Les Héroïdes/Épître V

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Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré NisardFirmin-Didot (p. 30-34).

ŒNONE À PARIS

Me lis-tu ou ta nouvelle épouse s’y oppose-t-elle[1] ? Lis : cette lettre n’a pas été écrite par une main de Mycènes[2]. C’est Œnone, la naïade célèbre dans les bois de la Phrygie, qui, offensée, se plaint de toi, mon époux, si tu veux me le permettre. Quel dieu a opposé à mes vœux sa divinité ennemie ? Pour ne plus être à toi, quel crime ai-je commis ? On doit, quand on l’a mérité, supporter le malheur avec constance, mais la peine dont on ne s’est pas rendu digne, on la ressent douloureusement.

Tu n’étais pas célèbre comme aujourd’hui lorsque je me contentai de toi pour époux, moi nymphe et fille d’un grand fleuve. Maintenant le fils de Priam, alors (ne craignons pas de dire la vérité), alors, tu étais esclave. Nymphe, j’ai daigné m’unir à un esclave. Souvent, au milieu de nos troupeaux, nous nous reposions ensemble à l’ombre d’un arbre, et le gazon mêlé au feuillage naissant nous offrait un lit de verdure. Souvent, étendus sur la mousse ou sur la paille épaisse, une humble cabane nous défendit contre les blancs frimas. Qui te montrait les bois propices à la chasse, et la roche où la bête fauve tenait ses petits cachés ? Ta compagne assidue, j’ai tendu des filets aux mille mailles, et dirigé les limiers rapides sur la cime des montagnes. Les hêtres conservent sur leur écorce le nom d’Œnone que ton fer a tracé. Ces troncs le verront croître en même temps qu’ils grandiront eux-mêmes. Croissez, et que mes titres s’élèvent avec votre tige superbe[3]. Il est, je m’en souviens, un peuplier planté sur la rive du fleuve. Tu y gravas des mots qui rappellent notre amour. Peuplier, vis longtemps, toi qui, planté sur le bord du rivage, portes ces mots sur ton écorce ridée : "Quand Pâris pourra respirer loin d’Œnone, l’eau du Xanthe, changeant son cours, remontera vers sa source." Xanthe, remonte maintenant vers elle. Ondes, retournez sur vous-mêmes, Pâris peut vivre et avoir abandonné Œnone.

Ce jour a marqué la destinée de ta malheureuse amante, et commencé pour elle les funestes orages que soulève un amour inconstant, ce jour où Vénus et Junon, et la déesse à qui sied mieux une armure, Minerve nue, vinrent se soumettre à ton jugement. La crainte, dès que tu me l’eus dit, fit palpiter mon sein, et un froid tremblement parcourut mes membres raidis. Je consultai, dans le trouble violent qui m’agitait, et les femmes âgées et les vieillards les plus avancés dans la vie. Mon malheur me parut certain. Le pin fut abattu, le bois façonné, la flotte bientôt prête, et l’onde azurée reçut les vaisseaux enduits de cire. Tu pleuras en partant. Ne me fais pas le chagrin de le nier. Ce n’est pas de ces premières, mais de tes nouvelles amours que tu as à rougir. Tu pleuras, et tu vis des larmes couler de mes yeux. Nous mêlions nos pleurs, nous souffrions tous deux. La vigne n’est pas attachée aussi étroitement à l’ormeau que tes bras, dans leur étreinte, l’étaient à mon cou. Ah ! combien de fois ai-je surpris le rire sur les lèvres de tes compagnons, lorsque tu te plaignais d’être retenu par le vent ! Il était propice. De combien de baisers tu me couvris en me quittant ! Ta langue eut à peine le courage de dire : "Adieu." Une brise légère enfle la voile pendante au mât dressé, et l’onde blanchit bientôt sous la rame qui l’agite. Je suis des yeux, malheureuse, ta voile qui s’éloigne. Je la suis autant que je le puis. Le sable du rivage est arrosé de mes pleurs. Je prie les verdoyantes Néréides de te ramener bientôt. Elles devaient bientôt te ramener, mais pour mon malheur. Mes vœux t’ont donc rappelé afin que tu revinsses pour une autre ? Hélas ! je voulais ainsi le bonheur d’une rivale qui m’a ravi le mien.

Un môle naturel domine sur la profondeur immense de l’abîme. C’est une montagne, contre laquelle viennent se briser les eaux de la mer. De là je reconnus la première les voiles de tes vaisseaux, et je voulus, à travers les flots, m’élancer à leur rencontre. Tandis que je balance encore, je vois des ornements de pourpre briller au sommet de ta proue[4]. Je frémis. Cette parure n’était pas la tienne. Ton navire approche, et, poussé par un vent rapide, il aborde au rivage. Je vois alors, le cœur tout tremblant, un visage de femme. N’était-ce pas assez ? Pourquoi aussi, insensée que j’étais, demeurai-je en ces lieux ? Ton indigne amante se pressait contre ton sein. Alors je me meurtris le mien, je me frappe la poitrine, je déchire, du bout de mes ongles, mes joues trempées de larmes, je remplis de mes hurlements plaintifs le mont sacré d’Ida. De là je vais cacher mes pleurs dans les antres qui me sont chers. Puisse ainsi gémir et pleurer Hélène, épouse abandonnée ! Qu’elle éprouve elle-même les tourments qu’elle m’a causés la première.

Ce qui te convient maintenant, ce sont des femmes qui te suivent à travers l’étendue des mers, et désertent pour toi une couche légitime.

Mais lorsque tu étais pauvre, lorsque, encore berger, tu conduisais les troupeaux, Œnone était l’unique épouse du pauvre pasteur. Ce n’est pas l’éclat de tes richesses qui m’éblouit, ni ton palais qui me touche, non plus que l’honneur d’être appelée l’une des brus de Priam qui en a tant. Non pourtant que Priam puisse refuser le titre de beau-père d’une nymphe ou Hécube rougir de m’avouer pour sa belle-fille. Je suis digne de devenir l’épouse d’un homme puissant et j’y aspire. Le sceptre peut bien aller à mes mains. L’humble lit que je partageais avec toi sous le feuillage du hêtre ne te donne pas le droit de me mépriser. Une couche de pourpre me convient mieux encore.

Enfin, mon amour est pour toi sans dangers. Avec moi aucune guerre ne te menace, et l’onde ne doit pas porter de vaisseaux vengeurs. La fille fugitive de Tyndare est redemandée par des ennemis en armes. Voilà la dot que l’orgueilleuse apporte à son époux[5]. Te faut-il la rendre aux Grecs ? Demande-le à ton frère Hector ou à Déiphobe ou à Polydamas. Consulte, pour l’apprendre d’eux, et le grave Anténor et Priam lui-même. L’âge fut leur maître à tous deux. C’est faire de l’honneur un honteux apprentissage que de préférer à la patrie une femme qu’on a ravie. Ta cause doit te faire rougir, et l’époux poursuit une juste vengeance. Et ne te promets pas, s’il te reste quelque sagesse, la fidélité de cette Lacédémonienne, qui s’est jetée si promptement dans tes bras. Comme le plus jeune des Atrides, crie maintenant à l’outrage fait à la foi conjugale, ainsi tu crieras à ton tour. La pudeur une fois bannie, nul art n’en peut réparer la perte. Elle périt et ne revit plus. Cette femme brûle d’amour pour toi. De même elle aima Ménélas, et maintenant, crédule époux, il se voit seul sur sa couche abandonnée. Heureuse est Andromaque, que des nœuds légitimes unissent à un époux fidèle ! Tu devais, à l’exemple de ton frère, devenir le mien. Ah ! ton cœur est plus léger que la feuille qui, privée du pouls de la sève, voltige, desséchée, au gré des vents mobiles, il est plus léger que l’extrémité du frêle épi, brûlé chaque jour par un soleil ardent.

Un jour, il m’en souvient, ta sœur prophétisa ma destinée. Voici l’oracle qu’elle prononça, la chevelure en désordre : "Que fais-tu, Œnone ? Pourquoi semer sur le sable ? Tes bœufs labourent le rivage, et ne te donneront rien à moissonner. Je vois venir de la Grèce une génisse[6] qui vous perdra, toi, ta patrie, ta maison. Que le ciel détourne ce malheur ! Je vois venir de la Grèce une génisse. Tandis que vous le pouvez encore, dieux, engloutissez dans la mer ce fatal vaisseau ! Hélas ! Que de sang phrygien il porte dans ses flancs ! "[7] Elle dit. Ses suivantes l’enlèvent au milieu de ses transports. Mes blonds cheveux se sont dressés d’épouvante. Ah ! Tes prédictions n’ont été pour moi que trop véritables ! Oui, cette génisse est aujourd’hui maîtresse de ce que je possédais.

Qu’importe l’éclat de sa beauté, si elle est adultère ? Elle a, séduite par son hôte, abandonné les dieux de l’hyménée. Thésée, si je ne me trompe de nom, je ne sais quel Thésée enfin,[8] l’avait avant toi enlevée à sa patrie. Jeune et passionné, crois-tu qu’il l’ait rendue vierge encore ? Comment ai-je pu m’instruire aussi bien ? Tu le demandes ? J’aime. Appelle sa fuite un rapt, et voile de ce nom la faute qu’elle a commise[9]. On n’est pas enlevée si souvent, sans que l’on s’y prête soi-même. Œnone cependant reste fidèle à un époux qui la trahit, et l’exemple que tu donnes pouvait l’autoriser à te tromper.

Une troupe lascive de légers satyres (j’errais alors, cachée dans les forêts), me poursuivit d’un pas rapide, ainsi que Faune au front armé de cornes, et hérissé d’une couronne de pins, sur cette chaîne immense de monts que domine l’Ida. Le dieu de la lyre, le dieu qui fonda Troie, m’aima. Il a une dépouille de ma virginité, mais il ne la doit qu’à la violence. De mes mains je lui arrachai les cheveux, et mes doigts ont laissé sur ses joues plus d’une meurtrissure. Pour prix de mon déshonneur, je ne demandai ni des pierres précieuses ni de l’or. Il est honteux de vendre un corps libre pour des présents. Me jugeant digne d’être initiée à ses secrets, il m’enseigna l’usage des plantes médicinales, et fit servir mes mains à sa science bienfaisante. Toute herbe secourable, toute racine qui, née sur le globe, est utile à l’art de guérir, m’est aujourd’hui connue. Malheureuse, que les simples n’aient point de remède pour l’amour ! Habile dans mon art, c’est à moi que cet art fait faute. Le dieu qui trouva ces remèdes salutaires a mené paître, dit-on, les génisses du roi de Phère, et fut consumé des feux dont je l’embrasai. Le soulagement que n’ont pu me procurer ni un dieu ni la terre, dont le sein fécond produit toutes sortes de plantes, tu peux, toi, me le donner. Tu le peux, et je le mérite. Accorde ta pitié à une jeune fille qui en est digne. Je n’apporte point avec les Grecs toutes les fureurs de la guerre, mais je suis à toi. C’est avec toi que j’ai passé mes plus jeunes années. Ah ! Que je sois encore à toi pour le reste de mes jours.


  1. Elle veut parler d’Hélène, enlevée à Ménélas par Pâris.
  2. De la main de Ménélas, ton ennemi.
  3. Voyez Virgile, Écl. X, 54.
  4. Le poète veut parler ici du vêtement d’Hélène.
  5. Sanguine Trojano et Rutulo dolabere, virgo ; Et Bellona manet te pronuba !… (Aeneid, VII, 518.)
  6. Ce mot désignait assez l’adultère Hélène. Ce n’est qu’à cause de leur impudicité, que Io et Proetides furent changées en vaches.
  7. Voyez Horace, Carm. lib. I. od. 45. et Virgile, Aen., VI, 88.
  8. Ovide n’a pas voulu montrer trop instruite une jeune fille qu’il représente simple et candide.
  9. Voyez Virgile, Aen., IV, 172.