Les Héroïdes/Épître IV

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Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré NisardFirmin-Didot (p. 26-30).

PHÈDRE À HIPPOLYTE

La jeune fille que la Crète a vue naître envoie au fils de l’Amazone le salut qui lui manquera à elle-même, si tu ne le lui donnes. Quelle qu’elle soit, lis ma lettre en entier. Quel mal crains-tu de cette lecture ? Peut-être même trouveras-tu quelque charme à la faire. À l’aide de ces signes, un secret parcourt et la terre et les mers. L’ennemi examine la lettre qu’il a reçue de son ennemi. Trois fois je résolus de m’entretenir avec


toi, trois fois s’arrêta ma langue impuissante, trois fois le son vint expirer sur mes lèvres. La pudeur doit, autant qu’il est possible, se mêler à l’amour. Ce que je n’osai pas dire, l’amour m’a ordonné de l’écrire, et les ordres qu’Amour donne, il est dangereux de les dédaigner. Il règne, il étend ses droits sur les dieux souverains. C’est lui qui, me voyant hésiter d’abord, m’a dit : "Écris ; ce cœur de fer, se laissant vaincre, reconnaîtra des lois." Qu’il me protège, et comme il embrase mes veines d’un feu dévorant, qu’il rende aussi ton cœur favorable à mes vœux.

Ne crois pas que ce soit par corruption de cœur que je romps les liens qui m’enchaînent. Nulle faute, et tu peux t’en enquérir, n’a terni ma renommée. L’amour exerce d’autant plus d’empire qu’on le connaît plus tard. Je brûle intérieurement, je brûle, et une blessure cruelle fait saigner mon cœur. Comme les jeunes taureaux se sentent blessés par le premier joug qu’on leur impose, comme un poulain tiré du troupeau ne peut d’abord supporter le frein, ainsi un cœur novice subit difficilement et avec peine les premières atteintes de l’amour, et le mien succombe sous ce fardeau qui l’accable. Le crime devient un art, lorsqu’il est appris dès un âge tendre. Celle qui aime tard aime avec plus de violence. Tu raviras les prémices d’un honneur resté intact, et la faute entre nous deux sera égale. C’est quelque chose que de cueillir à pleines mains des fruits dans un verger, que de détacher d’un doigt délicat la rose qui vient d’éclore. Si toutefois cette pureté native d’un cœur qui ne connut jamais le crime doit être souillée d’une tache inaccoutumée, je suis heureuse de brûler d’un feu digne de moi. Je n’ai pas fait un choix honteux, pire que l’adultère. Oui, si Junon m’offrait le dieu, son frère et son époux, il me semble qu’à Jupiter je préférerais Hippolyte.

Déjà même, pourras-tu le croire ? je suis entraînée vers un art jusqu’alors inconnu pour moi. Je veux, d’une course rapide, suivre aussi les bêtes fauves. Déjà ma première divinité est celle de Délos, dont la parure est un arc recourbé. Tes goûts sont devenus ma loi. Je voudrais parcourir l’étendue des forêts[1], presser le cerf dans les toiles, exciter, sur la cime des monts, l’ardeur d’une meute. Je voudrais, d’un bras vigoureux, lancer le javelot tremblant, ou reposer mon corps sur un frais gazon. Souvent je me plais à diriger un char léger à travers la poussière[2], et à faire sentir le frein à la bouche d’un coursier docile. Tantôt je m’élance, semblable à la prêtresse de Bacchus qu’agitent les fureurs de ce dieu, semblable à celles qui, sur le mont Ida, font résonner les tambourins, à celles à qui les Dryades, ces demi-déesses, et les Faunes à la double corne, ont soufflé un enthousiasme inconnu. Car on me redit tout, lorsque mon transport est calmé. Moi seule je connais l’amour secret qui me brûle. Peut-être me faut-il éprouver cet amour fatalement attaché à ma race, et Vénus doit-elle lever ce tribut sur ma famille entière. Jupiter (et c’est là l’origine première de notre maison)[3], Jupiter aima Europe. Un taureau cachait le dieu sous sa forme. Pasiphaë, ma mère, livrée à un taureau abusé, rejeta de ses flancs son crime et son fardeau. Le fils ingrat d’Égée, en suivant le fil libérateur que tenait la main de ma sœur, parcourut sans danger les détours du Labyrinthe. Moi-même à mon tour, afin que l’on me reconnaisse pour la fille de Minos, je subis la dernière les lois communes à ma famille[4]. Le destin l’a encore voulu, deux femmes ont trouvé des chaînes dans la même maison. Ta beauté m’a séduite, ma sœur s’est éprise de ton père. Thésée et son fils ont ravi les deux sœurs. Marquez par un double trophée ce triomphe sur notre maison.

Au temps où tu vins à Éleusis la ville de Cérès, j’aurais voulu que la terre de Gnos[5] eût pu me retenir. Je t’aimais déjà. Tu me plus alors bien davantage. Un amour brûlant pénétra jusque dans la moelle de mes os. Ton vêtement était d’une éclatante blancheur. Des fleurs entouraient ta chevelure. Une chaste rougeur colorait tes joues d’un noble incarnat. Ce visage, que les autres femmes appellent dur et farouche, n’était point dur au jugement de Phèdre, il était mâle. Loin de moi ces jeunes gens parés comme une femme. Une beauté virile n’aime que de modestes ajustements. Cette fierté même, ces cheveux flottants sans art et une légère poussière répandue sur ton front, tout cela sied bien à sa noblesse. Soit que tu rendes flexible l’encolure rebelle d’un coursier frémissant, j’admire tes pieds qui se rapprochent en un cercle étroit ; soit que d’un bras nerveux, tu brandisses un pesant javelot, la vigueur qu’il déploie attire tous mes regards. J’aime encore à te voir la main armée d’épieux de cornouiller garnie d’un large fer. Tout, oui, tout ce que tu fais charme mes yeux.

Laisse dans les forêts ta rudesse sauvage. Ma mort ne peut pas t’honorer. Que te sert de te livrer aux exercices de la légère Diane, si tu ravis ses droits à Vénus ? Ce qui se fait sans alternative de repos ne peut durer longtemps, c’est le repos qui répare les forces et délasse les membres fatigués. L’arc (et règle-toi sur les armes de la déesse objet de ton culte), l’arc que tu ne cesserais jamais de tendre deviendrait lâche. Céphale était fameux dans les forêts, et sa main avait jonché de bêtes l’herbe qui les tapisse. Il sut cependant se prêter à l’amour de l’Aurore. Pour le visiter, la sage déesse quittait son vieil époux. Souvent, sous les yeuses, le premier gazon qui s’offrait, fut foulé par Vénus et par le fils de Cinyra, étendus l’un près de l’autre. Le fils d’Oenéus brûla pour Atalante du mont Ménale, et celle-ci a pour gage d’amour la dépouille d’une bête fauve.

Que l’on nous compte bientôt aussi parmi cette foule heureuse. Si tu dédaignes Vénus, tes bois restent sauvages. Moi-même je serai ta compagne. Je ne reculerai ni devant les roches caverneuses ni devant la dent oblique du sanglier redoutable. Deux mers entourent de leurs flots un isthme qu’elles assiègent. Un étroit défilé entend leurs doubles mugissements. C’est là, qu’avec toi j’habiterai Trézène, royaume de Pithée. Ces lieux me sont déjà plus chers que ma patrie.

Le héros, fils de Neptune, est maintenant absent, et il le sera longtemps. Il est retenu dans le pays de son cher Pirithoüs. Thésée, nous n’en pouvons douter, préfère Pirithoüs à Phèdre, Pirithoüs à toi-même. Ce n’est pas le seul affront qui nous vienne de lui. Nous en avons reçu tous deux de bien graves blessures. Sa massue à trois nœuds brisa les os de mon frère, et les dispersa sur le sol. Ma sœur fut laissée par lui en proie aux bêtes féroces. Celle que son courage éleva au premier rang parmi les filles qui portent la hache, t’a enfanté, toi qui héritas de la valeur de ta mère. Si tu veux savoir où elle est, Thésée lui traversa le flanc de son épée. Un tel gage d’amour ne put mettre ta mère à l’abri de ses coups. Elle ne fut pas même son épouse. Le flambeau nuptial ne s’alluma point pour elle. Pourquoi ? Sinon pour que tu fusses, comme fils illégitime, exclu du trône paternel ? Il t’associa les frères que je t’ai donnés, et le sang qu’ils ont, ce n’est pas à moi qu’ils le doivent, mais à lui. Oh ! Puisqu’il devait t’être funeste, à toi le plus beau des mortels, pourquoi ce sein n’a-t-il pas été déchiré au milieu des efforts de l’enfantement ? Va, maintenant, révère la couche d’un père si digne qu’on la lui garde pure, une couche qu’il fuit, qu’il abdique par de coupables actions.

Que l’union d’une belle-mère avec son beau-fils n’offre pas à ton esprit les terreurs qu’inspirent de vains préjugés. Ce scrupule suranné, qui devait disparaître dans les âges suivants, appartenait à celui qui vit Saturne gouverner son rustique royaume. Jupiter a légitimé tout ce qui peut plaire, et l’hymen de la sœur avec le frère rend tout licite. L’alliance forme une chaîne indissoluble de parenté, lorsque à ces nœuds, Vénus elle-même a ajouté les siens. Il ne sera pas difficile de celer le mystère de notre amour. Que la parenté nous serve à le cacher, elle pourra couvrir notre faute de son nom. Si, nous tenant embrassés, nous sommes vus de quelqu’un, on nous en louera tous les deux. On dira que la belle-mère a de l’amitié pour son beau-fils. Tu n’auras pas à te faire ouvrir, pendant les ténèbres, la porte d’un mari redoutable. Tu n’auras pas de gardiens à tromper. Le même toit qui nous a réunis pourra nous réunir encore. Tu me donnais publiquement des baisers, tu m’en donneras publiquement. Avec moi tu seras en sûreté. Ta faute te méritera des éloges, fusses-tu même aperçu dans mon lit. Seulement bannis tout retard, et hâte le moment de cette union. Qu’à ce prix, Amour, maintenant cruel pour moi, t’épargne les tourments qu’il cause.

Je ne dédaigne pas de descendre à d’humbles prières. Hélas ! Où est maintenant le faste ? Où est l’orgueil de mes paroles ? J’avais résolu de combattre longtemps, et de ne pas céder à ma passion. Comme si l’amour ne triomphait pas de nos résolutions ! Vaincue et suppliante, je presse tes genoux de mes mains royales. Nul amant ne voit ce qu’exige la dignité. Je ne rougis plus, la pudeur une fois bannie renonce à son empire. Pardonne à ces aveux, et dompte un cœur cruel. Que me sert d’avoir pour père Minos qui tient des mers sous son sceptre[6] ? Que me sert que la foudre s’échappe en serpentant des mains de mon aïeul ? Que mon grand-père[7], le front ceint de rayons étincelants, ramène sur son axe brillant la douce chaleur du jour ? La noblesse disparaît devant l’amour. Prends pitié de mes ancêtres, et si tu ne veux m’épargner, épargne au moins les miens. J’ai pour dot la Crète, île de Jupiter. Que toute ma cour obéisse à mon Hippolyte.

Laisse fléchir ton orgueil. Ma mère a pu séduire un taureau. Seras-tu plus cruel qu’un taureau farouche ? Par Vénus qui me possède, prends pitié de moi, je t’en conjure. Puisses-tu, à ce prix, n’aimer jamais qui pourrait dédaigner ton amour ! Qu’à ce prix la déesse des forêts te protège dans ses retraites solitaires ! Que les bois touffus offrent à ton bras de nombreuses victimes ! Qu’à ce prix, les Satyres et les Pans, divinités des montagnes, te soient favorables, et que le sanglier tombe percé du fer de ta lance ! Qu’à ce prix les Nymphes, quoiqu’on dise que tu hais leur sexe, présentent à ta soif brûlante une onde qui l’apaise ! C’est au milieu des larmes que je te fais ces prières. Tu lis jusqu’au bout ces paroles suppliantes, et mes larmes, tu peux te les représenter.


  1. Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts ! (Racine. Phèdre, I, 3.)
  2. Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière, Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ! ( lbid.)
  3. Jupiter avait eu d’Europe Minos, Rhadamante et Sarpédon.
  4. Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable. (Phèdre)
  5. Gnos, ville située en Crète, est ici nommée pour cette contrée même.
  6. Minos, outre la Crète, possédait plusieurs îles dans la Méditerranée.
  7. Phèdre était arrière-petite-fille du soleil, par sa mère Pasiphaé.