Les Frères corses/14

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Les Frères Corses (1845)
Calmann-Lévy (p. 104-113).
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XIV


Le lendemain, ou plutôt le jour même, j’étais à dix heures du matin à la porte de M. Louis de Franchi.

Comme je montais l’escalier, je rencontrai deux jeunes gens qui descendaient : l’un était évidemment un homme du monde ; l’autre, décoré de la Légion d’honneur, paraissait, quoique habillé en bourgeois, être un militaire.

Je me doutai que ces deux messieurs sortaient de chez M. Louis de Franchi, et je les suivis des yeux jusqu’au bas de l’escalier, puis je continuai mon chemin et je sonnai.

Le domestique vint m’ouvrir ; son maître était dans son cabinet.

Lorsqu’il entra pour m’annoncer, Louis, qui était assis et occupé à écrire, retourna la tête.

— Eh ! justement, dit-il en tordant le billet commencé et en le jetant au feu, ce billet était à votre intention, et j’allais envoyer chez vous. C’est bien, Joseph, je n’y suis pour personne.

Le domestique sortit.

— N’avez-vous pas rencontré deux messieurs sur l’escalier ? continua Louis en avançant un fauteuil.

— Oui, dont l’un est décoré.

— C’est cela même.

— Je me suis douté qu’ils sortaient de chez vous.

— Et vous avez deviné juste.

— Venaient-ils de la part de M. de Château-Renaud ?

— Ce sont ses témoins.

— Ah ! diable ! il a pris la chose au sérieux, à ce qu’il paraît.

— Il ne pouvait guère faire autrement, vous en conviendrez, répondit Louis de Franchi.

— Et ils venaient ?…

— Me prier de leur envoyer deux de mes amis pour causer d’affaires avec eux ; c’est alors que j’ai pensé à vous.

— Je suis très-honoré de votre souvenir ; mais je ne puis me présenter seul chez eux.

— J’ai fait prier un de mes amis, le baron Giordano Martelli, de venir déjeuner avec moi. À onze heures, il sera ici. Nous déjeunerons ensemble, et, à midi, vous aurez la bonté de passer chez ces messieurs, qui ont promis de se tenir chez eux jusqu’à trois heures. Voici leurs noms et leurs adresses.

Louis me présenta deux cartes.

L’un s’appelait le baron René de Châteaugrand, l’autre M. Adrien de Boissy.

Le premier demeurait rue de la Paix, n° 12 ;

Le second, qui, ainsi que je m’en étais douté, appartenait à l’armée, était lieutenant aux chasseurs d’Afrique, et demeurait rue de Lille, n° 29.

Je tournai et retournai les cartes dans ma main.

— Eh bien, qu’y a-t-il qui vous embarrasse ? demanda Louis.

— Je voudrais savoir bien franchement de vous si vous regardez cette affaire comme sérieuse. Vous comprenez que toute notre conduite se réglera là-dessus.

— Comment donc ! comme très-sérieuse ! D’ailleurs, vous avez dû l’entendre, je me suis mis à la disposition de M. de Château-Renaud, et c’est lui qui m’envoie ses témoins. Je n’ai donc qu’à me laisser faire.

— Oui, certainement… mais enfin…

— Achevez donc, reprit Louis en souriant.

— Mais enfin… faudrait-il savoir pourquoi vous vous battez. On ne peut pas voir deux hommes se couper la gorge sans savoir au moins le motif du combat. Vous le savez bien, la position du témoin est plus grave que celle du combattant.

— Aussi je vous dirai en deux mots la cause de cette querelle. La voici :

« À mon arrivée à Paris, un de mes amis, capitaine de frégate, me présenta à sa femme. Elle était belle, elle était jeune ; sa vue me fit une impression si profonde, que, craignant d’en devenir amoureux, je profitai le plus rarement que je pus de la permission qui m’était accordée de venir à toute heure dans la maison.

« Mon ami se plaignait de mon indifférence, et alors je lui dis franchement la vérité ; c’est-à-dire que sa femme était trop charmante en tout pour que je m’exposasse à la voir souvent. Il sourit, me tendit la main, et exigea que je vinsse dîner avec lui le jour même.

« — Mon cher Louis, me dit-il au dessert, je pars dans trois semaines pour le Mexique ; peut-être resterai-je absent trois mois, peut-être six mois, peut-être plus longtemps. Nous autres marins, nous connaissons quelquefois l’heure du départ, mais jamais celle du retour. Je vous recommande Émilie en mon absence. Émilie, je vous prie de traiter Louis de Franchi comme votre frère.

« La jeune femme répondit en me tendant la main.

« J’étais stupéfait : je ne sus que répondre, et je dus paraître fort niais à ma future sœur.

« Trois semaines après, effectivement, mon ami partit.

« Pendant ces trois semaines, il avait exigé que je vinsse dîner en famille avec lui au moins une fois par semaine.

« Émilie resta avec sa mère : je n’ai pas besoin de dire que la confiance de son mari me l’avait rendue sacrée, et que, tout en l’aimant plus que ne devait le faire un frère, je ne la regardai jamais que comme une sœur.

« Six mois s’écoulèrent.

« Émilie demeurait avec sa mère ; et, en partant, son mari avait exigé qu’elle continuât de recevoir. Mon pauvre ami ne craignait rien tant que la réputation d’homme jaloux : le fait est qu’il adorait Émilie, et qu’il avait entière confiance en elle.

« Émilie continua donc de recevoir. D’ailleurs, les réceptions étaient intimes, et la présence de sa mère ôtait aux plus mauvais esprits tout prétexte de blâme, aussi, personne ne s’avisa-t-il de dire un mot qui pût porter atteinte à sa réputation.

« Il y a trois mois, à peu près, M. de Château-Renaud se fit présenter.

« Vous croyez aux pressentiments, n’est-ce pas ? À son aspect, je tressaillis ; il ne m’adressa point la parole ; il fut ce que doit être dans un salon un homme du monde, et cependant, lorsqu’il sortit, je le haïssais déjà.

« Pourquoi ? Je n’en savais rien moi-même.

« Ou plutôt je m’étais aperçu que cette impression que j’avais éprouvée en voyant pour la première fois Émilie, il l’avait éprouvée lui-même.

« De son côté, il me semblait qu’Émilie l’avait reçu avec une coquetterie inaccoutumée. Sans doute je me trompais ; mais, je vous l’ai dit, au fond du cœur, je n’avais pas cessé d’aimer Émilie, et j’étais jaloux.

« Aussi, à la prochaine soirée, ne perdis-je pas de vue M. de Château-Renaud : peut-être s’aperçut-il de mon affectation à le suivre des yeux, et il me sembla qu’en causant à demi-voix avec Émilie, il essayait de me tourner en ridicule.

« Si je n’avais écouté que la voix de mon cœur, dès ce soir-là, je lui eusse cherché une querelle sous un prétexte quelconque et me fusse battu avec lui ; mais je me contins en me répétant à moi-même qu’une telle conduite serait absurde.

« Que voulez-vous ! chaque vendredi fut pour moi désormais un supplice.

« M. de Château-Renaud est tout à fait un homme du monde, un élégant, un lion ; je reconnaissais sous beaucoup de rapports sa supériorité sur moi ; mais il me semblait qu’Émilie le mettait encore plus haut qu’il ne méritait d’être.

« Bientôt je crus remarquer que je n’étais point le seul qui s’aperçût de cette préférence d’Émilie pour M. de Château-Renaud, et cette préférence s’augmenta de telle façon et devint enfin si visible, qu’un jour Giordano, qui était comme moi un habitué de la maison, m’en parla.

« Dès lors, mon parti fut pris ; je résolus d’en parler à mon tour à Émilie, convaincu que j’étais encore qu’il n’y avait de sa part que de l’inconséquence, et que je n’avais qu’à lui ouvrir les yeux sur sa propre conduite pour qu’elle en réformât tout ce qui, jusque-là, avait pu la faire accuser de légèreté.

« Mais, à mon grand étonnement, Émilie prit mes observations en plaisanterie, prétendant que j’étais fou, et que ceux qui partageaient mes idées étaient aussi fous que moi.

« J’insistai.

« Émilie me répondit qu’elle ne s’en rapporterait pas à moi dans une pareille affaire, et qu’un homme amoureux était nécessairement un juge prévenu.

« Je demeurai stupéfait ; son mari lui avait tout dit.

« Dès lors, vous le comprenez, mon rôle, envisagé sous le point de vue d’amant malheureux et jaloux, devenait ridicule et presque odieux ; je cessai d’aller chez Émilie.

« Quoique ayant cessé d’assister aux soirées d’Émilie, je n’en avais pas moins de ses nouvelles ; je n’en savais pas moins ce qu’elle faisait, et je n’en étais pas moins malheureux ; car on commençait à remarquer les assiduités de M. de Château-Renaud près d’Émilie et à en parler tout haut.

« Je me résolus à lui écrire ; je le fis avec toute la mesure dont j’étais capable, la suppliant, au nom de son honneur compromis, au nom de son mari absent et plein de confiance en elle, de veiller sévèrement sur ce qu’elle faisait ; elle ne me répondit pas.

« Que voulez-vous ! l’amour est indépendant de la volonté ; la pauvre créature aimait, et, comme elle aimait, elle était aveugle ou plutôt voulait absolument l’être.

« Quelque temps après, j’entendis dire tout haut qu’Émilie était la maîtresse de M. de Château-Renaud.

« Ce que je souffris ne peut pas s’exprimer.

« Ce fut alors que mon pauvre frère éprouva le contre-coup de ma douleur.

« Cependant une douzaine de jours s’écoulèrent, et, sur ces entrefaites, vous arrivâtes.

« Le jour même où vous vous présentâtes chez moi, j’avais reçu une lettre anonyme. Cette lettre était de la part d’une dame inconnue qui me donnait rendez-vous au bal de l’Opéra.

« Cette dame me disait qu’elle avait certains renseignements à me communiquer sur une dame de mes amies, dont elle se contentait pour le moment de me dire le prénom,

« Ce prénom était Émilie.

« Je devais la reconnaître à un bouquet de violettes.

« Je vous dis alors que j’aurais dû ne point aller à ce bal ; mais, je vous le répète, j’étais poussé par la fatalité.

« J’y vins ; je trouvai mon domino à l’heure et à la place indiquées. Il me confirma ce qu’on m’avait déjà dit, que M. de Château-Renaud était l’amant d’Émilie, et, comme j’en doutais, ou plutôt comme je faisais semblant d’en douter, il me donna cette preuve que M. de Château-Renaud avait parié qu’il conduirait sa nouvelle maîtresse souper chez M. D…

« Le hasard a fait que vous connaissiez M. D… ; que vous étiez invité à ce souper ; que vous aviez la faculté d’y mener un ami ; que vous avez proposé de m’y conduire, et que j’ai accepté.

« Vous savez le reste.

« Maintenant, que puis-je faire autrement sinon que d’attendre et d’accepter les propositions qui me seront faites ?

Il n’y avait rien à répondre à cela : j’inclinai donc la tête.

— Mais, repris-je au bout d’un instant avec un sentiment de crainte, je crois me rappeler, je me trompe j’espère, que votre frère m’a dit que vous n’aviez jamais touché ni à un pistolet ni à une épée.

— C’est vrai.

— Mais alors vous êtes à la merci de votre adversaire.

— Que voulez-vous, Dieu y pourvoira !