Les Français dans l’Ouest canadien/09

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Éditions de la Liberté (p. 40-44).

Chapitre IX


Autour de Sainte-Rose-du-Lac : Toutes-Aides, Laurier, Sainte-Amélie, McCreary — L’abbé Maurice Pierquin et quelques colons français de Laurier — Un curieux roman qui fut écrit à Sainte-Rose — La guerre de 1914-1918 et la disparition de l’élément aristocratique — Une mère franco-canadienne qui eut neuf enfants sous les drapeaux, dont trois tombés au champ d’honneur — Un fils de Français à l’Assemblée Législative du Manitoba


Autour de Sainte-Rose-du-Lac : Toutes-Aides, Laurier, Sainte-Amélie, McCreary

La colonisation française s’est étendue à une vaste région autour de Sainte-Rose-du-Lac. Dans les centres de Toutes-Aides, au nord, de Laurier, Sainte-Amélie, Makinak et McCreary, au sud, on trouve un bon nombre de familles d’agriculteurs qui se rattachent au même courant d’émigration.

Lors d’une visite à Nantes en 1904, Mgr Langevin reçut d’une dame charitable un don de $500, pour contribuer à l’érection d’une paroisse sous le vocable de Notre-Dame-de-Toutes-Aides, pieux et antique sanctuaire dans la banlieue nantaise. L’abbé Janichewski[1], du diocèse de Blois, — une recrue du P. Lecoq — fut chargé de cette fondation, à l’extrémité septentrionale du lac Manitoba. Le Vendéen Camille Teillet, qui s’y intéressait, vint de Sainte-Agathe visiter les lieux. Le seul établissement était celui de Jean Bretécher, de Vigneux (Loire-Atlantique), avec ses quatre fils : Jean, Alexandre, Pierre et Martin. Arrivés au pays en 1893, ils s’étaient d’abord fixés à McCreary. En compagnie d’Alexandre, Teillet parcourut les environs. Dans un site enchanteur, à la pointe d’une baie profonde du lac, coulait un ruisseau où le brochet se laissait pêcher « à la fourche ». Cet endroit, qui était assez élevé, parut le plus avantageux comme centre de ralliement accessible à tous. Le terrain appartenait à Martin Bretécher, qui en fit don pour l’érection de la future église.

L’abbé Janichewski se mit bravement à l’œuvre et transforma lui-même une misérable maison en presbytère-chapelle. Il y reçut chaque dimanche une vingtaine de fidèles, prémices de la nouvelle paroisse qui prit le nom de Notre-Dame-de-Toutes-Aides. Les Cloches de Saint-Boniface écrivaient à ce propos : « Et l’on ne peut voir que le doigt de Dieu dans ce fait qu’après cent soixante-dix ans, les Français du XXe siècle viennent reprendre possession de ce pays découvert en 1736 par un grand Français, l’immortel Pierre Gaultier de Varennes de La Vérendrye, qui baptisa lui-même ce lac du nom du dauphin de France. » (Toutes-Aides se trouve sur le lac Manitoba, et non sur le lac Dauphin, tout proche ; mais l’allusion au grand découvreur français n’en garde pas moins toute sa valeur.)

Le curé fondateur dut bientôt retourner dans sa patrie, pour refaire sa santé compromise par ce travail au-dessus de ses forces. Par la suite, il devint professeur, puis préfet au Collège de Vaugirard, à Paris. Mais le départ était pris et allait garder son élan. Autour du noyau solide des Bretécher, d’autres colons français vinrent s’établir : Augustin Pineau, de la Vendée ; Fouillen, du Morbihan ; Yves Nédellec, du Finistère, qui sera tué à la guerre de 1939 ; Mathurin Philippot, autre Breton venu de Notre-Dame-de-Lourdes ; Guichard, de l’Auvergne ; Robert Joberty, qui séjourna là quelque temps avant de passer à Saint-Claude : un Breton encore, Pierre Moison.

Toutes-Aides fut donc, pendant quelques années, florissante. Le voisinage des lacs et les riches herbages exerçaient une attraction visible sur les nouveaux venus. Mais le chemin de fer ne daigna pas atteindre ce point extrême du Nord, et ce fut l’arrêt de l’essor vers l’expansion promise. Michalat et quelques autres vinrent cependant encore s’y fixer. L’un des fils Bretécher, Pierre, est toujours là. Son frère, Jean, est mort en 1955, à l’âge de 86 ans, laissant trois fils et trois filles. Augustin Pineau, décédé l’année précédente, à l’âge de 80 ans, laissait cinq fils et cinq filles.


L’abbé Maurice Pierquin et quelques colons français de Laurier

À quelque douze milles au sud de Sainte-Rose-du-Lac, Laurier fut aussi, au tournant du siècle, un centre dont la majorité se composait de colons venus de France. Il perdit peu à peu ce caractère pour la raison que trop de ces Français, dépourvus de toute aptitude agricole, se virent contraints de retourner dans leur pays.

À l’entrée du village, on retrouvait l’ancien curé, l’abbé Maurice Pierquin, qui s’est éteint hélas ! Il était un enfant de Reims établi au Canada depuis cinquante ans. Lors d’un pèlerinage en Terre Sainte, il fit la rencontre de Mgr Langevin, qui le détourna de l’étude de la médecine, qu’il avait commencée, pour se préparer à devenir prêtre dans son diocèse. Ordonné dans l’église de Sainte-Rose en 1906, il fut successivement curé à Saint-Daniel, à Haywood comme fondateur de la paroisse, à Grande-Clairière, puis à Laurier — à ce dernier endroit durant vingt-six ans.

L’abbé Pierquin esquissait à grands traits les durs commencements de cette paroisse, tels qu’il les avait recueillis de la bouche des anciens. Laurier eut comme premier missionnaire le P. Lecoq, curé de Sainte-Rose, qui deux fois par mois venait y exercer son ministère. Il avait choisi comme pied-à-terre la demeure d’Olivier Trottier. Tout proche se trouvait une petite maison bien humble et misérable : ce fut la première église de nos colons.

Comment on voyageait alors ? Le plus souvent à pied, parfois dans une charrette tirée par un bœuf ou un cheval. La vie était très primitive ; mais malgré tout, au dire de plusieurs, les gens se montraient satisfaits de leur sort. Le travail était pénible : déboiser le terrain, le défricher et rendre le sol meuble représentait une besogne de longue haleine. Certains des colons ne savaient pas manier la hache, ni traire les vaches, le lait coulant plus aisément dans les manches que dans le récipient. À la veillée, on en faisait des gorges chaudes ; mais ils restaient tous de bonne humeur, car les quelques acres en culture rendaient abondamment. Il faut avouer, néanmoins, que des colons à collet blanc, en mangeant leur pain noir, l’ont trouvé bien amer. La vie était pour eux trop monotone ; les distractions de ce temps ne leur disaient rien. Alors ils envisageaient la perspective du retour. Mais plusieurs restèrent, encouragés malgré tout par des amis placés dans les mêmes conditions et qui estimaient leur avenir assuré.

Quelques traits d’impétuosité et d’excentricité de colons fantasques sont demeurés légendaires. Certain hiver, il avait neigé en abondance durant plusieurs jours. Le fourrage diminuant pour ses animaux, un Français partit pour aller chercher du foin aux meules gardées en réserve dans la prairie. Comme les chemins étaient fort mauvais, il versa trois fois avec son fardeau et trois fois il dut recharger. À la quatrième, il mit froidement le feu au tas de foin en disant d’un air malin : « Tu ne m’auras plus !… »

Le même individu avait été empêché longtemps de battre son grain, à cause de la pluie qui tombait sans répit depuis plusieurs jours. Enfin, le soleil se montre ! Notre homme court prendre son fusil et fait feu à deux reprises dans la direction de l’astre impassible : « Tiens, mon coquin, tu mérites bien cela !… »

L’abbé Pierquin s’éloignait par la pensée de Laurier pour évoquer d’autres souvenirs. Que de Français et de Françaises il a coudoyés au Manitoba, sans parler de Maurice Constantin-Weyer, dont il bénit le mariage avec une jeune Métisse de Saint-Daniel ! Retenons au passage les noms de deux lieutenants de réserve, Bernard de Malglève et Henri de Saint-Hilaire, dont l’aventure eut pour théâtre Grande-Clairière. Le premier faisait du colportage pour une maison de drogues. Ses moyens de locomotion reposaient sur un attelage de deux grands saint-bernard qu’il entourait de soins touchants. Arrivé à l’étape, ses premiers mots étaient : « Madame, veuillez donner à manger à mes chiens. Mes chiens d’abord, moi ensuite. » Les deux amis se battirent en duel, au revolver, pour les beaux yeux d’une fille. Il n’y avait pas eu de témoins. L’abbé les réconcilia et tout fut oublié. Les deux lieutenants firent la guerre et le nom de Bernard de Malglève se lit sur le socle du monument aux Français de l’Ouest morts pour la patrie, à Saint-Boniface.

L’ancien curé de Laurier, grandi à l’ombre de la cathédrale de Reims, s’était senti parfois envahi par la solitude, dans les mornes plaines du Manitoba. La médecine, jamais délaissée tout à fait, y avait apporté un dérivatif, comme aussi les cercles d’étude pour ses jeunes gens et une adhésion active au mouvement artistique et intellectuel. Il fut l’un des conférenciers à l’Alliance française de Winnipeg. Une perte partielle de la vue est venue interrompre toutes ces tâches. Mais l’abbé Pierquin montrait une belle résignation, satisfait de revivre ses nombreux souvenirs du temps passé.

***

Un coup d’œil sur quelques-uns des pionniers de l’endroit nous fera voir par quelles sortes de tribulations ils eurent à passer.

La première famille française arrivée à Laurier, en 1895, fut celle d’Octave Dutilleul, brasseur à Faufflin-Ricametz, près de Saint-Pol-sur-Termoise (Pas-de-Calais). Le cadet de ses fils, alors âgé de six ans, n’a pas oublié dans quelles conditions effroyables se fit le voyage d’une cinquantaine de milles de Neepawa au point de destination. Il fallut traverser, dans une charrette tirée par des chevaux, des forêts et des bourbiers dangereux. Pas de chemin de fer et pas d’arpentage fait dans la région : un vrai pays sauvage. Et de fait, on put voir de pleins chariots d’Indiens se dirigeant vers le Nord. Quelle impression sur le cerveau d’un gamin de six ans ! La question de la nourriture posait un grave problème, mais grâce aux lapins qui pullulaient, on ne mourut pas de faim. Au printemps, le poisson abondait. La première cabane des Dutilleul était construite en billots de trembles, recouverte de roseaux et de tourbe, avec la terre battue pour plancher. Une grosse toile venue de France tenait lieu de porte. La température était alors beaucoup plus rigoureuse qu’aujourd’hui. Même dans la belle saison, il gelait presque tous les mois, ce qui rendait le jardinage difficile.

Cette misère n’était cependant pas générale. Le grand malheur chez les Dutilleul, c’est que les parents, ne sachant pas travailler, se trouvaient sans défense contre une nature un peu rude et une situation exceptionnelle. Le père ne connaissait que son métier de brasseur ; la mère, fille de rentiers, ne savait rien faire de ses doigts. Les enfants allaient être à meilleure école.

M. Dutilleul, après avoir évoqué ces souvenirs qui remontent à plus d’un demi-siècle, en apprécie davantage le confort et l’aisance dont il jouit maintenant.

Ernest Béasse, qui vint à Laurier la même année, après un séjour à Sainte-Rose, était aussi du Pas-de-Calais. Il fut un grand bienfaiteur de la région en continuant d’utiliser ses connaissances médicales, comme il l’avait fait auprès des premiers colons de la Rivière-Tortue. À cinquante milles à la ronde, à toute heure du jour et de la nuit, il chevauchait à travers bois et marais, afin de répondre à l’appel de ceux qui réclamaient son secours. Il ne quittait son malade que quand il le voyait sauvé. Mieux encore, il en prenait chez lui et leur procurait tous les soins voulus. Comme rétribution, il ne demandait qu’un merci reconnaissant. Son humilité égalait son dévouement : jamais il ne voulut qu’on parlât de lui. Les services rendus par Ernest Béasse comme juge de paix furent aussi très appréciés. Bon chrétien et ami des œuvres paroissiales, il fit venir de Paris une magnifique statue de Notre-Dame-des-Victoires, qui orne encore le maître-autel. Dans ses courses à travers les campagnes, que d’enfants il baptisa, que de conseils il donna aux moribonds ! Retourné en France en 1914, Ernest Béasse y mourut à la fin de la première Grande Guerre.

Eugène Assailly, né à Martaisé (Vienne), venu avec ses parents en 1895, se souvient aussi des débuts difficiles de Laurier et des voyages périlleux à Neepawa pour se procurer des provisions. Grâce à son travail intelligent et ardu, il réussit à vendre à bon prix son homestead, ce qui lui permit de monter un « magasin général ». Eugène Assailly, décédé en 1955, avait épousé une Canadienne française qui lui donna douze enfants.

Jules Duruisseau, de Charneau (Savoie), et sa femme, Léontine Hébrard, de Montpellier, ont élevé quinze enfants à Laurier. Cinq y sont installés ; les dix autres ont suivi leurs parents à Vancouver pendant la dernière guerre, Le père y est mort en 1950.

Jean Callarec et sa femme, Marie Galet, après avoir peiné durement à défricher leur terre en « bois debout », vivent aujourd’hui retirés au village. Leurs six enfants sont établis les uns sur place, les autres ailleurs au Manitoba.

Jean-Marie Dupré, né à Écotay-l’Olme (Loire), arriva en 1897 avec sa femme et quatre enfants en bas âge. D’autres sont venus grossir la famille. Leur courage et leur ténacité au travail les ont conduits à une belle aisance. Tous sont maintenant installés à Laurier et ont contribué au développement de la localité.

Le Parisien Charles Jolivet connut, lui aussi, les dures épreuves des premiers colons. Venu en 1904, il retourna dix ans plus tard occuper son rang dans l’armée et revint avec la Croix de guerre. Comme on lui demandait s’il préférait rester en France ou repartir pour le Canada, il répondit en toute franchise : « Il fait bon vivre au Canada. »

Victor Pages, né à Saint-Paul-de-Tartas (Haute-Loire), et venu au Manitoba en 1906, passa quelques années à Saint-Claude avant de s’installer définitivement à Laurier. Ses sept enfants sont aujourd’hui dispersés à travers le Canada. Les époux Pages désireraient bien retourner en France, mais pour une simple visite, car ils ne songent nullement à quitter leur pays d’adoption.

Né à Rodez (Aveyron), Auguste Saquet vint à Laurier en 1907, avec sa femme et deux enfants. Il réside encore sur la terre qu’il acheta et ne connut pas les difficultés des premiers colons. Le passage du chemin de fer avait beaucoup amélioré la situation. Grâce à leur travail et à leur sens de l’économie, les époux Saquet et leurs enfants sont parvenus à une certaine aisance. Léopold Roger, frère de Mme Auguste Saquet, né à Saint-Affrique (Aveyron), et venu en même temps au Manitoba, demeura vingt-cinq ans à Saint-Boniface, occupé à divers travaux, avant d’aller vivre à Laurier. C’est un homme qui aime l’aventure et le changement. Il a traversé plusieurs fois en France, annonçant à chaque départ qu’il ne reviendrait pas au Canada ; mais à la grande stupéfaction de tous, on le voyait revenir sans tambour ni trompette. À son dernier voyage, âgé de 84 ans, il manifestait l’intention d’aller revoir son pays natal dans dix autres années, laissant entendre que cette fois, il y resterait peut-être définitivement…

Étienne Dheilly, de Puchevillers (Somme), n’éprouve pas la même nostalgie chronique. Venu à Laurier avec sa famille en 1909, et bien que le succès ait longtemps tardé à lui sourire, il affirme sa volonté de demeurer au Canada, où tous ses enfants réussissent.

Alain Le Bras, originaire de Saint-Sauveur (Finistère), venu en 1908 avec son beau-frère, François Callarec, travailla pour Émile Abraham et le baron de la Ru du Can. Sa femme, née Françoise Callarec, le rejoignit quinze mois plus tard. Après de multiples déboires, comme en connurent tous les pionniers, il acheta des terres successivement aux alentours de Sainte-Amélie, Sainte-Rose, Laurier. Lorsqu’il mourut en 1947, Alain Le Bras jouissait d’une honnête aisance. Son fils, Joseph, a recueilli sa succession.

Joseph Molgat est l’un de ces anciens étudiants que nous avons vu interrompre leur cours de lettres à la Sorbonne pour venir au Manitoba. À Laurier depuis 1936, cet homme très actif et bon administrateur a pleinement réussi. Les six enfants que lui a donnés son épouse, née Berthe Sabatier, venue au Canada avec la famille de Montbel, marchent sur ses traces.

Laurier possède aujourd’hui 115 familles catholiques jouissant presque toutes d’une honnête aisance. Français, Canadiens français, Belges sont étroitement liés par un vivant esprit paroissial.


Un curieux roman qui fut écrit à Sainte-Rose

Un très curieux récit — La Pointe-aux-Rats — publié à Paris, en 1907, par G. Forestier, conte les pitoyables mésaventures d’un groupe de colons français qui paraît bien être l’un de ceux établis, à la fin de l’autre siècle, dans les parages de Sainte-Rose-du-Lac. Ils végètent misérablement et se découragent, vite aigris par toutes les déceptions et les contrariétés qui sont leur triste lot. Mais ce sont tous des bourgeois — anciens commerçants, officiers, employés — sans aucune préparation à cette existence très rude. Les uns refusent de travailler de leurs mains et de se mêler aux paysans ; les autres sombrent dans l’ivrognerie ; quelques-uns réussissent à fuir le Canada et à gagner l’Algérie, objet de leur rêve. Ils y cueillent cette leçon salutaire qu’à tout prendre, leur situation sous le ciel africain n’est pas plus brillante qu’au Manitoba, que partout il faut peiner longtemps et patiemment pour se créer une vie indépendante.

Qui était donc ce Français camouflé sous le nom de plume de G. Forestier qui tentait de bloquer le mouvement de ses compatriotes vers l’Ouest canadien, en dépeignant leur sort sous un jour nettement défavorable ? Quelques anciens de Sainte-Rose l’ont connu. Il s’appelait Georges Schoeffer. Son père était, disait-il, bijoutier à Paris. Quant à lui, il paraissait exercer le métier de reporter. Du moins, ses ressources provenaient d’articles qu’il envoyait à des publications en France. Il ne venait pas directement du pays natal, mais avait séjourné, depuis un an, au lac des Bois et à Swan River. Arrivé à pied vers 1900, il s’arrêta chez Eugène Ferrin et bâtit une cabane d’un genre peu pratiqué dans l’Ouest. Schoeffer planta en terre, à quelques pieds de distance, deux poteaux terminés en fourches. Il posa entre celles-ci une forte perche formant faîtage, contre lequel il appuya des deux côtés d’autres perches en rang serré ; puis il recouvrit le tout de plaques de tourbe. Plus tard, il se fit construire, par Perrin et son gendre, un chantier de « logs » à la mode du pays. Il n’acquit pas de propriété ni ne marqua l’intention de s’établir.

C’était un jeune homme timide et peu communicatif. Il semble n’avoir guère fréquenté que les familles Didion et Eugène Abraham. Beaucoup plus souvent qu’elles il allait au bureau de poste et apportait le courrier de ses voisins, qu’il leur remettait en passant. La faune de l’Ouest intéressait beaucoup Schoeffer, qui fournit au Chasseur français, en particulier, une série d’articles sur le sujet. Avec Edmond Didion, fils, il s’entretenait du mode de vie des castors, des rats musqués, des renards et autres animaux sauvages. Ses compagnons d’alors ont nettement l’impression qu’il écrivait en même temps son roman La Pointe-aux-Rats, dans lequel il introduisit des scènes et des personnages pris sur le vif dans le milieu de Sainte-Rose.

Il pouvait y avoir du vrai dans cette atmosphère de défaitisme dont son livre était imprégné, mais nul doute qu’il avait tenu à accentuer la note douloureuse et dramatique de son récit, en mettant surtout en scène des individus peu sympathiques et inaptes à réussir. De toute manière, le sombre tableau brossé par Forestier se basait sur des observations qui remontaient déjà à presque une dizaine d’années, et la situation s’était sensiblement améliorée lorsque parut La Pointe-aux-Rats. en 1907.

Les apôtres de la colonisation cherchèrent naturellement à combattre ce que ces pages pouvaient avoir de préjudiciable pour leur cause. La réplique surgit sous la forme d’un autre récit de caractère nettement optimiste. Ce fut L’Aisance qui vient, par Louis et Jean. Ce double pseudonyme cachait Louis Viel — cet ancien notaire normand que nous avons déjà rencontré à Saint-Laurent — et Jean Lionnet, le sympathique président de la « Canadienne », de Paris, auteur de Chez les Français du Canada. Sous une forme peu ou prou romancée, c’était une sorte de guide moral et professionnel à l’usage du colon novice. Un ménage nouveau venu, accueilli par des compatriotes, se faisait initier aux coutumes du pays, aux méthodes de culture, aux mille détails de la vie journalière. On y raillait volontiers certains Français qui, s’imaginant venir en territoire non civilisé, voulurent en remontrer à tout le monde et essuyèrent de cuisantes déceptions. Livre de propagande et de tout repos, qui eut beaucoup plus de lecteurs que La Pointe-aux-Rats, à laquelle il n’était d’ailleurs fait aucune allusion.


La guerre de 1914-1918 et la disparition de l’élément aristocratique

La première Grande Guerre causa une vive commotion parmi ces groupes de Français du Nord. Achille de Montbel, de Sainte-Rose, était l’agent consulaire de France pour le Manitoba. Sur lui retomba la tâche de diriger vers les ports d’embarquement les compatriotes appelés sous les armes. Une fois ce travail achevé, celui que tous nommaient le « capitaine André » partit lui-même avec ses trois fils. L’un d’eux, Louis, devait mourir au champ d’honneur. En plus des quelque vingt réservistes et conscrits français de Sainte-Rose qui rejoignirent leurs régiments, vingt et un s’enrôlèrent dans l’armée canadienne et la moitié environ étaient encore des Français. Le bilan total fut : dix morts sur le champ de bataille, un prisonnier de guerre, une jambe amputée, une Croix de guerre.

Cette sombre période marque la disparition de ce qui fut l’élément aristocratique de Sainte-Rose. L’appel de la patrie en danger fournit à ces gentlemen farmers un motif honorable de renoncement à une vie qui ne leur avait donné, en général, que médiocre satisfaction. Aucun d’eux ne revint, après la victoire, reprendre le travail interrompu. Il conviendrait cependant de mettre à part le baron de la Ru du Can. Son fils aîné, René, ayant été porté disparu dans les Flandres, le baron traversa la mer, dans l’espoir de retrouver son corps. Il vécut alors à Nantes et garda jusqu’à sa fin, survenue en 1935, la nostalgie de l’Ouest canadien. Ayant atteint ses trois quarts de siècle, il confiait à l’abbé Théorêt, venu le visiter en 1923 : « Ah ! si j’étais dix ans plus jeune, comme je retournerais volontiers au Canada et à mon petit coin de Sainte-Rose !… » Mais les efforts de ces Français ne se traduisirent cependant pas par une perte totale. Leurs capitaux profitèrent à la région qui leur dut, en particulier, une amélioration notable dans la qualité des bêtes à cornes et des chevaux


Une mère franco-canadienne qui eut neuf enfants sous les drapeaux, dont trois tombés au champ d’honneur

Au cours des années de sécheresse et de dépression qui sévirent entre les deux guerres, les vertus traditionnelles de courage, d’endurance et d’économie, qui avaient triomphé des dures difficultés des débuts, aidèrent aussi à traverser cette crise redoutable. Les premiers colons français sont en grande partie disparus et c’est une existence bien différente que mènent leurs descendants demeurés sur les terres. On ne saurait certes dire qu’ils ont dégénéré. Arrêtons-nous au cas de la famille Cantin, de McCreary, qui s’est attiré l’admiration de tout le Canada.

En 1890 arrivaient au Manitoba François-Marie Daudin, de Pierric (Loire-Atlantique), et sa femme, née Renée-Marie Hosserelle, de Sainte-Anne (Ille-et-Vilaine), avec leurs trois fillettes dont la plus jeune avait tout juste un an. Ils s’installèrent sur un homestead à Somerset, où les enfants grandirent. L’aînée, Julienne-Marie, poussa ses études jusqu’au diplôme d’enseignement primaire. Elle fut la première institutrice de Saint-Lupicin. À McCreary, où elle passa ensuite, il lui arriva une aventure assez fréquente alors — et encore aujourd’hui — chez ses compagnes de l’Ouest elle devint la femme du premier colon de l’endroit, le Canadien français Amédée Cantin. Leur union fut heureuse : ils eurent neuf fils et une fille.

Lors de la seconde Grande Guerre, cinq des garçons s’engagèrent dans l’aviation canadienne ; les quatre autres optèrent pour le régiment de cavalerie Fort Garry, de Winnipeg, et la jeune fille servit comme infirmière. Trois de ces braves tombèrent sur le champ de bataille ; un quatrième, deux fois blessé, fut cite à l’ordre du jour.

Aucune autre famille du Canada n’a fait un aussi lourd sacrifice au pays que cette famille franco-canadienne, dont la mère émigra de la petite commune de Pierric il y a soixante-dix ans. Madame Amédée Cantin est chevalier de la Légion d’honneur.

Ces pionniers français de la région de Sainte-Rose ont fourni au Canada non seulement d’excellents agriculteurs, mais aussi des soldats, des prêtres, religieux et religieuses, des médecins et en particulier un maître en chirurgie du Collège Royal des Chirurgiens qui exerce sa profession à Winnipeg, des éducateurs et de bons élèves. L’un d’eux a obtenu la bourse Rhodes pour poursuivre des études avancées à Oxford et à la Sorbonne.


Un fils de Français à l’Assemblée Législative du Manitoba

En 1953, la circonscription de Sainte-Rose choisissait pour la représenter à l’Assemblée législative de Winnipeg Gildas Molgat, diplômé en commerce de l’Université du Manitoba, fils de Louis Molgat. Étant le plus jeune député ministériel, élu à 26 ans, la tradition voulait qu’il fût choisi pour proposer la motion de réponse au discours du trône. Il nous plaît de citer une partie de son allocution, car ce qu’il dit de Sainte-Rose s’applique à plusieurs régions du Manitoba et des deux autres provinces de la Prairie. On y trouve le reflet de l’état d’esprit actuel chez la nouvelle génération des Français de l’Ouest canadien sur la question des races et des langues.

« Ma famille se trouvait au nombre des immigrants venus de France, en 1890, pour s’établir dans les environs du village de Sainte-Rose. À cause de cette ascendance française, de la diversité raciale de ma circonscription et du caractère bilingue de notre pays, je tiens à dire ici quelques mots en français. Je suis convaincu que la dualité linguistique et culturelle de notre pays n’est pas une source de faiblesse, mais peut être plutôt une source de force, si on la comprend bien. Elle peut aider à la création d’une nation canadienne bien caractérisée et bien distincte de toute autre

« Le comté de Sainte-Rose, que je représente, porte un nom bien français. Ce sont les Français qui, les premiers, s’y sont établis, il y a quelque soixante ans, et pendant longtemps ils ont été l’élément prédominant de la population. Ils forment encore le groupe ethnique le plus nombreux, mais le district a reçu, depuis, des apports variés, et aujourd’hui, il renferme une population très diverse où le groupe de langue française n’a plus une majorité absolue.

« En cette occasion si flatteuse et si mémorable pour moi, j’ai une profonde satisfaction à employer ici pendant une brève période la langue de ces pionniers de la région, ma langue maternelle.

« Je vous prie de ne pas interpréter cet attachement à notre langue originelle comme un manque d’esprit national canadien ; tout au contraire, en faisant effort, en persistant à parler les deux langues officielles de notre magnifique pays, nous marquons notre ferme attachement à ses traditions. Il ne convient pas d’y voir un entêtement orgueilleux, ni l’exercice d’un privilège ; c’est une fidélité à une tradition vénérable et l’usage d’un droit naturel provenant de l’origine même de la Confédération canadienne.

« Ce n’est pas chercher à faire triompher une culture particulière sur une autre ; c’est tendre à une culture plus variée, plus riche, plus complète par l’apport des ressources intellectuelles de deux grands groupes riches de traditions différentes, unis dans le même patriotisme.

« Les populations de langue et de tradition françaises disséminées au Manitoba sont fières de leur province, fières aussi de leurs ancêtres, de leur contribution au développement du pays et, en toute loyauté, elles veulent continuer cette œuvre. »

Ce petit discours français en hommage aux pionniers de France est émouvant. Il ne manque pas de piquant, non plus, si l’on songe que depuis 1890, le français a cessé d’être langue officielle au Parlement de Winnipeg.[2]

  1. Erratum : Remplacer la notice sur l’abbé Janichewski par celle qui se trouve en appendice A
  2. Pour ce chapitre et le précédent, j’ai puisé largement dans la brochure de M. l’abbé Anatole Théorêt, Sainte-Rose-du-Lac, Saint-Boniface. 1948. M. Louis Molgat, M. l’abbé Maurice Pierquin, M. Edmond Didion, Mlles Marie Deremiens et Berthe Didion, et M. Joseph Vermander m’ont aussi apporté une précieuse collaboration.