Les Gens de bureau/XXXVI

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Dentu (p. 223-232).
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XXXVI


Caldas montra bien qu’il était un ambitieux. Il suivit strictement les avis de Lorgelin-Mentor. Pendant quinze jours on ne le vit pas écrire une seule ligne. Il allait dans la journée faire des parties de billard au café de l’Équilibre. M. Izarn, qui entre cent fois par jour dans le bureau de ses subordonnés, ne le trouvait jamais à sa place.

Surpris de ce changement à vue, le chef de bureau essaya d’abord de ramener le réfractaire à de meilleurs sentiments ; il lui parla affectueusement, du ton de l’intérêt le mieux senti, et humecta à propos sa paupière de deux ou trois petites larmes qu’il a à sa disposition. Il lui représenta le désespoir de sa famille, lorsqu’elle apprendrait que par des étourderies de jeune homme il compromettait sa carrière. Caldas, que deux ans de bureaucratie avaient vigoureusement trempé, ne s’attendrit point à ces larmes de crocodile. Il promit hypocritement de s’amender, et resta huit jours sans venir.

Pendant sa maladie qui tomba bien, car le temps fut superbe, il fit savoir adroitement à son chef qu’il écrivait dans les journaux.

Lorsqu’il reparut, il trouva sa place prise. Il alla demander une explication à M. Izarn.

— Je m’étais bien trompé sur votre compte, répondit celui-ci ; vous êtes, je le vois, de ceux qui désertent devant l’ennemi.

— Quel ennemi ? demanda Caldas.

— Le travail, puisque le travail est votre ennemi, à vous autres, mauvais employés.

Caldas, ravi au fond de l’âme, baissa la tête comme un coupable.

M. Izarn reprit :

— Vous serez enchanté, j’imagine, de l’emploi qu’on vous donne ; vous passez au bureau des Duplicatas, on n’y fait absolument rien, et le chef, M. Deslauriers, est aussi un homme de lettres, un homme d’esprit ; on joue des pièces de lui sur les théâtres, il vient des actrices le voir pendant la séance. Vous serez au mieux ensemble. Adieu, grand bien vous fasse !

— Deslauriers ! se disait Romain en gagnant le bureau des Duplicatas, Deslauriers, je n’ai jamais vu ce nom sur aucune affiche.

Ce chef de bureau, qui s’appelle Deslauriers au ministère et dans la vie privée, signe du nom charmant de Saint-Adolphe les levers de rideau qu’il fait représenter aux théâtres de flons-flons.

C’est un homme de cinquante-cinq ans, rond comme une pomme, à l’œil vif, à la bouche souriante, et portant au bout du nez la décoration des membres du Caveau. Quoi qu’en dise M. Izarn, il travaille et mène fort bien son service. Il est un peu causeur, mais ce n’est pas un défaut, lorsque comme lui surtout on cause bien. Il en tire vanité, et n’est jamais plus heureux que lorsqu’il trouve un auditeur bienveillant qui rie à ses calembours et comprenne ses mots. Sa mémoire est un inépuisable répertoire d’anecdotes mi-partie administratives, mi-partie théâtrales.

M. Deslauriers accueillit admirablement Romain.

— Vous êtes monsieur Caldas, lui dit-il, je suis, parbleu ! enchanté de faire votre connaissance. C’est vous qui, dans le Bilboquet, avez parlé si avantageusement du Gondolier des Pyrénées dont je suis l’auteur.

— Quoi ! vous seriez Saint-Adolphe ? dit Caldas abasourdi.

Saint-Adolphe s’inclina modestement.

M. Deslauriers reprit :

— J’espère qu’en entrant dans l’Administration vous ne faites pas d’infidélités à Melpomène.

— Oh ! dit Caldas, quand on veut faire son chemin…

— Eh bien, est-ce que l’un empêche l’autre ? La littérature et la bureaucratie sont sœurs. Que dis-je, l’Administration est le noviciat des grands hommes.

— Il est vrai, balbutia Romain, rougissant de cette impudente flagornerie, il est vrai que votre exemple le prouverait.

— Je ne suis pas le seul, continua Saint-Adolphe. Ainsi, nous revendiquons Dumas père, qui est entré au Théâtre-Français par le Palais-Royal ; Ancelot, qui n’a fait qu’un saut du ministère de la marine à l’Académie. Ah ! ah ! il aiguisait bien l’épigramme, Ancelot ; connaissez-vous celle qu’il fit à la première représentation de la Pie Voleuse ?

— Oh ! oh ! fit Caldas.

— Oui, je sais, c’est un peu leste, mais c’est gai, très gai. Dans les jeunes nous comptons Barrière, l’auteur des Faux Bonshommes, un échappé de la Guerre. Nous aurons bientôt Caldas.

— Peut-être, répondit Romain, j’ai en portefeuille une pièce en cinq actes que je destine aux Français.

— Quel titre ?

Les Oisifs.

— Bon ! toute l’Administration ira voir ça. Avez-vous lu ?

— Pas encore, je ne connais personne.

— Eh bien ! je vous donnerai un coup d’épaule. Je ne suis pas votre chef de bureau pour rien. Nous irons voir Got et M. Régnier, et puis j’ai dans ma manche certain personnage…

— Oh ! Monsieur, comment vous remercier ! s’écria Caldas enthousiasmé.

— C’est bon, c’est bon ! vous me remercierez le soir de la première représentation. Mais il faudra m’apporter le manuscrit. Vous en êtes content ?

— Ma foi, oui ; il n’y a que le troisième acte qui m’inquiète. Je l’avais écrit, il était bon, et puis voilà que je le perds dans le déménagement. Je l’ai refait deux fois, mais il n’est pas aussi bien venu que la première.

M. Deslauriers hocha la tête.

— Ces déménagements, dit-il, amènent toujours des catastrophes.

— Il faut bien s’en consoler, fit Caldas ; et pour tâcher d’oublier mon malheur, je vais aller noyer mon chagrin dans des flots d’encre administrative. Quand on a le tort d’être homme de lettres, on a raison de déployer tout son zèle bureaucratique.

— Du zèle ! s’écria M. Deslauriers ; comment, c’est vous, un lettré, qui prononcez ce mot-là ! Vous ne savez donc pas ce qu’a dit Talleyrand ?

— Oui, répondit Romain, je sais : « Surtout pas de zèle ! » Voilà une maxime qui a dû rassurer bien des consciences de paresseux.

— Ne riez pas de ce mot profond. Il est toujours d’actualité. On peut être zélé et paresseux. Le zèle, mon cher ami, c’est la plaie de l’Administration. C’est lui qui dénature toutes les intentions et fait des absurdités des choses les plus raisonnables. Connaissez-vous l’histoire des chapeaux gris ?

— Est-elle dans Aristote ? demanda Caldas.

— Ah ! très joli ! fit Saint-Adolphe ; non, c’est une histoire presque contemporaine. Je vais vous la conter. Mais tirez donc le verrou, qu’on ne vienne pas nous interrompre.

Caldas obéit.

— Vous devez savoir, reprit M. Deslauriers, que pendant l’été de 1829, les adversaires de la Restauration (elle en avait beaucoup) s’avisèrent de porter des chapeaux de feutre gris. C’était, vous comprenez, un signe de ralliement, une cocarde. Tous ces mécontents faisaient ainsi de l’opposition et étaient bien aises de vexer le gouvernement sans danger. Ils pouvaient de la sorte se compter, et le gouvernement de Charles X n’avait rien à dire, car, en bonne politique, on ne peut arrêter un homme parce qu’il porte un chapeau de feutre gris.

— Mais le zèle ? demanda Caldas.

— Nous y voici. Le ministre de l’Équilibre, qui était à cette époque M. le comte de… ma foi, je ne me rappelle pas son nom, fut informé qu’en province, un certain nombre d’employés de son ressort portaient cet emblème du libéralisme.

— Y voyaient-ils malice ?

— Peut-être bien que non. Toujours est-il que le ministre prit une feuille de papier et y griffonna la note que voici textuellement, car je me la rappelle :

« Prier MM. les chefs de service des départements d’engager leurs subordonnés à ne point porter de chapeaux de feutre gris. »

— L’avertissement était paternel, remarqua Caldas.

— N’est-ce pas ? Mais la note du ministre tomba entre les mains de son secrétaire, un homme fort zélé, et il en changea légèrement la rédaction ; il écrivit :

« MM. les chefs de service des départements veilleront à ce que leurs subordonnés ne portent plus à l’avenir de chapeaux de feutre gris. »

Romain sourit.

— L’avis du secrétaire fut transmis à un chef de division, qui était zélé lui aussi ; il crut saisir la pensée intime du ministre et la traduisit de la sorte :

« MM. les chefs de service des départements feront savoir à leurs subordonnés que, conformément aux ordres de Son Excellence, il leur est interdit, sous les peines les plus sévères, de porter à l’avenir des chapeaux de feutre gris. »

— J’aime assez ce crescendo, dit Romain.

— Écoutez le rinforzando, reprit M. Deslauriers. Le directeur auquel fut transmise cette circulaire était zélé aussi ; il l’interpréta de la façon que voici :

« MM. les chefs de service des départements notifieront à leurs subordonnés que, par ordre de Son Excellence, il leur est absolument interdit de porter à l’avenir des chapeaux de feutre gris. Les contrevenants seront destitués dans les vingt-quatre heures et poursuivis conformément aux lois. »

— Et qu’arriva-t-il ? demanda Caldas.

— Peu de chose, les journées de Juillet.

— Savez-vous, reprit Romain, qu’il y a dans votre histoire le sujet d’une comédie qu’on appellerait le Zèle ?

— Vous croyez ?

— Permettez-moi de vous apporter le scénario : s’il vous convient, nous pourrons y travailler ensemble.

— C’est entendu, mon cher ami ; et quand me l’apporterez-vous, ce scénario ?

— Dans deux ou trois jours.

— À l’œuvre alors, vite à l’œuvre, dit le chef de bureau.

Caldas, qui causait depuis trois heures, se leva pour sortir et s’inclina respectueusement devant son supérieur.

— Pas de cérémonies entre nous, je vous en prie, mon cher collaborateur ; devant le monde vous m’appellerez monsieur Deslauriers, mais quand nous serons seuls, tu me diras : Saint-Adolphe !