Les Héroïdes/Épître VII

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Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré NisardFirmin-Didot (p. 38-42).

DIDON À ÉNÉE

Tel, penché sur les humides roseaux, le cygne au blanc plumage chante aux bords du Méandre, quand les destins l’appellent. Ce n’est pas dans l’espoir de te fléchir par ma prière, que je t’adresse ces mots : j’y suis poussée par un dieu qui m’est contraire. Mais après avoir perdu pour un ingrat le fruit de mes bienfaits, mon honneur, un corps chaste et une âme pudique, c’est peu de perdre des paroles. Tu as résolu de t’éloigner cependant et d’abandonner la malheureuse Didon. Tu vas livrer au souffle des vents tes voiles et tes serments[1]. Tu as résolu, Énée, de délier et ton ancre et ta foi, de chercher un royaume d’Italie, que tu ne sais pas même où trouver. Peu t’importent et la naissante Carthage, et ses murs qui s’élèvent, et le pouvoir confié à ton sceptre. Tu fuis ce qui est fait, tu poursuis ce qui est à faire. Il te faut chercher dans le monde une autre terre. Que tu la trouves, cette terre, qui t’en livrera la possession ? Qui cédera, pour qu’ils s’y établissent, son territoire à des inconnus ? Il te reste à avoir un autre amour et une autre Didon, et, pour la violer de nouveau, à engager de nouveau ta foi. Quand viendra le jour où tu pourras élever une ville semblable à Carthage, et voir du haut de ta citadelle les peuples soumis à tes lois ?

Que tout te réussisse, que tes vœux ne rencontrent point d’obstacles, où trouveras-tu une épouse qui t’aime comme moi ? Je brûle comme ces torches de cire, enduites de soufre, comme l’encens sacré jeté sur le brasier fumant. Énée est toujours, pendant que je veille, comme attaché à mes yeux. La nuit et le jour retracent sans cesse Énée à mon esprit. C’est un ingrat pourtant, que mes bienfaits ne touchent pas, et que je devrais oublier, si je n’étais insensée, et cependant, bien qu’il songe à me trahir, je ne hais pas Énée, mais je me plains de l’infidèle, et ma plainte me le fait aimer davantage. Vénus, prends pitié de ta bru, et toi, Amour, embrase de tous tes feux un frère cruel. Qu’il combatte sous tes drapeaux, et qu’à ce prix, j’y consens, celui que j’ai commencé à aimer donne à mon amour de nouveaux sujets de tourments !

Je m’abuse, et une illusion mensongère se joue de moi. Que son cœur est différent de ce lui de sa mère ! Oui, c’est la pierre, ce sont les montagnes, c’est le chêne qu’on voit croître sur la cime des rochers, ce sont de cruelles bêtes sauvages qui t’ont donné le jour ou bien c’est la mer que maintenant même tu vois agitée par les vents, et dont tu t’apprêtes à traverser les flots furieux. La tempête te ferme le chemin de la fuite. Que la tempête me serve et me favorise ! Vois comme l’Eurus soulève et agite les eaux. Ce que j’eusse préféré te devoir, permets que je le doive aux orages. Le vent et l’onde sont plus justes que ton cœur.

Je ne suis pas d’un assez grand prix, quoique ta perfidie te rende digne de ce sort, pour que tu périsses dans ta fuite à travers le vaste océan. Tu nourris une haine qui doit coûter bien cher, si, pourvu que tu sois privé de moi, la mort ne te semble rien. Les vents se calmeront bientôt, et sur les ondes devenues tranquilles et unies, Triton sillonnera la mer, emporté par ses coursiers d’azur. Que n’es-tu toi-même mobile comme les vents ! Et tu le seras, si tu ne surpasses en dureté les chênes. Ignorerais-tu donc ce que peuvent les flots en courroux ? Tu te confies à cet élément dont tu as tant de fois éprouvé les perfides caprices ? Que, séduit par l’aspect de la mer, tu lèves l’ancre qui te retient encore, combien de dangers te menacent sur le sein des abîmes ? Avoir violé sa foi et s’en remettre à celle des ondes, est dangereux. Elles punissent les infidèles. Elles vengent surtout l’Amour blessé, parce qu’à sa naissance, la mère de l’Amour sortit nue, dit-on, de celles de Cythère.

Perdue moi-même, j’en crains d’en perdre un autre, et de nuire à qui me nuit. Je crains que les eaux de la mer n’engloutissent mon ennemi naufragé. Vis, je t’en conjure. J’aime mieux te perdre ainsi que d’avoir ta mort à pleurer. Sois plutôt toi-même la cause de mon trépas.

Voyons, imagine-toi (puisse ce présage ne pas s’accomplir !) qu’un tourbillon rapide t’a saisi dans ses flancs. Quelles seront tes pensées ? Soudain se présenteront à toi les parjures d’une bouche mensongère, et Didon forcée de mourir, victime de la perfidie phrygienne. Devant tes yeux l’ombre de ton épouse trompée se dressera triste, sanglante et les cheveux épars. "Tout ce qui m’arrive, diras-tu alors, je l’ai mérité ! Dieux, pardonnez ! " Et la foudre qui tombera, tu la croiras lancée contre toi. Accorde aux rigueurs de la mer et aux tiennes un instant de relâche. Une sûre navigation doit être l’inestimable prix de ce délai.

Et ne m’épargne pas, épargne Iule, ton enfant. C’est assez pour toi de pouvoir t’attribuer ma mort. Mais qu’a fait ton fils Ascagne ? Qu’ont fait tes dieux pénates ? Ces dieux arrachés aux flammes, l’onde les engloutira. Mais non, tu ne les portes pas avec toi. Non, quoique tu t’en vantes à moi, perfide, ni les objets sacrés du culte ni ton père n’ont chargé tes épaules. Tout cela n’est que mensonge, et ce n’est pas moi que ta langue a commencé à tromper. Je ne suis pas la première que tu aies fait gémir. Si tu cherches où est la mère du charmant Iule[2], elle a péri, laissée seule, abandonnée par son cruel époux. Tu me l’avais raconté. Mais ai-je craint pour moi ? Brûle-moi, je le mérite. Ce supplice sera trop doux encore pour ma faute. Je ne doute pas que tes dieux ne se vengent de toi. Depuis sept hivers, un destin contraire te fait errer sur la terre et sur les mers. Les flots t’ont jeté sur mes rivages. Je t’ai reçu, je t’ai offert un asile sûr, et à peine eus-je entendu ton nom, que je t’ai donné un royaume.

Plût aux dieux que j’eusse borné là mes bienfaits, et que le bruit de notre union fût resté enseveli ! Ce fut un jour fatal que celui où l’orage nous fit chercher, dans un antre profond, un abri contre une pluie soudaine ! J’avais entendu une voix. Je la pris pour le cri des Nymphes : c’étaient les Euménides, qui donnaient le signal à ma destinée. Pudeur outragée, venge Sichée de la violation de ma foi, en m’accablant de tortures, au-devant desquelles, malheureuse et pleine de honte, j’irai bientôt moi-même. Dans un temple de marbre est l’image sacrée de Sichée. Des guirlandes de feuillage et de blancs tissus la protègent et la recouvrent. De là il m’a semblé que sa bouche, qui m’est connue, m’avait appelée quatre fois. Il me disait même d’une voix faible : "Élise, viens." Plus de retard, je viens, je viens à toi, moi l’épouse qui t’appartient, mais toutefois d’un pas que ralentit la honte de ce que j’ai fait. Pardonne à ma honte. L’auteur en est séduisant, et m’a trompée. Il ôte à ma faute ce qu’elle a d’odieux. La déesse, sa mère, son vieux père, le pieux fardeau d’un fils, voilà ce qui m’a donné l’espoir d’une union légitime et durable. Si je devais errer, mon erreur a d’honorables motifs, joins-y la foi donnée, et je n’aurai plus à rougir de rien.

L’influence du destin qui pesait auparavant sur moi se fait sentir, jusqu’à la fin, et me poursuit jusqu’aux derniers instants de ma vie. Mon époux périt immolé aux pieds des autels de son palais, et c’est un frère qui obtient le prix d’un tel forfait. Je m’exile. J’abandonne les cendres d’un époux et ma patrie. Je fuis, à travers des routes périlleuses, mon ennemi qui me poursuit. J’aborde sur des plages inconnues. Echappée à mon frère et aux ondes, j’achète le rivage dont je te fis présent, perfide. Je fonde une ville, je l’entoure d’une vaste enceinte de murailles, objet d’envie pour les contrées voisines. Des guerres me menacent. Étrangère et femme, on essaie mes forces dans la guerre. Je fais à la fois et fermer les portes à peine achevées de ma ville et préparer les armes. Je plais à mille prétendants, qui viennent se plaindre à moi que je leur aie préféré pour époux je ne sais quel étranger. Que balances-tu à me livrer enchaînée au Gétule Iarbas ? Je prêterais mes bras à ton crime. J’ai aussi un frère, dont la main impie, arrosée du sang de mon époux, peut se baigner dans le mien. Laisse là tes dieux et les objets sacrés que tu profanes en les touchant : l’hommage rendu aux Immortels par une main indigne d’eux est une injure. Si c’est pour que tu leur rendes un tel culte que les dieux ont été sauvés de l’incendie, ils regrettent d’avoir échappé aux flammes.

Peut-être, barbare, laisses-tu Didon enceinte[3] ? Peut-être recelé-je, enfermée dans mon sein, une partie de toi-même ? Un malheureux enfant partagera les destinées de sa mère, et tu seras, avant sa naissance, l’artisan de sa mort. Avec sa mère mourra le frère d’Iule, et un seul supplice enveloppera deux victimes.

Mais un dieu t’ordonne de partir ! Je voudrais qu’il t’eût défendu de venir, et que le sol carthaginois n’eût pas été foulé par des Troyens. N’es-tu pas, sous la conduite de ce dieu, le jouet des vents orageux, et ne passes-tu point une longue suite de jours sur la mer impétueuse ? À peine autant de fatigues devraient-elles être le prix de ton retour à Pergame, si cette ville était aussi florissante que du vivant d’Hector. Ce n’est pas le Simoïs de ta patrie que tu cherches, mais les ondes du Tibre. Ne seras-tu donc, pour parvenir au but de tes désirs, qu’un hôte étranger ? Et, comme la terre que tu poursuis se cache et se dérobe à tes vaisseaux, à peine pourras-tu la toucher dans ta vieillesse. Renonçant à ces détours, accepte plutôt en dot et ces peuples et les richesses de Pygmalion, que j’ai emportées. Transporte, sous de plus heureux auspices, Ilion dans la ville des Tyriens, et là, monte sur le trône et saisis le sceptre sacré. Si ton âme est avide de combats, si le jeune Iule cherche un triomphe dont la gloire ne se puisse attribuer qu’à ses armes, pour que rien ne manque à ses vœux, nous lui donnerons à vaincre un ennemi : ce royaume peut faire ou des traités de paix ou la guerre.

Seulement, au nom de ta mère, au nom des armes fraternelles, au nom des dieux adorés dans la Dardanie, et qui accompagnèrent ta fuite (et puissent, à ce prix, triompher tous ceux de ta nation que tu traînes à ta suite ! Cette guerre cruelle être le terme de tes malheurs ! Ascagne parcourir heureusement la suite de ses années, et les os du vieil Anchise reposer mollement !)[4] épargne, je t’en conjure, une maison qui se livre et se donne à toi. Quel crime me reproches-tu, que d’avoir aimé ? Je ne suis pas de Phtie. Mycènes la grande ne m’a pas vue naître[5]. Ni mon époux ni mon père n’ont porté contre toi les armes. Si tu crains de m’avouer pour ton épouse, que ce ne soient pas les liens du mariage, mais ceux de l’hospitalité qui paraissent nous unir. Pourvu qu’elle t’appartienne, Didon consentira à être quoi que ce soit. Je connais la mer qui se brise contre la plage africaine. C’est à des époques déterminées qu’elle offre ou qu’elle refuse une navigation sûre. Lorsque les vents permettront de l’entreprendre, tu livreras tes voiles à leur souffle. Maintenant l’algue légère arrête le vaisseau déjà lancé. Confie-moi le soin d’observer le temps, tu t’éloigneras en sûreté, et, quand tu le désirerais toi-même, je ne souffrirai pas que tu restes. D’ailleurs tes compagnons réclament du repos, la flotte endommagée et à peine réparée exige quelques délais. Pour prix de mes services et de ceux que je puis te rendre encore, par l’espoir de notre hymen, je demande un peu de temps. Attends que les flots aient perdu de leur courroux, l’amour de sa violence, et que j’aie appris à supporter courageusement le malheur.

Sinon, j’ai résolu de renoncer à la vie. Tu ne peux être longtemps encore cruel envers moi. Que n’as-tu devant les yeux la triste image de celle qui t’écrit. Je t’écris, et l’épée troyenne est près de mon sein. Des larmes coulent de mes joues sur cette épée nue, qui bientôt, au lieu de larmes, sera trempée de sang. Que ton présent convient bien à ma destinée, et que le tombeau que tu m’élèves t’aura peu coûté ! Ce n’est pas le premier trait qui perce mon sein. Le cruel Amour y a déjà fait une blessure. Anne ma sœur, ma sœur Anne, toi, hélas ! la confidente de ma faute, tu vas bientôt offrir à ma cendre les dons suprêmes. Quand le feu du bûcher m’aura consumée, on ne gravera pas sur ma tombe le nom d’Élise, épouse de Sichée. Mais on lira cette inscription sur le marbre funéraire : "Énée, l’auteur de son trépas, en fournit aussi l’instrument. Didon périt frappée de sa propre main."


  1. Ovide cherche trop ces rapprochements puérils ; il a déjà dit ; … ventis et verba et vela dedisti : Vela queror reditu, verba carere fide. Et on lit dans le vers suivant : Certus es…. cum foedere solvere naves.
  2. Créüse, fille de Priam et d’Hécube, et épouse d’Enée.
  3. Saltem si qua mihi de te suscepta fuisset Ante fugam soboles, si quis rnihi parvulus aula Luderet Aeneas !.. (VIRG., Aen. IV, 527.) Voyez au reste, pour l’intelligence de cette épître d’Ovide, le quatrième chant de l’Enéide, dont ce poète a fait de fréquentes imitations qui, comparées avec les passages imités, prouvent toute la supériorité de Virgile.
  4. Les anciens évitaient de charger de terre les restes des morts d’où leur dernier souhait : Sit tibi terra levis ! … O mihi tum quam molliter ossa quiescant ! (VIRG., Ecl. X, 55.)
  5. Achille était de Phtie, et Hélène de Mycènes. (45) Cette épitaphe est bien dans le goût d’Ovide, qui ne pouvait finir que par une antithèse une épure remplie de ces froids jeux de mots. Le distique d’Ausone, qui n’est aussi qu’une pointe, résume du moins brièvement la vie orageuse de Didon. Infelix Dido, nulli bene nupta marito, Hoc pereunte fugis, hoc fugiente peris ! En voici la traduction la plus connue :

    Pauvre Didon, où t’a réduite
    De tes amants le triste sort
    L’un en mourant cause ta fuite,
    L’autre en fuyant cause ta mort.
    On a voulu que Corneille ait fait les trois imitations suivantes. C’était déjà calomnier assez l’auteur du Cid que de lui en attribuer une seule :
    Misérable Didon, pauvre amante séduite,
    Dedans tes deux maris je plains ton mauvais sort,
    Puisque la mort de l’un est cause de ta fuite,
    Et la fuite de l’autre est cause de ta mort.
    Quel malheur en maris, pauvre Didon, te suit
    Tu t’enfuis quand l’un meurt, tu meurs quand l’autre fuit.
    Didon, tes deux époux ont fait tous tes malheurs ;
    Le premier meurt, tu fuis ; le second fuit, tu meurs.