Les Frères corses/19

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Les Frères Corses (1845)
Calmann-Lévy (p. 141-148).
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XIX


Lucien s’accouda sur son fauteuil, me regarda fixement et continua :

— Oh ! mon dieu, c’est bien simple. Le jour où mon frère a été tué, j’étais sorti de bon matin à cheval, et j’allais visiter nos bergers du côté de Carboni, lorsqu’au moment où, après avoir regardé l’heure, je mettais ma montre dans mon gousset, je reçus un coup si violent au côté, que je m’évanouis. Quand je rouvris les yeux, j’étais couché à terre entre les bras d’Orlandini, qui me jetait de l’eau au visage. Mon cheval était à quatre pas, le nez étendu vers moi, soufflant et renâclant.

« — Eh bien, me dit Orlandini, que vous est-il donc arrivé ?

« — Mon Dieu, lui dis-je, je n’en sais rien moi-même ; mais n’avez-vous pas entendu un coup de feu ?

« — Non.

« — C’est qu’il me semble que je viens de recevoir une balle ici.

« Et je lui montrai l’endroit où j’éprouvais la douleur.

« — D’abord, reprit-il, il n’y a eu aucun coup de fusil ni de pistolet tiré ; ensuite, vous n’avez pas de trou à votre redingote.

« — Alors, répondis-je, c’est mon frère qui vient d’être tué.

« — Ah ! ceci, répondit-il, c’est autre chose.

« J’ouvris ma redingote, et je trouvai la marque que je vous ai montrée tout à l’heure ; seulement, au premier abord, elle était vive et comme saignante.

« Un instant je fus tenté, tant je me sentais brisé par la double douleur morale et physique que j’éprouvais, de rentrer à Sullacaro ; mais je pensai à ma mère : elle ne m’attendait que pour souper, il fallait donner une raison à ce retour, et je n’avais pas de raison à lui donner.

« D’un autre côté, je ne voulais pas, sans une plus grande certitude, lui annoncer la mort de mon frère.

« Je continuai donc mon chemin, et rentrai seulement à six heures du soir.

« Ma pauvre mère me reçut comme d’habitude ; il était évident qu’elle ne se doutait de rien.

« Aussitôt le souper, je remontai dans ma chambre.

« En passant dans le corridor que vous connaissez, le vent souffla ma bougie.

« J’allais descendre pour la rallumer, quand, par les fentes de la porte, je vis de la lumière dans la chambre de mon frère.

« Je crus que Griffo avait eu affaire dans cette chambre et avait oublié d’emporter la lampe.

« Je poussai la porte : un cierge brûlait près du lit de mon frère, et, sur ce lit, mon frère était couché, nu et sanglant.

« Je restai, je l’avoue, un instant immobile de terreur ; puis je m’approchai.

« Je le touchai… Il était déjà froid.

« Il avait reçu une balle au travers du corps, au même endroit où j’avais ressenti le coup, et quelques gouttes de sang tombaient des lèvres violettes de la plaie.

« Il était évident pour moi que mon frère avait été tué.

« Je tombai à genoux, et, appuyant ma tête contre le lit, je fis ma prière en fermant les yeux.

« Lorsque je les rouvris, j’étais dans l’obscurité la plus profonde ; le cierge s’était éteint, la vision avait disparu.

« Je tâtai le lit, il était vide.

« Écoutez, je l’avoue, je me crois aussi brave qu’un autre ; mais, lorsque je sortis de la chambre, en tâtonnant, j’avais les cheveux hérissés et la sueur sur le front.

« Je descendis pour prendre une autre bougie ; ma mère me vit et jeta un cri.

« — Qu’as-tu donc, me dit-elle, et pourquoi es-tu si pâle ?

« — Je n’ai rien, répondis-je.

« Et, prenant un autre chandelier, je remontai.

« Cette fois, la bougie ne s’éteignit point, et je rentrai dans la chambre de mon frère… Elle était vide.

« Le cierge avait complètement disparu : aucun poids n’avait affaissé les matelas du lit.

« À terre était ma première bougie, que je rallumai.

« Malgré cette absence de nouvelles preuves, j’en avais vu assez pour être convaincu.

« À neuf heures dix minutes du matin, mon frère avait été tué. Je rentrai et je me couchai fort agité.

« Comme vous pouvez le penser, je fus longtemps à m’endormir ; enfin la fatigue l’emporta sur l’agitation, et le sommeil s’empara de moi.

« Alors tout se continua dans la forme d’un rêve ; je vis la scène comme elle s’était passée ; je vis l’homme qui l’a tué ; j’entendis prononcer son nom : il s’appelle M. de Château-Renaud.

— Hélas ! tout cela n’est que trop vrai, répondis-je ; mais que venez-vous faire à Paris ?

— Je viens tuer celui qui a tué mon frère.

— Le tuer ?…

— Oh ! soyez tranquille, pas à la manière corse, derrière une haie ou par-dessus un mur : non, non, à la manière française, avec des gants blancs, un jabot et des manchettes.

— Et madame de Franchi sait que vous êtes venu à Paris dans cette intention ?

— Oui.

— Et elle vous a laissé partir ?

— Elle m’a embrassé au front et m’a dit : « Va ! » Ma mère est une vraie Corse.

— Et vous êtes venu !

— Me voici.

— Mais, de son vivant, votre frère ne voulait pas être vengé.

— Eh bien, dit Lucien en souriant avec amertume, il aura changé d’avis depuis qu’il est mort.

En ce moment, le valet de chambre entra portant le souper : nous nous mîmes à table.

Lucien mangea comme un homme libre de toute préoccupation.

Après le souper, je le conduisis à sa chambre. Il me remercia, me serra la main, et me souhaita une bonne nuit.

C’était le calme qui suit, dans les âmes fortes, une résolution inébranlablement prise.

Le lendemain, il entra chez moi aussitôt que mon domestique lui dit que j’étais visible.

— Voulez-vous, me dit-il, m’accompagner jusqu’à Vincennes ? C’est un pieux pèlerinage que je compte accomplir ; si vous n’avez pas le temps, j’irai seul.

— Comment, seul ! et qui vous indiquera la place ?

— Oh ! je la reconnaîtrai bien ; ne vous ai-je pas dit que je l’avais vue en rêve ?

Je fus curieux de savoir jusqu’où irait cette singulière intuition.

— C’est bien, je vous accompagnerai, lui dis-je.

— Eh bien, apprêtez-vous tandis que j’écrirai à Giordano, vous me permettez de disposer de votre valet de chambre pour faire porter une lettre, n’est-ce pas ?

— Il est à vous.

— Merci.

Il sortit et rentra dix minutes après avec sa lettre, qu’il recommanda à mon domestique.

J’avais envoyé chercher un cabriolet ; nous y montâmes, et nous partîmes pour Vincennes.

En arrivant au carrefour :

— Nous approchons, n’est-ce pas ? dit Lucien.

— Oui, à vingt pas d’ici, nous serons à l’endroit où nous entrâmes dans la forêt.

— Nous y voilà, dit le jeune homme en arrêtant le cabriolet.

C’était à l’endroit même.

Lucien entra dans le bois sans hésitation, et comme si déjà vingt fois il y était venu. Il marcha droit à la fondrière, et, quand il fut arrivé, s’orienta un instant ; puis, s’avançant jusqu’à la place où son frère était tombé, il s’inclina vers le sol et, voyant sur la terre une place rougeâtre :

— C’est ici, dit-il.

Alors il baissa lentement la tête et baisa des lèvres le gazon.

Puis, se relevant l’œil en flamme, et traversant toute la profondeur de la fondrière pour atteindre la place d’où avait tiré M. de Château-Renaud :

— C’est ici qu’il était, dit-il en frappant du pied ; c’est ici que vous le verrez couché demain.

— Comment, lui dis-je, demain ?

— Oui ; ou il est un lâche, ou, demain, il me donnera ici ma revanche.

— Mais, mon cher Lucien, lui dis-je, l’habitude en France, vous le savez, est qu’un duel n’entraîne pas d’autres suites que les suites naturelles de ce duel. M. de Château-Renaud s’est battu avec votre frère, qu’il avait provoqué, mais il n’a rien à faire avec vous.

— Ah ! vraiment, M. de Château-Renaud a eu le droit de provoquer mon frère, parce que mon frère offrait son appui à une femme qu’il avait, lui, lâchement trompée, et selon vous, il avait le droit de provoquer mon frère. M. de Château-Renaud a tué mon frère, qui n’avait jamais touché un pistolet ; il l’a tué avec autant de sécurité que s’il avait tiré sur ce chevreuil qui nous regarde, et moi, moi, je n’aurais pas le droit de provoquer M. de Château-Renaud ? Allons donc !

Je baissai la tête sans répondre.

— D’ailleurs, continua-t-il, vous n’avez rien à faire dans tout cela. Soyez tranquille, j’ai écrit ce matin à Giordano, et, quand nous reviendrons à Paris, tout sera arrangé. Croyez-vous donc que M. de Château-Renaud refusera ma proposition.

— M. de Château-Renaud a malheureusement une réputation de courage qui ne me permet point, je l’avoue, d’élever le moindre doute à cet égard.

— Alors, tout est pour le mieux, dit Lucien. Allons déjeuner.

Nous revînmes à l’allée, et nous remontâmes en cabriolet.

— Cocher, dis-je, rue de Rivoli.

— Non pas, dit Lucien, c’est moi qui vous emmène déjeuner… Cocher, au café de Paris. N’est-ce point là que dînait ordinairement mon frère ?

— Je le crois.

— C’est là, d’ailleurs, que j’ai donné rendez-vous à Giordano.

— Alors, au café de Paris.

Une demi-heure après, nous étions à la porte du restaurant.