Les Gens de bureau/XXV

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Dentu (p. 142-149).
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XXV


Les armées en marche ont de tout temps été suivies par des bandes nomades de marchands. Ces petits industriels trouvent moyen de vivre et de prospérer de la paye du soldat, si minime qu’elle soit.

Sous le feu des canons russes de Sébastopol, ces bohêmes du négoce avaient bâti toute une ville de planches et de toile cirée ; ils étaient à Magenta et à Solférino ; ils ont suivi nos soldats jusqu’au Mexique.

Eh bien ! le ministère de l’Équilibre, comme tous les ministères, a aussi ses fournisseurs ambulants, et la race bénie de Jacob a le privilége exclusif de cette industrie.

L’administration, certes, n’est point chiche d’articles de bureau ; elle en donne à bouche que veux-tu. Cependant il vient tous les jours au ministère des marchands de plumes et de crayons qui font des affaires d’or.

Il est vrai que ces marchands sont des marchandes.

Caldas fut très-surpris lorsque pour la première fois il vit une jeune et jolie petite juive entrer dans le bureau de Sommier, à l’heure où le public n’entre pas.

Elle était connue des employés, qui accueillirent avec une bonne humeur galante cette distraction en jupons.

Les grivoiseries de Gérondeau l’effarouchèrent peu, mais elle lui vendit beaucoup de menus bibelots, et le riche expéditionnaire paya une quinzaine de francs au moins le délicat plaisir de débiter de triviales gaudrioles à cette petite vertu.

Nourrisson, qui n’acheta qu’un pain de savon et un pot de pommade, s’avisa d’être aussi hardi que son gros compagnon, mais il fut remis vertement à sa place.

Basquin, qui tenait à dire son mot, en fut quitte pour une douzaine de plumes à trois becs (l’administration n’en donne pas).

Caldas lui-même, en voyant les beaux cheveux de cette demoiselle, s’aperçut qu’il avait besoin d’une brosse à ongles.

Seul, M. Rafflard n’acheta rien, et lorsque l’israélite fut sortie, il ne craignit point de dire vertement son opinion sur cette espèce de négociantes auxquelles l’administration devrait bien fermer la porte.

— Car il me paraît évident, continua-t-il, que le commerce n’est pour elles qu’un prétexte, et que ce n’est point seulement pour leurs crayons qu’elles cherchent un acheteur.

— Il faut faire aller le commerce, dit Gérondeau.

— Au dehors, tant que vous voudrez, reprit le commis principal ; mais dans les bureaux je dis, moi, qu’elles détournent les employés de leur travail, quand elles ne les débauchent pas. Et enfin, qui vous dit qu’elles ne viennent point ici pour surprendre les secrets de notre administration ?

— Supposeriez-vous, demanda Romain, que ces juives sont payées par les journaux belges ?

M. Rafflard fit un geste de mauvaise humeur, et Nourrisson expliqua à Romain que les dispositions peu favorables du commis principal à l’égard de la postérité féminine d’Abraham date de certain jour où il acheta de l’une d’elles une douzaine de mouchoirs de fil qui étaient en coton.

Mais il y a des marchands plus sérieux et bien autrement dangereux pour les employés ; ce sont les marchands à tempérament.

Pour le créancier, l’employé fut toujours le client de prédilection ; avec lui les chances de pertes sont presque nulles.

Apporte-t-il quelque mauvaise volonté ou quelque négligence à acquitter ses dettes, l’opposition aux appointements est là qui le remet vite dans le droit chemin.

Aussi du matin au soir des courtiers de toutes sortes viennent-ils réciter leurs boniments dans les bureaux de l’Équilibre.

C’est d’abord le courtier en horlogerie qui tient sous son bras un cahier de modèles pour ceux qui désirent des pendules. Il vend à raison de cent sous par mois, au prix de cent écus, de belles et bonnes montres en or de soixante francs.

Il y a le courtier en librairie, le plus mal vêtu de tous, qui place les ouvrages en souscription ; il vend les livres qui ne se vendent plus, la collection de l’Observateur religieux, les cent vingt volumes de l’Encyclopédie des cuisiniers, et fait les abonnements au Moniteur des sages-femmes. Il propose encore les ouvrages à prime, productions remarquables qui donnent droit à un dîner à deux francs au Palais-Royal, à un gilet de flanelle, et à une entrée à la salle Valentino.

Il y a enfin le courtier marchand de vins, qui se charge de vous livrer, au prix que vous coûterait un grand crû de Bourgogne, d’excellent petit mâcon récolté à Argenteuil.

Ces enjôleurs soufflent à l’oreille des employés besogneux la tentation du crédit. S’il est timide, ils le rassurent par la longueur des échéances.

Lorsque, avant de faire une dépense inutile, et ce sont les plus entraînantes, le pauvre garçon pèse et soupèse son budget, ils l’étourdissent sur l’avenir, ils font luire à ses yeux des ressources inattendues, des augmentations qui n’arriveront jamais, des gratifications sur lesquelles il ne faut, hélas ! guère compter.

Ces audacieux l’endoctrinent de théories étranges. Ils affirment que le crédit pose un homme, et qu’on est considéré en raison directe de ce que l’on doit.

« Allons, Monsieur, prenez cette montre, non pour savoir l’heure, mais pour cette chaîne d’or qui fait si bien au gilet.

« Prenez ce vin que je vous vends plus cher que le marchand au détail. On a toujours de l’économie à acheter en gros.

« Prenez ces livres à prime ; rien que la prime en représente la valeur, et la prime ne vaut rien. Demandez, achetez, prenez ! »

Et l’employé se laisse séduire. Il achète sous prétexte qu’il payera à la longue, sans s’en apercevoir. C’est plus cher, mais c’est plus mauvais.

On en a vu, hélas ! qui achetaient pour revendre, et ici commencent les opérations irrégulières qui conduisent au déficit chronique et à l’abîme.

Le commis Chabannette est un exemple vivant de cette existence de désordre en partie double.

Un jour qu’il avait envie de faire une partie fine et qu’il était sans argent, le démon lui apparut sous les traits du courtier en horlogerie. Chabannette souscrivit pour trois cent cinquante francs de billets, payables de mois en mois, et se trouva ainsi propriétaire d’une superbe montre, dont le soir même l’administration du Mont-de-Piété de Paris lui donnait en rechignant deux bons louis d’or.

Il n’y a que le premier pas qui coûte. Ravi d’avoir découvert ce moyen de battre monnaie, Chabannette eut très-souvent envie de faire des parties fines.

Il acheta, acheta, acheta : aujourd’hui du vin, demain des instruments d’optique, et des livres, et des pendules, et des dentelles, et tout ce qu’on lui proposa.

Chaque nouvel achat ne grevait ses appointements mensuels que de dix francs, l’un dans l’autre.

À la dixième partie fine, Chabannette s’aperçut que son revenu était diminué des deux tiers. Il lui restait juste cinquante francs pour la pâtée et la niche. Il est vrai que ses appointements n’étaient hypothéqués que pour trois ans.

Vivre trois ans avec six cents livres par an, était-ce possible ? À partir de ce moment, Chabannette renonça aux parties fines, mais il fut réduit à continuer d’acheter pour vivre.

Aujourd’hui, sa dette flottante absorbe la totalité de ses revenus et au delà. Il achète avec désespoir, il ne peut plus s’arrêter sur cette pente fatale ; comme au juif errant, une voix impitoyable, la voix de la nécessité, lui crie : Achète… et il n’a pas cinq sous dans sa poche.

Si la dette est le signe manifeste de la prospérité d’un homme, on peut dire que Chabannette a un bel avenir.