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Les Frères Zemganno/9

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VIII

Stépanida Roudak avait été une mère pour son fils aîné, mais une mère sans tendresse, sans chaleur d’entrailles, sans bonheur ému quand il se trouvait près d’elle, une mère dont les soins ressemblaient à l’accomplissement d’un devoir, sans rien de plus. Gianni portait la peine d’avoir été conçu dans les premiers temps d’un mariage où la pensée de la jeune femme appartenait tout entière à un jeune homme de sa race, et lorsque remontait encore aux lèvres de l’épouse du vieux Tommaso Bescapé, cette chanson de son pays :


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Vieux époux, barbare époux,
Égorge-moi ! brûle-moi !

· · · · · · · · · · · · · · ·
Je te hais !

Je te méprise !
C’est un autre que j’aime,
Et je me meurs en l’aimant !|90}}

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Alors toute la violente et sauvage maternité contenue dans les flancs de la bohémienne et qui n’avait point eu d’issue, s’était reportée sur Nello, venu au monde douze ans après son frère, sur son dernier-né qu’elle n’embrassait pas, qu’elle ne caressait pas, mais qu’elle pressait contre sa poitrine dans des étreintes frénétiques et des serrements à l’étouffer. Gianni, qui cachait une nature aimante sous de froids dehors, souffrait de cet inégal partage d’affection, mais sans que cette prédilection pour Nello lui donnât aucune jalousie contre son jeune frère. Cette préférence, Gianni la trouvait toute naturelle. Lui, il le reconnaissait, il n’était pas beau, et il était volontiers triste. Il parlait peu. Sa jeunesse autour d’elle ne répandait pas de gaieté ; il n’y avait rien dans sa personne qui pût flatter l’orgueil d’une mère. Les marques mêmes de son amour filial étaient maladroites. Son petit frère au contraire, la beauté dans la gentillesse et le charme dans le câlinement, en faisaient un être de grâce que les mères enviaient des yeux à sa mère, que les passants des chemins demandaient à embrasser. Le petit visage de Nello, on aurait dit une lumière du matin. Et toujours des drôleries, des gamineries, des petits propos amusants, des pourquoi donnant à rire, des inventions charmeresses, des riens enfantins adorables, et du bruit et du mouvement et du joli tapage. C’était enfin un de ces enfants séducteurs, qui sont une joie apportée parmi des vivants, et dont le rire de la bouche rose et des yeux noirs faisait bien souvent oublier à la troupe les malencontreuses recettes, les maigres soupers.

L’enfant, gâté par tous, ne se plaisait qu’avec celui qui le grondait quelquefois ; et, tout turbulent et loquace qu’il était, on le voyait rester bien sage pendant un long temps à côté du taciturne Gianni, comme s’il aimait son silence.


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