Les Héroïdes/Épître XIII

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Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré NisardFirmin-Didot (p. 60-63).

LAODAMIE À PROTÉSILAS

Laodamie l’Émonienne[1], envoie le salut à son époux l’Émonien qu’elle aime, et souhaite que ce salut parvienne où elle l’adresse. La renommée publie que, retenu par les vents, tu restes à Aulis : ah ! quand tu me fuyais, où était-il ce vent ? C’est alors que la mer aurait dû résister à vos rames : c’était le temps où m’eût servi la fureur des ondes. J’aurais donné plus de baisers, fait plus de prières à mon époux ; et il est beaucoup de choses que je voulais te dire encore. Tu as précipitamment quitté ces lieux ; le vent appelait tes voiles ; c’était celui que désiraient les matelots, mais non pas moi ; ce vent, favorable pour les nautoniers, ne l’était point pour une amante. Je m’arrache à tes embrassements, Protésilas ; et ma langue laisse inachevées les prières que je t’adressais. Elle put à peine te dire un triste adieu. L’impétueux Borée avait soulevé et tendu les voiles : déjà mon cher Protésilas était loin de moi.

Tant que j’ai pu regarder mon époux, j’ai pris plaisir à le regarder, et mes yeux n’ont pas cessé de suivre les tiens. Je ne pouvais plus t’apercevoir, et je pouvais encore apercevoir tes voiles ; mes regards restèrent longtemps attachés sur elles. Mais, quand je ne vis plus ni toi ni tes voiles fugitives ; quand je n’eus plus rien à contempler que la mer, et que la lumière se fut enfuie avec toi, on dit qu’au sein des ténèbres qui m’environnaient, je tombai, privée de sentiment, sur mes genoux fléchissant.À peine mon beau-père Iphiclus, à peine le vieil Acaste, à peine ma mère éplorée, purent-ils, avec de l’eau glacée, parvenir à me ranimer. Ils me rendirent un pieux mais inutile service. Je leur reproche de n’avoir pas permis à une infortunée de mourir.

Avec l’usage de mes sens revint aussi le sentiment de mes douleurs : un légitime amour dévore mon chaste cœur. Je ne donne plus aucun soin aux apprêts de ma chevelure ; je n’aime plus à me couvrir d’un vêtement tissu d’or. Semblable à ceux que l’on croit qu’a frappés de son thyrse le dieu à la double corne, je vais, çà et là, où me pousse mon délire. Les mères de Phylacé[2] viennent à moi et me crient : "Revêts, Laodamie, ton manteau royal." Moi, que je porte des vêtements chargés de pourpre, tandis qu’il porte la guerre sous les remparts d’Ilion ! Moi, que je peigne ma chevelure, tandis qu’un casque pèse sur sa tête ! Moi, que je prenne de nouveaux vêtements, et mon époux de lourdes armes ! Je tâcherai qu’on puisse dire que j’ai, par ce désordre, imité tes peines ; et c’est dans la tristesse que je passerai ces temps de guerre.

Prince du sang de Priam, Pâris, dont la beauté fit le malheur des tiens, sois un ennemi aussi impuissant que tu fus un hôte ingrat. Je voudrais ou que tu eusses haï les traits de ton épouse de Ténare ou que les tiens lui eussent déplu. Ménélas, ô toi qu’agite trop le souvenir d’un rapt, que ta vengeance, hélas ! fera couler de larmes ! Dieux, je vous en conjure, éloignez de nous ce présage sinistre, et que mon époux consacre ses armes à Jupiter, qui aura permis son retour. Cependant, je vis dans la crainte, et chaque fois que je songe à cette fatale guerre, mes larmes coulent comme la neige qui fond au soleil. Ilion, Ténédos, le Simoïs, le Xanthe, l’Ida, sont des noms qui me font peur presque par le son même[3].

Non, il n’eût pas osé ravir ce qu’il n’eût pu défendre, cet hôte perfide ; il connaissait ses forces. Il était venu, dit-on, tout couvert d’or, et portait sur son corps toutes les richesses de la Phrygie. Il était puissant par sa flotte et par ses soldats, instruments des guerres terribles ; et pourtant quelle faible partie de leur empire les rois y entraînent avec eux ? Voilà, fille de Léda, sœur des jumeaux, voilà sans doute ce qui a triomphé de toi ; voilà, je le crois, ce qui a pu être si funeste aux Grecs. Je crains je ne sais quel Hector : Pâris a dit qu’Hector dirigeait de sa main sanguinaire les cruelles batailles. Garde-toi, si je te suis chère, de cet Hector, quel qu’il soit ; conserve ce nom gravé dans ton souvenir. Dès que tu l’auras évité, n’oublie pas d’éviter les autres ; pense qu’il y a là beaucoup d’Hectors ; et tâche de te dire, toutes les fois que tu te disposeras à combattre : "Laodamie m’a recommandé d’avoir pitié d’elle."

S’il faut que Troie succombe sous les efforts du soldat grec, qu’elle tombe sans qu’il t’en coûte une seule blessure. Que Ménélas combatte et qu’il marche au-devant des ennemis, pour enlever à Pâris celle que Pâris lui a ravie. Qu’il se jette dans la mêlée, et que, déjà son vainqueur par la justice de sa cause, il le soit encore par ses armes. C’est à un époux d’aller au milieu de l’ennemi ressaisir son épouse. Ta cause est différente ; ne combats que pour défendre ta vie, et pouvoir revenir dans les bras fidèles de ta maîtresse. Dardaniens, je vous en conjure, de tant d’ennemis, n’en épargnez qu’un ; que mon sang ne coule pas de ce corps. Ce n’est pas à lui qu’il sied bien de combattre un fer nu à la main, et d’opposer aux coups des guerriers un cœur intrépide. Son ardeur se signale bien mieux dans l’amour que dans les batailles. Que d’autres fassent la guerre ; Protésilas doit aimer. Je l’avoue maintenant, j’ai voulu te rappeler, et mon cœur m’y portait ; mais la crainte d’un mauvais augure arrêta ma langue. Lorsque, partant pour Troie, tu voulus franchir la porte de ton père, ton pied, heurtant le seuil, fut un présage de malheur.À cette vue, je gémis, et je me dis en secret dans mon cœur : "Que ce soit là, ô dieux ! le présage du retour de mon époux ! " Je te fais aujourd’hui cet aveu, pour que tu ne te laisses pas emporter à la fureur des armes : fais que toutes mes alarmes s’évanouissent dans les airs. Le sort a marqué aussi pour une fin déplorable le guerrier, quel qu’il doive être, qui, le premier des Grecs, touchera le sol troyen. Malheureuse celle qui aura, la première, à pleurer la mort d’un époux ! Fassent les dieux que tu n’aspires pas à te montrer intrépide ! Parmi les mille vaisseaux des Grecs[4], que ta poupe aborde la dernière ; que la dernière elle fende les ondes déjà fatiguées. Je te donne aussi cet avertissement : sors du vaisseau le dernier ; cette terre, pour que tu t’empresses d’y descendre, n’est point celle de tes pères. Quand tu reviendras, que la rame et la voile donnent à ta carène une impulsion rapide, et arrête ta course hâtive au rivage de ta patrie.

Soit que Phébus se cache, soit qu’il fournisse sa carrière au-dessus de la terre, tu es pour moi, pendant le jour, tu es pour moi, pendant la nuit, un sujet de douleur ; il est toutefois plus grand la nuit que le jour. La nuit a des charmes pour la jeune fille dont le cou repose sur un bras qui l’entoure. Je poursuis dans une couche solitaire des songes mensongers : tandis que me manquent les joies véritables, les fausses me plaisent. Mais pourquoi ton image s’offre-t-elle pâle à ma pensée ? Pourquoi de ta bouche ne me vient-il souvent que des reproches ? Je m’arrache au sommeil, et j’adore toutefois les simulacres de la nuit. Je n’oublie de faire fumer aucun autel de la Thessalie : je prodigue l’encens, je l’arrose de mes larmes, et la flamme s’étend et brille, comme on la voit s’élever de la libation d’un vin pur. Quand donc, à ton retour, te pressant dans mes bras avec amour, m’évanouirai-je, languissante de joie ? Quand viendra le jour où, enfin réuni à moi dans une même couche, tu me raconteras tes brillants exploits du champ de bataille ? Tandis que tu me les diras quelque plaisir que j’éprouve à t’écouter, tu prendras cependant beaucoup de baisers, tu en donneras beaucoup. Il y a toujours, un grand charme à suspendre ainsi les paroles d’un récit : cette douce interruption dispose bien la langue à le reprendre. Mais quand je songe à Troie, je songe aussi aux vents et à la mer : et l’espérance, bientôt vaincue, cède aux anxiétés de la crainte.

Ce qui m’alarme encore, c’est que les vents interdisent la mer aux vaisseaux ; et vous vous disposez à braver les ondes. Qui voudrait, lorsque le vent s’y oppose, retourner dans sa patrie ? Et vous, malgré les menaces de la mer, vous faites voile loin de la vôtre. Neptune ne vous ouvre pas une route vers la ville qu’il a bâtie. Où allez-vous ? Regagnez chacun vos demeures. Grecs, où allez-vous ? Entendez les vents qui refusent de vous servir : ce n’est pas un nasard soudain, c’est une divinité qui cause ce retard. Que redemande-t-on, une infâme adultère, dans cette guerre terrible ? Tandis qu’il en est temps encore, vaisseaux d’Inachus[5], que les voiles vous ramènent ! Mais pourquoi les rappeler ? Loin le présage de ma bouche qui les rappelle ! Qu’une brise favorable caresse les flots apaisés !

J’envie le sort des Troyennes, qui pourront assister, en pleurant, aux funérailles des leurs, et voir l’ennemi près d’elles. La nouvelle fiancée placera de ses propres mains le casque sur la tête de son vaillant époux, et lui donnera des armes homicides ; elle lui donnera des armes, et, en les donnant, lui prendra des baisers (soins qui seront bien doux pour tous deux) ; elle accompagnera le guerrier, lui prescrira de revenir, et lui dira : "Fais en sorte de rapporter ces armes à Jupiter." Celui-ci, emportant les recommandations récentes de sa maîtresse, ne combattra qu’avec prudence, et tournera sa vue vers ses foyers.À son retour, elle lui ôtera son bouclier, lui enlèvera son casque, et recevra sur son sein sa poitrine fatiguée. Nous vivons, nous, dans l’incertitude ; nous, l’anxiété, la crainte nous force à regarder comme réel tout ce qui est possible.

Toutefois, tant que tu combattras, que tu porteras les armes dans une autre partie du monde, une image en cire, que je possède, me retracera ton visage[6]. C’est à elle que j’adresse les mots tendres, les discours qui te sont destinés ; c’est elle qui reçoit mes embrassements. Crois-moi, cette image est plus que ce qu’elle paraît : prête à la cire la parole, ce sera Protésilas. Je la considère, je la presse contre mon sein, comme mon époux véritable ; et, comme si elle pouvait répondre à mes paroles, je me plains à elle. Je le jure par ton retour et par toi-même, qui es ma divinité, par les doubles flambeaux de l’Amour et de l’Hymen, par cette tête que je voudrais voir blanchir, que je voudrais que tu rapportasses ; j’irai, comme ta compagne, partout où tu m’appelleras, soit qu’il t’arrive ce qu’hélas ! je redoute, soit que tu survives à la guerre. Une dernière et courte prière terminera ma lettre : si tu es jaloux du soin de ma personne, sois-le du soin de la tienne.


  1. La Thesssalie porta d’abord le nom d’Emonie, de celui d’une des filles de Deucalion.
  2. Phylacé était une ville de la Phtiotide en Thessalie.
  3. Une amante seule devait trouver terribles les noms du Simoïs, du Xanthe, de Ténédos, parce que son amant pouvait trouver la mort en ces lieux. Boileau, dans son épître au Roi (ép. IV.), sur le passage du Rhin, après s’être plaint de la difficulté de rimer avec les noms durs et barbares de Woërden, du Zuiderzée, de Wageninghen, etc., regrette de n’avoir pas à écrire les noms harmonieux des fleuves et des villes de l’Asie.

    Oh ! que le ciel, soigneux de notre poésie,
    Grand roi, ne nous fit-il plus voisins de l’Asie !

    II n’est plaine en ces lieux si sèche et si stérile
    Qui ne soit en beaux mots partout riche et fertile.
    Là, plus d’un bourg fameux par son antique nom,
    Vient offrir à l’oreille un agréable son.
    Quel plaisir de te suivre aux rives du Scamandre,
    D’y trouver d’Ilion la poétique cendre !

  4. Non anni domuere decem, non mille carinae. (Aen., II, v. I98.)
  5. Le Péloponnèse s’appelait aussi Inachia, du nom du fleuve Inachus, ou d’un ancien roi de la contrée.
  6. Valère-Maxime (lib. V, cap. 8, e 3. ), nous apprend quelque chose sur la coutume des peuples anciens, d’avoir de ces sortes d’images : Effigies majorum cum titulis suis idcirco in prima aedium parte ponere solebant, ut eorum virtutes posteri. non solum legerent, sed etiam imitarentur.