Les Frères corses/5

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Les Frères Corses (1845)
Calmann-Lévy (p. 27-38).
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V


J’avoue que je descendis préoccupé de cette dernière phrase de Lucien : « Celle-ci, c’est la carabine de ma mère. »

Cela me fit regarder, avec plus d’attention encore que je ne l’avais fait à la première entrevue, madame de Franchi.

Son fils, en entrant dans la salle à manger, lui baisa respectueusement la main, et elle reçut cet hommage avec la dignité d’une reine.

— Pardon, ma mère, dit Lucien ; mais je crains de vous avoir fait attendre.

— En tout cas, ce serait ma faute, madame, dis-je en m’inclinant ; M. Lucien m’a dit et montré des choses si curieuses, que, par mes questions sans fin, je l’ai mis en retard.

— Rassurez-vous, me dit-elle, je descends à l’instant même ; mais, continua-t-elle en s’adressant à son fils, j’avais hâte de te voir pour te demander des nouvelles de Louis.

— Votre fils serait-il souffrant ? demandai-je à madame de Franchi.

— Lucien le craint, dit-elle.

— Vous avec reçu une lettre de votre frère ? demandai-je.

— Non, dit-il, et voilà surtout ce qui m’inquiète.

— Mais comment savez-vous qu’il est souffrant ?

— Parce que, ces jours passés, j’ai souffert moi-même.

— Pardon de ces éternelles questions, mais cela ne m’explique pas…

— Ne savez-vous point que nous sommes jumeaux ?

— Si fait, mon guide me l’a dit.

— Ne savez-vous pas que, lorsque nous sommes venus au monde, nous nous tenions encore par le côté ?

— Non, j’ignorais cette circonstance.

— Eh bien, il a fallu un coup de scalpel pour nous séparer ; ce qui fait que, tout éloignés que nous sommes maintenant, nous avons toujours un même corps, de sorte que l’impression, soit physique, soit morale, que l’un de nous deux éprouve a son contre-coup sur l’autre. Eh bien, ces jours-ci, sans motif aucun, j’ai été triste, morose, sombre. J’ai ressenti des serrements de cœur cruels : il est évident que mon frère éprouve quelque profond chagrin.

Je regardai avec étonnement ce jeune homme, qui m’affirmait une chose si étrange sans paraître éprouver aucun doute ; sa mère, au reste, semblait éprouver la même conviction.

Madame de Franchi sourit tristement et dit :

— Les absens sont dans la main de Dieu. Le principal est que tu sois sûr qu’il vit.

— S’il était mort, dit tranquillement Lucien, je l’aurais revu.

— Et tu me l’aurais dit, n’est-ce pas, mon fils ?

— Oh ! à l’instant même, je vous le jure, ma mère.

— Bien… Pardon, monsieur, continua-t-elle en se retournant de mon côté, de ne pas avoir su réprimer devant vous mes inquiétudes maternelles : c’est que non seulement Louis et Lucien sont mes fils, mais encore ce sont les derniers de notre nom… Veuillez vous asseoir à ma droite… Lucien, mets-toi là.

Et elle indiqua au jeune homme la place vacante à sa gauche.

Nous nous assîmes à l’extrémité d’une longue table, au bout opposé de laquelle étaient mis six autres couverts, destinés à ce qu’on appelle en Corse la famille, c’est-à-dire à ces personnages qui, dans les grandes maisons, tiennent le milieu entre les maîtres et les domestiques.

La table était copieusement servie.

Mais j’avoue que, quoique doué pour le moment d’une faim dévorante, je me contentai de l’assouvir matériellement, sans que mon esprit préoccupé me permît de savourer aucun des plaisirs délicats de la gastronomie. En effet, il me semblait, en entrant dans cette maison, être entré dans un monde étranger, où je vivais comme dans un rêve.

Qu’était-ce donc que cette femme qui avait sa carabine comme un soldat ?

Qu’était-ce donc que ce frère qui éprouvait les mêmes douleurs qu’éprouvait son autre frère, à trois cents lieues de lui ?

Qu’était-ce que cette mère qui faisait jurer à son fils que, s’il revoyait son autre fils mort, il le lui dirait ?

Il y avait dans tout ce qui m’arrivait, on en conviendra, ample matière à rêverie.

Cependant, comme je m’aperçus que le silence que je gardais était impoli, je relevai le front en secouant la tête, comme pour en écarter toutes ces idées.

La mère et le fils virent à l’instant même que je voulais en revenir à la conversation.

— Et, me dit Lucien, comme s’il eût repris une conversation interrompue, vous vous êtes donc décidé à venir en Corse ?

— Oui, vous le voyez : depuis longtemps, j’avais ce projet, et je l’ai enfin mis à exécution.

— Ma foi, vous avez bien fait de ne pas trop tarder ; car, dans quelques années, avec l’envahissement successif des goûts et des mœurs français, ceux qui viendront ici pour y chercher la Corse ne la trouveront plus.

— En tout cas, repris-je, si l’ancien esprit national recule devant la civilisation et se réfugie dans quelque coin de l’île, ce sera certainement dans la province de Sartène et dans la vallée du Tavaro.

— Vous croyez cela ? me dit en souriant le jeune homme.

— Mais il me semble que ce que j’ai autour de moi, ici même, et sous les yeux, est un beau et noble tableau des vieilles mœurs corses.

— Oui, et cependant, entre ma mère et moi, en face de quatre cents ans de souvenirs, dans cette même maison à créneaux et à machicoulis, l’esprit français est venu chercher mon frère, nous l’a enlevé, l’a transporté à Paris, d’où il va nous revenir avocat. Il habitera Ajaccio au lieu d’habiter la maison de ses pères ; il plaidera ; s’il a du talent, il sera nommé procureur du roi peut-être ; alors il poursuivra les pauvres diables qui ont fait une peau, comme on dit dans le pays ; il confondra l’assassin avec le meurtrier, comme vous le faisiez tantôt vous-même ; il demandera, au nom de la loi, la tête de ceux qui auront fait ce que leurs pères regardaient comme un déshonneur de ne pas faire ; il substituera le jugement des hommes au jugement de Dieu, et, le soir, quand il aura recruté une tête pour le bourreau, il croira avoir servi le pays, avoir apporté sa pierre au temple de la civilisation…, comme dit notre préfet… Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

Et le jeune homme leva les yeux au ciel comme dut le faire Annibal après la bataille de Zama.

— Mais, lui répondis-je, vous voyez bien que Dieu a voulu contre-balancer les choses, puisque, tout en faisant votre frère sectateur des nouveaux principes, il vous a fait, vous, partisan des vieilles habitudes.

— Oui ; mais qui me dit que mon frère ne suivra pas l’exemple de son oncle au lieu de suivre le mien ? Et moi-même, tenez, est-ce que je ne me laisse pas aller à des choses indignes d’un de Franchi !

— Vous ? m’écriai-je avec étonnement.

— Eh ! mon Dieu, oui, moi. Voulez-vous que je vous dise ce que vous êtes venu chercher dans la province de Sartène ?

— Dites.

— Vous êtes venu avec votre curiosité d’homme du monde, d’artiste ou de poète ; je ne sais pas ce que vous êtes, je ne vous le demande pas ; vous nous le direz en nous quittant, si cela vous fait plaisir ; sinon, notre hôte, vous garderez le silence : vous êtes parfaitement libre… Eh bien, vous êtes venu dans l’espoir de voir quelque village en vendette, d’être mis en relation avec quelque bandit bien original, comme ceux que M. Mérimée a peints dans Colomba.

— Eh bien, il me semble que je ne suis pas si mal tombé, répondis-je ; ou j’ai mal vu, ou votre maison est la seule dans le village qui ne soit pas fortifiée.

— Ce qui prouve que, moi aussi, je dégénère ; mon père, mon grand-père, mon aïeul, un de mes ancêtres quelconque, eût pris parti pour l’une ou l’autre des deux factions qui divisent le village depuis dix ans. Eh bien, moi, savez-vous ce que je suis dans tout cela, au milieu des coups de fusil, au milieu des coups de stylet, au milieu des coups de couteau ? Je suis arbitre. Vous êtes venu dans la province de Sartène pour voir des bandits, n’est-ce pas ? Eh bien, venez avec moi ce soir, je vous en montrerai un.

— Comment ! vous permettez que je vous accompagne ?

— Oh ! mon Dieu, oui, si cela peut vous amuser, il ne tient qu’à vous.

— Par exemple, j’accepte, et avec grand plaisir.

— Monsieur est bien fatigué, dit madame de Franchi en jetant un coup d’œil à son fils, comme si elle eût partagé la honte qu’il éprouvait à voir la Corse dégénérer ainsi.

— Non, ma mère, non, il faut qu’il vienne, au contraire ; et, lorsque, dans quelque salon parisien, on parlera devant monsieur de ces terribles vendettes et de ces implacables bandits corses qui font encore peur aux petits enfants de Bastia et d’Ajaccio, du moins il pourra lever les épaules et dire ce qu’il en est.

— Mais pour quel motif était venue cette grande querelle qui, autant que j’en puis juger par ce que vous me dites, est sur le point de s’éteindre.

— Oh ! dit Lucien, dans une querelle ce n’est pas le motif qui fait quelque chose, c’est le résultat. Si une mouche, en volant de travers, a causé la mort d’un homme, il n’y en a pas moins un homme mort.

Je vis qu’il hésitait lui-même à me dire la cause de cette guerre terrible qui, depuis dix ans, désolait le village de Sullacaro.

Mais, comme on le comprend bien, plus il se faisait discret, plus je me fis exigeant.

— Cependant, dis-je, cette querelle a eu un motif. Ce motif est-il un secret ?

— Mon Dieu, non. La chose est née entre les Orlandi et les Colona.

— À quelle occasion ?

— Eh bien, une poule s’est échappée de la basse-cour des Orlandi et s’est envolée dans celle des Colona.

« Les Orlandi ont été réclamer leur poule ; les Colona ont soutenu qu’elle était à eux ; les Orlandi ont menacé les Colona de les conduire devant le juge de paix et de leur déférer le serment.

« Alors la vieille mère, qui tenait la poule, lui a tordu le cou et l’a jetée à la figure de sa voisine en lui disant :

« — Eh bien, puisqu’elle est à toi, mange-la,

« Alors un Orlandi a ramassé la poule par les pattes, et a voulu en frapper celle qui l’avait jetée à la figure de sa sœur. Mais, au moment où il levait la main, un Colona, qui, par malheur, avait son fusil tout chargé, lui a envoyé une balle à bout portant et l’a tué.

— Et combien d’existences ont payé cette rixe ?

— Il y a eu neuf personnes tuées.

— Et cela pour une misérable poule qui valait douze sous.

— Sans doute ; mais, je vous le disais tout à l’heure, ce n’est pas la cause, c’est le résultat qu’il faut voir.

— Et parce qu’il y a eu neuf personnes de tuées, il faut qu’il y en ait une dixième ?

— Mais vous voyez bien que non, reprit Lucien, puisque je me suis fait arbitre.

— Sans doute à la prière d’une des deux familles ?

— Oh ! mon Dieu, non : à celle de mon frère, à qui on a parlé chez le garde des sceaux. Je vous demande un peu de quoi diable ils se mêlent à Paris, de s’occuper de ce qui se passe dans un misérable village de la Corse. C’est le préfet qui nous aura joué ce tour, en écrivant à Paris que, si je voulais dire un mot, tout cela finirait comme un vaudeville, par un mariage et un couplet au public ; alors on se sera adressé à mon frère, qui a pris la balle au bond, et qui m’a écrit en disant qu’il avait donné sa parole pour moi. Que voulez-vous ! ajouta le jeune homme en relevant la tête, on ne pouvait pas dire là-bas qu’un de Franchi avait engagé la parole de son frère, et que son frère n’a pas fait honneur à l’engagement.

— Alors vous avez tout arrangé ?

— J’en ai peur !

— Et nous allons voir, ce soir, le chef de l’un des deux partis, sans doute ?

— Justement ; la nuit passée, j’ai été voir l’autre.

— Et est-ce à un Orlandi ou à un Colona que nous allons faire visite ?

— À un Orlandi.

— Le rendez-vous est loin d’ici ?

— Dans les ruines du château de Vicentello d’Istria.

— Ah ! c’est vrai !… on m’a dit que ces ruines étaient dans les environs.

— À une lieue, à peu près.

— Ainsi, en trois quarts d’heure, nous y serons.

— Tout au plus trois quarts d’heure.

— Lucien, dit madame de Franchi, fais attention que tu parles pour toi. À toi, montagnard, il faut trois quarts d’heure à peine ; mais monsieur ne passera point par les chemins où tu passes, toi.

— C’est vrai ; il nous faudra une heure et demie au moins.

— Il n’y a donc pas de temps à perdre, dit madame de Franchi en jetant les yeux sur la pendule.

— Ma mère, dit Lucien, vous permettez que nous vous quittions ?

Elle lui tendit la main, que le jeune homme baisa avec le même respect qu’il avait fait en arrivant.

— Si cependant, reprit Lucien, vous préférez achever tranquillement votre souper, remonter dans votre chambre, et vous chauffer les pieds en fumant votre cigare…

— Non pas ! non pas ! m’écriai-je. Diable ! vous m’avez promis un bandit ; il me le faut.

— Eh bien, allons donc prendre nos fusils, et en route !

Je saluai respectueusement madame de Franchi, et nous sortîmes, précédés par Griffo, qui nous éclairait.

Nos préparatifs ne furent pas longs.

Je ceignis une ceinture de voyage que j’avais fait faire avant de partir de Paris, à laquelle pendait une espèce de couteau de chasse, et qui renfermait d’un côté ma poudre, et de l’autre mon plomb.

Quant à Lucien, il reparut avec sa cartouchière, un fusil à deux coups de Manton, et un bonnet pointu, chef-d’œuvre de broderie sorti des mains de quelque Pénélope de Sullacaro.

— Irai-je avec Votre Excellence ? demanda Griffo.

— Non, c’est inutile, reprit Lucien ; seulement, lâche Diamante ; il serait possible qu’il nous fît lever quelque faisan, et, par ce clair de lune-là, on pourrait tirer comme en plein jour.

Un instant après, un grand chien épagneul bondissait en hurlant de joie autour de nous.

Nous fîmes dix pas hors de la maison.

— À propos, dit Lucien en se retournant, préviens dans le village que, si l’on entend quelques coups de fusil dans la montagne, c’est nous qui les aurons tirés.

— Soyez tranquille. Excellence.

— Sans cette précaution, reprit Lucien, peut-être aurait-on pu croire que les hostilités étaient recommencées, et aurions-nous entendu l’écho de nos fusils retentir dans les rues de Sullacaro. Nous fîmes quelques pas encore, puis nous prîmes à notre droite une petite ruelle qui conduisait directement à la montagne.