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Les Frères Zemganno/8

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VII

La dernière représentation terminée, le mât de la tente démonté, et ses trois tronçons et les toiles et les cordages et les accessoires emballés au plus vite dans l’immense bâche, aussitôt, au trot du vieux cheval blanc, s’éloignait des murs de la ville la Maringotte[1].

La maison promenant, du matin au soir, l’existence de ses locataires, par les routes et les chemins ; la maison relayant à onze heures au bord d’une source, la paille ébouriffée de ses paniers ouverts sur l’impériale, et des chaussettes qui sèchent sur les roues ; la maison dételée le soir et mettant la lumière de sa petite lucarne dans l’ombre noire des solitudes inhabitées, c’est là la Maringotte, l’habitation roulante où le saltimbanque naît, vit et meurt, et où entrent successivement l’accoucheuse et le fossoyeur : le mouvant domicile en planches, pour lequel les habitants se prennent de l’amour du marin pour son navire.

Et les gens de la Maringotte n’eussent voulu à aucun prix demeurer ailleurs, tant ils sentaient bien qu’ils ne pouvaient trouver que là dedans, le doux cahotement des songeries sommeillantes de l’après-midi, la tentation et la facilité des montées de côtes, que « vous disent » à de certaines heures du jour, et le réveil étonné du matin en des lieux entrevus pour la première fois dans le crépuscule de la veille. Eh quoi ! si le soleil brillait, la voiture ne suffisait-elle pas avec la marge des prairies et la lisière des forêts ? Et s’il pleuvait, n’y avait-il pas sous le porche, de l’autre côté de la machine à enrayer, un petit fourneau pour la cuisine, et la chambre de la Talochée ne pouvait-elle pas se transformer en une salle à manger pour tout le monde ? Car la voiture, en ses dimensions et en sa hauteur d’un logis de la mer, contenait deux et trois pièces. D’abord, venait à la suite de la petite galerie extérieure, une première pièce, où au milieu était clouée au plancher une grande table, sur laquelle un matelas, posé le soir, servait de lit à la danseuse sur le fil de fer. La porte du fond donnait entrée dans la seconde pièce, le logement du directeur, et où couchait toute la famille, sauf Gianni, habitant avec les hommes de la troupe la charrette verte. Et de sa chambre, le mari en avait fait deux, par l’attache de paravents à demi repliés pendant le jour, faisant la nuit une alcôve fermée au lit conjugal, un lit d’acajou garni de trois matelas.

Avec sa boiserie repeinte tous les ans, les rideaux blancs de ses petites lucarnes, les images d’Épinal collées sur les paravents, racontant en la barbarie naïve du dessin de vieilles légendes, et la banne de Nello dans un coin, ce petit et étroit et bas appartement du ménage riait comme une proprette boîte, qu’emplissait la douce senteur aromatique de matelas remplis par Steuchâ de thym coupé à l’époque de sa floraison.

Au-dessus du bourgeois lit d’acajou, une loque éclatante était accrochée à un clou : la jupe de la jeunesse de la bohémienne, du temps qu’elle dansait en Crimée, une jupe sur laquelle étaient cousus des morceaux de drap rouge, découpés en cœurs sanglants.


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Notes :
  1. La Maringotte dans le principe était la voiture du marchand forain courant la province ; ce n’est que par extension et depuis une quarantaine d’années que l’appellation a été donnée à la voiture des saltimbanques. Cette voiture est par eux quelquefois aussi nommée : la caravane, le chez-soi.