Les Gens de bureau/XXIV

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Dentu (p. 137-141).
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XXIV


Dans le bureau voisin, séparé de celui du Sommier par une simple cloison, Caldas, du matin au soir, entendait un bruit discordant de querelles.

Les récriminations et les gros mots éclataient tout d’un coup comme des bombes et réveillaient les échos somnolents de la galerie. La détonation des poings violemment frappés sur la table faisait tressaillir M. Rafflard ; puis c’étaient des bruits de porte ouverte avec violence, de fenêtre refermée avec fureur.

Caldas alla aux informations, et son enquête lui révéla encore une des petites misères de la vie administrative.

Ce bureau tapageur est celui de la Vérification.

Dans cette pièce sont rivés côte à côte deux hommes aussi différents de caractère, d’humeur et d’esprit que de tempérament ; chien et chat, si vous voulez.

Naturellement ils en sont venus à se haïr de cette haine féroce des forçats compagnons de chaîne dont le caractère ne sympathise pas.

L’un tuera l’autre, soyez-en sûrs, si on ne les sépare, — et on ne les séparera point.

Le premier de ces employés est lymphatique ; le second est sanguin.

L’un est habituellement froid, maussade, compassé ; l’autre est gai, vif, remuant ; tous deux ont l’humeur inégale, mais en sens contraire. Quand l’un est bien disposé, l’autre est dans ses mauvais quarts d’heure, et réciproquement.

La température de la pièce est le motif habituel des querelles.

L’employé lymphatique arrive d’ordinaire le premier, tout emmitouflé, avec un triple étage de pardessus, un châle long pour cache-nez, un plaid sur la poitrine, des bottes fourrées et des gants de peau de lapin.

Il a froid.

Il ajoute une bûche ou deux au feu déjà allumé par le garçon et s’installe devant la cheminée. De temps à autre il se lève pour aller consulter un petit thermomètre placé derrière son bureau ; il ne commence à être un peu à son aise que quand la température dépasse vingt-cinq degrés.

Entre l’employé sanguin, sans cache-nez.

Il a chaud.

— On étouffe ici, s’écrie-t-il dès la porte, et il marche droit vers la fenêtre qu’il ouvre à deux battants.

— Ah ça ! vous êtes fou ! dit le lymphatique, il y a sept degrés au-dessous de zéro.

— Allons donc ! réplique le sanguin, il dégèle, voyez plutôt…

Et il montre son thermomètre ; car il en a un, lui aussi, mais placé en dehors de la fenêtre.

— Il dégèle ! ça vous plaît à dire ; mais moi, je meurs de froid.

— Parbleu ! vous n’êtes pas un homme, vous êtes un ver-à-soie !

— Et vous un ours blanc !

— C’est du lait d’amandes douces que vous avez dans les veines !

— Et vous, avec votre face rouge, on dirait toujours que vous avez bu !

— Monsieur Gillet !

— Eh bien, monsieur Lambrequin ?

La querelle s’envenime, et le lymphatique Gillet s’élance vers la fenêtre.

— Je vous déclare, s’écrie-t-il, que je veux la fermer.

— Et moi, je vous affirme qu’elle restera ouverte.

Le pauvre Gillet, qui n’est pas le plus fort, retourne tristement à la cheminée qu’il emplit de bois à incendier le ministère.

— C’est dégoûtant, ma parole d’honneur ! murmure-t-il, c’est à donner sa démission.

Et il réendosse successivement tous ses pardessus, tandis que Lambrequin, qui se met en bras de chemise, lui dit d’un ton goguenard :

— Dites donc, si vous voulez ma redingote ?…

Gillet prend sa revanche à chaque fois que sort Lambrequin qui ne peut pas tenir en place.

Il ferme tout hermétiquement, et comme le bois est à discrétion, il a vite rétabli une température de serre-chaude.

L’instant d’après, au retour de Lambrequin, la serre-chaude redevient une glacière.

Qu’on s’étonne après cela du coryza chronique de l’employé Gillet !

À ces brusques variations de température un thermomètre ne résiste pas.

L’instrument de Gillet, qui oscille perpétuellement entre le climat de la Sibérie et celui du Sénégal, a besoin d’être renouvelé toutes les six semaines.

— Mais pourquoi ne change-t-on pas de pièce l’un de ces deux malheureux ? demanda Romain.

— On s’en garderait bien ! lui fut-il répondu ; la devise de l’administration est celle de Louis XI : Diviser pour régner.

Grâce à cette politique habile, on brûle dans ce bureau, bon an mal an, quinze voies de bois.

Il y fait un froid de loup.