pour veiller la la sûreté du palais ; vous commencerez vos fonctions en vous assurant des qualités des Frères ici présents.

L’Intime se lève, salue le Très Sage et son assesseur, puis va prendre le signe, l’attouchement et les mots de chaque Frère ; après quoi, il revient au pied de l’autel. Tout le monde est debout, sauf les deux Rois.

L’Intime du Conseil. — Très Sage, le Conseil n’a que des sujets fidèles.

Salomon, se levant. — Mes Frères, que le Grand Architecte de l’Univers nous éclaire, que l’équité nous dirige, et que la vérité prononce !… Frère Intime, écartez tous les Profanes, et souvenez-vous que sous ce nom nous comprenons les Maçons qui ne sont pas honorés du grade de Maître Élu.

L’Intime va visiter l’antichambre de la salle, place un des assistants en sentinelle en dedans de la porte, l’épée à la main, et revient au pied de l’autel.

L’Intime. — Très Sage, tout est couvert, les gardes environnent les portes du palais, et nul Profane ne peut pénétrer nos mystères.

Salomon. — Frère Intime, quelle heure est-il ?

L’Intime. — Le jour va poindre ; Lucifer, l’étoile du matin, nous éclaire.

Salomon, frappant huit coups précipités et un neuvième détaché. — Nekam ! Nekar ![2]

Les assistants répètent ces deux mots, après avoir frappé, de la même manière, les neuf coups dans les mains.

Salomon. — Très Respectables Frères, le Conseil est ouvert.

Il frappe un coup de maillet. Puis, prenant de la main droite le poignard qui est sur l’autel, il l’élève à la hauteur de l’épaule gauche, serrant le poing, comme s’il s’apprêtait à frapper. Tous les assistants saisissent alors le poignard et font le geste de s’en frapper à la hauteur de l’estomac ; puis chacun remet son poignard au fourreau. Nouveau coup de maillet de Salomon ; tout le monde s’assied.

Salomon. — Très Respectables Frères, vous savez avec quelle douleur j’ai appris la perte du grand homme que j’avais commis à la direction de nos ouvrages. En vain, j’ai tout mis en œuvre pour découvrir les scélérats qui l’ont assassiné. Tout doit nous porter à la vengeance ; le Roi de Tyr vient ici la réclamer. Je lui laisse le soin de vous inspirer de justes sentiments qui vous animent pour venger la mort funeste d’un homme qui était l’âme de nos travaux.

Le Roi de Tyr descend de son trône, vient auprès du Tableau étalé par terre, tire son grand poignard et montre avec la pointe le petit mannequin d’enfant.

Le Roi de Tyr. — Voilà, mes Frères, le gage sacré que vous a laissé ce grand homme. Il doit s’attendre à ce que, si sa mémoire vous est chère, les cris de cet enfant, ses larmes et ses prières vous toucheront. Il vous demande vengeance de la mort de son père, qui était votre compagnon et votre ami. Unissons donc nos efforts pour découvrir les assassins ou tout au moins celui d’entre eux qui a porté le coup mortel ; que la trahison soit châtiée ! que le crime soit puni !

Chacun se lève, tire son poignard du fourreau, le place dans la main gauche tendue en avant, et pose la main droite au-dessus comme pour prêter serment.

Tous, à la fois. — Nekam ! Nekar !

Le Roi de Tyr remonte à l’autel ; tout le monde se rassied, et les poignards rentrent au fourreau.

À ce montent, le récipiendaire, à qui on a laissé un Frère comme préparateur, frappe neuf coups espacés selon la batterie de Maître. Le Frère, qui a été placé en sentinelle auprès de la porte, frappe à son tour un coup violent.

Salomon. — Frère Intime, voyez ce qui occasionne ce bruit ; mes ordres auraient-ils été mal exécutés ?

Le Frère sort et rentre tout aussitôt d’un air surpris.

L’Intime. — Très Sage, le Conseil est trahi !

Tous les assistants, se levant et tirant leurs poignards. — Nekam ! Nekar !

Salomon, étendant son sceptre. — Respectables Frères, que votre indignation cède un instant à la nécessité d’entendre le Frère Intime en son rapport… Dites-nous, Frère Intime, qui a causé cette rumeur et qui a eu l’audace de troubler notre auguste Conseil.

L’Intime. — Très Sage, je viens de voir, avec surprise, qu’un Frère s’est glissé clandestinement dans la salle qui précède cet appartement. Il est à craindre qu’il ait entendu les secrets du Conseil. Je dirai même, en tremblant, qu’il est à présumer qu’il est souillé de quelque grand crime ; car ses mains sont teintes de sang, le glaive tranchant qu’il tient dépose contre lui, et tout excite mes soupçons.

Salomon, saisissant son poignard. — Puisqu’il en est ainsi, qu’il soit sacrifié aux mânes du Respectable Maître Hiram !

Le Roi de Tyr, se levant. — Mon royal Frère, écoutez votre sagesse ordinaire, et ne précipitons rien. Si j’en crois mes soupçons et mon cœur, cet homme est le meurtrier que nous cherchons, ou du moins, pourra-t-il nous en donner quelques nouvelles. Mon avis serait qu’il fût désarmé et introduit, le corps, les mains et le cou liés, afin que, dans cet état, il répondit aux interrogations que votre sagesse vous inspirera. (Il se rassied.)

Salomon, levant son sceptre. — Mes Très Respectables Frères, vous avez entendu les motifs du Très Puissant Roi de Tyr et les précautions que sa prudence lui suggère. Êtes-vous d’avis qu’on suive son sentiment ?

Tous les assistants donnent le signe d’assentiment accoutumé.

Salomon. — Frère Intime, vous connaissez la décision que le Conseil vient de prendre. Allez trouver le téméraire, inspirez-lui de la terreur, et amenez-le au pied de notre trône dans l’état qui a été dit.

Le Frère Intime sort pour aller chercher le candidat.

Voici comment l’on procède à la réception du postulant, qui se trouve dans la Chambre des Préparations :

L’Intime, en arrivant, se saisit de son épée (c’est son épée de Maître), et, après la lui avoir arrachée, l’envoie au Conseil par un Frère qu’il a eu soin d’emmener avec lui. Ce Frère, en la présentant au Très Sage, dit : « Le Maître que nous soupçonnons est désarmé ». L’Intime, alors, passe au récipiendaire par-dessus le cou un cordon ou grand ruban rouge, avec lequel il lui attache encore les mains et dont il lui entoure, en outre, le corps. Ensuite, il lui fait ôter tout à fait ses souliers ; il lui met un bandeau fort épais sur les yeux, une paire de gants ensanglantés dans les mains ; il lui retourne son tablier à l’envers, et finalement, il le coiffe d’un chapeau aplati et cabossé. Lorsque le récipiendaire est dans cet état, l’Intime lui dit : « Sondez votre cœur, mon Frère ; on vous soupçonne d’un grand crime, digne d’un châtiment capable d’épouvanter le cœur le plus féroce. Vous pouvez, cependant, espérer de l’indulgence, si la sincérité guide vos paroles. Si vous êtes innocent, suivez-moi avec confiance. » Après ce discours, le Frère Intime met son poignard sur le cœur du récipiendaire, le mène à la porte du la Chambre du Conseil, l’ouvre, et introduit son homme, qu’il place à l’Occident.

Salomon, au récipiendaire. — Ô toi qui te présentes ici sans avoir été appelé, que cherches-tu ?

Le récipiendaire. — Je cherche, Très Sage, la récompense qui m’est due.

(Les réponses sont soufflées au candidat par le Frère Intime.)

Salomon. — Crois-tu donc que les Maçons autorisent le prime et le meurtre ?… Tremble plutôt, scélérat, en songeant au juste châtiment qui t’est réservé !… Et d’abord, qui es-tu ?

Le récipiendaire. — Le meilleur des Maçons, le plus zélé de tous les Frères, ou du moins le plus digne de ce titre.

Salomon. — Vil assassin ! qu’oses-tu dire, quand tu te présentes dans ce lieu sacré les mains teintes d’un sang sans doute innocent ?… Tout dépose contre toi, tout accuse ton abominable forfait !…

Le récipiendaire. — Je me soumets à tout, si je suis coupable.

Le Roi de Tyr. — Que le Respectable Maître Hiram soit vengé !

Tous les assistants. — Nekam ! Nekar !

Le roi de Tyr. — Mes Frères, soyez satisfaits ; le meurtrier d’Hiram est découvert.

Salomon. — L’imposture est trop grossière pour que ce misérable cherche plus longtemps à nous tromper… Voyons, scélérat, que réponds-tu ?

Le récipiendaire. — Que c’est à tort qu’on me soupçonne de la mort d’un Maître dont je respecte la mémoire. Je ne viens qu’à dessein de vous en donner des nouvelles par les découvertes que j’ai faites.

Salomon. — Quelles sont ces nouvelles ?

Le récipiendaire. — Une caverne, un buisson ardent, une romaine jaillissante, un chien pour guide, m’ont indiqué le lieu de la retraite du principal des assassins.

Salomon. — Qui nous garantira que tu ne mens point ?

Le récipiendaire. — Mes mains trempées dans le sang de trois animaux, le lion, le tigre et l’ours qu’il avait apprivoisés pour garder l’entrée de sa caverne, et que j’ai détruits pour y parvenir.

Salomon. — Que viens-tu demander ?

Le récipiendaire. — Je ne demande rien ; je viens prendre les ordres du Roi et savoir s’il veut que je lui livre Abibala mort ou vif.

(Il faut que le lecteur sache que, lors de la réception de Maître Parfait, on a appris à l’initié que Jubelas, Jubelos et Jubelum étaient des noms d’emprunt des trois Compagnons assassins ; de leurs vrais noms, ils s’appelaient, dit-on alors, Sterkin, Oterfut et Abibala.)

Salomon. — Quelle preuve nous donnes-tu de ta foi ?

Le récipiendaire. — Les promesses les plus sacrées seront les garants de mon innocence, et les supplices les plus horribles, que je consens à subir, si je suis reconnu criminel.

Salomon. — Frère Intime, puisque ce Frère commence à calmer nos soupçons, faites-le avancer par neuf pas, trois d’Apprenti, trois de Compagnon et trois de Maître, jusqu’à notre trône, pour y venir prêter sa première obligation entre nos mains.

L’Intime fait avancer le récipiendaire, ainsi qu’il est ordonné, jusqu’à l’Orient, dont il lui fait ensuite gravir les degrés. Là, le récipiendaire met le genou droit en terre, la main droite sur la Bible et la gauche sur le compas et le maillet. Salomon lui pose son poignard sur le front, et le Frère Intime une épée nue sur le dos. Après quoi, Salomon frappe sur l’autel un coup avec son sceptre ; tous les assistants se lèvent.

Salomon, au récipiendaire. — Prenez bien garde à ce que vous allez faire ; le moment est critique. Si vous cherchez à nous tromper, notre indulgence d’à présent se changera en une légitime fureur et la rigueur des supplices qui vous attendent n’en sera qu’augmentée. Si vous êtes sincère, prononcez avec nous.

Première Obligation (dictée par le Très Sage, et répétée, phrase par phrase, par le récipiendaire). — Je promets et jure, sur mon honneur, devant cette auguste assemblée, en présence des hautes puissances de la Maçonnerie, de ne jamais révéler à aucun homme les nouveaux secrets qui vont m’être confiés et qui donnent le titre sublime de Maître Élu. Je promets d’en remplir scrupuleusement les obligations, au péril de mon sang, en telle rencontre que ce puisse être ; je jure, pour venger la vérité trahie et la vertu persécutée, d’immoler, en sacrifice aux mânes d’Hiram, les faux-frères qui pourraient révéler quelqu’un de nos secrets aux Profanes. Je tiendrai mes engagements, ou que la mort la plus affreuse soit l’expiation de mon parjure : après que mes yeux auront été privés de la lumière par le fer rouge, que mon corps devienne la proie des vautours et que ma mémoire soit en exécration aux Enfants de la Veuve par toute la terre ! Ainsi soit-il.

Salomon. — Nekam ! Nekar !

Tous les assistants. — Nekam ! Nekar !

Salomon. — Très Respectables Frères, vous avez entendu. Jugez-vous à propos que ce Frère achève maintenant la vengeance ?

Les assistants font le signe d’assentiment.

Salomon, ayant relevé la récipiendaire. — Frère Intime, faites retourner ce Frère à l’extrémité du palais. Qu’il s’en aille en marchant en arrière, pour apprendre ainsi qu’on n’a rien sans peine et qu’il ne doit jamais s’offenser des mortifications ordonnées par le jugement du Conseil, l’humilité étant le véritable chemin de la perfection maçonnique… (Au Roi de Tyr :) Très Puissant monarque, êtes-vous satisfait ?

Le Roi de Tyr. — Je le serai lorsque l’inconnu aura rempli ses engagements, en nous livrant Abibala mort ou vif.

Salomon. — Frère Intime, déliez les mains de l’inconnu, armez-le de son glaive, et mettez-le en état d’aller remplir ses promesses.

L’Intime délie les mains du récipiendaire et lui rend son épée de Maître.

Salomon, au récipiendaire. — Le châtiment de la trahison doit toujours avoir pour voile les épaisses ombres de la nuit. Va donc ! consomme ton ouvrage à la faveur des ténèbres, et rends-toi digne du choix que nous avons bien voulu faire de toi pour exterminer le meurtrier d’Hiram ; mais tâche de nous le livrer vivant.

L’Intime prend par les mains le récipiendaire qui a toujours les yeux bandés ; il le fait marcher à reculons autour de la salle (neuf tours) ; au neuvième tour, on ouvre doucement la porte et on le conduit à la Chambre Obscure, dont la description a été donnée plus haut.

Voici alors la hideuse comédie qui se joue :

L’Intime, une fois que le récipiendaire conduit par lui est arrivé dans la Chambre Obscure. — Ne bougez pas, mon Frère, jusqu’à ce que vous ayez entendu frapper trois coups qui vous serviront de signal pour vous découvrir les yeux. Suivez exactement ce que je vous prescris ; car, sans cela, vous ne pourriez jamais être admis dans l’auguste Conseil des Maîtres Élus.

L’Intime sort, en fermant la porte avec force, et il laisse le récipiendaire pendant quelques instants à ses réflexions. Ensuite, il frappe trois coups ; le récipiendaire, à ce signal, ôte son bandeau ; on lui donne le temps d’examiner ce qui l’entoure.

L’Intime, rentrant. — Courage, mon Frère !… Voyez-vous cette source vive qui jaillit du rocher ? (il lui montre la petite fontaine)… Prenez ce gobelet (il lui donne un gobelet), puisez de l’eau et buvez ; car il vous reste beaucoup à faire !

Le récipiendaire boit.

L’Intime, le menant à la caverne. — Prenez cette lampe (il lui fait prendre la lampe qui est sur une pierre, à l’entrée de la caverne) ; armez-vous de ce poignard (il lui remet un poignard) ; entrez au fond de cette caverne et frappez tout ce que vous trouverez qui vous résistera. Défendez-vous, vengez votre Maître, et rendez-vous digne d’être Élu.

Le récipiendaire entre, le poignard levé, tenant la lampe de la main gauche. À ce moment, le transparent glisse sur des rainures et laisse voir le mannequin représentant un homme assis.

L’Intime, montrant le mannequin. — Frappez ! Vengez Hiram ! Voilà son assassin !

Le récipiendaire frappe le mannequin à coups de poignard.

L’Intime. — Quittez cette lampe, prenez cette tête par les cheveux, lavez votre poignard et suivez-moi.

« On a soin, dit le Rituel, d’avoir du sang ou quelque drogue rouge, dont le Frère Intime teint le poignard et les mains du récipiendaire avant de sortir de la caverne ; puis il le conduit à la Chambre du Conseil, où l’Intime entre le premier. Le récipiendaire le suit, tenant par les cheveux la tête du mannequin : il est ainsi présenté à tous les Frères, qui sont debout et le saluent en portant leur poignard levé à la hauteur de l’épaule gauche lorsqu’il passe devant eux. »

Salomon, levant son poignard. — Nékam ! Nekar !

L’Intime fait avancer le récipiendaire à l’autel par trois grands pas précipités ; au troisième, il s’incline, met un genou en terre, pose la tête coupée et le poignard sur l’autel et reste agenouillé.

Salomon. — Malheureux ! Qu’avez-vous fait ?… Je ne vous avais pas dit de le tuer !…

Tous les assistants, mettant un genou en terre. — Grâce pour lui, Très Sage ! C’est le zèle qui l’a emporté ; grâce ! grâce !

Salomon. — Que grâce lui soit accordée, comme vous le désirez, Respectables Frères !… Levez-vous et concourez avec moi à récompenser le dévouement et la fermeté de ce Frère (tous les assistants se lèvent)… Et vous, mon Frère, levez-vous aussi (le récipiendaire obéit), et apprenez que tout ce que vous venez de faire est une image des obligations que vous contractez aujourd’hui… Vous allez remplacer un des neuf Maîtres que Salomon jugea assez parfaits pour leur confier la poursuite des assassins d’Hiram… Quoique tous fussent animés d’une même ardeur, cependant il est à croire que nul n’aurait pu découvrir la retraite des meurtriers, si un inconnu ne l’eût indiquée à Salomon. Le roi y envoya sans délai les neuf zélés Maîtres, et l’un d’eux, étant entré précipitamment dans la caverne, n’eut pas plutôt vu Abibala, qu’il lui porta au cœur un coup de poignard, dont le traître tomba mort sur place… Venez, maintenant, mon Frère, recevoir la récompense due à votre zèle… (Lui donnant le tablier du grade :) Ce tablier marque le deuil que tous les Élus portent en mémoire de la mort d’Hiram et vous fait connaître le chagrin qu’en doit avoir tout bon Maçon… (Lui donnant une paire de gants :) Ces gants vous apprennent que l’innocence seule a du chagrin sans remords.

Le Très Sage communique ensuite au récipiendaire les signes, mots, attouchement, etc., du grade ; il l’invite à aller se faire reconnaître par ses Frères. L’initié obéit, et le Sévère Inspecteur (Surveillant unique) annonce que le nouvel Élu est reconnu comme tel.

Salomon. — Respectables Frères, aidez-moi à consacrer le nouvel Élu.

Les assistants tendent tous les deux mains du côté du récipiendaire.

Salomon, touchant celui-ci de son sceptre. — Mon Respectable Frère, je vous proclame et vous consacre Maître Élu du consentement de ce très auguste Conseil et vous remets ce poignard (il lui remet un poignard et lui passe au cou le cordon du grade)… Mais souvenez-vous que cette arme de vengeance vous est uniquement confiée pour punir la trahison, défendre vos Frères en péril et châtier le crime ; c’est dans cette vue que nous vous en ornons et que vous devez le garder… Prenez place parmi les Frères Élus, parmi les Anciens de notre Conseil, suivez leur exemple… Et, pour vous instruire, prêtez une oreille attentive à l’instruction qui va être faite ; elle vous éclairera sur ce que vous avez vu et accompli, mais dont vous n’avez pu jusqu’à présent avoir la complète intelligence.

Il frappe un coup de maillet. Tout le monde s’assied, sauf le Roi de Tyr et le Sévère Inspecteur, et le Frère Intime conduit le récipiendaire s’asseoir à sa place.

Le Roi de Tyr, au Sévère Inspecteur. — Êtes-vous Maître Élu ?

Le Sévère Inspecteur. — Oui, Très Puissant, je le suis.

Le Roi de Tyr. — Où avez-vous été reçu ?

Le Sévère Inspecteur. — Dans le palais de Salomon.

Le Roi de Tyr. — Quel motif vous a porté à solliciter ce nouveau grade ?

Le Sévère Inspecteur. — Le désir d’apprendre l’art de punir les traîtres, en vengeant la mort d’Hiram.

Le Roi de Tyr. — Des trois mauvais Compagnons, quel fut celui dont les coups achevèrent le Respectable Maître ?

Le Sévère Inspecteur. — Abibala, dont le nom signifie « le meurtrier de notre père ».

Le Roi de Tyr. — Par où êtes-vous parvenu au lieu de la vengeance ?

Le Sévère Inspecteur. — Par des chemins obscurs, par des sentiers inconnus, et à la faveur des ombres de la nuit.

Le Roi de Tyr. — Pourquoi en a-t-il été ainsi ?

Le Sévère Inspecteur. — Parce que, lorsqu’il s’agit de punir un traître, on ne doit point le frapper au grand jour.

Le Roi de Tyr. — Qui vous a conduit ?

Le Sévère Inspecteur. — Un inconnu.

Le Roi de Tyr. — Que signifie cela ?

Le Sévère Inspecteur. — Cela veut dire que le châtiment du parjure et du faux-frère doit s’accomplir de façon discrète, sans que les exécuteurs de la vengeance se connaissent les uns les autres.

Le Roi de Tyr. — Où était situé le lieu de la vengeance ?

Le Sévère Inspecteur. — Au pied d’un buisson ardent, dans une caverne sombre.

Le Roi de Tyr. — Que trouvâtes-vous dans cette caverne ?

Le Sévère Inspecteur. — Le traître Abibala, une source d’eau vive, une lumière et un poignard.

Le Roi de Tyr. — Quel usage fîtes-vous de tout cela ?

Le Sévère Inspecteur. — La lumière m’a éclairé, la source m’a désaltéré, le poignard était réservé à venger la mort d’Hiram, par le coup que je donnai à Abibala qui tomba mort sur place.

Le Roi de Tyr. — Abibala, en tombant, ne dit-il point une parole ?

Le Sévère Inspecteur. — Il répéta deux mots que notre Respectable Maître Hiram avait dits en succombant sous ses coups.

Le Roi de Tyr. — Dites-les.

Le Sévère Inspecteur. — Je ne puis les proférer.

Le Roi de Tyr. — Eh bien, dites seulement le premier, et je dirai le second.

Le Sévère Inspecteur. — Nekam !

Le Roi de Tyr. — Nekar !… Que fîtes-vous du corps d’Abibala ?

Le Sévère Inspecteur. — Je lui coupai la tête et la portai à Salomon pour lui apprendre que la première vengeance était accomplie.

Le Roi de Tyr. — Quelle est la signification de cette légende ?

Le Sévère inspecteur. — La trahison ne doit pas demeurer impunie ; la vengeance est un acte de vertu, dès qu’elle est ordonnée par un pouvoir légitime ; la conscience d'un Maçon est inflexible ; et le Grand Architecte de l’Univers est notre seul juge.

Le Roi de Tyr. — Quelle heure était-il quand vous arrivâtes devant Salomon ?

Le Sévère Inspecteur. — Le jour allait paraître ; l’astre qui m’éclairait était Lucifer, l’étoile du matin.

Le Roi de Tyr. — Combien y avait-il de Maîtres Élus pour accomplir la sublime Vengeance ?

Le Sévère Inspecteur. — Huit et un.

Le Roi de Tyr. — Que vous reste-t-il à faire ?

Le Sévère Inspecteur. — Il me reste à châtier les deux complices d’Abibala.

Le Roi de Tyr. — Quelle heure est-il ?

Le Sévère Inspecteur. — L’entrée de la nuit, l’heure à laquelle j’ai pénétré dans la caverne.

Salomon, se levant. — Mes Frères, qu’une heure aussi mémorable soit toujours présente à notre esprit et nous rappelle sans cesse le zèle des neuf Maîtres pour les imiter ! (Tout le monde se lève.)

Là-dessus, Salomon frappe sept coups de maillet sur l’autel ; le Roi de Tyr, saisissant son grand poignard, frappe deux coups avec le manche.

Salomon. — Frère Intime, conduisez le nouveau Maître Élu à l’autel, afin qu’il y prête sa seconde obligation et puisse être reçu Illustre Élu des Quinze.

L’ordre est exécuté. Le récipiendaire, gravissant les degrés de l’Orient, s’agenouille devant le Très Sage et répète, phrase par phrase, le serment suivant que celui-ci lui dicte :

Seconde Obligation. — Je jure et promets, par ma parole d’honneur et sur ma foi d’honnête homme, devant cette auguste assemblée, en présence des hautes puissances de la Maçonnerie, de garder et observer les mystères du second grade d’Élu qui vont m’être confiés, non seulement vis-à-vis des Profanes, mais encore envers les Frères qui sont dans les grades inférieurs à celui-ci ; le tout, sous les peines portées par ma première obligation. Je consens, si je faiblissais, à avoir la langue arrachée et à être tenu pour un infâme par tous les Enfants de la Veuve ; ce dont le Grand Architecte de l’Univers veuille me préserver ! Ainsi soit-il.

Après la prestation du nouveau serment, le Frère Intime fait relever le récipiendaire, et il le ramène dans la Chambre des Préparations.

Salomon. — Très Respectable Frère Sévère Inspecteur, quelle heure est-il ?

Le Sévère Inspecteur. — Très Illustre Maître, il est cinq heures du matin.

Salomon. — Pourquoi est-il cinq heures du matin ?

Le Sévère Inspecteur. — Parce que c’est à cette heure que les deux derniers assassins d’Hiram furent découverts et saisis pour être conduits à Jérusalem.

Salomon. — Mes Frères, puisque les deux derniers assassins d’Hiram ont été découverts et arrêtés, mettons-nous en demeure de les punir, afin de montrer de plus en plus notre zèle pour la vengeance.

Tous les assistants frappent trois fois cinq coups dans leurs mains et s’assoient.

Pendant ce temps le Frère Intime a rapidement mené le récipiendaire à la Chambre Obscure ; là, il lui a fait prendre les deux têtes de deux des mannequins, qui sont à l’entrée de la caverne, ceux qui représentent des hommes en train de fuir. Il lui ordonne en outre de traverser avec son poignard l’une des deux têtes, au dessous de la mâchoire ; c’est cette tête que le récipiendaire tient de la main droite, il tient l’autre de la main gauche. Le Frère Intime le reconduit alors au temple, qu’on n’appelle plus Conseil, mais Chapitre.

L’Intime, présentant le récipiendaire. — Très Illustre Maître, voici un Maître Élu des Neuf qui, ayant fait justice des deux derniers assassins d’Hiram, désire, en récompense de son zèle, être reçu au grade d’Illustre Élu des Quinze.

Salomon. — Gloire à lui ! Reconnaissance éternelle au vengeur d’Hiram !

Tous les assistants. — Gloire et reconnaissance éternelle au vengeur !

Salomon. — Frère Intime, conduisez ce noble récipiendaire à l’autel par quinze pas triangulaires.

L’Intime fait exécuter les pas commandés au récipiendaire qui tient toujours ses deux têtes de mort à la main. Le Président du Chapitre et tous les Frères tirent leurs poignards et en saluent le candidat par le signe du grade (on se porte le poignard sous le menton et on le fait descendre le long du corps.)

Salomon, au récipiendaire. — Puisque les illustres Maîtres ici présents vous accueillent avec joie parmi eux, je vais vous consacrer Illustre Élu des Quinze. Mais auparavant dites-moi si vous vous sentez capable de garder les nouveaux secrets, plus inviolables que jamais, qui vont vous être confiés. Voulez-vous vous y obliger selon la manière accoutumée ?

Réponse affirmative du récipiendaire.

Le président du Chapitre dicte alors, et le récipiendaire répète, phrase par phrase, le troisième serment de la réception :

Troisième Obligation. — Moi, N… je promets et jure, devant cette auguste assemblée et en présence des hautes puissances de la Maçonnerie, de ne déclarer ni confier où j’ai été reçu Illustre Élu des Quinze, ni qui a assisté à ma réception, ni de recevoir à ce grade qui que ce puisse être sans en avoir obtenu le pouvoir exprès. En cas d’indiscrétion, je consens à avoir le corps ouvert, la tête coupée, et j’autorise les vengeurs de l’Ordre à représenter ma tête au Très Illustre Maître qui m’a reçu ou à son successeur. Que le Grand Architecte de l’Univers me soit en aide ! Ainsi soit-il.

On fait asseoir alors le récipiendaire, qui a déposé ses deux têtes de mort sur l’autel.

Salomon. — Mon Très Cher Frère, vous avez appris, dans le grade de Maître Élu des Neuf, par lequel vous avez passé, qu’Abibala, tué dans la caverne au-dessous du buisson ardent, était le principal assassin d’Hiram. C’est lui qui, dans le jour fatal du meurtre, était à la porte de l’Orient, c’est lui qui acheva d’un terrible coup de maillet notre Respectable Maître. Mais il n’était pas le seul coupable : Sterkin et Oterfut, ses complices, ayant réussi à s’échapper de la caverne, se réfugièrent au pays de Geth. Ce pays étant tributaire du royaume d’Israël, Salomon écrivit sur-le-champ à Maaca, roi de Geth, afin qu’il livrât les deux assassins aux personnes de confiance qu’il envoyait… En conséquence, le puissant monarque arma le même jour quinze Maîtres des plus zélés, au nombre desquels étaient les neuf qui avaient été à la recherche d’Abibala. Il leur donna des troupes suffisantes pour les escorter… Les quinze Maîtres se mirent en marche le 15 du mois qui répond à notre mois de juin et arrivèrent au pays de Geth le 28 du même mois. Ils présentèrent la lettre de Salomon au roi Maaca, et celui-ci, frissonnant à cette nouvelle, ordonna à l’instant qu’on effectuât une recherche sévère des deux meurtriers et qu’on les livrât sans retard aux envoyés du Très Puissant Souverain d’Israël ; il ajouta, au surplus, qu’il se trouverait heureux que ses États fussent purgés de deux monstres semblables. On fit donc une minutieuse recherche, et l’on trouva ces scélérats dans une carrière nommée Ben-Dicar, le quinzième jour de la recherche. Zerbaël et Eligam furent les premiers qui les découvrirent… On les saisit ; on leur mit des chaînes, sur lesquelles on grava le genre du supplice qui leur était réservé… Ils arrivèrent à Jérusalem le 15 du mois suivant, et ils furent conduits aussitôt à Salomon qui, après avoir exhalé contre eux sa juste colère, ordonna qu’on les mît dans les cachots de la tour d’Hézar pour les faire périr le lendemain de la mort la plus cruelle ; ce qui fut exécuté à dix heures du matin. Ils furent attachés à deux poteaux par les pieds et le cou, les bras liés par derrière. On leur ouvrit le corps depuis la poitrine jusqu’au bas-ventre ; on leur arracha les………, et on les laissa de cette façon, exposés à l’ardeur du soleil, pendant l’espace de huit heures. Les mouches et les autres insectes s’abreuvèrent de leur sang. Ils éclataient en plaintes si lamentables qu’ils émurent leurs bourreaux de compassion ; ce qui les obligea à leur couper la tête. Leurs corps furent jetés dans les fossés de la ville pour servir de pâture aux bêtes féroces… Salomon ordonna ensuite que les trois têtes d’Abibbala, de Sterkin et d’Oterfut fussent exposées sur des pieux dans le même ordre que ces misérables s’étaient apostés dans le Temple pour assassiner Hiram, afin de donner un exemple à tous ses sujets et particulièrement aux ouvriers Maçons. En conséquence, la tête de Sterkin fut placée à la porte du Midi, celle d’Oterfut à la porte de l’Occident, et celle d’Abibala à la porte de l’Orient.

Tandis que le président du Chapitre prononce ces dernières paroles, le Frère Intime enlève le rideau qui couvre le tableau représentant les trois têtes coupées et empalées.

Salumon. — Telle est, Respectable Frère, la fin de l’abrégé de l’histoire instructive des assassins d’Hiram. Méditez-la, et priez avec moi le Grand Architecte de l’Univers qu’il nous préserve d’un semblable malheur.

Le président du Chapitre communique alors au récipiendaire les secrets du grade d’Illustre Élu des Quinze. Après quoi, il ferme les travaux du 10e grade, en faisant déclarer par le Sévère Inspecteur qu’il est six heures du soir. Enfin, sans désemparer, on reçoit l’initié au grade de Sublime Chevalier Élu (11e degré ) ; ce qui a lieu sans nouvelle comédie, et par la simple communication des secrets du grade, tandis que deux des assistants allument vingt-quatre bougies.

Le président du Chapitre demande l’heure. Le Sévère Inspecteur répond que le jour commence à poindre. Tout le monde frappe douze coups égaux dans ses mains, et la séance est levée.

On avouera que la réception au triple grade d’Élu, réception pratiquée en plein XIXe siècle, est assez écœurante. Sa signification est abominable ; les Maçons qui, parvenus à ce grade, ne comprennent pas l’esprit de la secte, sont réellement aveugles.




GRADE D’ÉCOSSAIS

Ce deuxième Ordre Capitulaire, dans lequel on confère à la fois les 12e, 13e et 14e degrés, n’offre qu’un intérêt relatif.

Au 12e degré, Grand Maître Architecte, le récipiendaire doit énumérer tous les instruments renfermés dans un étui complet de mathématiques et distinguer les cinq ordres de l’architecture. Lorsqu’on l’introduit, on lui fait admirer quelque temps l’Étoile Flamboyante, qu’il a déjà vue au grade de Compagnon ; seulement, on lui explique que ce G mystérieux, qui est au milieu de l’étoile, veut dire non seulement Géométrie et Génération, mais encore Gnose. Je n’insiste pas ; on connaît les mœurs des gnostiques.

Sur l’autel, est une urne dans laquelle il y a une pâte faite avec du lait, de l’huile, du vin et de la farine ; on appelle cela la « pâte mystique ». Auprès de l’urne se trouve une truelle d’or. Quand le récipiendaire a prêté son obligation, le président de l’assemblée prend la truelle, la couvre de pâte mystique, la fait avaler de force au récipiendaire en imitant le maçon maniant le plâtre avec une truelle, et dit au triste imbécile qui passe par cette ridicule initiation : « Que cette pâte mystique, que nous partageons avec vous, cimente à jamais un lien si indissoluble que rien ne soit capable de le briser. Dites avec nous tous : Malheur à qui nous désunira ! »

Après quoi, on fait prononcer au récipiendaire l’aveu de ses fautes (parodie de la confession publique des premiers âges chrétiens). Et le Président dit : « Mon Frère, ce que vous venez de faire vous apprend que vous ne devez jamais refuser d’avouer vos fautes à vos Frères, et que l’entêtement et l’orgueil doivent être bannis du cœur de tout bon Maçon. »

Là-dessus, les Surveillants empoignent le récipiendaire et le renversent la face contre terre, de façon qu’il soit sur ses mains et sur ses genoux, le visage dessus l’Étoile Flamboyante qu’on a étalée par terre, et la bouche collée sur la lettre G, emblème de la Génération. C’est à ce moment qu’on lui explique le sens de la fameuse lettre qu’il vient d’embrasser ; et cette explication a lieu en des termes tels que je ne me sens pas le courage de la reproduire, même en latin.

Au 13e degré, Royale-Arche, le récipiendaire est descendu dans la salle à l’aide d’une corde, par un trou pratiqué à la voûte. On lui montre une colonne d’airain, sur laquelle fut gravé, lui dit-on, avant le déluge, l’état des sciences humaines, et cette colonne a échappé aux ravages de l’immense cataclysme. Ce n'est pas tout : on lui fait voir un triangle resplendissant où est inscrit « le vrai nom de la divinité ». Ce prétendu vrai nom de la divinité n’est autre qu’une certaine lettre de l’alphabet des Phéniciens, lettre qui a une forme obscène. Selon l’explication du président de la Loge, cette lettre a le même sens infâme que le G mystérieux de l’Étoile Flamboyante.

Après l’exposé détaillé de ces abominations, le Trois fois Puissant Grand-Maître (c’est le modeste titre du président) ouvre les mains, comme le prêtre au Dominus vobiscum de la messe, et prononce l’invocation suivante : « Souverain Architecte de ce vaste Univers, toi qui pénètres les pensées les plus secrètes de nos cœurs, purifie-les par le feu sacré de ton amour ! Garde-nous et dirige-nous dans le sentier de la vertu !… Écarte de ton adorable sanctuaire la perversité et l’impiété !… Nous te promettons de nous occuper entièrement du grand œuvre de la perfection, ce qui sera la récompense suffisante de nos travaux… Que la paix et la charité resserrent les liens de notre union, et que cette Loge soit l’image du bonheur dont jouissent les élus dans le royaume céleste !… Donnerions cet esprit saint et ce discernement qui distingue le bon du mauvais, pour que nous puissions connaître ceux qui ont le vrai zèle de la perfection… Fais enfin que nous n’ayons d’autre but que la gloire et l’avancement du bien dans le règne de la Maçonnerie ! »

Tous les assistants répondent : « Amen ! Amen ! Amen ! »

Au 14e degré, Grand Écossais de la Voûte Sacrée, dit de Jacques VI, on donne au récipiendaire l’explication de la pierre cubique à pointe. Cette pierre grotesque, surchargée de lettres et de chiffres qui semblent de vrais hiéroglyphes, est un cube coiffé d’une pyramide. La face principale est divisée en cases régulières, comme une table de Pythagore ; dans chaque case il y a une lettre ; ces lettres assemblées donnent les mots sacrés et les mots de passe des principaux grades jusqu’au 14e degré ; on lit en commençant par la première case à gauche de la dernière rangée, en suivant après par oblique de gauche à droite, jusqu’à ce qu’on arrive à la dernière case du haut à droite. Rien n’est plus simple que ce procédé ; une fois qu’on a la clef, on lit les mots sacrés très couramment. Les nombreux nigauds, qui pullulent dans la Franc-Maçonnerie, s’extasient devant cette combinaison de la pierre cubique et sont émerveillés de voir que tous les mots sacrés y entrent exactement ; ces triples idiots ne voient pas que la merveille n’est pas grande, puisque l’orthographe des mots est mis en conséquence, afin que chaque case ait sa lettre. Une autre face de la pierre contient l’alphabet secret des grades symboliques, avec sa clef. Une autre est un mélange de cercles dans des carrés et de carrés dans des cercles. La quatrième face représente un grand cercle contenant une étoile à neuf pointes ; on y lit les noms des couleurs, des noms d’arts et de sciences, et bien d’autres choses encore. Tout cela est d’un bête à faire rêver ! C’est cette ineptie, dont il est impossible d’avoir une idée, que les Vénérables proclament « le chef-d’œuvre de la Franc-Maçonnerie. » Ah ! j’allais oublier de signaler un des côtés de la pyramide qui coiffe cette pierre cubique. Ce côte, divisé en cases, contient ces mots : « Schem-Hamm-Phorasch ». Ce sont les trois mots qui terminent les grandes évocations diaboliques dans les Rituels de Magie noire. Comment expliquer cette formule d’évocation qui se trouve-là ? Il est bon de savoir que Jacques VI, roi d’Angleterre et d’Écosse, dont le nom est mêlé à celui du 14e degré maçonnique, est réputé pour s’être livré aux sciences occultes ; on cite même des traités écrits par ce monarque (qui bannit de son royaume la Société de Jésus), lesquels enseignent les pratiques de sorcellerie les plus abominables.

L’obligation, que le récipiendaire prête au grade de Grand Écossais de la Voûte Sacrée, vaut la peine d’être citée.

« — Mon Frère, dit le président de la Loge, quoique vous ayez passé par tous les grades, cependant vous n’êtes pas parvenu à la perfection. Vous n’avez pas encore aperçu cette éclatante lumière que la Maçonnerie vous promet à chaque pas que vous faites dans la voie du progrès, et qu’elle n’accorde enfin qu’après bien des épreuves. Vous n’avez pas aussi supporté les plus fortes. C’est à vous à décider ; nous sommes encore prêts à vous dégager de vos promesses, même de celles que vous avez faites avec nous ; la crainte de les voir profaner ne saurait nous arrêter. Il nous faut un engagement autre que tous ceux que vous avez déjà pris. Ils ont été souscrits dans l’obscurité et peut-être sous l’influence d’une contrainte morale ; celui-ci doit se souscrire au grand jour et en pleine liberté. Vous pouvez même en faire préalablement la lecture. Il est tracé sur ce papier. Lisez-le à voix basse ; si vous consentez, vous le répèterez à haute voix. »

On passe alors au récipiendaire un papier où se trouve le serment que voici :

« Sur toute la liberté que je possède dans mes cinq sens naturels, sur l’existence de ma raison et de mon esprit que je déclare n’être aucunement assujettis, sur l’intelligence qui me soutient, me guide et m’éclaire, je promets, je jure et je fais vœu de garder inviolablement tous les secrets, signes et mystères qui m’ont été jusqu’à présent dévoilés et qui me seront révélés à l’avenir, dans tous les grades auxquels je suis et serai initié. À haute et intelligible voix, parlant sans crainte, à présent que ma vue est libre et mon esprit non préoccupé, je déclare approuver de tout cœur ces inviolables secrets et n’avoir aucun regret de m’être engagé dans nos Loges. Je promets et jure de ne jamais recevoir ni assister à aucune réception qu’aux conditions suivantes : 1° avec la permission et le consentement unanime de tous les Grands Élus Parfaits Maçons de cette Respectable Loge, ou avec une permission écrite de tous ses membres ; 2° avec un pouvoir régulier à moi délivré par un Grand-Inspecteur Général ou un de ses députés (32e degré), au cas où je me trouverais éloigné de cette Respectable Loge ou de toute autre de Perfection régulièrement constituée, et ce à la distance de vingt-cinq lieues. Si j’étais assez criminel pour manquer à ces engagements et livrer les secrets de la Maçonnerie, je déclare, dès ce jour, en prévision d’un tel forfait, me soumettre aux peines suivantes : que mon corps subisse tous les supplices ; qu’on m’ouvre les veines des tempes et de la gorge ; qu’exposé nu sur une grande hauteur je sois torturé par la rigueur des vents, l’ardeur du soleil et l’humidité de la nuit ; que mon sang coule lentement de mes veines, jusqu’à l’extinction de l’esprit qui anime la substance, la matière corporelle ; et, pour augmenter encore les souffrances de mon corps et de mon esprit, que je sois forcé de prendre chaque jour une nourriture proportionnée et suffisante pour prolonger et conserver une faim dévorante et cruelle, rien ne pouvant être trop rigoureux pour un parjure. Que les lois de la Maçonnerie soient mes guides, et que le Grand Architecte de l’Univers me soit en aide ! Ainsi soit-il. »

Le président de la Loge. — Eh bien, mon Frère, rien ne vous arrête-t-il ? Êtes-vous dans la résolution de prononcer de cœur comme de bouche ce serment, à haute voix, devant cette auguste assemblée, avec toute la liberté de la vue, du cœur et de l’esprit qui vous est accordée ?

« Si par hasard le récipiendaire refuse, dit le Rituel du grade, les deux Surveillants lui mettront la pointe de l’épée sur le dos ; puis, aussitôt, ils lui feront faire 27 tours sur lui-même avec rapidité et 18 fois le tour de la Loge ; et, après lui avoir fait essuyer les cérémonies de la pompe (c’est-à-dire après l’avoir inondé d’eau glacée en le mettant de force sous un robinet), ils le chasseront comme un cœur faible. »

Si au contraire il accepte, le président ne tarit pas en félicitations. On le fait avancer près d’un baquet, nommé la « mer d’airain », et là on lui seringue quelques gouttes d’eau sur le côté gauche mis à nu, en lui disant : « Soyez purifié ! »

Le lecteur comprendra sans peine que, lorsqu’à notre époque, dont tant s’enorgueillissent, un individu est capable de passer par toutes ces simagrées ridicules et avilissantes, il mérite bien d’avoir, pour récompense de son courage dans les épreuves, pour couronne de son martyre, l’explication de la pierre cubique.




GRADE DE CHEVALIER D’ORIENT

Nabuchodonosor ayant ruiné le Temple et emmené les Israélites en captivité, Cyrus leur ayant rendu la liberté, les Romains s’étant ensuite emparés de Jérusalem, il y avait, dans ces diverses épisodes de l’histoire des Hébreux, de quoi fournir un nouvel aliment à la Franc-Maçonnerie pour la fabrication de ses légendes.

Le 3e Ordre Capitulaire est bâti sur cette donnée.

Il sert à conférer d’un seul coup les 15e, 16e et 17e degrés, Chevalier d’Orient ou de l’Épée, Prince de Jérusalem et Chevalier d’Orient et d’Occident.

La réception nécessite un véritable appareil théâtral.

Il y a trois appartements. — Le premier est la Chambre des Préparations : décoration simple, sans aucun ordre obligé ; c’est là que le récipiendaire est conduit, en attendant d’être amené au Conseil. — Le second appartement est la salle dite d’Orient ; elle représente le Conseil de Cyrus, roi de Babylone. La tenture est verte ; la salle est éclairée avec éclat, mais sans nombre déterminé de lumières. À l’Orient, est un trône élevé de deux marches ; le trône et les sièges sont couverts en étoffe verte, galons et franges en or. Derrière le trône, est un transparent fort grotesque, qui représente ceci : à droite, on voit un individu à tête de bête, assis au pied d’un arbre, les bras croisés, la jambe gauche familièrement croisée sur le genou droit, un lien attache au tronc de l’arbre ce personnage, qui figure Nabuchodonosor ; vis-à-vis est un roi debout et enchaîné à un piquet, c’est Balthazar ; la partie de gauche du transparent est consacrée à rappeler le songe de Cyrus ; le roi de Perse est sous une tente, dans une posture témoignant une peur amusante à voir ; un lion rugissant et bondissant, installé à quelques pas dans un nuage, est en train de lui faire les gros yeux ; enfin, la partie supérieure du transparent, dominant les deux autres dans toute sa largeur, représente un aigle, entouré de rayons, perché sur un long nuage qui a l’air d’un immense et épais boyau à demi dégonflé ; cet oiseau, d’une réputation féroce, a ici un aspect fort débonnaire, et tient dans son bec, non pas un fromage (c’est bon pour le corbeau de la fable), mais une interminable banderole de teinturier, sur laquelle on lit : « Rends la liberté aux captifs ! » Ce n’est pas tout : pour la réunion des Maçons de ce grade, on organise, à l’intérieur de la même salle, une sorte d’enceinte, formée de cloisons peintes comme des murailles de briques qui s’ajustent les unes aux autres ; cette enceinte est garnie de sept tours. La muraille en question n’a que trois côtés, parce que le fond de la salle fait le quatrième ; les côtés latéraux (nord et midi) sont peu élevés ; ils ont chacun trois tours, une à chaque angle et une au milieu. Le côté de l’ouest est de toute la hauteur de la pièce ; une tour est au milieu, elle est de grosseur suffisante pour pouvoir contenir deux gardes ; de plus, cette tour a deux parties, l’une en dedans et l’autre en dehors de l’enceinte. Le trône est à l’intérieur de l’enceinte ; devant le trône est un autel recouvert d’un tapis vert avec galons et franges en or. Dans le milieu de la salle, sont les deux colonnes J et B, renversées par terre. — Le troisième appartement se nomme Salle d’Occident. Cette chambre est séparée de la seconde par une antichambre ou parvis commun. Dans ce parvis est un pont, sous lequel est censé couler un fleuve dont les eaux charrient des cadavres et des débris d’armures. Sur le cintre du pont, on lit ces trois lettres : L∴ D∴ P∴ On voit encore, sur l’un des panneaux des murs, un paysage représentant des campagnes ruinées et les remparts de Jérusalem détruits. La porte de l’entrée de la salle est de ce côté.

On le voit, la Franc-Maçonnerie ne néglige pas la mise en scène.

J’allais omettre de dire que la Salle d’Occident, dont la tenture est rouge, est éclairée par 70 bougies, en mémoire des 70 années de captivité des Israélites. Un rideau, dans le fond, cache une gloire rayonnante (encore un transparent) et un autel ; on enlève ce rideau à un moment donné.

Pendant la séance qui a lieu dans la Salle d’Orient, le président porte le nom de Cyrus ; l’orateur, celui de Daniel ; le premier surveillant s’intitule général Sinna, grand-maître de la cavalerie, et le second surveillant figure le général Nabuzardan, grand-maître de la milice ; le garde des sceaux s’appelle Ratim ; le trésorier, Mithridate ; le secrétaire, Sémélius ; le Maître des Cérémonies, Abazar.

Quant au récipiendaire, on l’habille de rouge ; on lui met un grand cordon et le tablier du grade d’Écossais ; ses mains sont chargées de chaînes à anneaux triangulaires ; néanmoins, la chaîne est longue, afin qu’il puisse gesticuler. On lui apprend qu’il se nomme Zorobabel, qu’il doit se présenter d’un air triste et plaintif. Il n’a aucune arme, aucun ornement, aucun bijou. On lui fait cacher son visage avec ses mains, jusqu’à son arrivée à la grande tour par laquelle on entre dans la Salle d’Orient ; là, les gardes le fouillent minutieusement.

La séance s’ouvre par une déclaration de Cyrus qui annonce son désir de rendre la liberté aux Juifs ; il raconte son songe. Tous les assistants baissent la tête, pendant cette mirifique déclaration. On exécute alors, avec les épées, des tas de salamalecs prescrits par le Rituel ; on applaudit, on pousse des exclamations désordonnées. Quelqu’un qui entrerait à ce moment dans la Loge se croirait en plein Charenton.

C’est le récipiendaire qu’on fait entrer. « Je suis dit-il, le plus éminent d’entre mes égaux, Maçon par rang, captif par disgrâce ». Il n’a pas les yeux bandés ; sans quoi, il pourrait ajouter : « Je suis aussi aveugle par profession ». Cela ne serait pas moins sublime que le reste. On lui demande ce qu’il veut ; il répond qu’ayant 70 ans, il a les yeux ruisselants des larmes de ses Frères.

Pour sécher ces larmes, on l’enferme dans la tour principale, et on lui parle à travers la porte. Enfin, introduit auprès de Cyrus, il subit une série de petits discours de ce monarque, lequel proclame que la captivité des Israélites lui est encore plus à charge qu’à eux-mêmes.

Mais la liberté ne sera accordée à Zorobabel que s’il sort vainqueur « de 70 épreuves, lesquelles sont au nombre de trois » (textuel).

« — Second Général, dit Cyrus, faites subir à Zorobabel les 70 épreuves, qui sont au nombre de trois : l’épreuve du corps, l’épreuve de l’esprit et l’épreuve de l’âme. »

Notre Zorobabel est aussitôt conduit par trois fois autour de la Loge. Au premier tour, on lui tire un pétard sous le nez ; au second, on lui demande s’il persiste à réclamer sa liberté ; au troisième, on lui fait mettre ses deux mains en éventail au haut de ses oreilles et on lui dit de braire, et Zorobabel brait comme un âne qui n’a fait que cela toute sa vie. En récompense de sa docilité, on le délivre de sa chaîne à anneaux triangulaires.

« — Soyez libre, dit Cyrus à l’initié ; mes gardes vont vous livrer passage. »

Tout à coup, Cyrus se ravise et interpelle le récipiendaire qui s’en allait :

« — Zorobabel, c’est pour obéir à la voix du ciel que j’ai brisé vos chaînes ; mais, avant de franchir cette enceinte pour reprendre votre liberté, vous allez me donner trois agneaux, cinq moutons et sept béliers. »

Tête de Zorobabel. Comme il n’a pas tous ces bestiaux dans sa poche, il est, ma foi, fort embarrassé.

Mais Cyrus est bon prince. Cette condition saugrenue qu’il mettait à la liberté de Zorobabel était une épreuve. Le rusé monarque (est-il donc malin, ce roi Cyrus !) voulait seulement savoir si Zorobabel était aussi misérable qu’il le prétendait. Zorobabel, ayant triomphé de cette nouvelle épreuve, n’aura à donner les trois agneaux, les cinq moutons et les sept béliers que lorsqu’une fois de retour à Jérusalem il aura reconstruit le Temple de Salomon.

Zorobabel remercie le roi magnanime. Tous les assistants lui sautent au cou pour le féliciter de sa délivrance ; et, comme la liberté vient de lui être rendue, on le renferme de nouveau dans la tour. Si Zorobabel n’est pas content, c’est qu’il est difficile.

Tandis qu’il est claquemuré, les Frères se rendent sans bruit dans le troisième appartement.

Alors, le Maître des Cérémonies vient chercher le récipiendaire ; on lui fait passer le pont qui traverse le fleuve dont les eaux charrient des cadavres et de vieilles armures ; on lui dit qu’il est digne de reconstruire le nouveau Temple, on lui débite encore bien d’autres turlutaines.

Voici le serment que prête Zorobabel en récompense de tant de bienfaits :

« Je promets et jure, sous les mêmes obligations que j’ai déjà contractées dans les différents grades de la Maçonnerie, de ne jamais révéler le secret des Chevaliers de l’Orient ou Maçons Libres à aucun Frère d’un grade inférieur, ni à aucun Profane, sous peine de subir la captivité la plus dure ; que mes fers ne puissent jamais être brisés, que mon corps de parjure exécrable soit livré aux bêtes féroces, que la foudre me réduise en poussière, et que mon châtiment serve d’exemple aux indiscrets ! Ainsi soit-il. »

Après avoir communiqué au récipiendaire les secrets du grade, le président, qui ne s’appelle plus Cyrus tout à coup, mais simplement le Très Illustre Maître, déclame à Zorobabel un petit boniment sur l’Apocalypse et sur les croisades. Les deux Surveillants, qui, pendant sa détention dans la tour en carton peint, se sont affublés de longues robes blanches avec ceintures rouges, viennent l’embrasser à pleine bouche, le coiffent d’une couronne en papier doré et l’appellent « Respectable Vieillard. »

Ce n’est pas fini. Le récipiendaire, sans s’en douter, vient de conquérir encore un grade, celui de Prince de Jérusalem ; mais il lui reste à devenir Chevalier d’Orient et d’Occident.

« — Respectable Vieillard, lui dit le Très Illustre Maître, nous allons vous montrer quelque chose de surprenant ».

Et, après qu’on a fait faire à Nigaudinos… pardon, à Zorobabel, sept fois le tour d’un tapis heptagone, on enlève le rideau qui cachait le transparent lumineux de la Salle d’Occident.

Tout le monde tombe à genoux, en criant : Abaddon !

D’un ton doctoral, le Très Illustre Maître dit : « Beauté ! Divinité ! Sagesse ! Puissance ! Honneur ! Gloire ! Force ! »

Le transparent, qu’on vient de découvrir, représente une croix de chevalerie dans laquelle sont placés sept sceaux qui ont la prétention de figurer les sept sceaux de saint Jean (Apocalypse). Le sceau, qui est au centre de la croix, donne un dessin au moins bizarre : une femme échevelée et forte en mamelles, juchée sur le croissant de la lune, est couverte aux trois quarts par un large soleil qu’elle s’est appliqué sur le ventre ; autour de ce sceau est un serpent qui fait une grimace impossible. Sur un autre sceau est un vieillard à barbe blanche, tenant à la bouche un grand sabre, tout comme un chien qui rapporte un bâton. On me dispensera de donner la description du reste.

Quand on a assez admiré le transparent, le Très Illustre Maître demande au récipiendaire « s’il sait pourquoi les anciens avaient une barbe si blanche et si longue (sic). »

Le récipiendaire, à qui l’on souffle la réponse, dit :

« — Si je ne le sais pas, du moins, vous, vous le savez. »

Pour une réponse normande, voila une réponse normande.

On lui dit encore de plonger les mains dans un bassin ; on feint de le saigner au bras, et l’Orateur le félicite sur son courage. On déroule un arc-en-ciel sur le parquet. On apporte un livre avec sept sceaux exactement semblables à ceux du transparent ; seulement, chacun de ceux-ci est une petite boîte à surprise, contenant divers menus objets. De l’un, le président sort un arc gros comme le doigt, et il le donne à l’un des assistants, en lui disant : « Partez et continuez la conquête ! » D’un autre sceau, il sort une minuscule couronne ; d’un troisième, de l’encens; d’un quatrième, une miniature de tête de mort, etc. Il distribue tous ces bibelots mystiques, en disant : « Allez à Pathmos, il n’y a plus d’heure, » ou bien : « Empêchez les Profanes et les méchants Frères de trouver jamais justice dans nos Loges, etc. »

Lorsque la distribution est terminée, on remet à chaque assistant une trompette en terre cuite ; l’assemblée s’en sert pour exécuter un charivari des cinq cents diables ; et le récipiendaire prête une nouvelle obligation, pendant que l’on tire sept pétards.

Ce coup-ci, ça y est ! L’ex-Zorobabel est définitivement promu Chevalier d’Orient et d’Occident.

Il est mûr, à présent, pour passer Rose-Croix.

On termine la séance en lui racontant, en abrégé, l’histoire des Templiers.


§ II

LE ROSE-CROIX.




CÉRÉMONIAL DE LA RÉCEPTION

Nous voici à l’un des grades les plus importants de lu Franc-Maçonnerie.

On y reçoit généralement plusieurs Frères à la fois. Ceux qui ont passé par les grades intermédiaires, du 4e au 17e degré, ne se joignent aux récipiendaires qu’à partir du moment où le président a conféré par communication les premiers grades capitulaires à ceux des candidats que le Suprême Conseil a dispensés du stage : cette communication se donne en cérémonie spéciale dans la Chambre des Préparations, dite Chambre Verte.

Comme je tiens à décrire cette réception du Rose-Croix de la manière la plus complète, je reproduirai ici la cérémonie d’après les principaux Rituels et Manuels authentiques.

Les Rituels et Manuels que j’ai entre les mains sont les suivants :


Rituel de Chevalier Rose-Croix du Rite Écossais Ancien Accepté. C’est un exemplaire officiel, délivré par le Suprême Conseil, que je possède ; il a été imprime chez Quantin, rue Saint-Benoit, à Paris. Le cérémonial de réception est suivi par le Rite Écossais et le Rite de Misraïm.

Rituel des Loges Chapitrales de l’Obédience du Grand-Orient de France, pour les Travaux des Chevaliers Rose-Croix. C’est également un exemplaire officiel que je possède. On verra ci-contre la reproduction de la première page servant de couverture : l’original étant un in-quarto, le fac-simile ci-joint a été forcément réduit pour pouvoir entrer dans cet ouvrage ; mais cette reproduction est faite par le procédé de la photogravure et par conséquent absolument exacte. On remarquera, en haut dans la marge, une dédicace et une signature ; la signature est celle de M. Thévenot, secrétaire général du Grand-Orient de France, décédé il y a deux ans à peine ; tous les Maçons du Rite Français reconnaitront cette signature. Quant à la dédicace, elle s’adresse au président d’un Chapitre de Rose-Croix, et par discrétion j’ai du faire effacer son nom de la reproduction photographique. Ce Rituel sort des presses de l’imprimeur A. Lebon, 41, rue Cardinal-Lemoine, à Paris.

Rituel du Grade de Rose-Croix, par le F∴ Ragon, 33e. Ce Rituel est approuve par l’autorité dogmatique du Grand Collège des Rites et du Suprême Conseil ; le F∴ Ragon est « l’auteur sacré » de la Maçonnerie, et ses Rituels sont entre les mains de tous les Présidents, Surveillants et Orateurs de Loges. L’exemplaire que je possède a été imprimé chez Moulin, à Saint-Denis.

Tuileur Général, édition sacré. Cet ouvrage, qui est tenu des plus secrets et n’est même pas remis aux Rose-Croix (il faut être Kadosch pour pouvoir se le faire délivrer par le Grand-Orient ou le Suprême Conseil), donne en abrégé les principales indications officielles relatives à tous les rites et à tous les grades ; il a été aussi imprimé chez Moulin, à Saint-Denis.

Manuel Général de la Franc-Maçonnerie, connu des Frères Trois-Points sous le nom de « Manuel Teissier » ; il est délivré, au siège du Rite Écossais (37, rue J.-J. Rousseau), aux Maçons qui y ont droit. Cet ouvrage est beaucoup moins complet que le Tuileur Général, dont il reproduit les plus importants passages. Si je le cite dans cette nomenclature des documents authentiques que je possède, c’est parce qu’il porte sa date d’impression : 1884.

On ne pourra donc pas dire que je dévoile au public des cérémonies maçonniques qui ne sont plus en usage. C’est bel ce bien sur les pratiques suivies en ce moment même dans la Maçonnerie que portent mes révélations. Le « Manuel Teissier » a pour imprimeurs les F∴ Putel et Désableau, à Pontoise.


reproduction photographique d’un rituel du grand-orient de france Les frères Trois-Points, tome 2, p180.png


Si je suivais exclusivement un seul de ces Rituels, je ne pourrais donner tous les détails de la réception de Rose-Croix ; tel détail, omis ici, se retrouve là. Comme donc les Rituels officiels se complètent les uns les autres, je les suivrai tous.

L’Atelier des Rose-Croix s’appelle Souverain Chapitre. Il comporte quatre Chambres : la Chambre Verte, la Chambre Noire, la Chambre Infernale et la Chambre Rouge. Le président se nomme le Très Sage Athirsata ; pour les titres des autres Officiers, on n’a qu’à se reporter aux Règlements Généraux reproduits dans notre premier volume, chapitre III. On ne dit plus : « Orient de telle ville », mais : « Vallée ». On ne s’assied plus sur des banquettes, mais sur des fauteuils, et leur ensemble s’appelle « vallées » au lieu de « colonnes ». On comprendra les autres nouveaux termes en suivant avec soin la description de la cérémonie.

La Chambre Verte, appelée aussi Chambre des Préparations, sert à initier les Maîtres d’élite qui ont été jugés dignes de recevoir d’un seul coup les grades du 4e au 17e degré. Cette chambre, comme son nom l’indique, est tendue ou peinte en vert. Au bout de la salle et devant le siège du Très Sage Athirsata est une table recouverte d’un tapis noir. Un seul candélabre à trois branches éclaire l’appartement ; il est place au milieu de la table, avec un glaive pour le Très Sage, un maillet et la Patente de Constitution du Chapitre. Un carreau de couleur noire est placé à terre au-devant de la table. Des sièges sont disposés à droite et à gauche de la salle pour les Chevaliers Rose-Croix, qui se placent indistinctement. (Le titre officiel des Rose-Croix est Sublime Prince ; mais, aujourd’hui, on dit seulement Chevalier.) Un gardien est placé à la porte, dans l’intérieur, pour la sûreté de la secrète réunion.

Les récipiendaires sont dans une antichambre avec le travail qu’ils ont dû apporter : c’est une sorte de thèse maçonnique de leur composition, indiquant leur façon d’envisager le but de la Société, d’après l’instruction qu’ils ont déjà reçue. Ce travail doit être communiqué à l’avance aux Officiers du Chapitre ; on ne donne lecture que des mieux rédigés, et encore s’ils sont courts, et on renvoie la lecture des autres à une prochaine tenue.

La séance s’ouvre dans la Chambre Verte.

Le Très Sage Athirsata, après un coup de maillet que répètent les Grands Gardiens. — Très Excellents Frères Premier et Second Grands Gardiens, aidez-moi à reprendre les travaux du Souverain Chapitre constitué sous le titre de (ici le nom du Chapitre), dans la Vallée de (ici le nom de la ville).

Les Grands Gardiens répètent cette annonce.

Le Très Sage. — Chevalier Premier Grand Gardien, quel est votre premier devoir en Chapitre ?

Le 1er Grand Gardien. — Très Sage, c’est de m’assurer si le temple est couvert et si tous les Frères présents sont Chevaliers Rose-Croix.

Le Très Sage. — Assurez-vous-en, Frères Premier et Second Grands Gardiens. Debout, mes Frères, et à l’ordre !

Chaque Grand Gardien parcourt sa vallée et examine tous les Frères par les mots, signes et attouchements du grade. Puis, le 2e Grand Gardien s’assure que le temple est couvert extérieurement. Les deux Officiers reprennent alors leurs places.

Le 2e Grand Gardien, après un coup de maillet. — Très Excellent Frère Premier Grand Gardien, le temple est couvert, et tous les Frères qui composent ma vallée sont Chevaliers Rose-Croix.

Le 1er Grand Gardien, après un coup de maillet. — Très Sage, nous pouvons travailler avec sécurité ; le temple est couvert, et tous les Frères présents dans les vallées sont Chevaliers Rose-Croix.

Le Très Sage. — Prenez place, Chevaliers.

On s’assied.

Le Très Sage, après un coup de maillet. — Très Excellent Frère Premier Grand Gardien, quelle heure est-il ?

Le 1er Grand Gardien. — L’heure où le soleil s’obscurcit, où les ténèbres se répandirent sur la terre, où l’Étoile Flamboyante ayant disparu, les outils de la Maçonnerie furent dispersés, où la parole fut perdue.

Le Très Sage. — Très excellent Frère Second Grand Gardien, pourquoi sommes-nous réunis ici ?

Le 2e Grand Gardien. — Nous venons chercher la parole perdue, et, avec votre secours, nous espérons la retrouver.

Le Très Sage. — Puisqu’il en est ainsi, Chevaliers mes Frères, travaillons à retrouver la parole perdue, et, pour y parvenir, mettons-nous à l’œuvre, afin qu’ensemble, tous par chacun et chacun par tous, nous parvenions à la recouvrer… Et vous, Excellents Frères Premier et Second Grands Gardiens, prévenez les Chevaliers de vos vallées que je vais reprendre les travaux de ce Souverain Chapitre.


(Nota. À ce grade, on n’indique pus d’heures pour figurer l’ouverture et la clôture des séances. Un Chapitre du Rose-Croix est censé être continuellement en activité. L’ouverture de séance a donc lieu comme s’il s’agissait simplement d’une reprise de travaux interrompus ; la levée de séance n’est soi-disant qu’une suspension.)


Le 1er Grand Gardien, après un coup de maillet. — Chevaliers de la vallée du Midi, les travaux du Chapitre vont être repris.

Le 2e Grand Gardien, de même. — Chevaliers de la vallée du Septentrion, le Très Sage va reprendre les travaux du Chapitre.

Le Très Stage frappe sept coups, le dernier détaché du sixième. Les Grands Gardiens répétant cette batterie.

Le Très Sage. — Debout et à l’ordre, Chevaliers !… (On obéit. Il se découvre, tient le glaive dans la main gauche, la pointe en l’air, et porte la main droite sur son cœur.) À la gloire du Grand Architecte de l’Univers, au nom et sous les auspices du Grand-Orient (ou : du Suprême Conseil), de France, en vertu des pouvoirs dont je suis investi, je déclare les travaux du 18e degré repris dans le Souverain Chapitre constitué sous le titre de (ici le nom du Chapitre), dans la Vallée de (ici le nom de la ville)… À moi, Chevaliers, par le signe (on le fait), par le contre-signe (on le fait), par la batterie (chacun frappe sept coups dans les mains) et par l’acclamation mystérieuse !

Tous, à la fois. — Houché ! houché ! houché ! [3]

Le Très Sage. — Que la Foi, la Charité et l’Espérance nous encouragent, nous guident et nous soutiennent !

Sur l’ordre du Très Sage Athirsata, on se rassied.

Le Très Sage. — Très Respectable Frère Chancelier Maître des Dépêches, veuillez nous donner lecture de la colonne gravée de nos derniers travaux.

Le Secrétaire du Chapitre fait la lecture du procès-verbal de la séance précédente.

Le Très Sage fait demander, par les Grands Gardiens, si les Chevaliers ont des observations a présenter sur l’ensemble et les détails de la colonne gravée. S’il y a des observations, la parole est accordée, après information, au Chevalier qui la demande. Le Chapitre juge de l’opportunité et de la justesse des réclamations. Après quoi (ou bien, si personne n’a d’observations à faire), le 1er Grand Gardien annonce au Très Sage que le silence règne dans les deux vallées.

Le Très Sage. — Puisqu’aucun Chevalier ne demande (ou : ne demande plus) la parole, Chevalier d’Éloquence, nous attendons votre réquisitoire.

Le Chevalier d'Éloquence. — Attendu qu’aucun Chevalier n’a (ou : n’a plus) d’observations à faire sur la colonne gravée des travaux de ce Chapitre, attendu sa régularité, nous requérons qu’il plaise au Souverain Chapitre de l’approuver.

Le Très Sage. — Chevaliers mes Frères, vous avez entendu le réquisitoire du Chevalier d’Éloquence ; qu’il soit fait en conséquence.

Tous les assistants élèvent la pointe de leur glaive et la baissent aussitôt en signe d’adhésion.

Le Très Sage. — La colonne des derniers travaux est adoptée ; celle de ce jour en fera mention.

À ce moment, le Très Sage fait introduire les Chevaliers Visiteurs s’il s’en trouve dans les parvis, en procédant comme dans les grades inférieurs. Seulement, on ne les salue qu’à la fin des travaux.

Les Visiteurs s’étant placés, on procède à la communication des premiers grades capitulaires aux Maîtres d’élite que l’autorité suprême a jugés dignes de passer directement Rose-Croix. Un Maître des Cérémonies va les prendre et les conduit à la porte de la Chambre Verte, ou il les fait frapper en Maître.

Le Gardien du Chapitre, ouvrant la porte. — Qui frappe ainsi ?

Le Maître des Cérémonies. — Chevalier mon Frère, ce sont des Maîtres que je conduis et qui viennent ici pour acquérir de nouvelles lumières.

Le Gardien du Chapitre referme la porte et transmet cette réponse au Très Sage.

Le Très Sage. — Ces Maîtres nous sont connus ; Frère Gardien, vous pouvez les introduire.

Le Gardien ouvre de nouveau la porte. Les récipiendaires entrent ; le Maître des Cérémonies les retient à l’Occident où il les fait asseoir sur des sièges préparés à cet effet. Le Très Sage leur adresse alors quelques questions sur les trois premiers grades ; puis, il continue comme suit :


Discours du Très Sage.

Mes Frères, avant de vous faire subir les épreuves que l’Ordre vous impose pour obtenir le haut grade que vous sollicitez, j’ai le devoir de rappeler à votre mémoire les enseignements qui vous ont été donnés et que votre intelligence a certainement dû comprendre.

La Maçonnerie, comme on a déjà eu l’occasion de vous le dire, est un Temple ouvert à tous les bons sentiments, à toutes les nobles pensées, à toutes les aspirations élevées de l’homme. Elle est la sentinelle avancée du progrès et de la civilisation. Mais, pour rendre son enseignement plus efficace, elle l’a enveloppé de symboles et d’emblèmes et l’a divisé par classes ou degrés, afin de mieux observer l’intelligence de ses adeptes et de ne leur donner qu’une instruction proportionnée à leurs aptitudes et à leurs forces.

La méthode a été bien simple. Reconnaissant avant tout la nécessité d’enseigner à ses adeptes l’histoire tout entière de l'humanité, non au point de vue des faits, mais au point de vue de l’influence de ses croyances sur son développement intellectuel et moral, elle a cherché un moyen simple et pratique qui, sans exiger de longues et laborieuses études, pût les initier graduellement aux connaissances qu’il leur était nécessaire d’acquérir. <nowiki>

Née et vivant au milieu de peuples dont les conceptions religieuses avaient leur source dans les traditions bibliques, elle a puisé tous ses symboles, tous ses mythes, toutes ses premières légendes dans les livres hébraïques.

Partant de l’affirmation d’une divinité, qu’elle a nommée le Grand Architecte de l’Univers, elle a, sans jamais dévier de sa route, et en suivant l’esprit humain dans toutes ses manifestations religieuses, passé du judaïsme à toutes les sectes qui en dérivent, pour aboutir à la philosophie pure, c’est-à-dire à la Raison.

Voulant, si je puis m’exprimer ainsi, faire vivre à ses adeptes la vie de l’humanité depuis les époques où l’histoire n’apparaît qu’avec des lueurs incertaines jusqu’à nos jours, elle a divisé son enseignement en trois périodes bien distinctes :

La période judaïque et architecturale ;

La période religieuse avec toutes les variétés de culte ;

Enfin la période philosophique et scientifique, dont nous n’avons pas à nous occuper aujourd’hui.

(Ici, une pause.)

La phase judaïque comprend les seize premiers degrés. Dans cette première période, on ne suit, on ne s’occupe que du développement de la race sémitique. Tout y est oriental : c’est Jérusalem, Salomon et son Temple, Tyr et Hiram, Zorobabel et Cyrus. Tous les mots de passe sont hébreux ou syriaques ; les signes mêmes représentent des lettres de l’alphabet hébraïque. Jusqu’ici, la Maçonnerie, qui n’a suivi que la race des enfants de Sem, race qui croyait à une divinité unique, a négligé les enfants de Japhet, qui sont polythéistes.

Mais, lorsque le christianisme envahit l’Occident, lorsque la croyance à l’unité de Dieu, n’étant plus limitée au seul Orient, se trouve répandue dans tout le monde civilisé, la Maçonnerie réunit les deux races en un seul faisceau et fonde le 17e degré, celui de Chevalier d’Orient et d’Occident. Elle abandonna alors le judaïsme et entre dans la deuxième phase, la période religieuse avec toutes les manifestations du culte matériel ; nous aurons à nous en occuper tout à l’heure.

Vénérables Maîtres, mes Frères, nous allons passer successivement en revue les dix-sept premiers degrés. Prêtez-moi donc, je vous prie, toute votre attention.

1er dégré : Apprenti.

L’Apprenti n’est accepté dans la Maçonnerie que comme un homme de bonne volonté. Dans la maçonnerie pratique du moyen-âge, il était le serviteur des Maîtres. Il voyait, il apprenait. Silencieux dans le chantier du travail, il suivait l’œuvre des Maîtres, il portait les matériaux, se soumettait et obéissait. Docile à la voix de ses supérieurs, esclave d’un serment, ignorant les secrets de l’art et de la sagesse, il attendait la récompense due au zèle qu’il montrait. Comme droit pourtant, il avait celui de choisir le chef de l’atelier sur la liste des plus dignes, dressée par les Maîtres eux-mêmes.

L’apprentissage était donc une épreuve de docilité et de soumission.

Lorsque l’institution maçonnique devint une corporation régulière, l’Apprenti eut alors à franchir le péril des épreuves physiques. La Maçonnerie actuelle a conservé quelques-unes de ces épreuves comme un moyen traditionnel de frapper l’imagination des adeptes en leur laissant entrevoir que le chemin de la sagesse est plein d’aspérités et que la science est un arbre dont on n’atteint le sommet qu’après avoir vaincu les passions.

Ainsi pénétrés des premiers enseignements de l’histoire de la Franc-Maçonnerie, de l’idée emblématique de l’apprentissage, nous allons examiner le second degré.

2e dégré : Compagnon.

Les Compagnons rendent aux Maîtres bon témoignage du zèle de l’Apprenti. Ceux-ci l’appellent alors à l’étude des arts libéraux et l’initient à tous les éléments de la science, ainsi qu’à l’emploi des outils, tant sous le point de vue matériel et intellectuel que sous celui de l’allégorie ; mais quelles que soient les connaissances qu’il acquiert, le Compagnon est encore loin d’avoir fini son travail. Les matériaux, destinés à la construction du Temple dont il est à la fois la pierre et l’ouvrier, ne sont pas encore suffisamment polis ; il est sur la voie, mais il n’aperçoit point le but. Pour l’atteindre, il lui faudra bien des efforts !

3e degré : Maître.

Le troisième degré, la Maîtrise, est évidemment le grade le plus important de la Maçonnerie Symbolique ; l’allégorie qu’il comporte est sublime ; un pas de plus, et l’ouvrier se détacherait de la matière pour s’élever dans le monde des intelligences.

La forme tumulaire du temple, son aspect, les images de deuil qu’il renferme, tout donne à ce grade le caractère d’une cérémonie funèbre. Nos pères ont-ils voulu nous enseigner par là que la science est douloureuse et nous répéter ce terrible aphorisme : « Summum sapientiæ, doloris summum ! »

Au milieu d’un silence profond, la voix du Maître s’élève. Elle raconte la poétique légende d’Hiram, simple et touchante allégorie dans laquelle le vrai principe du Bien, d’abord combattu et terrassé par l’Orgueil, survit et s’élance de la tombe pour se perpétuer dans les âges !… Toutes les croyances ont consacré le culte des tombeaux. Les Maçons vont plus loin ; ils vous ont fait descendre dans le cercueil, et là, tandis que vous dépouilliez le vieil homme, ils vous instruisaient par le récit de la vie du Maître.

Le Compagnon est tombé avec les passions de l’humanité ; il doit se relever purifié et éclairé, et, afin qu’il comprenne que le dogme sans les œuvres ne suffit pas, il voit les Maîtres marcher autour de lui à la recherche de la lumière.

Tout indique que ce grade remonte aux temps primitifs de la Maçonnerie.

(Ici, le Très Sage s’interrompt et passe la parole au Chevalier d’Éloquence pour qu’il donne aux candidats un rapide aperçu des quatorze premiers grades capitulaires que, par une faveur spéciale, l’autorité suprême les autorise à franchir)


Discours du Chevalier d’Éloquence.
4e degré : Maître Secret.

Ce degré, mes Frères, semble se rattacher à la pensée hébraïque. Au fond du sanctuaire, le récipiendaire voit le nom du Dieu de Moïse écrit dans le buisson ardent et l’arche d’alliance.

5e degré : Maître Parfait.

Ce degré est destiné à perpétuer l’hommage que Salomon rendit à Hiram en lui faisant élever un mausolée. — Dans les degrés inférieurs, l’emblème de la divinité a été le triangle des Hébreux ; ici paraît le cercle, symbole indien et égyptien. Il y a donc dès lors un caractère nouveau dans la Maçonnerie, ou, même, l’indication voilée d’un second principe.

6e degré : Secrétaire Intime.

L’allégorie de ce degré est embarrassée et obscure ; on doit y voir la récompense de la fidélité, même lorsqu’elle semble dépasser la limite de ses devoirs.

7e degré : Prévôt et Juge.

Ce degré tient à des idées de vengeance et d’expiation ; il faut voir cependant une idée sérieuse dans la clef d’or mystérieuse qui doit ouvrir le coffre d’ébène placé dans le sanctuaire fermé aux Profanes.

8e degré : Intendant des Bâtiments.

Ce degré porte le cachet du travail des premiers degrés et des doctrines du travail manuel ; on y trouve pour emblème la table de Pythagore, mais sans explication philosophique.

9e degré : Maître Élu des Neuf.

Les idées de vengeance, qui étaient en quelque sorte vagues et indéterminées dans les degrés précédents, éclatent ici puissantes et terribles ; la punition du principal meurtrier d’Hiram s’accomplit avec un appareil solennel.

L’origine de ce degré remonte au moyen-âge, à l’époque ou les pèlerins allaient visiter l’Orient en commémoration de la mort de celui qui fut aussi appelé le Maître.

10e degré : Illustre Élu des Quinze.

Dans ce degré, quinze Chevaliers élus, élevés à la puissance suprême, se mettent à la recherche des deux autres meurtriers d’Hiram, dont ils s’emparent et qu’ils ramènent pour les faire périr dans les tourments.

11e degré : Sublime Chevalier Élu.

Ce degré n’est, en somme, que le complément des deux précédents.

La série d’épreuves auxquelles on soumet le récipiendaire à ces trois degrés d’Élus, dans les Orients où ces grades se pratiquent, n’est qu’une allégorie symbolique du châtiment qui doit frapper les traîtres. Toutefois, les ennemis de la Maçonnerie se sont servis de ces symboles pour calomnier notre respectable institution.

12e degré : Grand Maître Architecte.

Ce degré rappelle au récipiendaire l’instruction que lui donne le Maître après le second voyage lors de son initiation au deuxième degré : c’est l’architecture et l’application symbolique de cet art au perfectionnement de l’initié qu’on a voulu mettre en lumière, afin de faire régner dans son cœur l’ornementation morale, qui doit en faire un temple d’amour, de justice et de vérité.

13e degré : Royale-Arche.

Ce n’était pas assez de connaître l’existence du Grand Architecte de l’Univers ; il fallait encore apprendre à aimer et glorifier sa puissance. Tel est le but du 13e degré. Ici, l’esprit de l’initié se détache de la matière et se prépare à de plus sublimes révélations. — Ce grade est très pratiqué en Angleterre et en Amérique, où un rite spécial existe sous son nom.

14e degré : Grand Élu de la Voûte Sacrée de Jacques VI ou Sublime Maçon.

Ce degré, qui doit sa création à des circonstances historiques d’un intérêt particulier, n’est qu’une copie des 9e, 10e et 11e degrés ; on le croit d’origine écossaise. Chaque Sublime Maçon porte une bague autour de laquelle sont gravés ces mots : « La vertu unit ce que la mort ne peut séparer. »

15e degré : Chevalier d’Orient ou de l’Épée.

Les altérations que subissent avec le temps toutes les institutions morales se font remarquer dans ce degré, et les versions différentes qui sont parvenues jusqu’à nous nous laissent le champ libre. Nous verrons donc dans ce degré que l’union fait la force, et que la force doit s’allier à la prudence ; symbolisme explique par la réunion des Israélites, qui, pour travailler en sûreté, après leur délivrance, à la construction du nouveau Temple, tenaient, dit l’histoire, l’épée d’une main et la truelle de l’autre.

15e degré : Prince de Jérusalem.

Ce degré doit être considéré comme le complément du grade précédent, et il montre la récompense réservée à la valeur, à la fermeté et à la constance.

15e degré : Chevalier d’Orient et d’Occident.

Ce grade fut créé en 1118 (ère vulgaire), époque de la première croisade. Il rappelle la fusion des diverses nations de l’ancien continent qui se trouvèrent représentées dans l’Ordre des Chevaliers de Malte. — Notre intention, Vénérables Maîtres, n’est pas de vous donner ici un résumé historique de ces expéditions guerrières et lointaines que l’on a appelées Croisades ; mais la Maçonnerie a aussi ses croisades purement pacifiques qui ont toujours eu pour but de combattre et qui combattront toujours l’intolérance et le fanatisme, pour la cause desquels on se battait autrefois et qui ont fait tant de mal au monde.

(Le Chevalier d’Éloquence s’assied, après ces mots, qui disent on ne peut plus clairement que c’est bien de la religion catholique qu’il s’agit, quand la Maçonnerie emploie les expressions vagues de fanatisme, de superstition, d’intolérance, impossible de nier désormais : pour quelle idée se battaient les croisés, si ce n’est pour l’idée chrétienne ? — Le Très Sage Athirsata reprend alors la parole, toujours pour instruire les récipiendaires.)


Discours du Très Sage.

Comme vous le voyez, mes Frères, il était nécessaire de vous présenter cette analyse des divers grades qui forment la chaîne entre le 3e et le 18e degré, afin de vous mettre à même de mieux apprécier notre organisation hiérarchique, que tant d’historiens ont présentée sous des couleurs différentes et souvent erronées.

Du reste, le Catéchisme du 18e degré qui vous sera remis contient quelques aperçus sur ces différents grades, tant au point de vue astronomique qu’au point de vue historique.

Les degrés du 4e au 17e se donnent assez généralement sans cérémonies particulières et sans que l’on emploie les anciennes formules qui subsistent cependant et dont se servent encore quelques Chapitres [4]. Ces degrés, créés dans des temps éloignés, ne sont pour nous qu’un souvenir des faits auxquels ils se rattachent ; ce n’est qu’a ce titre que nous les respectons, car tout dans l’histoire de l’humanité porte avec soi un enseignement utile dont il faut rechercher le sens caché.

À partir du 17e degré, nous entrons, ainsi que je vous le disais tout à l’heure, dans la période religieuse où se produisent toutes les manifestations d’un culte matériel.

L’humanité est adulte. Après s’être ignorée bien longtemps, elle dent fermenter dans son cerveau un sentiment inconnu. Elle a soif d’activité intellectuelle ; elle cherche sa voie… En possession de la croyance à l’unité de Dieu, de ce dogme qu’elle croit incontestable parce qu’il est alors incontesté, elle donne carrière à son imagination et s’abandonne à une exubérance d’idées religieuses qui ne sont que des excès d’amour envers celui qui, à ce qu’elle pense, lui a ouvert la vie éternelle. La croyance simple, l’affirmation, ne lui suffisent plus ; il lui faut le culte et l’adoration comme preuve de la reconnaissance qu’elle éprouve envers cette cause première dont elle émane…

Ne lui parlez pas de raison, de logique, à cette humanité adolescente ; elle ne les connait pas !… Elle a sa croyance, sa foi, et elle l’affirme avec toute cette vivacité de sentiments et de passions dont est capable la jeunesse.

Nous sommes en plein moyen-âge. La civilisation gréco-romaine a disparu. Le monde est au milieu des ténèbres épaisses de l’ignorance ; c’est a peine si quelque lueur bien discrète ose apparaître au fond des cloîtres… La force est tout, le droit n’a même pas de nom ; on se trouve au milieu d'un chaos de mœurs, de lois et de traditions restées debout après la chute de l’Empire romain… Il n’y a pas même lutte entre les faibles et les forts ; il y a écrasement de ceux-là par ceux-ci. Ce ne sont qu’illégalités violentes et illégitimes entre maîtres et esclaves, vainqueurs et vaincus, seigneurs et serfs, nobles et vilains ; c’est le droit fictif et précaire de la lutte brutale, intéressée et aveugle, et ce droit, qui n’est autre que l’injustice, va subsister jusqu’à l’apparition du droit vrai, du droit éternel et imprescriptible de l’intelligence qui éclaire et de la raison qui émancipe !…

C’est alors que surgit, du sein même des oppresseurs, une institution qui vient protester contre cet écrasement du faible par le fort, et qui, sans en avoir conscience, ouvre la voie à la grande revendication des classes opprimées, lesquelles, mille ans plus tard, arriveront à la plénitude de leurs droits.

Cette institution, Vénérables Maîtres, vous avez dû le deviner, c’est la Chevalerie.

Née au milieu de l’anarchie et de la tyrannie du régime féodal, elle a soutenu le monde moral qui semblait prêt à s’écrouler. Elle a consacré le culte des affections généreuses, des sentiments magnanimes ; elle a érigé en dogme quelques-uns de ces principes qui relèvent l’espèce humaine courbée sous le joug de l’ignorance et de la barbarie : celui de la défense du faible ; celui qui adoucit le plus promptement les mœurs, l’amour respectueux des femmes ; la générosité, qui ne connaît plus d’ennemi quand il est désarmé ou à terre ; enfin, cette maxime qui, sous une forme simple, énergique et concise, résume toute la théorie et toute la pratique de la morale : « Fais ce que dois, advienne que pourra ! »

Cette devise, mes Frères, sera la vôtre, j'en suis convaincu ; aussi je n’hésite pas à vous recevoir sans plus tarder Chevaliers d’Orient et d’Occident…

Je vais donc vous conférer par communication les quatorze grades que nous venons d’énumérer, afin que, visitant d’autres Chapitres, soit en France, soit ailleurs, vous ne soyez pas étrangers aux choses qu’on pourrait vous en dire et que vous puissiez prouver qu’ils ont été de votre part l’objet d’une étude particulière.

(Le Très Sage, ayant ainsi terminé son speech, frappe un vigoureux coup de maillet. Tout le monde se lève.)


Le Très Sage, aux récipiendaires. — Mes Frères, veuillez vous mettre à l’ordre du troisième degré. (Les récipiendaires obéissent.) … Voici l’obligation que vous devez prêter entre mes mains ; prononcez-la à haute voix. (Il donne un papier à l’un des candidats.)

Un récipiendaire, lisant au nom de tous. — « Bien convaincu que l’ignorance et l’erreur ne peuvent exercer qu’une influence funeste sur la destinée humaine, je promets de suivre et de propager toujours les pures lumières de la Science et de la Vérité. »

Le Très Sage. — À la gloire du Grand Architecte de l’Univers, au nom et sous les auspices du Grand-Orient (ou : du Suprême Conseil) de France, en vertu des pouvoirs dont je suis investi, Frères (ici les noms des récipiendaires), je déclare vous conférer les quatorze premiers grades capitulaires, du 4e au 17e degré inclusivement, afin que vous puissiez jouir des droits et prérogatives qui y sont attachés… (S’adressant aux membres de l’Assemblée :) Applaudissons, mes Frères, par le signe et la batterie des Chevaliers d’Orient et d’Occident. (On exécute le signe et la batterie du 17e degré.)

Communication est faite aussitôt aux récipiendaires des secrets des quatorze grades qui viennent de leur être conférés d’un seul coup ; et, comme il n’est pas possible qu’ils arrivent, même avec la meilleure volonté du monde, à se les rappeler immédiatement, on ne les oblige pas à aller se faire reconnaître par les Surveillants, c’est-à-dire par les Grands Gardiens.

Le Très Sage, après la communication de cette inépuisable provision de secrets. — Chevaliers d’Orient et d’Occident, mes Frères, nous allons vous laisser à vos méditations, descendez dans votre conscience et préparez votre esprit à l’imposante cérémonie dont vous allez être l’objet.

Coup de maillet du Très Sage. Tout le monde (sauf les récipiendaires) s’en va, sur la pointe des pieds, d’un air très mystérieux. Si des Frères ayant passé par les quatorze premiers grades capitulaires sont désignés pour être promus Rose-Croix, c’est alors qu’on les adjoint, dans la Chambre Verte, aux nouveaux Chevaliers d’Orient et d’Occident. — Les récipiendaires demeurent seuls dans la Chambre Verte, un Maître de Cérémonies se tient à la porte pour les empêcher de sortir avant le moment voulu.

Pendant que les récipiendaires descendent dans leur conscience, les Rose-Croix descendent prendre un bock à la salle de réfection, et, une fois désaltérés, ils se rendent à la Chambre Noire.

Le pavé de cet appartement est en mosaïque à rhombes alternativement blancs et noirs. Devant l’estrade de l’Orient sont des ruines, des colonnes brisées, de vieux outils abandonnés. Les tentures de la chambre sont noires, parsemées de larmes d’argent ; le plafond est peint en noir. L’appartement est éclairé par trente-trois lumières portées sur trois chandeliers à onze branches ; chaque lumière est enfermée dans un tube en fer-blanc, qui ne laisse de jour que par l’espace d’une petite circonférence d’un pouce de diamètre sur le côté. Dans trois angles de la chambre (sud-ouest, nord-ouest et sud-est) se trouvent trois colonnes de hauteur d’homme, supportant chacune un transparent triangulaire : le transparent du sud-ouest porte le mot FOI et au-dessous Liberté ; celui du sud-est, le mot ESPÉRANCE et au-dessous Égalité ; celui du nord-ouest, le mot CHARITÉ, et au-dessous Fraternité. Au fond de la salle, est un tableau représentant la nuit avec des nuages éclairés par quelques rayons rougeâtres ; au devant, est un tombeau d’où s’échappent des flammes dont la lueur éclaire le tableau. Ce tableau et ce sépulcre sont assez élevés sur l’estrade pour que le siège du président ne les masque pas ; il est, du reste, assis un peu de côté, ayant, en guise de table, un pupitre couvert de drap noir.

Les Chevaliers ont le chapeau sur la tête ; leur cordon et leur tablier sont retournés à l’envers comme la culotte du roi Dagobert ; ils sont vêtus de noir ; ils regardent en dessous et mettent tous leurs efforts à paraître lugubres.

Le Très Sage, après le coup de maillet obligatoire. — Chevaliers mes Frères, indépendamment de nos travaux ordinaires, le but de cette réunion est encore d’initier aux connaissances des Rose-Croix des Frères dignes de notre bienveillance et capables de nous comprendre. Ce sont les Chevaliers d’Orient et d’Occident (il donne les noms des candidats)… Chevaliers mes Frères, si quelqu’un de vous a des oppositions valables à produire contre les postulants, c’est le moment de les formuler… (Après un moment de silence :) Vu le silence des vallées, Chevalier Grand-Expert, rendez-vous auprès des récipiendaires.

Le Grand-Expert obéit. Il amène les candidats à la porte de la salle et frappe par la batterie au 17e degré.

Le 1er Grand Gardien. — Très Sage, on frappe à la porte du temple en Chevalier d’Orient et d’Occident.

Le Très Sage. — Chevalier Premier Grand Gardien, voyez qui frappe ainsi.

Le 1er Grand Gardien transmet la commission à son collègue. Le 2e Grand Gardien ouvre la porte, passe la tête par l’entrebâillement, referme l’huis et reprend sa place.

Le 2e Grand Gardien. — Excellent Premier Grand Gardien, ce sont des Chevaliers d’Orient et d’Occident qui se sont égarés dans les ténèbres et qui demandent un guide pour les remettre dans leur chemin.

Le 1er Grand-Gardien répète cette formule au Très Sage.

Le Très Sage fait demander les noms des récipiendaires et celui de la Loge à laquelle ils appartiennent.

On lui répond en conséquence.

Le Très Sage. — Chevaliers Premier et Deuxième Grands Gardiens, ces candidats au 18e degré ont-ils été examinés et reconnus ?

Le 1er Grand Gardien. — Le Chevalier Grand Expert les accompagne ; il les a reconnus, examinés, juges dignes d’être présentés, laissant à votre sagesse le soin de pénétrer leurs intentions et de les interroger à nouveau.

Le Très Sage. — Que l’entrée leur soit donnée !

La porte s’ouvre à deux battants. Le Grand-Expert entre avec les récipiendaires en effectuant la marche du 17e degré ; puis, les ayant placés à l’Occident entre les deux vallées, il prévient de leur entrée le 2e Grand Gardien. Celui-ci répète l’annonce a son collègue.

Le 1er Grand Gardien. — Très Sage, je vous présente les Chevaliers d’Orient et d’Occident.

Le Très Sage, aux récipiendaires. — Mes Frères, vous nous trouvez dans l’affliction, dans l’accablement, dans le désespoir. (Il pousse un fort gémissement ; tous les assistants l’imitent)… De profondes ténèbres enveloppent la terre, elles y ont semé le désordre et le deuil… La force règne partout en souveraine maîtresse… La parole, autrefois si puissante, ne peut plus convaincre les hommes. Ils sont devenus rebelles à la raison, à la justice et à la vérité. Ils n’écoutent plus que la voix de leurs passions et de leurs appétits… Dans ce fatal cataclysme de l’intelligence, nos travaux ont été troublés, les ouvriers ne se reconnaissent plus, les colonnes de la Maçonnerie sont brisées, les outils sont dispersés, le voile du Temple s’est déchiré, la pierre cubique a sué sang et eau, la lumière qui nous éclairait est éteinte… Hélas ! trois fois hélas ! le dirai-je enfin ? la parole est perdue !… Que pouvez-vous attendre de nous ?…

Le Grand-Expert. — Ne nous a-t-il pas été enseigné que l’homme ne peut rien sans le secours des autres ?… Nous vous demandons un guide pour nous conduire.

Le Très Sage. — Où voulez-vous aller ?

Le Grand Expert. — Nous fuyons des contrées misérables où l’erreur a détruit la vérité, où toutes les notions de la justice sont éteintes, où l’homme dépérit sous le souffle de l’égoïsme et de l’ambition. Nous cherchons une patrie favorisée pour accomplir notre destinée terrestre, le mal ne peut pas régner partout !

Le Très Sage. — Tant de zèle vous attire notre confiance. Chevalier Grand Expert, accompagnez les candidats dans leurs voyages.

Les récipiendaires partent, accompagnés du Grand-Expert. Ils font le tour de la salle. Quand ils sont parvenus auprès de la colonne nord-est, l’Expert leur fait prononcer le mot FOI qui y est inscrit, et il ajoute : Liberté !… Au second tour, il les fait arrêter devant la colonne nord-ouest, leur donne à prononcer le mot CHARITÉ qui figure sur le transparent et il ajoute : Fraternité !… Au troisième tour, c’est devant la colonne sud-est que l’on s’arrête ; on prononce le mot ESPÉRANCE qui y brille, et le Grand-Expert ajoute : Égalité !… Après quoi, il reconduit les récipiendaires à l’Occident et prévient le 1er Grand Gardien que les voyages sont terminés.

Le 1er Grand Gardien, après un coup de maillet. — Très Sage, les récipiendaires sont de retour de leurs voyages.

Le Très Sage, aux candidats. — Mes Frères, dans vos voyages, qu’avez-vous vu et qu’avez-vous appris ?

Le Grand-Expert. — Nous avons vu trois colonnes sur lesquelles brillaient les mots : Foi, Charité, Espérance.

Le Très Sage. — Quelles idées ces inscriptions ont-elles fait naître dans vos esprits ?

Le Grand-Expert. — Elles ont été pour nous comme une révélation mystérieuse que nous ne pouvons approfondir.

Le Très Sage. — Ces inscriptions, mes Frères, sont le résumé de la loi nouvelle… La Foi n’est pas, comme vous pourriez le croire, ce sentiment qui porte les aveugles à adopter certaines opinions ; c’est la lumière de la Liberté que le Grand Architecte de l’Univers fait briller en notre esprit et qui lui sert de phare dans ses plus sublimes perceptions, pour le préserver des fausses doctrines et de la fausse science. C’est le levier au moyen duquel l’homme renverse par sa puissance intellectuelle tous les obstacles de la matière… La Charité n’est autre que le sentiment de Fraternité, c’est-à-dire ce sentiment de bienveillance mutuelle qui établit un lien entre tous les hommes sur la terre ; de ce sentiment découlent toutes les vertus qui élèvent l’homme et lui donnent la force d’accomplir tous les actes de dévouement, de sacrifice et d’abnégation. La Charité, cette vertu que l’antiquité ignorait, a des baumes pour toutes les blessures, des consolations pour tous les chagrins, des larmes pour tous les malheurs ; elle relève et encourage le pauvre, défend l’opprimé, et fait du riche la providence des infortunés. Marchons donc dans sa voie : elle conduit à la lumière et à la vie… L’Espérance est le résultat de la Charité et de la Foi ; elle a pour but l’Égalité. Que l’Espérance donc nous guide et nous soutienne !… Sous l’inspiration de la Foi, de la Charité et de l’Espérance, consentez-vous, mes Frères, à accomplir de nouveaux voyages ?

Le Grand—Expert. — Oui, Très Sage.

Le Très Sage. — Dans ce cas, nous allons vous lier à nous par un serment… Chevalier Grand-Expert, faites avancer les récipiendaires… Debout, Chevaliers mes Frètes, et à l’ordre !

On obéit. Les récipiendaires s’approchent de l’autel, accompagnés des Experts et du Maître des Cérémonies. Sept Rose-Croix, derrière eux, se placent debout, l’épée dans la main droite, de manière à former la voûte d’acier sur leurs têtes. Le Très Sage remet le serment écrit à l’un des récipiendaires.

Le Très Sage. — Mes Frères, voici le serment que vous devez prononcer. Qu’un de vous le lise à haute voix.

Un récipiendaire, au nom de tous. — « Je jure sur ce glaive, symbole du courage, et en présence de tous les Chevaliers qui m’entourent, de garder en mon cœur tous les secrets qui pourront m’être confiés par les Chevaliers Rose-Croix. Je promets d’habituer mon esprit à instruire mes Frères et mon bras à les défendre. Je prends l’obligation de ne me séparer jamais de cet Ordre pour former des Chapitres irréguliers. Et, pour ratifier ces promesses, je prends tous les Chevaliers présents à témoin de ma sincérité. »

Le Très Sage. — Acte du serment.

Le Grand Expert reconduit les récipiendaires à l’Occident entre les deux vallées. Le Très Sage frappe sept coups ; les Grands Gardiens répètent cette batterie.

Le Très Sage. — Chevalier Premier Grand Gardien, quel motif nous rassemble ?

Le 1er Grand Gardien. — Consoler les affligés, montrer le chemin aux voyageurs égarés et retrouver la parole perdue.

Le Très Sage. — Comment parviendrons-nous à la retrouver ?

Le 1er Grand Gardien. — Trois colonnes nous guideront.

Le Très Sage. — Où sont-elles ?

Le 1er Grand Gardien. — Je l’ignore ; mais nous les retrouverons ; car on les reconnaît, même dans l’obscurité la plus profonde.

Le Très Sage. — Voyageons donc, mes Frères. N’a-t-il pas été dit : Cherchez et vous trouverez ?

Le Très Sage se met en marche, suivi du porte-étendard et des Frères haut-gradés qui siègent à l’Orient.

Au premier tour, le Très Sage dit en voyant la colonne sud-ouest : « Foi ! » et l’on éteint aussitôt les chandelles qui éclairent le transparent.

Le Très Sage. — Hélas ! la Foi s’est éteinte !

Au deuxième tour, en voyant la colonne nord-ouest, il s’écrie : « Charité ! » et l’on éteint aussitôt les lumières du transparent.

Le Très Sage. — Hélas ! la Charité s’est éteinte !

Au troisième tour, devant la colonne sud-est il pousse l’exclamation : « Espérance ! » On n’éteint pas, cette fois.

Le Très Sage. — Mais l’Espérance nous éclaire toujours !… Avec elle, nous rallumerons la Foi et la Charité.

Ayant prononcé ces paroles, le Très Sage et les Chevaliers qui l’accompagnent sortent de la salle et se rendent dans la Chambre Rouge. Aussitôt, le 1er Grand Gardien se porte a la tête de la vallée du Sud, fait, avec les Frères qui la composent, trois fois le tour de la salle, en prononçant chaque fois le mot « Espérance », et, accompagné de ses collègues, va rejoindre le Très Sage. Le 2e Grand Gardien se met à son tour à la tête de la vallée du Nord, fait de même avec elle trois fois le tour de la salle en disant chaque fois le mot « Espérance ; » puis, avec sa suite, il se rend à la Chambre Rouge.

Les récipiendaires restent seuls en compagnie du Grand-Expert qui leur couvre la tête d’un voile noir et les conduit alors dans la Chambre Infernale.

Qu’est-ce que la Chambre Infernale ?

« C’est, disent les Rituels, la figure du lieu de réprobation. » Les Rituels n’ajoutent rien autre ; ils sont vraiment, ce coup-ci, trop discrets.

On parlera donc pour eux, puisqu’ils se taisent.

La Chambre Infernale est une salle étroite qui n’est éclairée que par la lumière provenant des transparents lumineux dont les murs sont littéralement couverts. Ces transparents représentent l’Enfer. Mais ce n’est pas là l’Enfer tel que l’Église le décrit ; non certes. Ici, les démons et les damnés, quoiqu’au milieu des flammes, n’ont nullement l’air de souffrir : ils paraissent radieux, tout au contraire ; ils vivent et se meuvent dans le feu comme dans un élément naturel. Tous les maudits de la Bible, Caïn, Chanaan, Moab, et autres, vous ont des mines de patriarches et rayonnent de gloire. Tubalcaïn fabrique des foudres dans une forge dont les ouvriers sont des diablotins. Hiram, reconnaissable à ses insignes maçonniques et à sa branche d’acacia qu’il tient à la main comme une palme de martyr, reçoit une couronne d’or qu’Éblis, l’Ange de Lumière (lisez : Satan), dépose avec attendrissement sur son front. Cette représentation n’est pas autre chose, disons le mot, que la glorification de Lucifer, de ses compagnons de révolte et des âmes qui se détournent de Dieu. À droite et à gauche de cette chambre, se trouvent deux squelettes ; chacun, un arc tendu à la main; lance une flèche. Le corridor, qui conduit à la Chambre Infernale, est semé de petits fossés, de trous et de petites buttes.

Le Grand-Expert, après avoir amené les récipiendaires dans cette salle, les débarrasse de leurs voiles noirs et leur dit simplement ceci : « Voyez et méditez ! » Puis, il se retire, mais tout en demeurant à la porte.

Les membres du Chapitre, pendant ce temps, sont dans l’appartement où ils ont suivi le Très Sage. Ce temple est entièrement tendu de rouge et richement orné. Il est éclairé par trente-trois bougies, comme la Chambre Noire ; seulement, ici, ces lumières, n’étant plus renfermées dans des tubes en fer-blanc, brillent d’un vif éclat. Dans le fond de la salle, un autel, élevé de trois marches, est érigé ; il est recouvert d’un tapis rouge à franges et glands d’or, parsemé de flammes ; sur le dessus de cet autel, est un tableau représentant trois croix, celle du milieu ayant au centre une rose entourée d’une couronne d’épines, et les deux autres croix ayant au centre une tête de mort au-dessus de tibias entre-croisés. Au pied de la croix du milieu est un globe entouré d’un serpent qui se mord la queue, ou bien un pélican semblable à celui dont le dessin a été donné plus haut (c’est au choix) ; au-dessus de cette croix, est l’Étoile Flamboyante ayant au centre la lettre phénicienne à forme obscène. Cet autel n’est visible qu’à un moment voulu ; au début de la séance, il est masqué par un grand rideau tombant du plafond et pouvant, en un clin d’œil, s’écarter à la fois à droite et à gauche. Les trois colonnes à transparents, portant accouplés les noms des vertus théologales et les mots de la fallacieuse devise républicaine, sont aussi dans la Chambre Rouge et dans le même état que celui où elles ont été laissées dans la Chambre Noire ; c’est-à-dire, le transparent de l’Espérance est seul éclairé. Les murs sont ornés de diverses inscriptions : à l’Orient, au-dessus de l’autel, « Glorification du Grand Architecte de l’Univers ; » sur les deux côtés, « Amour du prochain » et « Amour de la Vertu ; » au côté sud, « Naissance, Vie, Mort ; » à l’Occident, « Espérance, Foi, Charité. » Devant chacune des colonnes à transparent, est un trépied de forme antique, garni de cassolettes pleines de braise vive. Une épée est sur le siège de chaque Chevalier. Des cordons de Rose-Croix, en nombre égal à celui des récipiendaires, sont sur l’autel.

L’étendard du Chapitre sa trouve au coin nord-est de l’Orient : c’est un carré de 30 pouces de côté, en satin blanc brodé, portant la représentation d’un compas d’or ouvert et couronné, sur lequel est le pélican avec ses sept petits ; sur la poitrine du pélican, une rose recouvre une croix.

Devant le Très Sage, assis à l’Orient, se trouve l’Autel des Promesses, recouvert de drap cramoisi et portant le Livre des Constitutions, un compas, une équerre et un crucifix sur lequel est clouée une rose.

Au côté nord de la salle, le mur est orné d’une immense pancarte sur laquelle on lit en grosses lettres : « L’étude de la Nature, faite par la Raison, nous révèle tout ce qui doit constituer notre Foi ; et son Infinité nous inspire l’Espérance absolument certaine de l’Immortalité de l’humanité par la Charité, c’est-à-dire par l’Amour qui en assure la régénération constante et illimitée au moyen de la génération universelle. »

Le Très Sage, lorsque tous les Chevaliers sont à leurs places. — Chevalier Second Grand Gardien, assurez-vous si nous sommes à l’abri de toute surprise.

Le 2e Grand Gardien invite le Garde du Chapitre à voir si toutes les précautions de sûreté ont été observées. Celui-ci sort de la salle, parcourt les parvis, rentre et annonce au 2e Grand Gardien que les travaux peuvent être repris en toute sécurité.

Le 2e Grand Gardien. — Très Sage, toutes les précautions ont été prises, personne ne peut venir troubler nos travaux.

Le Très Sage. — Chevaliers Premier et Second Grands Gardiens, répondez-vous des Chevaliers de vos vallées ?

Les deux Grands Gardiens parcourent leur vallée respective. Quand ils sont de retour à leur place, le 2e Grand Gardien annonce au premier qu’aucun étranger ne s’est glissé dans la vallée du Nord.

Le 1er Grand Gardien. — Très Sage, je réponds de l’une et l’autre vallée.

Batterie de sept coups de maillet par le Très Sage, répétés successivement par les deux Grands Gardiens.

Le Très Sage. — Prenez place, Chevaliers mes Frères. (Tout le monde s’assied.)

Le Très Sage. — Bientôt les Chevaliers d’Orient et d’Occident vont nous être présentés ; ils achèvent leurs voyages et méditent sur la Foi, sur la Charité et sur l’Espérance, dont nous leur avons fait voir la lumière ; à l’aide de cette lumière nouvelle, ils triompheront des obstacles et des écueils dont leur chemin est semé.

À peine le Très Sage a-t-il prononcé ces dernières paroles, que le Grand-Expert frappe à la porte du temple par la batterie du 17e degré.

Le 2e Grand Gardien. — Chevalier Premier Grand Gardien, on frappe à la porte du temple en Chevalier d’Orient et d’Occident.

Le 1er Grand Gardien répète l’annonce au Très Sage, et celui-ci ordonne de voir qui frappe ainsi. Le 2e Grand Gardien va ouvrir la porte et demande au Grand-Expert ce qu’il désire. Le Grand Expert lui donne sa réponse à voix basse.

Le 2e Grand Gardien, après avoir refermé la porte. — Ce sont des Chevaliers d’Orient et d’Occident, conduits par le Grand-Expert, qui ont cherché la parole et croient l’avoir retrouvée.

Le Très Sage. — Quels moyens ont-ils employés pour arriver à un tel résultat ?

Le 1er Grand Gardien. — Ils se sont dépouillés de ce qui leur restait d’impur, et ils ont brisé les chaînes des passions, des préjugés et de la fausse science.

Le Très Sage. — Quelle preuve en donnent-ils ?

Le 1er Grand Gardien. — Le Chevalier Grand-Expert répondra pour eux.

Le Très Sage, après un coup de maillet. — Que les portes leur soient ouvertes !

Les récipiendaires, à qui, à leur sortie de la Chambre Infernale, on a recouvert de nouveau la tête d’un voile noir, font leur entrée dans la Chambre Rouge d’un pas lent et mesuré. Le Grand-Expert les retient à l’Occident, en les faisant mettre à l’ordre du 17e degré.

Au moment où les portes s’ouvrent, tous les Chevaliers des vallées se lèvent spontanément, tenant l’épée dans la main gauche, la pointe en bas, et la main droite sur le cœur.

Quand les récipiendaires sont arrêtés, le Très Sage invite les Chevaliers du Chapitre à s’asseoir. Les candidats et le Grand-Expert restent debout ; ce dernier tient une petite boîte à la main.

Le Très Sage, aux récipiendaires. — Chevaliers, d’où venez-vous ?

Le Grand-Expert. — Nous avons parcouru l’Orient et l’Occident, le Septentrion et le Midi, pour chercher la parole perdue. Malgré les ténèbres qui nous enveloppaient, malgré les entraves que l’erreur et l’ignorance semaient sur nos pas, nous croyons l’avoir retrouvée.

Le Très Sage. — Comment ? Par quels moyens ?

Le Grand-Expert. — Un jour, notre course nous avait épuisés ; nos genoux fléchissaient sous le poids de notre corps ; notre vue n’apercevait aucun terme à la route dans laquelle nous nous étions engagés ; notre oreille ne percevait plus aucun son, et la parole expirait sur nos lèvres. Semblables au voyageur égaré dans le désert, nous tombâmes accablés, découragés, haletants. C’était l’anéantissement, l’agonie, la mort… Oui, la mort qui se levait devant nous, menaçante et terrible… Quelle fut la durée de cette défaillance ? Nous l’ignorons. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que notre retour à la vie fut marqué par un évènement extraordinaire… À peine nos sens commençaient-ils à se rouvrir aux sensations, qu’une voix mystérieuse s’éleva au fond de notre cour et nous fit entendre ces mots : « Depuis que le soleil s’est éclipsé, que les ténèbres se sont répandues sur la terre, que les outils ont été brisés et que l’Étoile Flamboyante a disparu, les ouvriers se sont dispersés et la parole a été perdue. Dès lors, la misère a accablé la Maçonnerie. À la place des jours de gloire qui marquèrent et suivirent son avènement, elle n’a eu que des jours néfastes ; ses ouvriers attendent dans les larmes et le deuil qu’un de leurs frères retrouve la parole, qui seule doit faire renaître son antique splendeur. Vous êtes dévoués à cette mission difficile et la Foi vous manque. Prenez courage, apôtres de la Vérité ! Le flambeau de l’Espérance vous éclaire, et la Charité vous montre le chemin. Encore quelques efforts, et vous atteindrez le but. Ignorez-vous qu’une Foi ardente soulèverait des montagnes ? Courage donc ; hommes de bonne volonté, vos Frères vous attendent ! »… Ainsi parla la voix, et nous sentîmes comme un souffle qui nous pénétrait au moment où elle murmura, en s’éloignant, une parole qui fut pour nous la révolution d’une lumière nouvelle… Alors, nous nous levâmes, en promettant de ne prononcer cette parole qu’après avoir été consacrés par vous. Puis, l’ayant burinée en caractères ineffaçables, nous la renfermâmes dans un coffre du métal le plus pur… Depuis lors, notre âme reprit sa sérénité. La douce Espérance marchait avec nous, et nous sommes accourus pour déposer en vos mains ce coffre qui doit renfermer l’objet de tous nos vœux… Le voici !

Le Maître des Cérémonies prend la petite boîte que lui remet le Grand-Expert et va la porter au Très Sage. Cette boîte est fermée par un ruban rouge qui forme la croix latine ; elle est scellée de cire rouge.

Le Très Sage, après un coup de maillet. — Debout, et à l’ordre, Chevaliers mes Frères !

Tout le monde se lève. Chacun croise ses bras sur sa poitrine, les doigts joints et les mains étendues.

Le Très Sage rompt le cachet, ouvre la boîte, en tire un papier et la pose sur l’autel.

Le Très Sage, lisant le papier et épelant lettre par lettre. — I…N…R…I… C’est la parole !…

À ce moment, on retire le rideau dont est couvert le transparent qui est au fond de la salle, et l’on rallume l’éclairage des colonnes portant Foi-Liberté et Charité-Fraternité.

Le Très Sage. — Chevalier Grand-Expert, ôtez les voiles qui recouvrent les récipiendaires.

Cet ordre est exécuté.

Le Très Sage. — Mes Frères, la parole étant retrouvée, applaudissons !… À moi, Chevaliers, par le signe et le contre-signe (on les fait), par la batterie (on frappe sept coups dans les mains), et par l’acclamation mystérieuse !

Tous, ensemble. — Houché ! houché ! houché !

Le Très Sage. — Maintenant que la parole est retrouvée et applaudie, Chevalier Premier Grand Gardien, dites-nous si tout est disposé pour que nous puissions célébrer nos mystères d’une manière digne des Chevaliers Rose-Croix, en y admettant ces Chevaliers d’Orient et d’Occident qui méritent d’y prendre part.

Le 1er Grand Gardien. — Oui, Très Sage.

Coup de maillet du Très Sage, répété par les Grands Gardiens.

Le Très Sage. — Frères Second Grand Gardien, transportez-vous en tête des Chevaliers qui composent la vallée du Nord et invitez-les à vous suivre, afin que chacun puisse exprimer sa reconnaissance envers le Grand Architecte de l’Univers.

Le 2e Grand Gardien, suivi des Chevaliers de sa vallée, fait le tour du temple par le Nord, l’Orient, le Sud et l’Occident ; et, en passant devant chaque trépied qui est au pied d’une des trois colonnes à transparent, il verse dans les cassolettes de l’encens mêlé de benjoin.

Le 2e Grand Gardien, de retour à sa place. — Très Sage, nous avons accompli notre devoir.

Le Très Sage. — Frère Premier Grand Gardien, transportez-vous en tête des Chevaliers qui composent la vallée du Sud et invitez-les à vous suivre.

Nouvelle promenade autour du temple. Le 1er Grand Gardien, à la tête de sa vallée, imite le second.

Le 1er Grand Gardien, de retour à sa place. — Très Sage, nous avons accompli notre devoir.

Le Très Sage. — Chevalier Maître des Cérémonies, et vous, Chevaliers Experts, veuillez vous joindre à moi et aux Frères qui se trouvent à l’Orient.

Suivi de ces Chevaliers, le Très Sage effectue à son tour la promenade, en versant aussi l’encens et le benjoin dans les cassolettes des trois trépieds. Tous les Frères se mettent à l’ordre, quand il remonte à l’Orient.

Le Très Sage. — Grand Architecte de l’Univers, toi qui seul es grand, qui seul es égal à toi-même, qui as l’immensité pour palais, la toute-puissance pour sceptre, l’éternité pour règne, bénis nos travaux dont le seul but est d’étudier tes lois qui se résument dans ces mots : « Harmonie, Justice, Amour ». Lorsqu’un jour la doctrine maçonnique sera devenue celle de tous les peuples et qu’ils ne formeront plus qu’une seule et même famille de Frères unis par l’Amour, la Science et le Travail, alors, plus dignes de toi, ils jouiront de l’universelle harmonie que tu imprimes à toute la nature. Daigne, ô Grand Architecte, nous rendre dignes de voir de si beaux jours. Amen.

Coup de maillet du Très Sage, répété par les deux Grands Gardiens. Ordre de s’asseoir ; tous les assistants, y compris les récipiendaires, prennent place sur leurs sièges.


Discours du Très Sage.

(Aux récipiendaires :) Mes Frères, vous venez de nous rapporter la parole ; mais l’avez-vous bien comprise ? la méditation, que vous avez faire dans la Chambre dont vous sortez, vous en a-t-elle révélé le véritable sens ?

Beaucoup d’ignorants ont, jusqu’à ce jour, interprété le monogramme INRI de la manière suivante : « Iesus Nazarenus Rex Iudeorum », c’est-à-dire : « Jésus de Nazareth, roi des Juifs ».

Cette interprétation ne peut être acceptée comme vraie, en ce sens que Jésus ne fut jamais roi des Juifs, et que ce titre, qui n’était qu’une raillerie et une insulte de la part de ses bourreau, a été, à tort selon nous, consacré par la légende chrétienne.

Reste le personnage historique et allégorique. Sous ce rapport, nous ne vous présentons celui-ci que comme le symbole d’idées morales ; ce nom est celui du fondateur d’une société nouvelle, basée sur l’égalité et la fraternité universelles.

Que vous le considériez comme historique ou comme fictif, vous accepterez en lui la personnification humaine de la Charité, de la Douceur et de la Résignation. Vous accepterez en lui le nom de l’homme qui a émancipé la femme, qui a moralement affranchi l’esclave, qui a relevé les humbles. Vous l’accepterez enfin comme étant celui, mes Frères, qui le premier a prononcé ces belles et consolantes paroles: « Aimez-vous les uns les autres ! »

Mais toute parole mystérieuse renferme plusieurs sens : le sens littéral et le sens spirituel. C’est au véritable initié qu’il appartient de saisir le sens le plus sublime ; car, vous le savez mes Frères, la lettre tue et l’esprit vivifie.

Nous, Chevaliers Rose-Croix, nous interprétons le monogramme INRI par ces mots : « Igne Natura Renovatur Integra », c’est-à-dire : « La nature est régénérée entièrement par le Feu ». Nous sommes ici dans le vrai, tant dans le sens littéral que dans le sens spirituel.

Le premier nous rappelle qu’après que la nature a été engourdie par les froids, le soleil, au retour du solstice, la réchauffe et fait jaillir de son sein les moissons, les fleurs et les fruits ; ce sens suffit aux Profanes.

Mais à ceux qui sont dignes de recevoir la communication des hautes sciences et les mystères sublimes iis quibus datum est noscere mysterium, à ceux-là, nous donnons la véritable interprétation de ces mots : toute la nature est renouvelée, régénérée par le Feu… En effet, que nous dit le Verbe ?… Il nous dit : « De même que l’or est purifié dans la fournaise, ainsi le juste sera purifié en passant par le feu », le Feu, ce principe de vie qui anime tous les êtres.

Nous avons vu, dans le grade de Maître, que la parole perdue fut l’effet de l’automne, où le soleil. dépouillé de sa puissance, rend la nature muette. La parole retrouvée doit donc figurer dans un grade qui annonce un printemps prochain symbolisé par la Rose, et aussi par le Feu, base du 18e degré.

Ce n’est pas à ce feu matériel qui sert à satisfaire une partie de nos besoins que se rapportent les allégories de ce grade. Non ! C’est à cet élément principe, à ce Feu conservateur et vivifiant, qui pénètre et embrase toute la nature, c’est à ce Feu sacré que se rattachent tous nos mystérieux symboles ; c’est à cet élément pur dont la chaleur et la lumière ne sont que des modifications, dont la fécondité, le mouvement et la vie sont les effets, et dont les astres sans nombre répandus dans l’immensité de l’univers semblent être les foyers inépuisables ; qui prête aux corps le charme des plus vives et des plus brillantes couleurs, ou, se cachant à nos regards, résidant jusqu’au sein de la terre, écarte les molécules des corps, malgré la force qui les unit, et y produit une action qui tantôt est le principe de leur existence, de leur conservation, de leur reproduction, et tantôt est la cause de leur division, de leur destruction, de leur transformation ; qui, d’autres fois encore, sillonne la nue qui le porte, et, sous le nom d’étincelle électrique, frappe à la fois notre œil ébloui, notre oreille étonnée, tous nos sens effrayés, et transforme la vapeur des nues en une masse d’eau qui se précipite sur la terre qu’elle ravage ; ce Feu, enfin, roi des éléments, sans lequel les autres seraient froids et inertes, qui communique à l’air sa pureté, à l’eau sa fluidité, à la terre sa fécondité inépuisable.

Au rayonnement de ce Feu sacré qui forme la parole, l’homme a reconquis tous les droits de sa primitive origine, l’esclave s’est dressé sous l’éclair de l’égalité, la femme a reçu en principe la faculté de marcher l’égale de son époux, et, aux lueurs de la Foi, de l’Espérance et de la Charité, les hommes ont été appelés à ne former qu’une seule famille de Frères.

Considérez donc. Chevaliers, dans le monogramme INRI, un symbole dont le sens doit vous guider désormais dans le chemin de la Science et de la Vérité.


Le Maître des Cérémonies, une fois le discours du Très Sage terminé, conduit à l’autel les récipiendaires ; il les fait agenouiller. Chacun d’eux, ayant ôté ses gants, pose ses mains sur le glaive qui recouvre la Bible ouverte au Livre de la Sagesse de Salomon, et baisse la tête. Derrière eux se placent sept Chevaliers, debout, l’épée dans la main droite, et formant au-dessus d’eux la voûte d’acier. Les autres assistants se tiennent debout, les bras en croix sur la poitrine. Un des récipiendaires prononce, au nom de tous, le serment du grade. Le voici :

Serment du Rose-Croix[5]. — Je promets et jure sur l’honneur, renouvelant solennellement en ce jour les obligations que j’ai jurées dans les grades précédents, de ne jamais révéler les secrets des Chevaliers Rose-Croix, à aucun Frère de grade inférieur ni à aucun Profane, sous peine d’être à jamais privé de la parole et d'être perpétuellement dans les ténèbres. Qu’un ruisseau de sang coule sans cesse de mon corps, que je souffre les plus rudes angoisses de l’âme, que les épines les plus piquantes me servent de chevet, que le fiel et le vinaigre deviennent mon breuvage, que le supplice de la croix termine enfin mon sort, si jamais je contreviens aux lois qui me seront prescrites. Je promets aussi de ne jamais révéler le lieu de ma réception au grade de Chevalier Rose-Croix ni par qui j’ai été reçu.

Tous les récipiendaires, d’une seule voix. — Je le jure !

Le premier récipiendaire. — Que le Grand Architecte de l’Univers me soit en aide !

Tous les récipiendaires. — Ainsi soit-il.

Le Très sage. — « Tout est consommé ! »

Le Porte-Étendard vient alors se placer près de l’autel, et, pendant la consécration qui suit, il fait flotter l’étendard du Chapitre sur la tête des récipiendaires.

Le Très Sage, étendant pontificalement les mains. — À la gloire du Grand Architecte de l’Univers, au nom et sous les auspices du Grand-Orient (ou : du Suprême Conseil) de France, en vertu des pouvoirs dont je suis investi, je vous crée et consacre Chevaliers Rose-Croix, dix-huitième degré, et membres actifs du Souverain Chapitre Constitué sous le titre distinctif de (ici le nom du Chapitre), dans la Vallée de (ici le nom de la ville), pour jouir des droits, privilèges et prérogatives attachés à ce grade… (Touchant légèrement avec le glaive la tête de chaque récipiendaire :) Que la lumière de la science vous éclaire !… (Touchant ensuite de même l’épaule gauche de chacun :) Que le feu du courage enflamme votre cœur !… (Touchant enfin l’épaule droite :) Que la Foi, l’Espérance et la Charité vous fassent bénir des hommes, vos frères !… (Prenant l’étendard du Chapitre et le faisant flotter sur la tête des récipiendaires :) Puissiez-vous, Chevaliers, sous l’ombrage de nos couleurs sacrées, devenir l’ornement et la gloire de notre Ordre !

Après quoi, le Très Sage embrasse chacun des nouveaux Rose—Croix, et, les faisant monter à l’Orient, il leur communique les secrets du grade.

Il termine cette série de formalités par la remise du cordon dont il les décore.

Le Très Sage. — Mes Frères, la couleur de ce cordon est rouge : c’est la couleur du soleil ou de la lumière à son foyer ; c’est aussi la couleur de l’amour. La Croix qui forme le bijou contient encore un sublime enseignement : la ligne verticale est le symbole de la génération, c’est-à-dire de la vie ; la ligne horizontale qui la traverse est le symbole de la destruction, c’est-à-dire de la mort. Cela signifie qu’on n’arrive à la vie immortelle qu’après avoir franchi les barrières de la mort. La Rose est le symbole secret de la fécondité ; dans les mystères égyptiens, elle était l’emblème d’Isis, la femme féconde par excellence. Donc la Croix ayant une Rose dans l’intersection de ses bras figure l’Humanité se renouvelant sans cesse ; ce symbolisme mystique contient le secret qui rend l’humanité immortelle. Quant au Pélican, il est l’emblème de la Charité.

Les nouveaux Rose-Croix vont alors se faire reconnaître des Chevaliers leurs Frères ; mêmes formalités qu’aux grades précédents. Ensuite, le Chapitre les salue par un applaudissement général. L’un des néophytes remercie au nom de tous les autres. Puis, le Maître des Cérémonies les fait asseoir en tête de la Vallée du Midi.

Le Très Sage, aux néophytes. — Vous voilà parvenus, mes Frères, au grade de Chevalier Rose-Croix. Un horizon plus vaste doit s’ouvrir à votre esprit devant les devoirs nouveaux que vous aurez à remplir. Le but que se proposent les Chevaliers Rose-Croix, c’est de former des Maçons qui se dévouent fermement et activement à la propagation de la Vérité et des principes qui nous régissent… C’est là, mes Frères, une tâche difficile et périlleuse, car les ennemis de la Vérité sont innombrables. Mais leurs efforts pourraient-ils étonner notre courage ?… Nous combattons avec les armes de la Foi qu’aucune passion humaine ne saurait émousser ; nous instruisons par la Charité, cette rosée céleste tombée sur l’homme pour assurer sa réhabilitation ; et, dans notre œuvre féconde, nous sommes éclairés par l’Espérance… Qui pourrait donc nous arrêter ? Rien, si nous restons sincèrement unis, tous pour chacun et chacun pour tous, nous abritant sous l’égide de la solidarité et de la fraternité universelles !

Discours du Chevalier d’Éloquence sur la réception qui vient d’avoir lieu. La rédaction de ce discours est facultative ; mais le sujet en est tracé.

Le Chevalier d’Éloquence rappelle aux néophytes les diverses phases de leur initiation. Il reparle du Soleil, dont les discours précédents ne se sont pas beaucoup occupés ; et il explique que, tout comme Hiram, le Christ est l’emblème du Soleil. À son dire, Dieu et l’univers sont identiques ; tout au plus, doit-on considérer la divinité comme l’âme du monde et le monde comme le corps de la divinité. En fait de culte, celui du Soleil est le seul raisonnable et scientifique. Les miracles et les faits de la vie de Jésus doivent être expliqués par « des apparences solaires. » La matière est éternelle ; la génération est tout ; la création n’est que l’induction de la génération. Rien ne meurt, en réalité, rien ne se crée non plus ; les êtres matériels ne font que se transformer. Ainsi, la putréfaction, la fermentation, qui paraissent des signes de mort, ne sont au contraire que des signes de régénération, de transformation. En résumé, immortalité de l’homme comme espèce, immortalité de la famille humaine, grâce à la succession des générations que rien ne saurait interrompre, immortalité du grand ensemble qui existe. C’est pour cela que la Franc-Maçonnerie divinise la Nature et, par ses cérémonies symboliques, rend hommage au Grand Tout.

On le voit, c’est du panthéisme pur.

Mais il ne faut pas perdre de vue que, dans la Franc-Maçonnerie, la doctrine panthéiste n’est encore qu’un voile. Nous ne sommes pas au bout.

Aussi, après avoir parlé pour ceux des récipiendaires dont l’esprit, détourné de Dieu, ne va pas plus loin que l’adoration du soleil, de la lune et des étoiles, le Chevalier d’Éloquence, à l’exemple du Vénérable Orateur de la Loge de Maître, ajoute quelques mots à double entente à l’adresse des néophytes qui sont destinés à faire de plus rapides progrès dans la Maçonnerie. C’est sur le principe du Feu que roule cette thèse. Il prononce le nom de Salomon, comme celui d’un sage versé dans toutes les hautes sciences, allusion on ne peut plus transparente aux sciences occultes que pratiqua ce monarque à l’époque maudite de sa vie où, abandonnant le culte de Dieu, il sacrifia à Astarté, à Moloch, aux plus honteuses idoles. Naturellement, c’est de cette partie de sa vie que le Chevalier d’Éloquence prononce l’éloge.

Il conclut en disant, comme toujours, qu’il n’y a rien au-dessus du grade qui vient d’être conféré aux récipiendaires, et que les degrés supérieurs sont tellement inutiles et insignifiants que l’autorité suprême de l’Ordre devrait bien au plus tôt les supprimer.

Le Très Sage fait applaudir ce morceau d’architecture par le signe, le contre-signe, la batterie et le triple Houzé prononcé en auvergnat.

On examine rapidement, s’il y en a, les propositions mites dans l’intérêt du Chapitre. On salue et on applaudit les Chevaliers Visiteurs qui ont bien voulu assister à la séance. On fait circuler et on dépouille le Tronc de la Veuve. Le Chancelier Maître des Dépêches communique à l’assemblée son brouillon de procès-verbal (esquisse de la colonne des travaux). On l’approuve, sauf observations sommaires.

Pendant le défilé de ces bagatelles, les Maîtres des Cérémonies, Architecte, Maître des Agapes et Experts enlèvent le Tableau du Chapitre, dont j’ai négligé de donner la description (ces toiles peintes, qui s’étalent par terre, représentent toujours, on le sait, les emblèmes particuliers du grade), et ils font apporter par les Frères Servants une table recouverte d’une nappe blanche bordée de rouge. Sur cette table sont du pain, du vin, deux grandes coupes d’argent ou de cristal et deux serviettes. Le pain est sur un plat d’argent, ainsi que le vase contenant le vin.

Il ne reste plus qu’à suspendre les travaux (lever la séance) et passer à la cérémonie finale de la Cène.

Le Très Sage. — Chevalier Premier Grand Gardien, quel but se proposent les Chevaliers Rose-Croix ?

Le 1er Grand Gardien. — Combattre l’orgueil, l’égoïsme et l’ambition, pour faire régner à leur place le dévouement, la charité et la vérité.

Le Très Sage. — Qui vous a reçu ?

Le 1er Grand Gardien. — Le plus humble de tous.

Le Très Sage. — Pourquoi le plus humble ?

Le 1er Grand Gardien. — Parce que c’était le plus éclairé et qu’il savait que toute science vient d’en haut.

Le Très Sage. — Chevalier Second Grand Gardien, à quelle heure les Chevaliers Rose-Croix ont-ils coutume de suspendre leurs travaux ?

Le 2e Grand Gardien. — Ils ne les suspendent que lorsqu’ils ont besoin de nouvelles forces pour continuer leur œuvre.

Le Très Sage. — Quelle heure est-il ?

Le 2e Grand Gardien. — Il est l’heure du repos.

Le Très Sage. — Puisqu’il est l’heure du repos, Chevaliers Premier et Second Grands Gardiens, annoncez que nous allons suspendre les travaux de ce jour.

Les Grands Gardiens répètent la formule à leurs vallées respectives et informent ensuite le Très Sage que l’annonce est faite.

Le Très Sage. — Debout et à l’ordre, Chevaliers mes Frères ! (On obéit.)… À la gloire du Grand Architecte de l’Univers, au nom et sous les auspices, etc., je déclare les travaux du 18e degré suspendus dans le Souverain Chapitre constitué sous le titre de…, à la Vallée de… À moi, Chevaliers mes Frères, par le signe, le contre-signe, la batterie (on les exécute), et l’acclamation mystérieuse !

Tous, à la fois. — Houché ! houché ! bouché !

Le Très Sage. — Prenez place, Chevaliers ; nous allons procéder à la célébration de la Cène.

À ce moment, les Maîtres des Cérémonies distribuent à chaque Chevalier une longue baguette de bois blanc. On transporte à la partie occidentale de la table les trépieds à cassolettes et l’on entretient les réchauds de parfums odorants. Au centre de la table est le candélabre à onze lumières du Très Sage.

Le Très Sage. — Très Respectables Frères Chevaliers, avant de nous quitter, nous allons rompre ensemble le même pain et boire dans la même coupe. Nous cimenterons ainsi davantage les liens qui nous unissent, et nous nous aimerons mieux… La baguette que vous portez représente le bâton qui doit vous soutenir dans vos voyages. Emblème modeste de la vigilance, elle est aussi le signe du commandement et du droit de l’exercer… Approchons-nous, mes Frères, de la table fraternelle.

Le Très Sage Athirsata descend de son trône et vient se placer à l’Orient de la table, faisant face à l’Occident. Les deux Grands Gardiens se placent à l’Occident, vis-à-vis du Très Sage ; ils sont séparés par le Grand Maître des Cérémonies. Les Rose-Croix, portant leur baguette comme les premiers Officiers du Chapitre, se rangent indistinctement autour de la table. Tous les Chevaliers sont dans le recueillement.

Le Second Maître des Cérémonies présente au Très Sage le plat sur lequel sont le pain et le vin.

Le Très Sage. — Grand Architecte de l’Univers, toi qui pourvois aux besoins de tous tes enfants, bénis la nourriture que nous allons prendre ; qu’elle soit pour ta plus grande gloire et pour notre satisfaction !… (Prenant le pain et l’élevant :) Que ce pain nous maintienne en force et en santé !… (Prenant les coupes qu’il remplit et les élevant :) Que ce vin, symbole de l’intelligence, élève notre esprit !…

Il rompt le pain en deux parties égales ; puis, sur ce pain, il fait le signe de l’index (signe du grade), ce qui ici équivaut à une bénédiction faite avec un seul doigt levé. Le Chevalier d’Éloquence, qui est à sa gauche, exécute le contre-signe. Le Très Sage, alors, donne les deux morceau du pain, après en avoir goûté, l’un au Chancelier d’Éloquence, et l’autre au Chancelier Maître des Dépêches qui est a sa droite.

Le Très Sage. — Prenez et mangez ! Donnez à manger à celui qui a faim !

Après quoi, il prend les deux coupes et fait le signe de l’index sur le vin. Le Chancelier Maître des Dépêches exécute le contre-signe. Le Très Sage, alors, remet les deux coupes, après avoir bu quelques gouttes de vin à chacune, l’une au Chevalier d’Éloquence, et l’autre au Chevalier Maître des Dépêches.

Le Très Sage. — Prenez et buvez ! Donnez à boire à celui qui a soif !

Le pain et le vin circulent. Chacun mord au morceau, boit à la coupe et les passe à son voisin. C’est le Grand Maître des Cérémonies qui reçoit les deux morceaux de pain auxquels tout le monde a mordu et dont il ne reste plus grand’chose, ainsi que les deux coupes auxquelles tout le monde a bu et qui ne contiennent plus que quelques gouttes.

Le Très Sage fait circuler à droite et à gauche le mot sacré, ainsi que l’attouchement mystérieux. Tout le monde se parle à l’oreille et s’attouche. Enfin, on s’enlace les uns les autres, corps contre corps, chacun passant son bras autour des reins de son voisin (c’est la chaîne d’union), et le baiser fraternel circule parmi l’assemblée des Rose-Croix ; aucun d’eux n’échappe à cet inqualifiable embrassement.

Le peu qui reste de pain et de vin est rapporté au Très Sage, qui le jette dans les réchauds.

Le Très Sage. — « Tout est consommé ! »… Chevaliers mes Frères, retirons-nous en paix, et souvenons-nous que nous devons propager sur la terre toutes les vertus qui naissent de la Foi et de la Charité !

Les assistants remettent leurs baguettes aux Frères Servants, et tout le monde se retire dans le silence et le recueillement.




CATÉCHISME DU ROSE-CROIX[6].
première partie

D. Êtes-vous Maçon ? — R. Mes Frères me reconnaissent pour tel.

D. Êtes-vous Compagnon ? — R. J’ai vu l’Étoile Flamboyante.

D. Êtes-vous Maître ? — R. L’acacia m’est connu.

D. Êtes-vous Maître Secret ? — R. Je m’en glorifie.

D. Êtes-vous Chevalier Élu ? — R. Mon nom peut le prouver.

D. Quel est-il ? — R. Emerok.

D. Que signifie le mot sacré « Moabon » ? — R. Dieu soit loué de ce que le crime et le criminel sont punis !

D. Que signifie la lettre G ? — R. Géométrie, Génération, Gnose.

D. Êtes-vous Écossais ? — R. Oui, je suis Grand Élu, Parfait Écossais, reçu sous la voûte sacrée.

D. Êtes-vous Chevalier d’Orient et d’Occident ? — R. J’ai répandu mon sang et j’ai été purifié par l’eau.

D. Êtes-vous Rose-Croix, Parfait Maître ? — R. J’ai ce bonheur.

D. Quel rang vous donne ce degré dans l’Ordre ? — R. Le plus élevé de ceux que confère un Chapitre et le 18e dans la hiérarchie des grades.

D. À quel degré commencent les grades capitulaires ? — R. Au quatrième ; les grades précédents se nomment symboliques.

D. Les bases de l’enseignement diffèrent-elles de la Loge au Chapitre ? — R. Non, elles ne diffèrent pas, mais elles s’élargissent et se développent de plus en plus, à mesure que l’on s'élève en grade, dans l’un et l’autre Ateliers.

D. Sur quoi ces bases sont-elles fondées ? — R. Sur la marche apparente du soleil dans l’espace, telle que l’humanité, à sa naissance, dut en avoir l’esprit frappé. L’aspect et le mouvement des astres, la mesure du temps par la durée régulièrement variée des jours et des nuits, durent inspirer aux premiers hommes un sentiment d’admiration pour toutes ces merveilles de la nature, en leur donnant l’idée de l’étude et la conception du vrai, du beau et du bien. Cette étude a conduit l’humanité vers les sciences, vers les arts, vers la morale, et elle a développé le génie de l’homme par les déductions qu’il a dû tirer de ses observations sur l’ensemble et l’harmonie du Grand Tout, appelé l’Univers.

D. Ainsi, à vos yeux, ce sont les idées qu’inspirent les merveilles de la nature éclairant l’esprit humain qui forment les bases de nos enseignements ? — R. Oui, et c’est pour cela que le nombre des degrés dans notre Ordre a été augmenté lorsque la sphère des connaissances humaines s’est étendue.

D. Pourriez-vous nous donner une idée de cette marche d’ensemble entre la progression des degrés maçonniques et celle des développements de l’esprit humain ? — R. Je le crois. Des que les mystères ont existé, le déisme et la croyance en l’âme humaine, émanation de l’âme universelle, ont formé la base principale de l’enseignement à deux degrés que pratiquait l’antiquité. Plus tard, la Maçonnerie a complété ces données par l’établissement du 3e degré. Et depuis, les progrès obtenus dans les sciences et dans les arts ont amené les degrés supérieurs, en éclairant et en réformant certaines opinions erronées antérieures ; celle, par exemple, de l’immobilité de la terre, qui a fait place à la démonstration de son double mouvement. Si donc les progrès de la civilisation ont élevé de plus en plus la portée de l’entendement humain, la Maçonnerie, qui a toujours progressé depuis les premiers âges du monde, ne se serait-elle pas démentie si elle n’eût élevé d’époque en époque la portée de ses enseignements, en créant dans ce but de nouvelles écoles, nommées par elle Ateliers de Perfection ?

D. Alors, quel est le but du 18e degré ? — R. Élever l’enseignement maçonnique à un état supérieur à celui des grades précédents, et cela à l’aide des développements que lui fournissent l’histoire, les sciences, les arts, la morale, en un mot l’ensemble des connaissances humaines, à mesure que le progrès, dans sa marche incessante, agrandit les horizons de l’intelligence et en porte le niveau à une plus grande hauteur.

D. Les Loges ne dirigent-elles pas l’enseignement maçonnique dans ce même but ? — R. Oui, sans doute, mais en tenant compte de la diversité des forces intellectuelles et du degré d’élévation de certaines branches des productions de l’esprit humain, afin de maintenir dans les mystères modernes la prudente progression qui a fait le succès des mystères anciens.

D. Quelle est la part faite à chaque école dans cet enseignement ? — R. L’enseignement des Loges correspond en quelque sorte à ce qui était enseigné aux Mystes, et l’enseignement des Chapitres à ce qui était enseigné aux Époptes dans les anciens mystères. Cette démarcation se trouve précisée par la différence des fêtes que célèbrent nos deux grands ateliers modernes ; la Loge célèbre le retour des solstices qui ouvrent et ferment les portes du ciel, l’une à la croissance, l’autre à la décroissance des jours ; le Chapitre célèbre le retour des équinoxes qui renferment entre eux toute la période des grands jours. La Loge a pour fête principale le solstice d’hiver qui est le commencement de la croissance des jours ; le Chapitre a pour fête principale l’équinoxe du printemps qui est le commencement de la période des grands jours, appelée le règne de la Grande Lumière. Au moral, la fraternité ressort de l’enseignement des Loges, et la solidarité, de l’enseignement des Chapitres.

D. Sur quels faits l’enseignement maçonnique est-il appuyé dans les différents grades ? — Au 1er et au 2e degré, l’enseignement a pour base l’existence du Grand Architecte de l’Univers et l’immortalité de l’âme humaine, ainsi que les divers phénomènes formant les lois auxquelles la nature est soumise ; aux degrés suivants, l’enseignement est appuyé sur les mêmes faits, et, en outre, sur les faits historiques relatifs à l’érection, à la destruction et à la reconstruction du temple élevé par le roi Salomon au Père de la Nature.

D. Quels sont les faits auxquels l’enseignement du 4e au 14e degré se rapporte ? — R. Du 3e au 14e degré, Salomon règne ; le temple se construit ; Hiram, chef des travaux, meurt assassiné ; on lui élève un tombeau ; ses meurtriers sont poursuivis, rencontrés, mis à mort, et le Maître Hiram est remplacé par d’autres Maîtres, au nombre de sept, lesquels sont ultérieurement élevés à d’autres grades.

D. Quels sont les faits auxquels se rapporte l’enseignement du 15e degré ? — R. Au 15e degré, Nabuchodonosor, roi de Babylone, déclare la guerre à Sédécias, successeur de Salomon ; il entre en vainqueur à Jérusalem, détruit le Temple, en emporte les objets précieux, massacre la tribu de Lévi et emmène captives en Assyrie les autres tribus vaincues. Plus tard, Cyrus, successeur de Nabuchodonosor, rend la liberté aux captifs, leur restitue les objets dont le Temple avait été dépouillé, et les autorise à le reconstruire sous la direction de Zorobabel, qu’il constitue Chevalier d’Orient.

D. Quels sont les faits auxquels l’enseignement du 16e degré se rapporte ? — R. Au 16e degré, le Temple se reconstruit ; les Samaritains veulent empêcher cette reconstruction ; mais, Darius, successeur de Cyrus, leur ordonne de se retirer, et il nomme Zorobabel Prince de Jérusalem. Cette dignité est aussi accordée à quelques-uns des siens sur sa demande, mais il demeure leur chef.

D. Quels sont les faits auxquels se rapporte l’enseignement du 17e degré ? — R. Au 17e degré, la reconstruction du Temple ayant été achevée, plusieurs Princes de Jérusalem étant devenus Chevaliers d’Orient et d’Occident, la bonne nouvelle est portée et la vérité est répandue tant parmi les descendants de Sem que parmi les descendants de Japhet.

D. Quels sont les faits auxquels le 18e degré se rapporte ? — R. Au 18e degré, la vérité ayant été répandue et les esprits en ayant été éclairés, plusieurs peuples font alliance et constituent parmi les Chevaliers d’Orient et d’Occident un grand conseil dit des Chevaliers Rose-Croix, qu’ils chargent de juger toutes les difficultés qui pourraient désormais surgir entre eux.

D. Quelles conséquences tirez-vous de l’ensemble de ces faits en ce qui concerne l’enseignement maçonnique ? — R. Ils aident à développer l’enseignement dans les grades symboliques, au point de vue de l’instruction spéciale nécessaire à chaque individu et à chaque groupe, pour qu’ils vivent en paix chacun avec tous et tous avec chacun, et pour qu’ils meurent dans le devoir quand l’heure en sera venue. Ces faits facilitent l’enseignement dans les grades capitulaires, au point de vue de l’instruction générale et internationale nécessaire à tous les peuples dans leurs rapports entre eux, en permettant de concilier plus aisément, malgré leurs diversités, les intérêts et les croyances de tous, et en leur apprenant par là comment les empires s’écroulent et comment les nations se relèvent.

seconde partie

D. Où avez-vous été reçu Chevalier Rose-Croix ? — R. Dans un Chapitre où règnent l’amour des sciences et la modestie.

D. Qui vous a reçu ? — R. Le plus humble de tous.

D. Qu’entendez-vous par ces paroles ? — R. Que dans nos réunions, on ne se distingue que par les talents, et que le plus instruit voit qu’il ne sait rien eu égard à ce qu’il lui reste à apprendre.

D. Quelle est la durée des travaux des Chevaliers Rose-Croix ? — R. Ils commencent à l’instant où la lumière du jour s’est obscurcie, rappel allégorique de la destruction du Temple, figure astronomique du point où le soleil dans sa marche apparente occupe le moins élevé des signes inférieurs du zodiaque ; ils finissent au moment où la lumière a reparu, rappel allégorique de la reconstruction du Temple, figure astronomique du retour du soleil dans les signes supérieurs, cessation des ténèbres et règne de la paix universelle.

D. Comment avez-vous été reçu au grade de Chevalier Rose-Croix ? — R. Avec toutes les formalités requises pour un si grand sujet.

D. Où ont lieu les travaux de réception ? — R. Ils ont lieu dans trois pièces distinctes : l’une funèbre, l’autre obscure, la troisième brillante et resplendissante de clarté.

D. Comment avez-vous été présenté au Chapitre ? — R. Libre de mes sens et par ma propre volonté.

D. Que fites-vous en entrant ? — R. Mon âme a été ravie à l’aspect de ce que j’aperçus ; le silence, l’attitude des Chevaliers, les dispositions du temple, m’ont fait concevoir une grande idée de ce que j’allais apprendre.

D. Qu’a-t-on fait de vous après votre introduction ? — R. On m’a fait voyager.

D. Qu’avez-vous vu et appris dans vos voyages ? — R. J’ai vu les trois colonnes, soutiens de notre édifice, et dont les noms, que j’ai répétés, restent pour toujours gravés dans mon cœur.

D. Quels sont ces noms ? — R, Foi, Espérance, Charité.

D. Qu’est-ce que la Foi ? — R. C’est la croyance à l’existence d’une chose démontrée ou reconnue par les sens, par l’intelligence et par la raison. Par le sentiment et le jugement, l’homme fortifie sa croyance, sa Foi, parce qu’ils l’aident à discerner le juste de l’injuste, le vrai du faux, le bien du mal. Croire une chose qu’on ne comprend pas ou « parce qu’elle est absurde, » comme a fait saint Augustin, c’est indigne d’un être pensant, c’est renoncer à son libre arbitre, c’est méconnaître la légitimité des sens, c’est nier les vérités de la science. Celui qui possède en lui la Foi telle qu’elle doit être a le pouvoir de vaincre le Mal ; il pourra exécuter tout ce qu’il concevra, parce qu’il ne désirera faire que ce qui est juste et utile à son bien-être et à celui de ses Frères. Celui qui croit aveuglément est un fanatique dangereux, enfant du Chaos, c’est-à-dire de la nuit, tandis que les Maçons sont les fils de la Lumière ; c’est un ignorant qui, au lieu de savoir, croit, qui, au lieu de penser, imagine, et dont les rêves enfantent l’erreur, un des fléaux de l’humanité.

D. Qu’est-ce que l’Espérance ? — R. C’est l’aspiration de l’âme humaine vers l’infini ; c’est une disposition à se persuader que ce qu’on désire arrivera ; c’est l’attente d’un bien qu’on désire et qui paraît devoir arriver. La mythologie et la religion ont, à tort, fait de l’Espérance, l’une une divinité, l’autre une vertu ; selon la nature et la Franc-Maçonnerie, elle est simplement un état de l’âme, un sentiment. À l’Espérance, enfin, est opposé un autre sentiment, celui de la crainte ; et ces deux sentiments opposés sont les plus puissants leviers dont les prêtres se servent pour s’assurer la domination des corps et des âmes.

D. Qu’est-ce que la Charité ? — R. La Charité est l’amour sacré de l’humanité, la première des Vertus et l’une des principales bases de la loi maçonnique. Elle ne fut jamais le monopole d’aucune secte religieuse, parce qu’elle est, dans le cœur de l’homme, un sentiment inné qui ne dépend ni des temps ni des lieux. Son but est le bonheur du genre humain. Son rôle est de consoler, de pacifier, d’unir les hommes, d’introduire la justice dans leurs relations et dans leurs lois. Dans tous les temps, elle a animé les âmes généreuses et les philosophes de tous pays. Si tous les peuples obéissaient à ses douces impulsions, la concorde et le bonheur règneraient sur la terre. La Charité est le plus beau mot de toutes les langues humaines : mais l’orgueil sacerdotal l’a dénaturé et l’a, dès sa naissance, banni de la bonne société, en lui donnant un sens dédaigneux et méprisant ; en rendant ce mot synonyme d’aumône, les prêtres en ont affaibli le sens humanitaire. La Charité n’est pas la bienfaisance : la bienfaisance marque uniquement l’art de secourir un malheureux, soit parce qu’on y trouve du plaisir, soit parce que ses souffrances choquent la vue, et cette action ne se rapporte qu’à nous-même ; la Charité, au contraire, exprime une double idée, comme elle fait éprouver une double jouissance, celle de faire le bien et celle de le faire à un être qui nous est cher. Aussi, on s’est encore trompé en qualifiant la Charité de vertu théologale, car « théologal » veut dire « qui a Dieu pour objet » ; or, la Charité n’embrasse que l’humanité, mais l’embrasse tout entière ; elle est donc, sous son synonyme de Fraternité, une vertu éminemment maçonnique et nullement une vertu théologale.

D. Qu’est-ce que la loi maçonnique ? — R. C’est la loi principe, la première, la plus ancienne et la base de toutes nos lois.

D. N’est-elle pas connue sous un autre nom ? — R. Oui, on la nomme la Loi Naturelle.

D. Pourquoi la nomme-t-on ainsi ? — R. Parce qu’elle est native, innée dans l’homme non dépravé.

D. En quoi consiste-t-elle ? — R. Contemporaine des premiers âges, elle fut une réunion de sentiments et de préceptes qui forma le lien moral de la famille et de la communauté sociale ; son souffle inspirateur enfanta l’ordre primitif à l’heureuse époque ou l’homme, né bon, pratiquait la justice, sans le mobile dégradant du châtiment et des récompenses d’un monde futur. Pendant cet âge patriarcal, elle fut la seule lumière de la société humaine, la seule consécration des mœurs et des lois.

D. Mais est-elle donc une religion ? — R. Non. Elle est bien la religion des sages et des personnes vertueuses, parce qu’elle est le flambeau moral et le guide de l’homme qu’elle tend à rendre éclairé par l’esprit, bon par le cœur, juste dans ses actions et parfait dans ses œuvres.

D. Pourquoi ne la nommerait-on pas Religion Naturelle ? — R. D’abord, parce que, n’ayant pas de victime sacrifiée, elle n’est point une religion comme on l’entend ; ensuite, attendu qu’on a depuis si longtemps abusé de ce nom qui ne convient qu’à elle seule, cette dénomination ne saurait plus être la sienne, n’exprimant pas toute la portée d’une loi qui lie tous les peuples dans une même lumière, dans un même sentiment et dans un même précepte : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu’on vous fit, et rendez-vous aimables les uns aux autres, afin de vous aimer tous et de vous entr’aider. »

D. Qu’a-t-on fait de vous, après vous avoir montré les trois colonnes, soutiens de notre édifice ? — R. On m’a revêtu des marques de la douleur et du repentir ; puis, j’ai fait, avec mes Frères Chevaliers d’Orient et d’Occident, un voyage commémoratif qui nous a fait passer de la tristesse à la joie, à travers un chemin accidenté et ténébreux, où notre fermeté à soutenir les fatigues, nous a acquis les récompenses que nous désirions.

D. Que cherchiez-vous dans ce dernier voyage ? — R. La vraie parole perdue par le relâchement des Maçons.

D. L’avez-vous retrouvée ? — R. Oui, notre persévérance nous l’a fait recouvrer.

D. Qui vous l’a donnée ? — R. Il n’est permis à qui que ce soit de la donner ; mais, ayant réfléchi sur ce que j’ai vu, je l’ai trouvée avec l’aide de celui qui en est l’auteur.

D. Donnez-la-moi. — R. Je ne le puis.

D. Comment pourrai-je la connaître ? — R. En m’interrogeant sur mes études.

D. D’où avez-vous tiré le plus de connaissances ? — R. De l’Inde.

D. Qui vous a le mieux guidé ? — R. La Nature.

D. Qu’a-t-elle produit en vous ? — R. Ma Régénération.

D. Qu’avez-vous eu à combattre ? — R. L’Ignorance.

D. Dans votre dernier voyage, n’avez-vous pas remarqué quelque grande vérité contenue dans un ancien aphorisme des premiers philosophes ? — R. Oui, le spectacle que j’ai vu sous les yeux m’a fait songer à cet aphorisme, et depuis lors la vérité qu’il contient m’a toujours frappé.

D. Quel est donc cet aphorisme ? — R. C’est celui-ci : « Igne Natura Renovatur Integra », ce qui se traduit mot à mot ainsi : « par l’Ignition (le feu) la Nature se Régénère Intégralement ».

D. I. — R. N. — D. R. — R. I.

D. Qu’a-t-on fait après cette découverte ? — R. Guidés par le Très Sage, tous mes Frères ont applaudi.

D. Les voyages finis, vos travaux ont-ils été parfaits ? — R. Le Très Sage a ordonné qu’on me conduisit aux pieds de celui devant qui tout fléchit, pour y prêter mon obligation.

D. Comment la prêtâtes-vous ? — R. Dans l’état le plus respectueux, le cœur pénétré de ce que je disais, et avec la ferme résolution d’observer toutes mes promesses.

D. Pourquoi l’élément Feu se rapporte-t-il spécialement au grade de Rose-Croix ? — R. Parce que les grades d’Apprenti, Compagnon et Maître, ayant symbolisé le printemps, l’été et l’automne, celui de Rose-Croix, qui est le Parfait Maître, symbolise l’hiver, saison du Feu. Ces tableaux de la nature ont été, dans nos grades, ingénieusement tracés par des sages qui n’ont point oublié qu’ils devaient peindre, non ce qui parait être, mais ce qui est réellement. L’époque de l’année à laquelle doit se rapporter l’élément Terre est celle où le sol se couvre partout de verdure et de fleurs, c’est alors que les champs vont rendre à l’homme les trésors qu’il leur a confiés ; le premier élément doit donc se rapporter au printemps. Dans l’été, le ciel plus pur semble briller d’un éclat plus vif, le soleil lance ses rayons les plus ardents qui semblent descendre en langues de feu pour donner la parole aux êtres vivants, l’air raréfié par la chaleur acquiert une action plus active ; c’est donc à l’été que se rapporte l’élément Air. L’automne, saison des pluies, est, à son tour, caractérisé par l’élément Eau, dont le Verseau est le symbole. Enfin, pour caractériser la dernière saison, écoutons ce que dit le poète du quatrième élément : « Le Feu se cache partout, il embrasse toute la nature; il produit, il renouvelle, il divise, il consume, il entretient tous les corps[7] ». Dans l’hiver, le calorique se concentre, et, tandis que des frimas couvrent la surface du sol, la nature prépare, dans l’intérieur, toutes les merveilles qui doivent charmer nos yeux au printemps et nous enrichir en automne ; c’est alors que le Feu central, le Feu élémentaire, le Feu de la nature agit avec plus de force et de pouvoir ; c’est alors que, quoique caché, ignis ubique latet, il opère ses plus étonnantes merveilles ; c’est alors qu’il embrasse la nature, naturam amplectitur omnem, qu’il la féconde, qu’il opère, dans l’univers entier, ce mouvement qui nous ramène, par un ordre constant et éternel, le soleil et ses beaux jours. C’est le Feu caché, mais toujours agissant, qui produit tout, qui entretient tout, cuncta parit, cunctaque alit ; c’est ce Feu, l’âme de la nature, dont il renouvelle perpétuellement les formes, qui divise les éléments des corps ou qui réunit leurs molécules éparses, cuncta renovat, cunctaque dividit ; c’est le Feu enfin, qui, après avoir été le principe de la vie de tous les êtres, devient, par suite de son activité, la cause toujours agissante de leur destruction et de leur agrégation à d’autres mixtes, cuncta urit. Les sages des temps antiques jugèrent le Feu tellement actif que, le considérant comme le premier agent de la nature, ils en firent d’abord l’emblème de la divinité, puis la divinité elle-même.

D. Donnez-nous votre opinion sur la parole maçonnique ou le Verbe. — R. La parole maçonnique est le Verbe civilisateur du genre humain. Lien de la sociabilité, elle fait participer l’universalité des hommes à la vivifiante lumière de la Vérité, en les menant à la certitude par l’évidence. Lyre sacrée, elle exprime les harmonies des mondes, l’essence des êtres, leur nature et leurs rapports. Zoroastre, ce sublime Moïse de la religion d’Ormuzd, ce premier souverain pontife du culte du Feu, appelait le Verbe la lumière et la loi, c’est-à-dire, pour nous, la Vérité et la Justice. La parole maçonnique est le Verbe de la raison parlant à nos sens ; c’est la sagesse opposée aux intérêts matériels ; c’est Ormuzd, dieu de la Lumière, disant à Zoroastre : « Je suis la Parole qui détruit les maux en combattant Ahrimane, père du mensonge et de l’ignorance. » Ainsi que Jésus, figure du soleil nouveau naissant au solstice d’hiver, le Verbe est l’agneau qui efface les péchés du monde, c'est-à-dire qui dissipe les brumes hivernales.

D. Donnez-moi le mot de passe. — R. (On le donne.)

D. Quelle est la réponse ? — R. (On la donne.)

D. Donnez-moi l’attouchement. — R. (On le donne.)

D. Il est juste. Quel est l’ordre du grade ? — R. C’est l’ordre du Bon Pasteur. (On se met à l’ordre.)

D. Pourquoi le nom du 18e degré est-il Rose-Croix ? — R. Parce que le bijou du grade est une Croix portant une Rose à l’intersection de ses bras.

D. Que signifie cet emblème ? — La Croix est de toute antiquité, et d’une antiquité inaccessible aux traditions. Elle était, chez les anciens, un symbole de la jonction cruciale que forme l’écliptique avec l’équateur aux points du ciel qui répondent, d’un côté entre les Poissons et le Bélier, de l’autre au centre de la Vierge ; voilà pourquoi la crux ansata ou le thau sacré des Égyptiens, en forme de croix ornée d’une anse, qu’on voit dans la sphère au-dessus de la fontaine jaillissante, est devenue la Clef du Nil, le ciel la présentant sous cette forme. Elle est aussi devenue l’attribut d’Isis ou de la Vierge, puisque ce point traverse cette constellation ; ce qui a fait dire qu’Isis ouvrait les écluses du Nil et faisait refluer ses eaux sur les plaines riveraines, lorsque le soleil couvrait de ses feux la constellation de la Vierge, après son repos solsticial… La Croix, devenue un objet d’adoration, n’était, pour les initiés, qu’une image des équinoxes, lorsque le soleil, dans sa course annuelle, couvre successivement ces deux points. Cette figure céleste est donc, suivant qu’elle désigne le printemps ou l’automne, un symbole de vie ou de mort, de régénération ou de destruction ; la Croix devait donc appartenir à la légende qui a le soleil pour objet… D’autre part, la Croix des pammilies égyptiennes, que portaient les Époptes aux fêtes d’Osiris, comme le symbole du principe fécondant, était un triple phallus offert à la vénération des peuples. Il désignait aussi les trois éléments, Terre, Air, Feu, regardés comme étant sortis de l’Eau, élément primitif ; cette idée cosmologique est, du reste, celle de l’auteur de la Genèse, puisque avant toutes choses il place l’existence de l’eau… Ce ne fut qu’en 680 qu’il fut ordonné, par le sixième synode de Constantinople (canon 82) qu’à la place de cet ancien symbole on représenterait un homme attaché à une Croix, ce qui fut confirmé par le pape Adrien 1er ; et, dès lors, les femmes substituèrent une Croix au petit phallus d’or qu’elles portaient au cou… Enfin, c’est à l’époque de la résurrection annuelle de la nature que les premiers Chevaliers Rose-Croix immolaient l’agneau pascal, emblème qui représente le soleil printanier, lorsqu’à son passage dans le signe du Bélier il devient symboliquement l’agneau réparateur… Quant à la Rose, elle est le plus touchant, le plus gracieux des emblèmes de la Franc-Maçonnerie. De tout temps la Reine des fleurs, elle fut le parfum des dieux, la parure des grâces, les délices de Cythérée, l’ornement de la terre. Elle est le symbole des sentiments les plus divers, des choses les plus opposées : la piété en décore les temples, l’amour et la gaieté en font des couronnes ; la douleur l’effeuille sur les tombeaux ; la pudeur et la charité la reçoivent comme le prix le plus glorieux ; enfin, les anciens l’appelaient la splendeur des plantes. Aussi, dans tous les siècles et dans tous les pays, a-t-on, à l’envi, célébré cette fleur, dont la seule présence rappelle à notre esprit les idées les plus flatteuses, les comparaisons les plus riantes et les plus secrets symboles de la beauté. La Rose est par excellence l’emblème de la femme, et, comme la Croix ou le triple phallus symbolise la virilité ou le soleil dans toute sa force, l’assemblage de ces deux emblèmes offre un sens de plus et exprime la réunion des deux sexes, symbole de la régénération universelle… En ce qui concerne le titre de ce grade, les Maçons considèrent enfin la Croix, dont les branches désignent les quatre points cardinaux, comme un emblème de l’immortalité humaine et de la sainteté de leur union, et la Rose, comme l’image de la discrétion et le symbole du silence, car l’on dit qu’on est sub rosâ (sous la rose) lorsqu’on n’a rien à craindre des indiscrets. Or, une Rose sur une Croix est donc la manière la plus simple d’écrire en hiéroglyphes : « Secret de l’Immortalité », connaissance dernière et la plus secrète des anciens mystères.

D. Qu’a-t-on fait après vous avoir donné les moyens de vous faire reconnaître ? — R. Le Très Sage m’a consacré Chevalier Rose-Croix ; il m’a décoré du cordon et du bijou du grade ; et, après m’avoir fait reconnaître par tous les Chevaliers présents, il m’a fait prendre place au Chapitre.

D. Quelle est l’heure du Parfait Maçon ? — R. C’est l’heure où la parole a été recouvrée, où la pierre cubique s’est changée en Rose mystique, où l’Étoile Flamboyante a reparu dans toute sa splendeur, où nos outils ont repris leur forme, où la lumière a été rendue à nos yeux dans tout son éclat, où les ténèbres se sont dissipées et où la Nouvelle Loi Maçonnique doit régner désormais.

Conclusion : Suivons donc cette Loi, puisqu’elle est la suite de tant de merveilles, et demeurons-lui fidèles toujours.

  1. Dans le grade de Maître Secret, on déplore la mort d’Hiram, et le président de la Loge, qui représente Salomon, désigne sept Maîtres pour remplacer ce grand ouvrier dans la direction des travaux du Temple. Le récipiendaire est un de ces sept élus.
    À la réception de Maître Parfait, on raconte à l’initié que ce grade a été institué par Salomon, afin d’exciter les Maîtres à rechercher les meurtriers d’Hiram. On lui révèle ensuite, avec de grands airs mystérieux, que le cœur de la victime repose dans une urne surmontant un petit mausolée placé à droite en entrant dans la salle. Enfin, on lui donne une amphigourique explication du fameux problème de la quadrature du cercle, et bien malin est l’initié qui y comprend quelque chose.
    Au grade de Secrétaire intime, on suppose que le Roi de Tyr est venu adresser à Salomon des réclamations au sujet de la valeur de vingt villes de Galilée que le monarque juif lui avait cédées en échange des matériaux pour la construction du Temple de Jérusalem. Le roi de Tyr entre avec précipitation, et sans se faire annoncer, dans l’appartement de Salomon. Johaben, un des favoris de ce prince, se méfie de cet intrus qu’il ne sait pas être le Roi de Tyr, et, lui supposant de mauvais desseins, il vient écouter à la porte de la pièce ou les deux rois sont réunis, afin d’être à même de porter secours à son Maître, dans le cas où l’inconnu en voudrait à ses jours. Instruit « d’un acte de dévouement si honorable », dit le Rituel, Salomon fait de ce serviteur son secrétaire intime. Cette légende stupide est mise en action dans la réception à ce grade, et le récipiendaire représente Johaben.
    Le Prévôt et Juge est préposé par Salomon pour rendre la justice aux ouvriers du Temple. En entrant dans la Loge, il dit : « Chivi », et le Très Sage lui répond : « Ki » ; ce qui signifie : « Je m’incline », et « Levez-vous ». Là-dessus on confie au récipiendaire une clef, qu’on lui réclame du reste après la séance ; c’est la clef du lieu où sont renfermés le corps et le cœur du Respectable Maître Hiram.
    Enfin, au grade d’Intendant des Bâtiments, on s’occupe encore de suppléer à la perte d’Hiram par la nomination de quelques directeurs des ouvriers. Il faut que le candidat soit apte à devenir chef d’un des cinq ordres d’architecture et à terminer les travaux d’une certaine chambre secrète.
  2. D’après le Manuel Général Maçonnique du Grand-Orient de France, on devrait dire : Nekam ! (vengeance), Hichah (il a frappé). — Dans quelques Rituels écossais, il y a Nekam ! Nekah !
  3. On remarquera qu’au grade de Rose-Croix le triple Houzé mystérieux se prononce en auvergnat. — Pourquoi ?… C’est un des graves mystères de la loi maçonnique. D’après le cahier du grade, on devrait dire : Hoschée, qui signifie, paraît-il, « sauveur » ; mais les FF∴, à qui jusqu’alors on a toujours fait dire : Houzé, ne s’occupent pas de savoir s’il s’agit d’un nouveau mot et, comme de vrais enfants de l’Auvergne, ils prononcent : Houché.
  4. Remarquez comme cette phrase est embarrassée. Le Très Sage a devant lui des récipiendaires que l’autorité suprême a dispensés du passage à tous ces grades intermédiaires ; mais, d’autre part, il y a, peut-être, dans la salle des Rose-Croix, appartenant à la catégorie des imbéciles, à qui on les a fait subir avec leur cérémonial grotesque et leurs épreuves ridicules ou exécrables. Le Très Sage ne peut donc pas dire nettement que ces grades intermédiaires n’existent plus ; cela risquerait de faire comprendre aux nigauds du 18e degré qu’on s’est moqué d’eux. Aussi, il s’en tire en n’y affirmant rien d’une manière expresse : « C’est assez généralement que ces degrés se donnent sans l’appareil consacré par les Rituels ; cependant, ces cérémonies particulières subsistent, et ces anciennes formules, quelques Chapitres s’en servent encore. » De cette façon, tout est sauvé.
  5. Ce sacrilège et exécrable serment le trouve dans le Rituel Sacré du grade de Rose-Croix, page 41.
  6. Pour donner le Catéchisme complet du Rose-Croix sans m’exposer à des répétitions, j’ai combiné ici les deux Catéchismes du Rite Écossais et du Rite Français, restituant à chaque demande ou réponse les passages qui sont omis réciproquement tantôt dans l’un et tantôt dans l’autre rite.
  7. Ignis ubique latet, naturam amplectitur omnem,
    Cuncta parit, renovat, dividit, urit, alit