Les Gaietés/Le Mont Louis

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Les Gaietés Aux dépens de la Compagnie (pp. 132-135).


LE MONT-LOUIS [1].

Air du Premier Prix.


Le Mont-Louis, à son tour, de la mode
Subit enfin l’inévitable loi,
Et pour en suivre exactement le code,
Petits et grands, tout y court sans effroi.

Le pauvre à pied, le riche en équipage,
Égaux un jour, y portent leurs ennuis,
Et dans ce lieu, triste séjour du sage,
On est surpris de trouver tout Paris.


Là, sans pitié, le deuil et la critique
Font un concert de leurs pleurs, de leurs cris,
Et l’on retrouve encor la politique
Y dispensant l’éloge et le mépris.

La jeune fille, au tombeau de sa mère
Fixe la fleur que sa douleur tressa,
Et l’élégant dépose aux pieds d’un père
Celle au rabais qu’un marchand lui laissa.

L’ambitieux s’abandonne aux chimères
Près de celui qu’elles ont ballotté ;
Plus loin le grand des faveurs mensongères
Rêve en tremblant sur l’instabilité.

J’ai vu Mondor, en brillante livrée,
Avec orgueil y choisir le limon
Où, confondant sa dépouille titrée,
Demain l’oubli prendra soin de son nom.

Mais pénétrons dans ce champ de silence
Pour admirer ces pieux monuments :
On n’y voit pas éclater la science,
Mais on y rend hommage aux sentiments.

Le vieux tombeau d’Abélard, d’Héloïse,
Vient rappeler l’amour le plus touchant ;
Mais depuis eux, faut-il que je le dise ?
Amour chez nous n’est plus aussi constant.


Qu’ai-je vu, dieux ! ô regret inutile !
Mon cœur glacé se resserre d’effroi :
J’ai vu le luth de Grétry, de Delille,
Et leur génie est sous un marbre froid.

Chénier, Parny, couronnés de lierre,
Avec Bouffiers partagent un regard :
Plus d’un tartuffe y vient fouler Molière
Et La Fontaine y voit plus d’un renard.

J’ai reconnu sous son masque Thalie
Donnant toujours des pleurs à Dugazon,
Et Melpomène, apaisant sa furie,
Près de Raucourt a versé son poison.

Mais je m’arrête et mon âme attendrie
A lu : Vainqueurs d’Essling et Rivoli !
Héros dormez ! et toi, parle, Patrie !
Parle ! pour toi leur cœur n’est qu’assoupi !

Comment, enfin, tracer à ma mémoire
Les noms fameux qu’à l’envi là j’ai lus ?
J’ai vu l’Anglais gémir de tant de gloire,
Et le Français de ce qu’elle n’est plus.

Champ de repos, reçois mes saints hommages ;
Oui, dans ton sein, j’ai cru, sans vanité,
En saluant tant d’illustres images,
Voir le séjour de l’immortalité.


Le Mont-Louis, à son tour, de la mode
Subit enfin l’inévitable loi,
Et pour en suivre exactement le code,
Petits et grands, tout y court sans effroi.



  1. Le cimetière du Père-Lachaise.