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Les Frères corses/17

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Les Frères Corses (1845)
Calmann-Lévy (p. 127-135).
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XVII


Nous étions à Vincennes à neuf heures moins cinq minutes.

Une voiture arrivait en même temps que la nôtre : c’était celle de M. de Château-Renaud.

Nous nous enfonçâmes dans le bois par deux routes différentes. Nos cochers devaient se rejoindre dans la grande allée.

Quelques instants après, nous étions au rendez-vous.

— Messieurs, dit Louis en descendant le premier, vous le savez, pas d’arrangement possible.

— Cependant…, dis-je en m’approchant.

— Oh ! mon cher, rappelez-vous qu’après la confidence que je vous ai faite, vous avez moins que personne le droit d’en proposer ou d’en recevoir.

Je baissai la tête devant cette volonté absolue, qui, pour moi, était une volonté suprême.

Nous laissâmes Louis près de la voiture et nous nous avançâmes vers M. de Boissy et M. de Châteaugrand.

Le baron de Giordano tenait à la main la boîte de pistolets.

Nous échangeâmes un salut.

— Messieurs, dit le baron Giordano, dans les circonstances pareilles à celles où nous nous trouvons, les plus courts compliments sont les meilleurs ; car d’un moment à l’autre, nous pouvons être dérangés. Nous nous étions chargés d’apporter les armes, les voici ; veuillez les examiner, nous venons de les prendre à l’instant même chez l’arquebusier, et nous vous donnons notre parole que M. Louis de Franchi ne les a pas même vues.

— Cette parole était inutile, monsieur, répondit le vicomte de Châteaugrand ; nous savons à qui nous avons affaire.

Et, prenant un pistolet, tandis que M. de Boissy prenait l’autre, les deux témoins en firent jouer les ressorts tout en examinant le calibre.

— Ce sont des pistolets de tir ordinaire, et qui n’ont jamais servi, dit le baron ; maintenant, sera-t-on libre de se servir ou non de la double détente.

— Mais, dit M. de Boissy, mon avis est que chacun doit faire comme il lui conviendra et selon son habitude.

— Soit, dit le baron Giordano. Toutes chances égales sont agréables.

— Alors vous préviendrez M. de Franchi, et nous préviendrons M. de Château-Renaud.

— C’est convenu ; maintenant, monsieur, c’est nous qui avons apporté les armes, continua le baron de Giordano, c’est à vous de les charger.

Les deux jeunes gens prirent chacun un pistolet, mesurèrent rigoureusement la même charge de poudre, prirent au hasard deux balles, et les enfoncèrent dans le canon avec le maillet.

Pendant cette opération, à laquelle je n’avais voulu prendre aucune part, je m’approchai de Louis, qui me reçut le sourire sur les lèvres.

— Vous n’oublierez rien de ce que je vous ai demandé, me dit-il, et vous obtiendrez de Giordano, auquel je le demande, au reste, par la lettre que je lui ai remise, qu’il ne raconte rien, ni à ma mère, ni à mon frère. Veillez aussi à ce que les journaux ne parlent point de cette affaire, ou, s’ils en parlent, à ce qu’ils ne mettent point les noms.

— Vous êtes donc toujours dans cette terrible conviction que le duel vous sera fatal ? lui demandai-je.

— J’en suis plus convaincu que jamais ; mais vous me rendrez cette justice au moins, n’est-ce pas ? que j’ai regardé venir la mort en vrai Corse.

— Votre calme, mon cher de Franchi, est si grand, qu’il me donne cet espoir que vous n’êtes pas bien convaincu vous-même.

Louis tira sa montre.

— J’ai encore sept minutes à vivre, dit-il ; tenez, voilà ma montre ; gardez-la, je vous prie, en souvenir de moi : c’est une excellente Bréguet.

Je pris la montre en serrant la main de Franchi.

— Dans huit minutes, lui dis-je, j’espère vous la rendre.

— Ne parlons plus de cela, me dit-il ; voici ces messieurs qui s’approchent.

— Messieurs, dit le vicomte de Châteaugrand, il doit y avoir ici, à droite, une clairière que j’ai pratiquée pour mon propre compte, l’an dernier ; voulez-vous que nous la cherchions ? Nous serons mieux que dans une allée, où nous pouvons être vus et dérangés.

— Guidez-nous, monsieur dit le baron Giordano Martelli ; nous vous suivons.

Le vicomte marcha le premier, et nous le suivîmes en formant deux groupes séparés. Bientôt, en effet, nous nous trouvâmes, après une trentaine de pas d’une descente presque insensible, au milieu d’une clairière qui avait autrefois, sans doute, été une mare dans le genre de celle d’Auteuil, et qui, tout à fait desséchée, formait une fondrière entourée de tous côtés d’une espèce de talus ; le terrain paraissait donc fait exprès pour servir de théâtre à une scène dans le genre de celle qui allait s’y passer.

— Monsieur Martelli, dit le vicomte, voulez-vous mesurer les pas avec moi ?

Le baron répondit par un salut d’assentiment ; puis, allant se mettre côte à côte avec M. de Châteaugrand, ils mesurèrent vingt pas ordinaires.

Je restai donc encore quelques secondes seul avec de Franchi.

— À propos, me dit-il, vous trouverez mon testament sur la table où j’écrivais lorsque vous êtes entré.

— C’est bien, répondis-je, soyez tranquille.

— Messieurs, quand vous voudrez, dit le vicomte de Châteaugrand.

— Me voici, répondit Louis. Adieu, cher ami ! merci de toute la peine que je vous ai donnée, sans compter, ajouta-t-il avec un sourire mélancolique, celle que je vous donnerai encore.

Je lui pris la main ; elle était froide, mais sans aucune agitation.

— Voyons, lui dis-je, oubliez l’apparition de cette nuit et visez de votre mieux.

— Vous rappelez-vous le Freyschutz ?

— Oui.

— Eh bien, vous le savez, chaque balle a sa destination… Adieu.

Il rencontra sur sa route le baron Giordano, qui tenait à la main le pistolet qui lui était destiné ; il le prit, l’arma, et, sans même y jeter les yeux, alla se placer à son poste indiqué par un mouchoir.

M. de Château-Renaud était déjà au sien.

Il y eut un instant de morne silence, pendant lequel les deux jeunes gens saluèrent leurs témoins, puis ceux de leurs adversaires, et enfin se saluèrent l’un l’autre.

M. de Château-Renaud paraissait parfaitement avoir l’habitude de ce genre d’affaires, et il était souriant comme un homme sûr de son adresse. Peut-être savait-il, d’ailleurs, que c’était la première fois que Louis de Franchi touchait un pistolet.

Louis était calme et froid ; sa belle tête avait l’air d’un buste de marbre.

— Eh bien, messieurs, dit Château-Renaud, vous le voyez, nous attendons.

Louis me jeta un dernier regard ; puis, avec un sourire, il leva les yeux au ciel.

— Allons, messieurs, dit Châteaugrand, préparez-vous.

Puis, frappant ses mains l’une contre l’autre :

— Une fois… dit-il, deux fois… trois fois…

Les deux coups ne formèrent qu’une seule détonation.

Au même instant, je vis Louis de Franchi faire deux tours sur lui-même et tomber sur un genou.

M. de Château-Renaud resta debout ; le revers de sa redingote seulement avait été traversé.

Je me précipitai vers Louis de Franchi.

— Vous êtes blessé ? lui dis-je.

Il essaya de me répondre, mais inutilement ; une mousse sanglante parut sur ses lèvres.

En même temps, il laissa tomber le pistolet et porta la main au côté droit de sa poitrine.

À peine voyait-on sur la redingote un trou à fourrer le bout du petit doigt.

— Monsieur le baron, m’écriai-je, courez à la caserne et amenez le chirurgien du régiment.

Mais de Franchi rassembla ses forces, et, arrêtant Giordano, il lui fit signe de la tête que la chose était inutile.

En même temps, il tomba sur le second genou.

M. de Château-Renaud s’éloigna aussitôt ; mais ses deux témoins s’approchèrent du blessé.

Pendant ce temps, nous avions ouvert la redingote, déchiré le gilet et la chemise.

La balle entrait au-dessous de la sixième côte droite, et sortait un peu au-dessus de la hanche gauche.

À chaque expiration du moribond, le sang jaillissait par les deux blessures.

Il était évident que la plaie était mortelle.

— Monsieur de Franchi, dit le vicomte de Châteaugrand, nous sommes désolés, croyez-le bien, du résultat de cette malheureuse affaire, et nous espérons que vous êtes sans haine contre M. de Château-Renaud.

— Oui, oui…, murmura le blessé, oui, je lui pardonne… ; mais qu’il parte… qu’il parte…

Puis, se retournant avec effort de mon côté :

— Souvenez-vous de votre promesse, me dit-il.

— Oh ! je vous jure qu’il sera fait comme vous désirez.

— Et maintenant, dit-il en souriant, regardez la montre.

Et il retomba en poussant un long soupir.

C’était le dernier.

Je regardai la montre : il était juste neuf heures dix minutes.

Puis je portai les yeux sur Louis de Franchi : il était mort.

Nous ramenâmes le cadavre chez lui, et, tandis que le baron de Giordano allait faire la déclaration au commissaire de police du quartier, je le montai avec Joseph dans sa chambre.

Le pauvre garçon pleurait à chaudes larmes.

En entrant, mes yeux se portèrent malgré moi sur la pendule. Elle marquait neuf heures dix minutes.

Sans doute on avait oublié de la remonter, et elle s’était arrêtée juste à cette heure.

Un instant après, le baron Giordano rentra avec les gens de justice, qui, prévenus par lui, venaient mettre les scellés.

Le baron voulait envoyer des lettres de faire part aux amis et connaissances du défunt ; mais je le priai, auparavant, de lire la lettre que lui avait remise Louis de Franchi au moment de notre départ.

Cette lettre contenait la prière de cacher à Lucien la cause de sa mort, et l’invitation, pour que personne ne fût dans la confidence, de faire faire l’enterrement sans aucune pompe et sans aucun bruit.

Le baron Giordano se chargea de tous ces détails, et moi, j’allai faire à l’instant même une double visite à MM. de Boissy et de Châteaugrand, pour les prier de garder le silence sur cette malheureuse affaire, et les engager à inviter M. de Château-Renaud, sans lui dire pour quelle cause on sollicitait son départ, à quitter Paris, au moins pour quelque temps.

Ils me promirent de seconder mon intention autant qu’il serait en leur pouvoir, et, tandis qu’ils se rendaient chez M. de Château-Renaud, j’allai mettre à la poste la lettre qui annonçait à madame de Franchi que son fils venait de mourir d’une fièvre cérébrale.