Les Gens de bureau/XXXVII

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Dentu (p. 233-243).
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XXXVII


Le bureau des Duplicatas, où Caldas était désormais condamné à passer ses journées, ressemble fort à l’étude d’un lycée. C’est une grande salle tapissée de cartons, meublée de quelques vieilles chaises dépaillées et de tables malpropres.

Les deux fenêtres donnent sur une cour qui n’est pas moins large qu’un puits ; on y verrait cependant assez clair en plein midi sans l’épaisse couche de poussière gluante collée aux vitres.

De même que dans une voiture, l’hiver, le voyageur, pour regarder une jambe qui passe ou voir l’heure d’une horloge publique, essuie par endroits sur les glaces la vapeur de la respiration, de même les employés du bureau des Duplicatas, pour observer ce qui se passe dans la galerie voisine, pratiquent des judas dans la crasse opaque qui recouvre la vitre, avec le bout de leurs doigts légèrement humecté de salive.

Ah ! la poussière ! comme la cendre du Vésuve qui a enseveli Pompéï, elle couvre de son linceul morne cette nécropole bureaucratique, et l’araignée file le crêpe de ce deuil.

D’où vient-elle, cette poussière ?

Les balais des garçons de bureaux sont impuissants à la combattre ; quant au plumeau mis à leur disposition, comme il leur faudrait lever les bras, ils ne s’en sont jamais servis.

Chaque matin les employés apportent à leurs souliers un échantillon de toutes les boues de Paris : il y a la boue noire et fétide de la rue du Four-Saint-Germain, cette boue dont M. Bertron tire de l’huile d’olive, et la boue crayeuse de Montmartre ; il y a la boue rouge de la rue de Rivoli et la boue verte du Père-Lachaise.

À la chaleur du poêle toutes ces ordures sèchent et s’émiettent en pulvérin impalpable ; l’atmosphère s’alourdit d’évaporations malsaines, de miasmes délétères. Le vent, quand on ouvre la porte avec violence, soulève des tourbillons comme le simoun dans le désert.

La caserne empeste le cuir, le crottin et le tabac ; la sacristie a l’odeur affadissante de la cire et des cierges éteints ; la gargote empoisonne le graillon, la viande et le vin ; l’air nauséabond de l’hôpital soulève l’estomac : eh bien ! les bureaux du ministère de l’Équilibre ont aussi leur odeur sui generis, odeur indescriptible et indéfinissable, où se mêlent et se confondent les plus horribles exhalaisons, l’eau qui cuit sur le poêle, la souris crevée entre deux dossiers, les débris en putréfaction des repas quotidiens oubliés dans les coins ; l’haleine fétide, la sueur des habits qu’on change, le cuir des souliers qui rissolent près du feu, enfin les effluves de toutes les misères, de toutes les corruptions et de toutes les infirmités des gens qui y vivent. Aux vapeurs de cet odieux alambic s’ajoute la fumée des lampes qu’on allume en plein jour, et l’on est surpris de voir une lumière brûler dans un pareil milieu.

L’étranger qui entre dans le bureau est saisi à la gorge ; il est frappé de vertige et chancelle comme le visiteur dans la grotte du Chien ; il suffoque et demande de l’air comme l’asphyxié. Mais qu’il se garde bien d’ouvrir la fenêtre ; les employés furieux la lui feraient refermer : une bouffée de brise les enrhume, et ils ne peuvent plus respirer dès qu’il y a de l’air.

Telle est la pièce où travaillait Romain ; on en compte quelques-unes de ce genre dans l’Administration. Cela tient au nombre trop grand d’employés qu’on y entasse pour les avoir tous sous la main. Ils étaient là dix qui noircissaient du papier, sans compter le commis principal installé à une table plus élevée, comme un pion de collége.

Cette cohabitation forcée rend l’existence épouvantable ; il en résulte des rapports dignes du Petit-Bicêtre.

Aussi Caldas dut renoncer à faire quoi que ce soit, il imita ses collègues. Impossible de travailler au milieu du bruit. Si par hasard l’un d’eux voulait se mettre à la besogne, les neuf autres commençaient une scie, et à force de tapage lui faisaient vite poser la plume.

Pour tuer le temps, Romain se résigna à observer ses collègues, comme un naturaliste observe à la loupe des helminthes. La collection était variée.

Le plus ennuyeux de tous était un jeune commis répondant au nom de Gobin. Celui-là faisait le désespoir de Caldas, qui ne pouvait ouvrir son pupitre ou remuer une feuille de papier sans l’avoir sur son dos.

Gobin est l’Employé curieux.

Cet employé est informé de tout ce qui se passe dans le ministère et même ailleurs. Il doit avoir à ses ordres une police secrète. Dans son pupitre est un état fort exact du personnel. Il y suit pas à pas les promotions de tout l’Équilibre. En marge de l’état sont des notes à l’encre rouge, tout ce qu’il a appris sur le compte de Pierre ou de Paul.

On peut l’interroger avec plus de certitude que M. Le Campion, il se fait un plaisir de répondre.

Il sait les noms et prénoms de tous ses collègues, leur âge, le lieu de leur naissance, la date de leur entrée dans l’Administration. Il possède aussi leur biographie.

Il recueille les détails intimes. Il connaît le chiffre de fortune de celui-ci, le nombre des enfants de cet autre, il n’ignore pas le nom du protecteur de ce troisième. Il peut vous renseigner sur les amours de son sous-chef et vous conter les anecdotes scandaleuses qui circulent sur les femmes de deux ou trois commis principaux.

Ce Gobin est l’homme le plus affairé de l’Équilibre.

Le matin il pratique des visites domiciliaires dans les pupitres des camarades en retard. Pendant le déjeuner il fait sa tournée dans toute la maison.

Les garçons de bureau sont ses amis ; il écoute aux portes, fait bâiller les lettres et ramasse soigneusement tous les petits morceaux de papier perdus.

Cet homme dangereux compte pour avancer sur les petits mystères qu’il a su surprendre. On le redoute. C’est le chiffonnier des secrets.

Un chiffonnier dans un autre genre est l’Employé collectionneur.

Les lauriers de MM. Dusommerard et Sauvageot ont troublé les idées de ce brave homme.

Il a entendu dire qu’une collection d’objets, de quelque nature qu’ils soient, peut acquérir une grande valeur ; depuis lors il collectionne.

Il s’est condamné à recueillir les flacons, les fioles et les pots de pommade.

Ce bureaucrate inoffensif arrive tous les matins harassé au ministère ; il a fouillé avant de venir les boutiques des innombrables Auvergnats adonnés au commerce des détritus de Paris. Il dort la moitié du jour, rêvant de pots et de fioles chimériques.

Il est décidé, lorsque sa collection atteindra le numéro d’ordre 50,000, à en faire présent à l’État ; il espère en obtenir en retour un magnifique local au Louvre, vingt mille francs d’appointements, et le titre de Directeur du musée des Pots de pommade.

L’Employé qui fréquente les théâtres est un être tout à fait assommant. Sa conversation est un habit d’arlequin cousu des pièces qu’il a vu jouer ; il a la spécialité des imitations, comme Brasseur.

Jadis le gnouf-gnouf de Grassot l’avait enthousiasmé, il a dit « mon dieur-je ! » comme Lassagne, et « mordious ! » comme M. Mélingue.

Aujourd’hui il se mouche comme Paulin Ménier dans la Fille du Paysan, il éternue comme Got dans les Effrontés, il remue les jambes comme Dupuis dans la Grande Duchesse, et les bras comme Raynard dans les Chevaliers du Pince-nez.

Une seule fois dans sa vie il a su citer à propos, et du Scribe encore ! C’est l’an dernier, lorsqu’on lui a refusé de l’avancement.

— Sapristi ! j’y avais pourtant droit. Voilà cinq ans que je le demande !

L’employé malade est d’un voisinage plus désagréable encore. Son pupitre est une pharmacie, et il apporte, dit-on, dans une bouteille certain médicament cher aux malades de Molière.

Comme il est réellement valétudinaire, il passe pour un carottier.

L’employé timide est au moins réjouissant. Celui-là a peur de tout, et il ne met pas une virgule sans se demander sérieusement si elle ne doit pas nuire à son avenir administratif. C’est sans doute dans la crainte de se compromettre qu’il ne fait absolument rien.

L’employé fort de ses droits est l’avocat consultant du bureau ; il donne des conseils aux collègues et voudrait qu’une chambre syndicale de commis contrebalançât le pouvoir absolu du ministre.

On lui reprochait un jour de voler l’Administration en ne travaillant pas :

— On me paye, je donne mon temps, répondit-il fièrement, on n’a rien à exiger de plus.

L’employé qui reçoit mal le public est pénétré de son importance. Il traite les administrés du haut de son pupitre. C’est dans le bureau de cet employé qu’un jour entra le ministre lui-même ; il ne le connaissait pas, le reçut très-mal, et finit par l’envoyer promener. Le soir même ce bureaucrate incongru était congédié. Malheureusement on l’a remplacé depuis, et il y a longtemps que le ministre ne s’est promené incognito.

L’employé ancien sous-officier tient sa canne comme un sabre et se coiffe le chapeau sur l’oreille ; ne dit pas : « je vais déjeuner, » mais « je vais manger la soupe, » appelle l’heure de la sortie « la retraite » et le ministère « la caserne ; » écrit supérieurement la bâtarde et débauche les autres sous prétexte d’aller boire la goutte.

C’est du reste ce qu’on appelle un bon garçon. Et voici un feuillet arraché au livre de sa dépense mensuelle :

janvier 1862.
Chambre 9 fr. 50 c.
Cordonnier et tailleur 14   00  
Blanchissage 1 15
Pension 35 00
Tabac 20 00
Absinthe, petits verres et autres 70 35

Total égal 150 fr. 00 c.


L’employé qui a dépassé la limite d’âge passe sa vie à lutter contre son extrait de naissance.

L’administration, qui n’est pas encore entrée dans les idées de M. Flourens, met à la retraite les employés qui ont plus de soixante-douze ans.

Le bureaucrate qui a franchi cette limite cherche continuellement à réparer des ans l’irréparable outrage ; il affecte, pour faire croire à sa jeunesse, les airs d’un jouvenceau étourdi.

Il n’est sorte de ruses qu’il ne déploie.

Il y a deux ans, il s’est avisé d’annoncer par une lettre imprimée qu’il épousait une demoiselle de dix-sept ans. L’invention de ce mariage imaginaire eut un bon résultat, chacun se dit : « Ah ça, mais il n’est donc pas si vieux ! »

Cette année-ci il a fait part à toute l’Administration de la naissance d’un fils aussi fantastique que son mariage, et tout le monde de s’écrier :

« Voyez-vous, le gaillard ! »

Il a un fils, en effet ; mais ce rejeton, commis principal à l’Équilibre, a quarante-cinq ans.

Quelqu’un disait à ce fils :

— Votre père rajeunit donc tous les ans d’une année ?

— Ne m’en parlez pas, répondit-il ; si cela continue, je serai bientôt plus vieux que lui.