Les Héroïdes/Épître VIII

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Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré NisardFirmin-Didot (p. 42-45).

HERMIONE À ORESTE

Hermione adresse ces mots à celui qui, naguère son frère et son époux[1], n’est plus aujourd’hui que son frère : un autre a le titre d’époux. Pyrrhus, fils d’Achille, qu’anime la mémoire de son père, me retient prisonnière au mépris des lois divines et humaines. J’ai résisté autant que j’ai pu, pour ne pas être volontairement sa captive : les mains d’une femme n’ont pas eu d’autre pouvoir. "Que fais-tu, fils d’Éaque ? lui dis-je ; je ne suis pas sans vengeur. Cette jeune fille que tu retiens, Pyrrhus, a son maître." Plus sourd que la mer, ce ravisseur, pendant que j’invoquais le nom d’Oreste, me traîna échevelée jusque dans son palais. Esclave dans Lacédémone, livrée à des vainqueurs, quel sort plus cruel eussé-je éprouvé, si leur troupe barbare eût enlevé les femmes grecques ? La Grèce victorieuse a traité Andromaque avec plus de ménagement, lorsque des soldats consumèrent dans les flammes les richesses de la Phrygie.

Mais, si une tendre sollicitude pour moi te touche, Oreste, soutiens tes droits d’un bras que rien n’intimide. Eh quoi ! si quelqu’un enlevait tes troupeaux enfermés dans leurs étables, ne prendrais-tu pas les armes ? On te ravit ton épouse, pourrais-tu différer ta vengeance ? Que l’exemple de ton beau-père te serve. Il réclama sa fiancée qu’on lui avait enlevée, et une jeune fille fut pour lui un motif légitime de guerre. Si ton beau-père s’était lâchement reposé dans sa cour déserte, ma mère serait encore l’épouse de Pâris, comme elle le fut auparavant. Tu n’as à rassembler ni des milliers de vaisseaux, ni leurs voiles flottantes, ni des armées de soldats grecs. Viens toi-même. Toutefois c’était ainsi que tu devais me redemander. Un époux ne peut rougir d’affronter les périls de la guerre pour une union qui lui est chère. N’avons-nous donc pas pour aïeul Atrée, fils de Pélops ? Et si déjà tu n’étais pas mon époux, ne serais-tu pas mon frère ? Époux, prends, je t’en conjure, la défense de ton épouse. Frère, prends celle de ta sœur. Ce double nom te trace ton devoir.

Tyndare, dont les vertus et l’âge donnent à ce qu’il fait une grave autorité, m’a livrée à toi. Un aïeul avait ce droit sur sa petite-fille. Mais si mon père, ignorant cet engagement, m’a promise au fils d’Éaque, mon aïeul, dont le choix a précédé le sien, pouvait aussi plus que lui. Lorsque je t’épousai, mon hymen ne nuisit à personne. Si l’on m’unit à Pyrrhus, on te fait une offense. D’ailleurs, Ménélas, mon père, nous pardonnera notre amour. Lui-même succomba sous les traits du dieu ailé ! L’amour qu’il s’est permis, il le permettra à son gendre. Celui qu’il eut pour ma mère sera un exemple utile. Ce qu’il fut pour ma mère, tu l’es pour moi. Le rôle que joua autrefois l’étranger Dardanien, Pyrrhus le joue maintenant. Que les hauts faits de son père, vantés sans cesse, le rendent superbe. Tu as aussi les exploits d’un père à citer. Le petit-fils de Tantale commandait à tous, à Achille lui-même. L’un faisait partie de l’armée, l’autre était le chef des chefs. Tu as aussi pour bisaïeul Pélops et le père de Pélops, et en comptant mieux encore, tu es le cinquième descendant de Jupiter.

Ce n’est pas non plus le courage qui te manque. Tes armes t’ont servi dans une circonstance odieuse, mais que pouvais-tu faire ? Un père armait ton bras. J’aurais voulu que ta valeur eût eu un objet plus noble. Tu n’as pas choisi cette cause, mais on te l’a imposée comme un devoir. Tu l’as rempli toutefois, tu as ouvert le flanc d’Égisthe, et il a ensanglanté le même palais que ton père. Pyrrhus t’en fait un crime. Ta gloire, il l’appelle un forfait, et cependant il soutient mes regards. J’éclate en sanglots, mon visage et mon cœur se gonflent, et un feu intérieur embrase ma poitrine brûlante. Adresser, devant Hermione, un reproche à Oreste ! Et je suis sans forces, et je n’ai pas un fer vengeur ! Au moins je puis pleurer. La colère se calme quand on verse des larmes, et elles inondent mon sein comme un torrent. Je n’ai qu’elles sans cesse, et sans cesse j’en répands. Leur source intarissable baigne mes joues décolorées.

C’est le destin de ma race, qui s’étend jusque sur mon existence. Femmes du sang de Tantale, nous sommes une proie offerte aux ravisseurs. Je ne rappellerai pas l’imposture du cygne glissant sur les eaux. Je ne me plaindrai pas que Jupiter se soit caché sous un plumage. Au milieu de l’isthme qui sépare deux vastes mers, Hippodamie fut emportée sur un char étranger. La sœur de Tyndare fut rendue par la ville de Mopsope aux Amycléens, Castor et Pollux[2]. La fille de Tyndare, que l’hôte du mont Ida emmena au-delà des mers, vit les Grecs prendre les armes pour elle. Je m’en souviens à peine. Je m’en souviens cependant. Tout était plein de deuil, plein d’inquiétude et d’alarmes. Mon aïeul pleurait, ainsi que Phébé ma sœur, et les deux frères jumeaux. Léda invoquait les dieux et Jupiter son époux. Moi-même, bien jeune encore, je m’arrachais les cheveux, et m’écriais : "Tu pars sans moi, ma mère, sans moi ! " Son époux était absent. Pour ne point démentir le sang de Pélops, je devins aussitôt la proie de Néoptolème.

Plût aux dieux que le fils de Pélée se fût soustrait aux flèches d’Apollon ! Père, il condamnerait la coupable audace de son fils. Achille n’approuva pas jadis, et il n’approuverait pas aujourd’hui, qu’un époux pleurât, dans le veuvage, l’enlèvement de son épouse. Quel crime attire sur moi la colère céleste ? Quel astre funeste accuserai-je de mes malheurs ? Encore enfant, je me vis sans mère, mon père portait les armes. Tous deux vivaient, et j’étais cependant privée de tous deux. Dans ses jeunes années, ta fille, ô ma mère ! ne te fit pas entendre les mots caressants d’une bouche qui s’essaie à les dire. Je n’ai pas entouré ton cou de mes bras enfantins. Je ne me suis pas, doux fardeau, assise sur tes genoux[3]. Tu n’as pu prendre soin de me parer. Fiancée à un époux, je ne suis pas entrée, conduite par ma mère, dans la nouvelle chambre nuptiale. Lorsque, à ton retour, j’allai à ta rencontre, j’avouerai la vérité, les traits de ma mère m’étaient inconnus. Cependant je devinai, en te voyant la plus belle, que tu étais Hélène. Tu cherchais, toi, qui pouvait être ta fille.

Il ne me reste pour tout bien qu’Oreste mon époux. Lui aussi, s’il ne combat pour lui-même, me sera enlevé. Le ravisseur Pyrrhus me possède, et mon père est de retour victorieux ! Voilà le présent que m’a fait Troie détruite. Cependant, lorsque Titan, dans sa carrière sublime, presse ses coursiers radieux, mon mal me laisse quelque liberté, mais, quand la nuit me conduit à ma couche, que je cherche en poussant des cris et de lugubres gémissements, quand je me suis étendue sur le lit, témoin de ma tristesse, mes yeux, que ne ferme plus le sommeil, se remplissent de larmes. Je le fuis, autant que je le puis, comme un époux qui serait mon ennemi. Souvent mes maux me rendent insensible. J’oublie et ce que je fais, et où je suis, et ma main égarée touche les membres du héros de Scyros. À peine me suis-je aperçue de cette coupable méprise, que je m’éloigne de ce corps dont le contact m’est odieux, et il me semble que j’ai les mains souillées. Souvent, au lieu du nom de Néoptolème, c’est le nom d’Oreste que je prononce, et j’aime, comme un présage heureux, cette erreur de ma bouche. Je le jure par ma race infortunée, par l’auteur de cette race, qui fait mouvoir les mers, la terre et le céleste empire, par les os de ton père, mon oncle, qui, vengés par ton courage, te doivent la tombe où ils reposent. Ou je mourrai jeune, et serai moissonnée à la fleur de mes ans ou, fille de Tantale, je serai l’épouse du fils de Tantale.


  1. Oreste n’était à Hermione que cousin-germain, mais les anciens appelaient frères les consanguins en ligne collatérale.
  2. Un des premiers rois d’Athènes s’appelait Mopsope ou Mopsus, d’où les Athéniens sont souvent appelés Mopsoü. Castor et Pollux, nés à Amyclée, ville de Laconie, parvinrent à soustraire Hélène à Thésée, qui l’avait emmenée à Athènes.
  3. Ovide a imité avec bonheur le vers d’Euripide, dans Iphigénie en Aulide : Prôté se kalesa patera… 1220.