Les Gaietés du Conservatoire/10

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Libr. Ch. Delagrave (p. 54-59).
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Ceci est un de mes remords.

Je venais d’avoir quinze ans et le premier prix de piano, lorsque je lus, sur je ne sais quel journal, une réclame idiote mais persistante d’un pauvre diable de professeur qui prétendait enseigner le Piano et la Composition en un mois ; le malheureux offrait, pour mieux allécher ses pratiques, de donner deux leçons gratuites, des leçons particulières, s’il vous plaît, à tous ceux qui désireraient s’édifier sur l’efficacité de sa méthode, et couvrait d’affiches tous les murs de Paris.

J’aurais dû en avoir pitié, mais connaît-on la pitié à quinze ans ? Je ne vis au contraire que le côté grotesque de sa proposition, et ne songeai qu’à m’amuser à ses dépens, curieux de voir jusqu’où peut aller l’audace dans l’exploitation de la bêtise humaine.

J’allai donc chercher un de mes camarades, également premier prix de piano, que vous connaissez déjà, et tous deux, nous nous présentâmes chez « le Maître » un beau soir vers sept heures et demie, nous donnant pour des employés de commerce, passionnés pour la musique, fréquentant tous les Cafés-Concerts, et ne pouvant disposer en conséquence, pour de fortes études, que d’une heure par jour, le soir de sept heures et demie à huit heures et demie ; n’ayant d’ailleurs pas de piano chez nous, ni le moyen d’en louer, pas plus que d’acheter de la musique… Rien de tout cela ne le rebuta, et la première leçon commença séance tenante.

Il ouvrit d’abord son piano, du geste magistral d’un homme qui entend vous dévoiler de suite de vastes horizons, vous frapper par une révélation subite. C’était un piano d’Aucher, sur les touches blanches duquel il avait écrit grossièrement a l’encre : do, ré, mi, fa, etc… tout du long. Il n’y avait rien d’écrit sur les touches noires.

Il nous dit pompeusement :

— « Récartez t’apord ! »

Nous récartâmes — pardon, nous regardâmes ; il était Allemand, mais nous étions Français, — et quand il jugea que nous étions suffisamment ébaubis par ce spectacle extraordinaire, il entreprit ainsi notre instruction :

— « Méziers[1], il y a teux aggords : l’aggord to mi zol, et l’aggord zol zi ré.

Doude la mousique il est faite avec zes teux aggords.

On gommence tuchurs bar l’aggord to mi zol ; guand on en a azez, on basse à l’aggord zol zi ré, et on vinit tuchurs bar l’aggord to mi zol. »

(Je vous ferai grâce par la suite de la prononciation figurée.)

Puis il continua :

— « Maintenant, vous allez composer vous-mêmes une jolie valse ; pour la première fois, c’est moi qui l’écrirai, mais vous pourrez l’emporter. Nous commençons donc par l’accord do mi sol, c’est bien entendu.

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Voyons, monsieur Éleuthère, choisissez une note de l’accord.

, dit péniblement Éleuthère, qui avait déjà son mouchoir en tampon dans la bouche.

— Non, monsieur, le n’est pas de l’accord do mi sol ; voyons, monsieur Émile (j’avais pris le nom d’Émile), une note de l’accord.

Do, hasardai-je timidement.

— A la bonne heure ; j’écris do ; c’est vous qui aurez composé la première note. A présent, la seconde note ; à vous, monsieur Éleuthère, toujours dans l’accord do mi sol.

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, pouffa Éleuthère, qui était sur le point d’étouffer.

— Non, mi, repris-je aussitôt.

— Ah ! ça c’est bien, je crois que vous avez plus de facilité pour la composition que votre camarade ; mais cela viendra, courage, continuons… Ça fait déjà do mi. J’écris. Allons, monsieur Émile, encore une note de l’accord.

Sol.

— C’est parfait : do, mi, sol ; c’est déjà très joli. — A présent, changeons d’accord, prenons l’accord sol si ré. C’est le tour de monsieur Eleuthère de choisir une note ; il faut qu’il s’habitue ; voyons, quelle note voulez-vous ?

, je vous l’ai déjà dit deux fois, répéta Éleuthère, reprenant ses esprits.

— A la bonne heure, cette fois le va très bien ; on peut même le répéter deux fois, si vous le voulez tous les deux, c’est une jolie note ; voulez-vous le répéter deux fois ?

— Avec plaisir, répondîmes-nous d’un geste.

— A vous, monsieur Émile, encore une note de l’accord ; n’oubliez pas que l’accord, à présent, c’est sol si ré.

— Va pour sol. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Toute la première leçon de composition se passa ainsi ; le dernier quart d’heure était consacré au piano. Chacun de nous dut jouer avec un doigt, en s’aidant des noms de notes écrits sur le clavier, notre composition, dont j’ai gardé le manuscrit original :


\relative c''{
  \time 3/4
  \tempo Valse
  c4 e g d d g b, b d c e c c c e
  g d g b, d b g c c \bar "|."
}

(Tous les sont d’Éleuthère ; le reste est de moi.)

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Deux jours après avait lieu la deuxième leçon. Elle menaçait de ressembler fortement à la première, car nous avions déjà commencé à composer notre « deuxième valse », quand un grave incident se produisit. On sonna à la porte. Le Maître nous quitta pour aller ouvrir.

C’était une pauvre dame qui venait avec sa fille prendre rendez-vous pour des leçons ; à travers la porte et la cloison, nous entendions toute la conversation :

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— « …

— « Foui, Montame, che fous tonnerai teux leçons cratuites et bardigulières, et abrés fous fientrez au gours, afec fotre bedide témoizelle ; ce sera gomme teux chêne chens gué ch’ai là tans mon gapinet, tes embloyés té gommerce, gué z’est leur teuxième leçon, et gu’ils gombozent técha tes cholies falses… »

En entendant cela, sans nous concerter autrement que d’un regard, nous bondissons sur le malheureux piano d’Aucher, et attaquons à toute volée, à quatre mains, avec la virtuosité bruyante de frais émoulus d’une classe de piano, la Marche Nuptiale du Songe d’une nuit d’été… Quand le professeur rentra, il était blême. Il nous dit simplement :

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— « Fus êdes tes bolizons ! »

J’essayai bien d’expliquer que nous avions eu simplement en vue l’idée de lui faire une belle réclame et que nous étions d’ailleurs tout prêts à continuer la leçon, mais comme il s’entêtait à répéter : « Fus êdes tes bolizons ! » nous nous décidâmes à prendre congé, et ne le revîmes plus jamais.

Quelqu’un m’assure qu’il exerce encore. Si c’est vrai, il pourrait être intéressant pour deux jeunes pianistes de renouveler l’expérience dans les mêmes conditions, en ayant bien soin de terminer par la marche du Songe d’une nuit d’été. A une trentaine d’années de distance, cela ne manquerait pas d’un certain piquant.

C’est une idée que je vous soumets, et qui me paraîtrait amusante, malgré l’intensité de mes cuisants remords.

  1. Cela veut dire : Messieurs.