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Les Frères corses/15

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Les Frères Corses (1845)
Calmann-Lévy (p. 113-118).
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XV


En ce moment, le valet de chambre annonça le baron Giordano Martelli.

C’était, comme Louis de Franchi, un jeune Corse de la province de Sartène ; il servait dans le 11e régiment, où deux ou trois faits d’armes admirables l’avaient fait nommer capitaine à l’âge de vingt-trois ans. Il va sans dire qu’il était vêtu en bourgeois.

— Eh bien, lui dit-il, après m’avoir salué, la chose en est donc arrivée enfin où elle en devait venir, et, d’après ce que tu m’écris, tu auras, selon toute probabilité, la visite des témoins de M. de Château-Renaud dans la journée.

— Je l’ai eue, dit Louis.

— Ces messieurs ont laissé leurs noms et leurs adresses ?

— Voici leurs cartes.

— Bien ! ton valet de chambre m’a dit que nous étions servis ; déjeunons, et nous irons ensuite leur rendre leur visite.

Nous passâmes dans la salle à manger, et il ne fut plus question de l’affaire qui nous réunissait.

Ce fut alors seulement que Louis m’interrogea sur mon voyage en Corse, et que je trouvai l’occasion de lui raconter tout ce que le lecteur sait déjà.

À cette heure que l’esprit du jeune homme était calmé par l’idée qu’il se battait le lendemain avec M. de Château-Renaud, tous les sentiments de patrie et de famille lui revenaient au cœur.

Il me fit vingt fois répéter ce que m’avaient dit son frère et sa mère. Il était surtout fort touché, connaissant les mœurs véritablement corses de Lucien, des soins qu’il avait mis à apaiser la querelle des Orlandi et des Colona.

Midi sonna.

— Je crois, sans vous chasser le moins du monde, messieurs, dit Louis, qu’il serait temps de rendre à ces messieurs leur visite ; en tardant davantage, ils pourraient croire que nous y mettons de la négligence.

— Oh ! sur ce point, rassurez-vous, repartis-je ; ils sortent d’ici il y a deux heures à peine, et il vous a fallu le temps de nous prévenir.

— N’importe, dit le baron Giordano, Louis a raison.

— Maintenant, dis-je à Louis, il faut cependant que nous sachions quelle arme vous préférez de l’épée ou du pistolet.

— Oh ! mon Dieu, je vous l’ai dit, cela m’est parfaitement égal, attendu que je ne suis familier ni avec l’une ni avec l’autre. D’ailleurs, M. de Château-Renaud m’épargnera l’embarras du choix. Il se regardera sans doute comme l’offensé, et, à ce titre, il pourra prendre l’arme qui lui conviendra.

— Cependant l’offense est discutable. Vous n’avez rien fait autre chose que présenter le bras qu’on réclamait de vous.

— Écoutez, me dit Louis : toute discussion, à mon avis, pourrait prendre la tournure d’un désir d’arrangement. J’ai des goûts fort paisibles, comme vous le savez ; je suis loin d’être duelliste, puisque c’est la première affaire que j’ai ; mais c’est justement à cause de toutes ces raisons que je veux être beau joueur.

— Cela vous est bien aisé à dire, mon cher ; vous ne jouez que votre vie, vous, et vous nous laissez à nous, en face de toute votre famille, la responsabilité de ce qui arrivera.

— Oh ! quant à cela, soyez tranquilles, je connais ma mère et mon frère. Ils vous demanderont : « Louis s’est-il conduit en galant homme ? » et, quand vous aurez répondu : « Oui, » ils diront ! « C’est bien. »

— Mais enfin, que diable ! faut-il cependant que nous sachions quelle arme vous préférez.

— Eh bien, si l’on propose le pistolet, acceptez-le tout de suite.

— C’était mon avis aussi, dit le baron.

— Va donc pour le pistolet, répondis-je, puisque c’est votre avis à tous deux. Mais le pistolet est une vilaine arme.

— Ai-je le temps d’apprendre à tirer l’épée d’ici à demain ?

— Non. Cependant, avec une bonne leçon de Grisier, peut-être arriveriez-vous à vous défendre.

Louis sourit.

— Croyez-moi, dit-il, ce qui arrivera de moi demain matin est déjà écrit là-haut, et, quelque chose que nous y puissions faire, vous et moi, nous n’y changerons rien.

Sur ce, nous lui serrâmes la main et nous descendîmes.

Notre première visite fut naturellement pour le témoin de notre adversaire qui se trouvait le plus proche de nous.

Nous nous rendîmes donc chez M. René de Châteaugrand, qui demeurait, comme nous l’avons dit, rue de la Paix, no 12.

La porte était interdite à quiconque ne se présenterait point de la part de M. Louis de Franchi.

Nous déclinâmes notre mission, présentâmes nos cartes, et fûmes introduits à l’instant même.

Nous trouvâmes dans M. de Châteaugrand un homme du monde parfaitement élégant. Il ne voulut point que nous nous donnassions la peine de passer chez M. de Boissy, nous disant qu’ils étaient convenus ensemble que le premier chez lequel nous nous présenterions enverrait chercher l’autre.

Il envoya donc aussitôt son laquais prévenir M. Adrien de Boissy que nous l’attendions chez lui.

Pendant ce moment d’attente, il ne fut pas une seconde question de l’affaire qui nous amenait. On parla courses, chasse, opéra.

M. de Boissy arriva au bout de dix minutes.

Ces messieurs ne mirent pas même en avant la prétention du choix des armes : l’épée ou le pistolet étant également familiers à M. de Château-Renaud, il s’en remettaient du choix à M. de Franchi lui-même ou au hasard. On jeta un louis en l’air, face pour l’épée, pile pour le pistolet ; le louis retomba pile.

Il fut donc décidé que le combat aurait lieu le lendemain à neuf heures du matin, au bois de Vincennes ; que les adversaires seraient placés à vingt pas de distance ; qu’on frapperait trois coups dans les mains, et qu’au troisième coup, ils tireraient.

Nous allâmes rendre cette réponse à de Franchi.

Le même soir, je trouvai en rentrant chez moi les cartes de MM. de Châteaugrand et de Boissy.